ARÊTES DE FAGARAS ET DU BALKHAN
Nous avons déjà décrit, dans le chapitre précédent, cette riche contrée nioldo-bulgare, que l’on traverse en remontant le Danube, et qui formait, dans l’époque tertiaire, le bassin inférieur du fleuve. Cette belle plaine, limitée entre les arêtes parallèles de Fagaras et du Balkhan , constituait la Dacie des anciens. Les lumulus qu’ils y ont élevés sont les seules éminences que l’on y rencontre; le terrain est si plat, qu’ils y font l’etfet de monticules. C’est au milieu de ce terrain que le Danube circule, encaissé d’une quinzaine de mètres, dans des formations meubles. Quelques espaces restent incultes et marécageux, faute de main-d’œuvre; mais la plaine est généralement fertile. En s’éloignant du thalweg, on voit s’élever, derrière les vignobles, un amphithéâtre majestueux, orné de forêts de chênes, de hêtres et de sapins, et couronné par les pâturages alpestres.
Sur la rive septentrionale, l’arête forme un relief puissant, très-difficile à franchir, composé de gneiss et de micaschistes. Ses cimes ne sont guère dépourvues de neige avant la fln de l’été. Cette arête ne porte pas de nom générique pour les habitants. Les géographies communes la confondent presque toujours avec les Carpatlies, dont elle est totalement différente, ou bien la passent commodément sous silence. Nous lui appliquerons, d’après Boué, le nom d’arête de Fagaras.
Fagaras est un bourg de Transylvanie, sur la rivière Alouta (Alt, OU). De ce côté, le versant est coupé avec plus de roideur. L’ Alouta en suit quelque temps le pied, dans un sillon longitudinal, puis il tourne brusquement à gauche, pour passer de Transylvanie en Valacbie par une des plus belles percées de montagnes.
Ce remarquable défilé, nommé la passe de la Tour-Rouge, coupe l’arête à peu près dans le milieu de sa longueur, et la divise ainsi en deux parties. L’une rejoint les Carpathes par des cimes élevées, et ne présente que des chemins de montagne
CHAPITKE VII.
d’un accès difficile. L’autre s’étend dans la direction de Belgrade, et se termine, avant d’atteindre les plaines de la basse Save, par un éperon composé de buttes svénitiques. Elle porte, dans l’intervalle, le colosse de toute la ride, le célèbre Rouska- Pojana, dont la cime est toujours neigeuse. La viabilité de cette seconde portion de l’arête n'est pas non plus dans un état convenable de développement.
Ainsi dans toute cette étendue, c’est-à-dire depuis les environs de Jassy jusqu’à ceux de Belgrade, il n’existe en réalité qu’une seule route carrossable à travers l’arête : c’est celle qui longe l’Alouta , en profitant de la percée naturelle de celle rivière. Les tranches des roches y sont déchirées avec une grandeur sauvage. Par celte percée, soixante mille Turcs pénétrèrent en Transylvanie, en mars 1789, sous le commandement de Yousouf-Pacha. Mais ils furent forcés de se replier, par le même chemin, au mois de septembre de la même année, à la suite des progrès de l’armée russe en Yalachie.
Le soulèvement de l’arête de Fagaras appartient probablement au système du Taira. 11 serait ainsi contemporain du soulèvement du Balkhan, l’Hœmus des anciens, qui 'court dans une direction parallèle. Il est probable pourtant que ces deux rides ont été remaniées l’une et l’autre suivant le système des grandes Alpes.
Balkhan signifie en turc « montagne ». Cette barrière méridionale de la plaine n’a pas autant d’élévation que la muraille de Fagaras. Cependant elle exerce, sur les phénomènes naturels, une influence plus marquée. Elle forme véritablement une séparation climatérique, qui entraîne comme conséquence la séparation des flores. C’est au midi du Balkhan que commencent à se répandre les végétaux toujours verts.
La vallée tertiaire du Danube est bordée au midi par des hauteurs secondaires, aux formes arrondies, qui se lient ellesmêmes insensiblement aux proéminences du Balkhan. Celui-ci n’offre également qu’une suite de cimes très-douces et sans accidents, dont les bases sont fort évasées. Les bois s’étendent souvent jusqu’à ces cimes. Mais, sur les plus élevées, des pâtu-
rages surmontent les forêts de hêtres et de chênes. La neige a disparu complètement en juillet.
Avec sa constitution peu accidentée, et son élévation modérée, le Balkhan ne devait pas opposer un obstacle considérable. Malheureusement, l’état politique de ces contrées a nui jusqu’à présent au développement des travaux publics. Aussi existe-t-il, à travers cette arête, peu de routes praticables aux voitures. La plus fréquentée est celle qui passe, au col de Lopoutsehka, l’éperon oriental de la ride. Le Balkhan commence, en effet, au promontoire d’Eminch-Dagh ou cap Emiueh, qui s’avance, près de Varna, dans la mer Noire, et dont les derniers rochers, avec leurs sombres escarpements, ont été mentionnés par Strabon. La grande route du nord de l’empire turc franchit cet éperon entre A'idos et Schoumla. C’est seulement au delà de ce passage que la ride s’élève.
Elle n'ofTre qu’une crête arrondie, mais peu fréquentée, entre ce col et celui de la porte Trajane. Les sources rapprochées du Maritza et de l’Isker désignent le lieu d’une dépression sensible du faîte. C’était là le passage nommé Succi par les anciens (1), le Souiou-Derbcnd des Turcs. Il conduit de Constantinople, et en particulier de Philippopoli, à Sophia en Bulgarie. La lisière de terrain secondaire qui borde le versant septentrional du Balkhan, était parcourue, en cet endroit, par une voie romaine parallèle au faîte. Dans la passe de Soulou , on voit encore les vestiges d’une porte attribuée à Trajan, et dont le passage a maintenant pris le nom. C’est aussi le col de la porte Trajane qui est la direction naturelle et désignée du chemin de fer turcoautrichien.
De même que la vallée du Maritza, l’ancien Ilebrus, conduit à ce passage, celle du Vardar mène à une autre route charretière qui traverse le Balkhan. Celle-ci profile d’une dépression profonde entre Uskioub et Pristina.
A peine a-t-on dépassé ce nouveau col, que la ride prend une élévation plus grande, et forme le massif du Schar, placé
(D Ammien Marcellin, HUt.; lib. xxi, cap. 10.