Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris
Carrier à la Gonvenlion depuis son rclour. Premières accusations conlrc lui à la
Convention. Cris contre lui au tribunal.
Carrier, au rclour de Nantes, avait pu encore, après SCS sinistres exploits, reprendre son siège dans la Convention sans y paraître trop déplacé. C'était le temps où la question du Père Duchcsne et des enragés était loin d'être encore résolue. D'ailleurs, si Nantes avait eu ses noyades, Lyon avait eu ses mitraillades, et le grand mitrailleur de Lyon, Collot d'Herbois, siégeait au comité de salut public, dans l'alliance intime encore de Robespierre. 11 s'était donc trouvé dans ce groupe de représentants en mission qui avaient chacun un assez gros dossier à leur charge, qui commencèrent à s'inquiéter quand Robespierre eut frappé, d'une part Hébert, de
TRIB. BÉVOl. Tl t
2 ClIAP. LVI. - PRÉLIMINAIRES DU PROCÈS DE CARRIER.
l'autre Danton, et qui, à la suite de Collot d'Herbois, entrèrent dans la ligue dont le résultat fut le 9 thei'midor. II était donc des vainqueurs du 9 thermidor; qu'avait-il à redouter désormais?
Néanmoins, dès avant le procès du comité de Nantes, le nom de Carrier avait déjà été prononcé à la Convention avec les imputations les plus graves. Le 8 vendémiaire an m, un député dont le nom n'est pas au Monitmiry montant à la tribune, dit :
On n'a conservé dans la Vendée que les généraux qui y ont commis le plus de scélératesses, ceux qui jouissaient de femmes après qu'elles étaient mortes, ceux qui les envoyaient à la mort après en avoir joui, ceux qui faisaient fusiller quand on venait leur demander justice. II est temps de dire la vérité. La guerre de la Vendée n'a été rallumée que par les horreurs qu'on a commises dans ce pays...
II est bon que vous sachiez, citoyens, qu'un représentant du peuple, après avoir promis une amnistie aux habitants de ce pays s'ils déposaient leurs armes, les a fait fusiller lorsqu'ils ont été désarmés (on frémit (V horreur). C'est Carrier. On lui amena une femme qui peut-être était coupable, je n'en sais rien : elle fut fusillée. Cette femme avait deux enfants, l'un âgé de trois ans, Tautre de vingt mois. Lorsqu'elle fut morte, on examina ce qu'on ferait de ses enfants. « Si on les laisse vivre, dit-on, ils se souviendront du traitement qu'a' éprouvé leur mère, ce seront des serpents que la République nourrira dans son sein. Qu'ils périssent... » (Uindignation augmente.)
Carrier était là. 11 s'empressa de relever cetle imputation :
Je n'ignore pas, dit-il, les calomnies que de vils pamphlétaires ont répandues sur mon compte, et je m'apprête à y ré'-
CARRIER A LA œNVENTïON DEPUIS SON RETOUR. 5
pondre par un niérnoirc que je vais livrer à l'impression * et qui contient le compte exact de ma conduite et des arrêtes que j'ai pris avec plus de vingt de mes collègues, qui tous ont été témoins de mes actions dans la Vendée...
On parle d'une femme qui est venue chez moi et que j'ai fait périr. Si l,e fait est prouvé, je porte ma télé sur l'échafaud.
Une voix. On en prouvera bien d'autres.
Mais lui se rejeta sur l'état de la Vendée, réduite à rimpuissancc lorsqu'il était à Nantes, et depuis son départ redevenue redoutable : ce qui donna lieu à Merlin de Tbionville,à Lequinio, à Carnot, de ntionlrer par quelles atrocités et par quelles perfidies Tinsurrection s'était ranimée en Vendée, et amena pour cette fois le décret d'arrestation contre le général Tureau et deux autres*.
Plusieurs députés avaient été compromis dans cette discussion , et l'on pouvait prévoir qu'il y aurait des mesures à prendre pour concilier l'inviolabilité de la représentation nationale avec les droits de la vindicte publique. L'affaire des membres du comité de Nantes allait rendre la chose plus pressante, lorsque de nouvelles révélations firent demander que le tribunal révolutionnaire commençât sans délai leur procès. André Dumont
1. C'est le mémoire qui parot en cfTct peu de jours après sou$ ce litre : HnpfHfri de (Utrrier^ représentant du prupfr^ sur les différentes missioiu qui lui ont été déléguées (▼cndémiaiic an III). Il y joignit pour supplément en l)ru> maire la défense qu'il eut à présenter alors devant la Convention nalionaJc Phclippcs-TronjoUy ife négligea pas celte occasion de diriger, par forme de réfutation, une noiiTcîie attaque contre lui : Noyades et fusillades ^ réponse au rapport de Carrier (Bibl. nat , Lb«*, n? 1370); cf. les Noyades ^ par Méhce fils (f6ti2.,n*1369); Tableau effrayant de» cWi/i.'v et forfaits commis par Carrier ^ pièces originales contre lui {ibid,^ n« 1421); la Vie et les crime-* de Carrier % par Gracchus Babeuf; les Parties honteuées de Robespierre restées aux Jaco' bins, par Lamberti (contre Carrier, après l'adresse de la Tille de Nantes à la Convention, 9 brumaire an HI).
2. Séance du 8 vendémiaire an 111 (29 septembre 1794). Moniteur des 11 et 12 (2 et 3 octobre 1794).
4 eu. P. LYI. - PRÉLIMmAlRES DU rBOCÈS DE CARRIER.
fil décréter en même temps que le tribunal y comprendrait tous ceux qui s'y trouveraient impliqués (et il faisait allusion à Carrier), sauf à raccusateur public à instruire le comité de sûreté générale des progrès de l'instruction, afin qju'il pût soumettre à la Convention les mesures réclamées par la justice. Des informations transmises au comité ne lui laissaient aucun doute qu'il n'eût bientôt à remplir ce devoir, et pour mieux s'en acquitterai se fit adjoindre, par un autre décret du 29 (20 octobre 1794), les deux comités de salut public cl de législation '.
Il était urgent que les trois comités arrêtassent leur plan : car le moment allait se présenter de l'appliquer.
La situation n'était plus tolérable au tribunal. Le 6 brumaire (27 octobre), à la suite de la déposition du témoin Laurent, Real, défenseur officieux du plus grand nombre des accusés, invita le président à solliciter de la Convention une prompte' décision sur la requête de Goullin, déclarant la défense impossible^ si Carrier n'était appelé et entendu contradicloiremenl avec ses clients; et tout le peuple d'applaudir et de réclamer Carrier à grands cris. Le président, lorsque le calme fut rétabli :
Je répète au peuple qui m'entend, que, par décret de la Convention, le tribunal est investi du droit de poursuivre et faire juger les complices et continuateurs de -Robespierre, et qu*il lui est enjoint de rendre compte, jour par jour, de celte instruction. Le tribunal, continue le président, convaincu de rimportance de ses devoirs, s'en acquitte exactement. Journellement il communique aux autorités constituées le résultat des débats de chaque séance; le réquisitoire de
1. séance du 29 vend, au UI. Monitriir du 3 lirumairc (24 oclubre 1794).