ARÊTE MAR1ANIQUE (SIERRA MORENA
Au delà du bassin tertiaire du Guadalquivir, s’élève le Slons ilarianus des Romains, seconde ride, parallèle à la Sierra Nevada, et formée comme elle d’un noyau ancien. Les Espagnols la traversent dans sa partie la plus douce et la plus surbaissée, par la grande roule du midi, qui se rend de Madrid vers l’Andalousie. Ils la nomment dans ce passage Sierra Morena ou montagne Noire, parce que ses croupes y sont recouvertes de cistes, de chônes-kermès, de bruyères, d’arbousiers et d’autres arbustes serrés, au feuillage luisant et obscur.
Une certaine étendue de cette ride était au jour dès l’époque du Hunsrück, dont la direction est peu différente de celle des
grandes Alpes. C’est à ce dernier système qu’appartient le soulèvement définitif de la chaîne marianique. A ses flancs, les lisières des terrains secondaires dénudés lient le noyau schisteux aux deux bassins tertiaires de l’Andalousie et de la Manche. Le premier, au midi, est celui qui a pour thalweg le Cuadalquivir ; le second, au nord, enveloppe la Guadiana.
Ce fleuve parcourt, dans la Manche et l’Estramadure, un sillon longitudinal, c’est-à-dire sensiblement parallèle à l’aréte. Comme le Guadalquivir, il n’occupe pas le milieu du bassin, mais il est rejeté à sa limite nord, au pied du versant de la ride suivante. C’est un fleuve Considérable, qui recueille les eaux d’un bassin vaste, élevé, varié par la nature des terrains. La grande route du midi franchit à Villaharta sa branche supérieure , appelée improprement d’un autre nom, le Gixuela. A Badajoz, c’est un cours d’eau imposant ; on le passe sur un pont de pierres de 28 arches et de 600 mètres de longueur, ouvrage du règne de Philippe 11. A partir de cette ville, le cours du fleuve cesse d’être longitudinal; il s’incline au midi, et se présente à l’arête. En y pénétrant, près de la petite ville de Serpa, il passe par un étranglement considérable, où les'eaux sont rapides. C’est le Saut du loup (el Salto del lobo), qu’on pourrait presque franchir d’un élan. Ici la nature de la chaîne est changée, et l’inflexion du fleuve, la fracture dont il profite à travers l’arête, annoncent à la fois des accidents nouveaux. En effet, la rive portugaise de la Guadiana ne tarde pas à offrir des traces nombreuses de phénomènes volcaniques. Des bouches éteintes, entourées de coulées basaltiques, percent de toutes parts à travers les grès.
L’aspect général de l’arête marianique est donc celui des contrées schisteuses. Les injections de porphyres amphiboliques et feldspathiques y ont crevassé, dès l’époque primaire, les masses épaisses. Les métaux se sont sublimés dans les crevasses et ont formé de riches filons. Tout le monde a entendu parler du gîte mercuriel d’Almaden, dans la Manche, sur le versant septentrional de la ride. De l’autre versant, un peu avaut la coupure de la Guadiana, descend un cours d’eau, le
Rio-Tinto, qui porte à la mer des paillettes d’or. Sur ses rives, on voit encore les traces d’anciens travaux d’extraction, qui remontent à l’époque romaine (1).
De la nature schisteuse de l’arête résulte son caractère inculte, pauvre, désert. Les croupes sont larges et arrondies; les vallées d’écartement, où coulent la plupart des torrents, sont remarquablement abruptes et à parois schisteuses. Mais en gagnant les contre-forts secondaires, les vallées deviennent grasses et fertiles. La limite des formations géologiques est celle des aspects. Tandis que les croupes sont le refuge classique des brigands, les lisières sont gaies, fertiles, prospères, et n’exigeraient, pour prendre tout le développement dont elles sont susceptibles, que des débouchés plus étendus, une viabilité plus avancée. C’est sur ces lisières que le sage Olavide, proscrit par l’inquisition dans le siècle dernier, faisait tous ses efforts pour développer la richesse publique, en fixant des cultivateurs étrangers. L’Espagne, qui colonisait les Indes et le nouveau monde, était réduite à coloniser son propre territoire!
Au reste, aujourd’hui même, les éléments de prospérité de ces lisières ne sont pas beaucoup plus développés. Comme toutes les croupes schisteuses, la Sierra Morena écarte, repousse longtemps les populations.
Cette arête commence au promontoire basaltique du cap Saint-Vincent (San-Vicente), à l’angle sud-ouest du Portugal et de toute la péninsule. Son premier groupe forme la Sierra de Munchique, déjà composée de roches primaires. En approchant, de la Guadiana, la Sierra de Calderona ou du Chaudron indique, par son nom seul, les accidents volcaniques, les cirques, les cratères, qui s’y dessinent, et qui rappellent dans toute l’Europe, aux yeux des habitants, les mêmes objets de comparaison. La Guadiana perce l’axe de la ride dans une fracture d’une grandeur sauvage, assez semblable à celle de la Meuse près de Givet, mais plus profonde, et décorée pdr une végétation rupeslre plus élégante et plus fournie.
(i) Bowlzs, Introduction a la historia natural de Espana, p. 37.
Au delà de la coupure, la ride atteint son relief maximum, dans le Cumbre d’Aracena. Mais une dépression suit promptement ce massif, et après la dépression, la croupe élargie de la Sierra Morena n’ofTre plus qu’une moyenne élévation. Deux graudes routes, les deux principales du midi de la péninsule, franchissent la ride dans cette partie. La première est celle de Badajoz à Séville; c’est la communication du Portugal avec l’Andalousie. Elle s’élève, dans l’Estramadure, sur des lambeaux de terrains tertiaires, qui flanquent la ride, et dont une partie a été entraînée par les eaux diluviales, au moment du dernier soulèvement de l’arête et de l’assèchement des bassins qui l’enveloppaient. Elle descend en Andalousie, de l’autre côté, par une vallée plus animée et d’un aspect plus alpestre. Cependant cette route ne passe pas sur une croupe de plus de 500 mètres.
La seconde route est un passage séculaire, fréquenté tour à tour par les Romains, les Arabes et les Espagnols. C’est la grande voie de Madrid à Jaen, Cordoue, Grenade et Séville, de l’Espagne centrale vers l’Andalousie. C’est là que sera posé le premier chemin de fer qui pénétrera dans le midi de la péninsule ibérique. Cette route n’est pas tracée sur la ligne droite de Madrid à Cordoue; elle se détourne vers l’est, pour passer une croupe moins élevée, moins élargie, et plus facilement accessible à l’aide de profonds ravins. Les têtes de ces ravins débouchent sur le dos de la ride comme des embrasures, principalement en venant du midi. A Andujar, le voyageur quitte le beau bassin du Guadalquivir, et s’enfonce dans le massif par un sillon tracé profondément. C’est le ravin de Baylen et de La Carolina, dans lequel la division française de Dupont, qui s’était hasardée dans le midi de l’Espagne, fut arrêtée à son retour et forcée de mettre bas les armes, en juillet 1808. Une chaleur étouffante accable souvent le voyageur dans ces gorges. Le débouché du ravin sur le haut plateau se fait, comme nous l’avons dit, par une espèce d’embrasure, facile à défendre. C’est le col deDespena Perros ou Précipite-Chien. Mais d’autres têtes de vallées débouchent latéralement à droite ou à
gauche, à 15 ou 20 kilomètres de distance. Vers l’est c’est le col d’Almouradie! ; et à l’ouest, le Puerto del Rey ou Passage du Roi, qui abrège un peu la convexité de la route, et par lequel on a dirigé la nouvelle chaussée d’Andujar à Madrid.
Au reste, à l’exception du manque de ressources et de la pauvreté de la contrée, il n’existe pas de difficulté remarquable à la traversée de cette partie de la ride, qui constitue la Sierra Morcna proprement dite. Les croupes ni les vallées n’ont rien d’alpestre. Le plateau se prolonge vers le bassin supérieur de la Guadiana, sans autre accident que la coulée basaltique d’Almagro, traversée par la grande route, et qui atteste une éruption postérieure de roche vulcanienne. Mais à l’orient, le faîte se relève et va se joindre à peu près en potence à la ride ibérique. Les deux arêtes se croisent à la Sierra Sagra, qui en marque le nœud.
Au delà du nœud, la ride marianique se prolonge encore ; mais elle cesse de remanier des terrains anciens; elle redresse d’abord des terrains secondaires, et enfin de simples terrains tertiaires, à travers lesquels le labourage gigantesque du sol s’est opéré.
La ride a soulevé, en effet, les mêmes couches qui sont déposées sur le riche bassin de la Segoura, et que recouvrent les jardins d’Alicante et de Murcie. Les <errains tertiaires, avec quelques couches secondaires dénudées, descendent du faîte jusqu’à la côte, et viennent former le promontoire de Saint-Antoine et de Saint-Martin, que prolonge encore l’alignement principal des Baléares. L’altitude des points culminants se conserve uniformément, depuis le nœud jusqu’à l’île Minorque, sous 1500 à 1400 mètres.
Les routes de Madrid à Murcie et de Valence à Alicante franchissent cette nouvelle section de la ride. La première ne trouve qu’un plateau, de 700 à 800 mètres, exempt de toute difficulté, et descend dans le Murcie au milieu de collines tertiaires fortement lavées par les eaux diluviales, creusées de vallons larges et arrondis, et figurant çà et là des témoins. La seconde passe au pied du massif relevé du Cabrer. Toutes les
deux conduisent dans ce beau jardin du Murcie, ouvert aux vents tièdes du sud-est. Aux oliviers, aux citronniers, aux orangers, tous arbres à verdure éternelle, se joint la forme tropicale des palmiers. Le palmier nain couvre, en rampant, d’immenses espaces délaissés par la culture. Le palmier dattier (1) fructifie dans les jardins. Ses troncs serrés, couronnés de leur fronde élégante, figurent des forêts de mâts, terminés par des faisceaux d’épées. Le seul bourg d’Elclie cultive soixante-dix mille dattiers. Sur la côte de Carthagène, croît en abondance ce spart (2) si célèbre chez les Romains, qui fournissait à la fois aux campagnards indigènes des matelas, des flambeaux, des chaussures, des vêtements de bergers et du combustible (5).
Du haut du cap Saint-Martin, à 700 mètres encore d’altitude, on aperçoit distinctement les plus rapprochées des îles Baléares. La tête carrée d’Iviza, qui appartient aux formations jurassiques, indique comme un jalon le prolongement de l’axe de soulèvement, et la direction sur laquelle s’aligne la ride longitudinale de Majorque (Mallorca). Ici reparaît, en effet, l’arête calcaire. Elle sort une dernière fois des eaux dans l’île de Minorque (Minorca), et elle s’éteint brusquement au milieu de la Méditerranée, dans les falaises du Port-Mahon.
L’abord de ces îles est nécessairement difficile. Les formations calcareuses, taillées par falaises, comme à l’ordinaire, n’offrent d’accès facile que sur les éboulis, ou bien à l'entrée des rivières. Avec des points de débarquement si limités, toute entreprise de ce genre devient malaisée, pour peu qu’elle soit contrariée. La mer est profonde au pied des falaises, et dépourvue d’écueils cachés; mais le rivage domine puissamment la mer. Le Port-Mahon est une position très-forte et un mouillage très-sûr. 11 s’ouvre entre deux épaisses falaises, qui laissent entre elles un canal d’un kilomètre de large et de quatre kilomètres de long.
(t) Phoenix daclyli fera.
(2) Slipa tenacissima.
(3) Pline, Hisl. mundi ; lïb . XIX, cap. 7.