RÉQUISITOIRE DE L'ACCUSATEUR PUBLIC
L'assistance aux deux séances des 14 et 15 frimaire, où le projet d'extermination en masse des détenus fut mis en avant et soutenu par lui ;
Les noyades, que les débats, dit l'accusateur public, ont porté au nombre de vingt-trois ; les fusillades de tous les jours, notamment celle des quatre-vingts cavaliers qui étaient venus se rendre volontairement;
Les pouvoirs illimités donnés à Fouquet et à Lamberty, fait constaté par les ordres notifiés à la force armée de tolérer leurs « expéditions » nocturnes;
Les pouvoirs attribués à la compagnie de Marat ;
L'ordre donné par lettre au général Haxo de tout brûler et de tout massacrer, sans distinction, dans la Vendée :
Voilà assez de faits atroces pour que, sans décharger les autres, l'accusateur public appelât sur la tête de Carrier toutes les rigueurs de la loi.
La mission des défenseurs officieux ne paraissait pas très facile: je parle des défenseurs du commun des accusés, membres du comité de Nantes, etc. ; car pour Carrier, il voulait être son propre avocat ; et, après lui son conseil ne pouvait plus avoir qu'un rôle bien secondaire. Le thème obligé, c'était le panégyrique du 9 thermidor, la détestation du régime dont Robespierre avait été le grand maître et Carrier un des plus sinistres agents; or, les accusés de Nantes avaient-ils élé autre chose que les satellites plus ou moins obscurs de Carrier? Mais Carrier était là, comme une âme damnée qui pouvait bien, avec ses propres forfaits, prendre en charge ceux des autres; et les défenseurs aimaient à croire qu'en rejetant sur lui tout l'odieux du système, ils arriveraient à dégager leurs clients, qui sait même? à
U CHAP. LVn. — PROCÈS DE CARRIER.
leur assurer le bénéfice de cette démonstration antiterroriste à laquelle ils semblaient les associer :
Le règne des faux patriotes est fini, s'écriait Tronson-Ducoudray, celui des véritables commence. En vain cspéreroit-on nous faire rétrograder vers l'esclavage : on n'y réussiroit pas. La journée mémorable du 9 thermidor nous assure a jamais la liberté... De nouveaux Titans, menaçant le ciel, nous parloient au nom de l'humanité comme les imposteurs au nom du ciel. Ils érigcoient l'assassinat en principe : de là la stupeur. La liberté n'a pas besoin de poignards, nous saurons être libres sans être des assassins.
Mais attaquer la Terreur, n'était-ce pas répudier le gouvernement révolutionnaire? et le tribunal, qu'étaitil, sinon l'instrument judiciaire de ce gouvernement? Son nom même le disait. Il y avait donc des précautions fi prendre, et l'avocat définit ce que devait élre le gouvernement révolutionnaire :
Un régime ferme, capable de briser les résistances et pourvu des moyens de le prévenir ; terrible pour les conspirateurs, effrayant pour les gens tièdes et apathiques, encourageant pour les patriotes, juste par-dessus tout, juste envers tous, n'exigeant le sacrifice de l'intérêt particulier que là où l'intérêt général le commande.
C'était en un mot un glaive qui devoit menacer plutôt que frapper; qu'il falloit toujours tenir levé, mais souvent dont l'éclat seul devoit suffire pour intimider.
— Une guillotine platonique. Cela dit, l'avocat n'avait pas de peine à établir que tel n'avait pas été le caractère de cet instrument :
0 jours désastreux, jours horribles où retentit dans toute l'étendue de la France ce cri épouvantable : La Terreur est à r ordre du jour! Bientôt la terre de Liberté est couverte de
LES DÉFENSEURS : TRONSOX-ODœUDRAY, RÊiL. 45
prisons et d'échafauds ; des hordes de brigands se répandent comme un torrent sur toute sa surface. Les propriétés dévastées, le Tol le plus infâme est souvent consacré sous le nom de taxe révolutionnaire; les administrations sont livrées à rignominie et à la friponnerie ; les monuments des arts sont brisés ; les ateliers de l'industrie sont renversés; les richesses des anciens temples sont enlevés à la nation ; les scandales les plus absurdes et les plus dégoûtants sont accumulés. On révolte les hommes simples qu'on eût pu éclairer ; des prêtres infâmes viennent se vanter de leur longue hypocrisie et ne reconnoissent, disent-ils, que la nature. On proclame Fathéisme; la Convention nationale indignée proclame, à son tour, rÊtre suprême. On abuse de ce nom pour consacrer le tyran et la tyrannie. Les vertus de la justice, dit-on, vont régner, et c'est le règne du crime le plus effréné. Bientôt une nuée d'espions est répandue dans toutes les communes; les citoyens tremblent à chaque instant pourtour liberté; la confiance est bannie des sociétés ; l'ami se déGe de son ami ; en un mot, un geste va devenir un crime : on n'ose se le permettre. Le jour on ose à peine paroître ; on se voit observé. La nuit, lorsque dans le silence du calme, on entend le bruit d'une voiture, on croit voir arriver des satellites.
Le père est arraché des bras de ses enfants, le mari des bras de son épouse ; tous ensemble sont souvent précipités dans les cachots : on les y entasse ; on les y abreuve de douleurs ; on les y laisse pêle-mêle : la terre nue, ou de la paille, des aliments infects, un air pestilentiel, des traitements barbares, voilà leur destinée! Quel est leur crime? leur fortune, leur naissance, le malheur d'avoir déplu à quelques brigands*.
L'orateur avait prévenu robjection qu'on eût pu être tenté de faire à ce tableau, et il y revient en l'achevant :