‹ Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris (volume 3)Chapitre 96 sur 167 · U JUSTICE RÉVOL. A PERDU LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

U JUSTICE RÉVOL. A PERDU LA RÉVOLUTION

classes proscrites: ce sont, par un simple renversement de l'ancien ordre des choses, les classes jadis privilégiées?; elles ont un rang à part au tribunal. La Fraternité I on ne s'en croyait pas tenu à l'égard de l'ennemi ; mais y eut-il jamais haines plus vives qu'entre les sectes révolutionnaires, entre les hommes de la Révolution? les frères Caïn, comme disait Danton ; et c'est au tribunal qu'ils le prouvent.

De la devise républicaine, il ne reste plus qu'un mot: c'est celui que les hommes de 1793 y ont ajouté : ta mort. Mais celui-là dure et il fait revivre les autres à sa manière. La mort rend la liberté aux victimes: on se sentait plus libre déjà dans les prisons; on est libre sur l'échafaud : au milieu des cris de vive la république ! on y peut crier vive le roi! La mort finit aussi par rétablir l'égalité dans les classes : ce ne sont pas seulement les nobles et les prêtres qu'elle réunit, ce sont les gens du peuple, artisans, laboureurs (leurs noms tiennent la plus large place dans notre funèbre journal) ; non plus seulement les contre-révolutionnaires de tout ordre, mais les hommes de la Révolution avec eux. Tous viennent renouveler à leur tour devant le tribunal la lugubre légende du moyen âge. Où est le Holbein des temps nouveaux qui nous retracera la danse macabre des Girondin3, des Montagnards, des indulgents, des enragés, Vergniaud et madame Roland, Ronsin et le Père Duchesnc, Danton et Camille Desmoulins, Chaumette et Gobcl, jusqu'à ce sinistre trio de Robespierre, Couthon et Saint-Just, entremêlés à tant de nobles victimes dont eux-mêmes avaient demandé les tètes? Mais ce ne sont pas seulement les hammes de la Révolution ; c'est la Révolution elle-même que la justice révolu-

iionnaire a perdue. En s'attaquant avec tant d'arbitraire à la liberté, aux biens, à la vie des citoyens, en détruisant la sécurité que chacun doit attendre pour soi de l'autorité publique, elle en a dégoûté la nation et elle a fait que, la dictature elle-même a été accueillie, acclamée comme une délivrance.

A qui s'en prendre de cette institution funeste? Ce n'est pas à la Convention seule, puisque le tribunal du 17 août, qui en est comme la première forme, lui est antérieur; c'est au parti qui avait de bonne heure pris la direction du mouvement révolutionnaire: aux Jacobins. Ce sont eux qui, par la Commune insurrectionnelle de Paris sortie de leur sein, ont, après la déchéance du roi, imposé à l'Assemblée législative le tribunal du 17 août pour juger ses prétendus complices. Ce sont eux qui, malgré l'avortement de leur insurrection des 9 et 10 mars, ont, par leurs adeptes dans la Convention, fait voler l'établissement du nouveau tribunal. Ce sont eux qui en firent le principal instrument du Comité de salut public quand la révolution du 31 mai et la chute des Girondins leur eut donné définitivement le pouvoir ; et dès ce moment c'est le Comité de salut public qui en doit répondre. C'est en son nom que Robespierre, Saint- Just, Coulhon, Billaud-Varennes sont venus demander successivement à la Convention les décrets qui, en étendant la juridiction du tribunal et en créîint pour sa justice de nouveaux délits, tous avec la mort pour sanction, lui donnaient sur la France entière un pouvoir si terrible. C'est le Comité qui, après la loi du 22 prairial, en avait pris, on le peut dire, la direction absolue: ramassant par sa police les suspects de partout pour en remplir les prisons de Paris ; instituant pour vider ces pri-

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sons les commissions populaires, conlrôlanl le triage opéré par ces commissions ; obligeant Taccusateur public à lui soumettre les listes des accusés et les euTOvant, sous sa signature, comme bons à guillotiner à Fouquier- Tinville, et le tribunal dans ces derniers mois ne faisait guère que les enregistrer par ses arrêts ; de telle sorte que le sang versé à torrent sur l'édiafaud, du 22 prairial au 9 thermidor, c'est le Comité de salut public qui l'a répandu : et non pas seulement Robespierre, S;iint- Just ou CoulhoQ, mais ces autres membres rangés ponni fes travailleurs, qui autorisaient communément de leurs noms les actes de leurs coliques , et qui signaient ces listes de cinquante, de soixante à condamner, sans y regarder davantage.

Ce n'est donc pas sans raison, nous l'avons dit, que Fouquier-Tinville, devenu le bouc émissaire du tribunal au jour fatal de la réparation, renvoyait la responsabilité de ses actes au Comité de salut public. Mais la Convention devant laquelle il plaida sa cause en premier ressort pouvait-elle s'en dire innocente? et quand, après la chute de Robespierre, on entama devant elle le procès des membres des anciens comités de gouvernement, comment pouvait-elle se défendre elle-même d'être leur complice? N'est-ce pas elle après tout qui avait institué le tribunal révolutionnaire? N'est-ce pas elle qui l'avait investi de tous ses pouvoirs, armé de tint de lois homicides? Rien ne s'était fait que par décrets ; et les décrets ne s'appliquaient-ils pas sous ses yeux? Parce qu'elle n'assistait pas toujours aux exécu. tiens, comme elle le Gt à l'anniversaire du 21 janvier, parce que l'échafaud avait été éloigné des Tuileries, ne savait-elle pas qu'il y avait un redoublement atroce.

insensé, dans l'immolation des victimes ? Elle le savait et elle s'est tue. C'est sa condamnation.

Je sais que plusieurs, reprenant, étendant la thèse de Billaud-Varennes et de Fouquier-Tinvillc, en voudraient faire la justification du Comité de salut public et même du tribunal.

Je ne m'arrêterai pas aux apologistes de la Terreur: ceux-là, je l'ai dit (et il y en a qui ne s'en cachent guère) seraient tout prêts à la recommencer le cas échéant; croire que le raisonnement, appuyé même de l'hisloire, les désarmera, ce serait folie. Je n'ai en vue que ceux qui, pleins d'horreur pour un pareil régime dans le présent, veulent lui trouver dans le passé une excuse.

Ecoutons un homme respecté de tout le monde et dont le caractère modéré pourrait d'autant mieux donner crédit à son opinion. Dans la publication des Mémoires de Carnot ou sur Carnot, l'éditeur voudrait (et il a pour cola les motifs les plus honorables), atténuer la charge du Comité de salut public en cette matière.

Ce n'est pas (il a raison en le disant) le Comité qui créa le tiibunal ; mais comme on ne peut méconnaître l'usage qu'il en fit et combien il en est solidaire, l'auteur, pour faire sa part de responsabilité moins grande, réduit autant qu'il peut celle des juges : « Enfiu, dit-il, ce tribunal lui-même prononça moins de condamnations que ne lui en demandaient les passions populaires, disposées à voir dans tout coupable un ennemi ; et tels de ses arrêts qui blessent justement nos consciences calmées sont basées sur des faits très criminels alors aux yeux du pays entier/.

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