‹ Histoire du siège de Toulon par le duc de Savoie, écrite sur notes, pièces et documens de 1707;Chapitre 35 sur 109 · COMMENT LA VILLE DE GRASSE NE FUT PAS PILLEE · texte numérisé non relu

COMMENT LA VILLE DE GRASSE NE FUT PAS PILLEE

Le duc de Savoie et le prince Eugène, qui avoient promis de récompenser quelques régimens d'infanterie et de cavalerie en leur abandonnant la ville de Grasse, y songèrent pendant leur retraite; six a sept mille hommes furent envoyés dans cette ville pour la piller. En arrivant, ils en trouvèrent les portes fermées et les habitans sous les armes, bordant le rempart et résolus de se bien défendre, scachantles violences crue les troupes avoient faites partout où elles avoient passé. Quelques officiers s'approchèrent pour tenter si, par adresse, ils pourroient faire ouvrir les portes; mais ne l'ayant point obtenu , ils. se mirent en etat~d'aUaquer.

Comme la ville n'a pour toutes fortifications qu'une enceinte de murailles, elle crut devoir offrir de nouvelles contributions, et elle fit demander aux ennemis un mémoire de ce qu'ils souhaitaient j ajoutant qu'à l'égard de l'entrée de la ville , les hommes , les femmes et les enfans même perdroient plutôt mille vies, s'ils les avoient, que de l'accorder. A cela les alliés répondirent :

«Nous voulons 20,000 livres argent, 10,000 bouteilles de « parfums de toute espèce , tout le vin et le pain dont nous « avons besoin , et un couvent de religieuses à discrétion. »

Les habîtans de Grasse répliquèrent qu'ils étoient prêts à s'ensevelir sous les murs de leur ville. Mais voici le coup de la providence : M. Ragonneau, commissaire des gaerres au département d'Antibes, étoït allé à Aix chercher de Pargent pour payer sa garnison et revenait avec 12,000 livres. Le grand chemin n'étant pas praticable, il gagna les montagnes; et, comme ce détour lui avoit fait perdre beaucoup de îemps,ilnesavoit plus ce qui se passoit. Arrivé à deux lieues de Grasse , il envoya un paysan aux consuls pour leur demander s'il pouvoit approcher avec snreté. Ce paysan , qui arriva en même temps que les ennemis, fut remis dehors sur* le-champ avec ce billet:

« Il nya aucune sûreté ici pour vous ; nous avons six à sept « mille ennemis autour de nos murailles qui cherchent les « moyens de nous piller. »

Le paysan fut rencontré par quatre dragons d'un détachement françois que le général de Sailly commandoit. La fatigue et la chaleur excessive qu'il faisoit les avoient obligé de s'arrêter au pont de Tournon, à une lieue et demie de Grasse. Le paysan ayant cherché à les éviter, leur parut suspect, et ils le conduisirent à leur général. Ce malheureux s'empressa , pour se justifier , de montrer à M. de Sailly le billet dont il étoit porteur. Aussitôt celui-ci fit monter en toute diligence ses troupes à

cheval, et partit au grand galop pour Tenir au secours de Grasse. Les braves habitans de cette ville avaient déjà engagé le feu avec les troupes de l'année des alliés , lorsque des signaux qui annonçoienl rapproche des dragons francois, étant faits à ces troupes, elles se retirèrent aussitôt et avec tant de précipitation que beaucoup de soldats laissèrent leurs armes.

Le général de Sailly entra à Grasse au bruit des acclamations des bourgeois et du peuple en armes. On trouva , depuis la ville jusqu'au bas de la hauteur où elle est située, près de quatre cents fers à cheval, tant la rapidité avec laquelle les ennemis s'en étoient enretournés, avait été grande. Ainsi le courage de ses habitans, soutenu par un coup du hazard, empêcha la ville de Grasse, l'une des plus riches de la Provence, d'être pillée.

(Relation de M. Devize.)

DRAGUIGNAN ïT LE CHEVALIER DE MIANE.

Le duc de Savoie envova 2,000 hommes à Draguignan afin d'obliger la ville à payer les contributions auxquelles elle avoit été taxée. Ces troupes avoient ordre, faute de paiement, de tout brûler et saccager , même le pays des environs; mais, le chevalier de Miané ayant été averti de la marche des soldats ennemis et de l'ordre qu'ils avoient reçu , résolut d'empêcher l'exécution d'un dessein qui alloit ruiner entièrement la ville de Draguignan et son terroir. En conséquence, il divisa en pelotons cinquante dragons qu'il avoit, les mit en tète de cinq petites divisions formées des habitans et paysans draguignanois qui l'étoient levés spontanément pour la défense de-

leurs foyers , et s'avança en si bon ordre et avec une contenance si fière , que les ennemis , étonnés , croyant que le chevalier de Miane et ses soldats étoient suivis d'un nombre de troupes plus considérable , puisqu'ils osoient marcher à eux avec tant d'assurance, décampèrent aussitôt.

(Notes du chevalier Bernard.)

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