CHAPITRE VIII
de l’Empire français se rapprochent des simples voyages, plutôt que des migrations. A l’encontre de leur but même, elles ont lié et rapproché les peuples, plutôt qu’elles ne les ont isolés. Il n’y a pas eu d’autre déplacement réel depuis trois siècles, que celui de la race anglo-saxonne vers le nouveau continent.
En Europe, les déplacements de masses sont devenus véritablement impossibles. Il existe partout des populations fixées au sol, qui n’abandonneront pas la place, comme des nomades, à des colonnes d’envahissement. Le passage même d’une armée ne chasse pas le gros des habitants. Des avalanches destructives de barbares ne pénétreront plus dans notre continent. Des peuples puissants nous entourent, du côté de l’Asie, pour les arrêter et les prévenir. Nous-mêmes, si nous devions recevoir le choc de quelque nouvel Attila ou de quelque Djenghiz-Khan,* nous sommes en possession d’armes formidables pour arrêter les barbares. Nous avons la poudre et le canon, qui ont fait sans doute, par notre faute, bien des ravages dans nos propres rangs, mais qui sont pourtant le palladium de la civilisation vis-à-vis de la barbarie. Notre supériorité matérielle éclate en Algérie avec les Français, dans le nouveau monde avec les Espagnols et les Anglo-Saxons, en Chine et dans l’Inde avec les Anglais. La possession de l’Europe ne nous est plus contestable.
Notre petit continent n’est plus soumis aujourd’hui qu’à une sorte de travail intérieur, qui a pour objet évident de coordonner les rapports de toutes les races entre elles, et de les harmoniser dans une seule et même forme de civilisation. Ce travail est lent et pénible sans doute. Pour parler seulement des obstacles matériels qu’il rencontre, il suftit de repasser, dans notre pensée, tous ces mouvements divers, tous ces déplacements qui composent notre histoire ethnographique. Depuis les limbes de l’histoire, que de colonnes diverses d’envahissementont bouleversé les rapports et changé les limites effectives des nations! quel mélange de races et de tribus ! quelle variété de langues, de mœurs et d’idées! La carte d’Europe ressemble à une planche gravée, sur laquelle on aurait répandu et fait
MOUVEMENTS DE PEUPLES. 483
couler en divers sens, une quinzaine de couleurs différentes. Ces couleurs se sont tantôt confondues et tantôt exclues dans certains creux, tandis qu’elles ont toutes épargné les reliefs les plus saillants, qui sont les montagnes.
Mais de la multiplicité môme de ces éléments, et de leur rapprochement unique sur un petit espace, il doit résulter une facilité plus grande à les unir. L’unité morale est déjà créée par l’unité de la civilisation européenne. La confédération politique ne peut manquer d’en découler.
A ce point de vue, il est surtout essentiel de tenir les yeux fixés sur les parties centrales du tronc européen, sur celles qui sont pour ainsi dire le cœur de notre continent. A l’endroit où l'Italie, l’Allemagne et Flliyrie viennent se joindre, les trois grandes races de l’Europe se touchent aussi : par l’élément italien, la race latine; par l’élément allemand, la race germaine; par l’élément serbe, la race slave. Le point de réunion de ces trois races constitue évidemment un nœud ethnographique, dont l’importance ne peut manquer de se révéler, dans un avenir plus ou moins prochain. Les basses contrées de la Vénétie et les rivages de l’Istrie offrent une riche nature et un beau climat. On part du fond de cette mer intérieure, d’où rayonnait autrefois la puissance de Venise, pour franchir les Alpes et descendre en peu de temps sur la grande artère du Danube. On se trouve ainsi en relation immédiate avec le bassin de la Méditerranée et avec le tronc européen.
Mais si l’on pénètre par la pensée dans un avenir plus éloigné, l’Orient semble nous réserver de nouvelles et de plus brillantes destinées. Le mouvement de l’Europe entière, prise dans sa masse et dans son unité, tend à se reporter vers le Levant, où notre civilisation, nos sciences et nos arts ont à s’étendre, et à faire éclore des germes longtemps négligés. C’est par Constantinople que l’influence européenne gagne les régions limitrophes asiatiques et africaines. Les faisceaux divers qui composent l’ensemble de nos forces viendront y converger un jour. Presque toutes les races qui ont peuplé notre continent ont laissé des témoins sur le sol de la Turquie d’Europe, et