‹ Histoire du Velay (volume 4)Chapitre 7 sur 131 · MŒURS, — HABITUDES, — LANGAGE · texte numérisé non relu

MŒURS, — HABITUDES, — LANGAGE

MŒURS £T CABACTÈBE

Possidonius , César, Strabon, Diodore sont les écrivains auxquels il faut toujours recourir quand on veut avoir une idée plus ou moins exacte des mœurs, des habitudes, du langage et du gouvernement des Celtes. Sans doute ils ne nous initieront point aux institutions primitives, puisque eux-mêmes ne se sont préoccupés que de ce qu'ils ont vu, mais du moins leurs récits seront un point de départ

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facile à constater pour tous. Au-delà des témoignages écrits, la confusion commence. Cependant» de quelque source que descende une assertion , il est sage , avant de Taccepter comme certaine , de Texaminer avec scrupule. Beaucoup peuvent sembler vraies d'un point de vue général et être erronées alors qu'on voudrait en faire l'application à un pays déterminé. Cieci a lieu principalement pour le Yelay , dont aucun de nos anciens auteurs n'a parlé, et dont on ne peut par conséquent rétablir les origines qu'à l'aide de mpprochements souvent téméraires. Aussi dirons-nous que l'ère celtique doit figurer en cette histoire comme apparaissent , dans un nébuleux horizon , ces formes vagues , fugitives, que de brumeuses vapeurs voilent mystérieusement et rendent insaisissables au moment où on croit les entrevoir.

Faut-il répéter, comme tant d'historiographes se sont empressés de le liaire , que les Gaulois avaient les yeux bleus , la peau très-blanche , les cheveux blonds ou roux , et une stature gigantesque ? Généraliser ainsi , c'est ne rien apprendre. Les Galls , les Belges, les Kimris, devaient peu ressembler aux populations méridionales, et Diodore affirme que les Ligures étaient de petite taille. Il est bien plus rationnel de penser qu'il s'était rencontré chez certaines peuplades du nord de la Gaule un type parti-

culier et vraiment remarquable , dont la tradition a voulu perpétuer exclusivement le souvenir. Autrement, à voir nos montagnards du Velay, ne les croirait-on pas enfants d'une race abâtardie? Cependant , si quelque part une famille se conserva semblable à elle-même , ce dut être dans ces contrées où, depuis des siècles, ne s'est jamais arrêté l'étranger. Ceux qui les habitent s'y reproduisent sans contracter d'alliances à l'extérieur, et gardent ainsi dans le langage, dans les habitudes et les formes du corps, un caractère, pour ainsi dire, primitif. Or, rien ne ressemble moins au portrait historique des Gaulois que celui des habitants de nos montagnes. — Les Vellaviens sont, en général, d'une taille peu élevée , ils ont les cheveux noirs ou châtains , les yeux de couleur foncée , les épaules et la poitrine larges , presque toujours la peau brunie par l'air vif et par le soleil ardent du pays. Sans avoir l'apparence de gens extrêmement robustes , ils ne sont pas moins infatigables à la marche et aux rudes labeurs.

En aucun endroit peut-être on ne rencontre plus de boiteux. Le nombre en est si considérable au Puy et dans ses alentours, que les voyageurs ne peuvent s'empêcher d'en témoigner une grande surprise. Les médecins et ceux qui ont attentivement étudié l'histoire physiologique de la popula -

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tion paraissent d*accx>Fd pour désigner, comme une des causes premières de cette infirmité, la misère, la négligence, la malpropreté. C'est à cette occasion que Ton peut se convaincre de la funeste ténacité des Yieux usages. De temps immémorial , les habi*tants de la ville, même les plus riches , ont la fatale habitude de porter leurs enfants en nourrice chez les villageoises des environs. Le plus souv^it ces femmes sont pauvres, mal nourries, sans aucun soin de leur personne, constamment détournées par leurs affidres domestiques des devoirs si nombreux , si pressants de la maternité ; et il résulte de cet état d*indigence et d'incurie, surtout diez les gens qui vivent au fond d'étroites vallées, daos des habitations humides, sombres, mal aérées, de scrofuleuses humeurs transmises ensuite de génération en générar tion. — Dans sa Statistique de la Haute -Loire , p. 154, M. Desribiers fait, à ce sujet, quelques observations que nous croyons devoir joindre à celles que nous venons de présenter. < Plusieurs causes, dit-il , me paraissent faire naître ou compliquer les maladies dans ces montagnes. La première est la vivacité du climat , jointe à Tinconstance de la température. L'abaissement brusque du thermomètre , Ters la fin du printemps, après quelques jours de chaleur, et souvent même au cœur de l'été , après un orage, surprœd le cultivateur en habit léger, et

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quelquefois à demi-nu et couvert de sueur ; la transpiration s'arrête subitement , et les fluxions de poitrine se déclarent, les rhumatismes prennent naissance. •— Les eaux vives bues sans précaution comme sans mesure, lors des travaux de la moisson, occa* sionnent le même effet. — Des constructions basses et humides, mal éclairées, peu ou point aérées; l'habitation constante au rez-de-chaussée et de plainpied avec la partie qui sert au logement des bestiaux ; le dégagement des gaz délétères produits par la fermentation des matières animales ou végétales entassées dans les cours des maisons de ferme pour former des engrais ; la malpropreté ; le peu de linge dont l'habitant des montagnes est pourvu , telles sont encore les sources de beaucoup de maladies aiguës ou chroniques qui affligent plus particuUèrement le paysan de ces contrées. II a, pour les visites des médecins, beaucoup de répugnance; il ne les appelle guère qu'après le ministre de la religion , et lorsqu'il ne reste à peu près aucune ressource, etc., etc. » Pour apprécier le bien-être de certaines localités du Velay, il ne faut pas les aller visiter le dimanche et les jours de fête. Le bruit, le mouvement, les dépenses qui se font dans les cabarets, seraient de mensongers indices. Presque toujours ce sont les plus pauvres qui s'abandonnent aux plus grands excès, et bien des familles attendent, pour

subsister une semaine, l'argent qui se consomme en quelques instants. — Au sortir de la grand'messe , les villageois entrent en foule dans les auberges, prennent possession des tables comme d'une propriété qu'ils gardent huit et quelquefois dix heures sans désemparer. Ils mangent très-lentement , car pour eux le repas n'est qu'une occasion de passer la journée, surtout d'accomplir de copieuses libations (1). Les châteaux en Espagne alors ne leur coûtent guère, et c'est en achevant leur dernier écu , qu'ils se croient le plus rapprochés des richesses. En général , ils racontent plus qu'ils ne discutent , ce qui n'empêche pas leurs récits d'être d'une fastidieuse prolixité. Ils disent les choses les plus simples avec

(1) Les historiens représentent les Gaulois comme fort intempérants, ns expliquent les penchants de ce peuple à l'ivrognerie parla grossièreté des mœurs et par les nécessités d'une température froide et humide. Diodore , afin de faire sentir combien ce vice était commun et quels sacriûces on s'imposait dans le but de le satisfaire, rapporte qu'il n'était pas rare de rencontrer sur les chemins des hommes ivres-morts ; il ajoute que , pour quelques tonnes de vin , on offrait en échange les plus riches métaux, les plus précieuses pelleteries, des grains, des bestiaux, quelquefois môme des esclaves. « Pour la liqueur, dit-il , on avait l'échanson. »

BiDONTES GAR OINOU KERAMION ANTILAMBANOUSI PAIDA , TOU POMATOS DUKONON AMEBOMENOI. — Diod , SiC, Hv. V, p. 304.

des éclats de voix , des gestes , des jurements énergiques, et répètent ^ satiété, dans les mêmes termes, le fait qui les préoccupe. Quand ils parlent de leur bétail , on croirait qu'il s'agit d'une grave affaire ; il est vrai que les douleurs d'une femme à son lit de mort les inquiètent moins que les insomnies d'une vache sur la litière. Si la conversation est par hasard suspendue , ils continuent à boire , nonchalamment appuyés sur leurs coudes, et chantent de toute la vigueur de leurs robustes poumons.

Ils aiment beaucoup la danse , quoiqu'ils dansent fort mal , aussi les voit-on bientôt après le repas se ranger sur deux lignes, face à face, le chapeau sur la tête. L'un d'eux , monté sur un banc, se met à jouer du fifre, le seul instrument qu'ils connaissent, ou entonne l'air d'une bourrée auquel il mêle par intervalle quelques paroles en manière de joyeuseté, et tous partent à la fois. C'est un mouvement , c'est un tumulte dont on n'a pas d'idée (1), non que la joie

(1) Dans Jes environs du Puy, la danse est monotone et sans figures ; les femmes surtout , la tête baissée , les bras pendants, n'ont ni physionomie ni expression ; l'on ne voit que des mouvements brusques et sans grâce , Ton n'entend qu'un trépignement confus et désagréable. Mais ce divertissement , tout insipide qu'il peut paraître aux spectateurs, n'en est pas moins une passion chez la jeunesse. Les garçons surtout l'aiment tellement , que souvent ils quittent brusque-

se traliisse extérieurement par de fous rires ; rien n'est, au contraire, plus sérieusement exécuté. Mais comment douter du plaisir de ces paysans , sautant plusieurs heures de suite, faisant claquer leurs doigts , poussant des cris aigus , frappant des pieds de façon à effondrer les planchers de l'auberge.

Comme les montagnards sont très-fanfarons, ils se plaisent à vanter leur force, leur adresse, semblent défier les plus hardis et ne citent ceux qui passent pour avoir quelque mérite en ce genre qu'en établissant un parallèle toujours à leur propre avantage. Souvent il arrive que des individus , qui ne se connaissent pas, se provoquent d'un bout à l'autre d'une salle où ils sont attablés. C'est surtout dans les Rmiages, fêtes patronales des campagnes, lorsque des compagnies de jeunes gens appartenant à différentes paroisses ^ trouvent réunies dans le môme

ment les filles qu'ils ont amenées, pour danser sans elles et entr'eux , parce que , vraisemblablement , celles-ci ne se trémoussent pas assez vite et assez longtemps à leur gré. — Statistique de la HoMte-Loire^ p. 164. — Cette dernière observaUon de H. Desribiers n'est pas parfaitement exacte. î\ est très-vrai que les garçons dansent le plus souvent entr'eux ; mais c'est lorsqu'ils sont dans les cabarets et qu'ils n'ont point de femmes. U arrive bien quelquefois que les femmes se retirent de la bourrée ; mais c'est toujours de lassitude, et non parce qu'eUes sont éconduites.

cabaret, que ces rixes paraissent immanquables. Le vin, dont les hommes sont habituellement privés, les anime ces jours-là si violemment, que la moindre atteinte à leur excessif amour-propre est promptement suivie d'une provocation, d'une lutte. Les couteaux s'ouvrent , les bâtons ferrés et noueux se lèvent, des deux côtés on prend parti ; et la battoste^ pour employer le mot local, s'achève par une catastrophe sanglante (1). — Ces querelles, que la vanité seule fait naître, étaient, s'il faut en croire les anciens auteurs , dans les mœurs primitives de la nation. « Après de copieux repas, dit Possidonius, les Gau- » lois aiment à prendre les armes et à se provoquer » mutuellement à des duels simulés. D'abord ce » n'est qu'un jeu. Ils attaquent et se défendent du » bout des mains ; mais leur arrive-t-il de se bles- » ser, la colère les gagne ; ils se battent alors pour » tout de bon, avec un tel acharnement que, si » Ton ne s'empressait de les séparer, l'un d'eux res- » terait sur la place. » Ce fait-, dont fut témoin l'il-

(1) Les habitants des montagnes du Mezenc , du Mégal et des chaînons qui s'y rattaciient, sont jaioux, susceptibles et vindicatifs à Texcès. Malheur à l'imprudent étranger qui se permettrait de danser avec la jeune lille qu'un autre aurait amenée dans un lieu de réjouis^ances publiques. Cet affront est lavé dans le sang du danseur, souvent dans celui de la fille elle-môine. — Desribiers, Statistique de la Haute-Loire.

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lustre voyageur lorsqu'il parcourut les Gaules , se reproduit dans le Velay, ainsi que nous venons de le voir, avec des circonstances encore plus tragiques, car souvent la mort arrive avant la tardive intervention des spectateurs qui excitent plutôt qu'ils n'apaisent les colères (1). Nos montagnards sont, en effet, susceptibles et vindicatifs. C'est seulement depuis très-peu d'années que les rudes aspérités de ces caractères sauvages se sont adoucies. Encore, en 1789, de Tenco à Pradelles, du Monastier à Saint- Cyrgues, les hommes marchaient constamment armés d'un fusil , et portaient dans la poche droite de leur culotte ce qu'ils appelaient la coutelière^ coutelas à lame aiguë, recourbée, longue et tranchante, se repliant comme celle d'un couteau ou s'enfermant dans une gaine en bois. Il est probable que c'est à partir du seizième siècle, depuis les guerres dont les montagnes du Velay et du Haut-Vivarais eurent si cruellement à souffrir, que ces sinistres précautions étaient prises. Les catholiques et les

(1) Nous âvoDs pensé qu'il ne serait pas inutile , dans l'intérêt du livre que nous écrivons, de comparer les mœurs actuelles des habitants du Velay à ce que nous disent les historiens sur le caractère des Gaulois. Ce rapprochement éclairera les deux époques et nous les fera peut-ôtre apprécier plus exactement. U est d'ailleurs utile do connaître préalablement les hommes dont on va lire l'histoire.

I KEnS ET CAMàCTEUL.

protestants, armés ks nus contre les antres pendant tant d^années, s'étaient hatstoés an ressentiment , et knr cœor, trooblé par de dooloorenx somenirs , cédait Êuâement aox pnxnptes émotions de la baine et de la Tengeance.

Le savant Faujas de Sain^-Fondy lors de scm ▼ojage dans nos pays, àFoccasion de ses recheniies sur les Tolcans, étod^ les mœurs des montagnards. Yoîd ce qall ra^wrle des habitants dn Ant-TiTarais, qni sont les phis Toiais de eenx dont noas parlons : c Ces gens sont assez généralement sombres, tristes et mélancoliques. Lenr langage est lourd et grosâer conune lem* personne. Ils portent des habits de laine noirâtre, semUables à ceox des Corses , et de gros sabots de bots élevés de {dosieurs ponces, ayec lesqaels ils marchent néanmoins trèsbien. La tristesse et la mélancolie les conduisent à la dévotion. Je me suis aperçu , les jours de fêtes et de dimanches, qu'ils fréquentaient fort assidûment les églises , qu'ils aimaient les cérémonies religieuses, avaient des confiréries. Mais ils ne manquent jamais, après les offices, honunes et femmes, d'aller au cabaret , où le vin n*est pas ménagé. La joie succède à la tristesse et à la componction , et comme ils sont extrêmes en tout , la fureur a bientôt remplacé la joie. Leur ivresse d^nère en furie, cl le premier sentiment qu'ils éprouvent alors est la

Fengcance qu'ils conservent longtemps dans leur âme. C'est dans ces moments qu'ils se tuent entr'eux à coups de couteaux et à coups de pistolets. J'avais vu souvent, avant qu'on eût tenté de les dompter, la porte des églises, les jours de messe, garnie d'une multitude de fusils qu'ils portaient avec eux ; d'autres fois, je les ai vus dans le cabaret, être jusqu'à trente à table, ayant chacun un pistolet à côté de soi ; mais on les a disciplinés il y a quelques années, et ils ne portent plus des armes que furtivement (1). »

M. de La Coste de Pradelles, père du général tué au siège de Saragosse, obtint du roi Louis XVI un pouvoir illimité pour désarmer ces montagnards et réprimer leur férocité par des châtiments exemplaires. Ce commissaire extraordinaire prit un arrêté qui fut publié pendant trois dimanches consécutifs dans les églises du diocèse , par lequel il enjoignait à chacun d'apporter, dans un délai et en un heu déterminé, toutes les armes qui seraient en sa possession , sous peine de mort. — Le délai expiré, il parcourut les montagnes, escorté d'un régiment de dragons, et les contrevenants qu'il put découvrir et qui lui furent signalés comme faisant le plus facilement usage de leurs armes dans de mauvais desseins, furent arrêtés, jugés, étranglés et pendus aux

(.1) Recherches sur les volcans, p, 310.

ai'bres les plus rapprochés de leurs villages. Plus de deux cents exécutions eurent lieu de cette manière. Au Puy, les femmes prenaient jadis une part fort active aux plus sérieuses affaires. Il était ordinaire de les voir seules diriger le négoce, administrer les biens , surveiller l'éducation des enfants. Les hommes n'avaient pas , à beaucoup près , un égal amour du travail ; peut-être cela tenait-il à ce que le conunerce des dentelles était la principale occupation, et que par la nature de cette marchandise les femmes se trouvaient plus particulièrenaent stimulées. Aussi était-ce un vieil adage connu de tous qu'avec femme du Puy, homme de Lyon , on devait faire excellente maison. — L'apathie des habitants n'était pas, en effet, un des signes les moins typiques de leur caractère. Les progrès de la science, les mouvements de l'industrie les touchaient médiocrement. Avant 1789, les bourgeois de la ville, tout aussi bien que les gens du peuple, passaient une partie de la journée sur les places pubUques ou dans les cabarets à rire, à boire, à raconter, en bon patois du pays, quelques maUgnes anecdotes de quartier. Ce n'était ni l'esprit ni l'intelligence , mais le goût de l'étude et des motifs d'émulation qui leur manquaient , et ils croyaient suffisamment protéger leur indolence en se montrant fort dédaigneux des choses qu'ils ne savaient pas. Le sentiment d'une ja-

louse égalité était poussé chez eux , dit-on , jusqu'à manquer de bienveillance les uns pour les autres. Ils encourageaient difficilement les efforts d'un compatriote, ils voyaient avec contrariété que leur voisin tentât ce qu'ils ne pouvaient ou ne voulaient faire eux-mêmes. C'était tout le nonchaloir des méridionaux , moins leur belle excuse d'un ciel toujours en feu.... Aujourd'hui, ces mœurs sont singulièrement modifiées, et se modifient chaque jour davantage. Néanmoins, l'observateur attentif retrouve encore au fond du caractère Anicien cette apathie locale qui , semblable à un joug de plomb, pèse sur les élans de la pensée et paralyse les plus sages résolutions. On dirait que le pays exerce une secrète fascination à laquelle ceux qui l'habitent ne peuvent se soustraire qu'en s'en éloignant.

Dans les cantons de Loudes , de Saint-PauUen , de Vorey, du Puy, les hommes ont une assez grande franchise et se montrent beaucoup moins méfiants que les montagnards du côté du Gévaudan. Es acceptent avec une certaine résistance les innovations qu'on leur propose; cependant, les exemples des principaux propriétaires, les efforts de la Société départementale d'agriculture, les leçons gratuites données dans les écoles industrielles du chef-Ueu , ne sont pas sans influence sur les progrès qu'on signale depuis quelques années dans l'éducation pu-

blique. — Plusieurs cantons, appartenant à l'ancienne Auvergne, aujourd'hui enclavés dans le département de la Haute-Loire (Langeac, Paulhaguet, Brioude, Auzon, Blesle), sont riches, fertiles, industrieux. L'exploitation des mines de houille et d'antimoine , les produits agricoles, la culture de la vigne , celle du mûrier qui tous les jours se développe dans d'excellentes conditions, leur assurent une aisance générale ; mais on chercherait en vain la naïveté, la rudesse de l'habitant des montagnes chez ces peuples plus civilisés , bien autrement cauteleux , rusés et habiles en affaires. — Les émigrations périodiques et annuelles sont communes dans les cantons de la Chaise-Dieu , d'Allègre , de Craponne. Les uns colportent des dentelles ou des rubans , font de fréquents voyages et reviennent souvent s'approvisionner ; les autres s'en vont à la marre (1), ainsi qu'on

(1) Aller h la marre signifie alier au loin cbercber du travail. Cette locution vient de ce que c'était principalement aux travaux de la terre, et en qualité de vignerons ou de terrassiers, que les émigrants s'employaient. — La marre est une espèce de boue qui sert aux vignerons pour labourer les vignes, qui sert aussi à essarter, à couper les racines des mauvaises herbes, des arbustes, d'où est venu le nom de tintamarre , à cause du bruit que les paysans font sur leurs marres. Aux environs d'Orléans, les vignerons qui travaillent Je plus près de la ville, et qui entendent l'horloge, tintent leurs

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le dit dans le pays, prolongent leur absence pendant toute la mauyaise saison et rapportent au retour im petit pécule qui répand dans le sein des pauvres familles un bien-être au moins momentané. — Les paysans de Pinols et de Saugues ont des habitudes toutes différentes. Ils ne peuvent se décider à quitter la misérable chaumière qui les préserve à peine des rigueurs de longs et froids hivers. < Les jeunes gens

> de ces contrées, écrit M. Desribiers, aiment mieux

> surcharger inutilement un ménage et rester six à

» huit mois sans rien faire, qu'aller, à Timitation

T des habitants de la chaîne opposée , chercher de

» Touvragc dans des climats plus tempérés. Du reste,

» ils ne paraissent pas sentir la misère de leur posi-

» tion , ou du moins, ils s'y résignent assez patiem-

» ment (1). » — Les montagnards des Ce venues sont

aussi sédentaires et ont ime égale affection pour le

sol, ce qui les rend très-processifs, très-obstinés

dans les choses qui touchent à la propriété. A Cayres,

à Solignac, à Pradelles, à Fay-le-Froid, au Monas-

tier, ils vivent presque exclusivement du commerce

marres pour avertir ceux qui sont plus éloignés qu'il est temps de quitter le travail. — Ce mot vient du latin marra, qui exprime la même chose.... H peut dériver aussi de marr, mot celtique ou bas-breton, qui signifie hoyatix. — Voir le Dictionnaire de Trévoux,

(1) Desribiers, Statistique de la Haute-Loire.

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des bestiaux. Déjà nous avons fait connaître quelles étaient leurs mœurs, hâtons-nous de dire qu'ils sont remarquablement hospitaliers et charitables. Il n'y a pas de village où l'indigent ne trouve à toute heure du pain , de la soupe et une grange ouverte pour le recevoir. Disons encore que si les voies de fait sont communes chez eux , les vols y sont très-rares.

L'arrondissement d'Issengeaux , qui comprend les cantons de Bas, de Monistrol, de Saint-Didier, de Montfaucon , de Tence, d'Issengeaux , doit à ses nombreuses relations avec Saint-Etienne une aisance que le sol et le climat lui procureraient difficilement. La fabrication des dentelles n'est pas son unique ressource ; celle des rubans et des étoffes de soie compte de nombreux ouvriers, surtout à Saint-Didier, à Montfaucon, à Tence. — Des facteurs attachés aux principales maisons de Lyon et de Saint. Etienne, ayant sous leur surveillance un certain nombre de métiers répandus dans les campagnes , distribuent et recueillent paisiblement le travail. Par ce moyen , les chefs du négoce évitent les agglomérations d'ouvriers toujours périlleuses quand l'industrie éprouve quelques entraves, et conservent dans leurs foyers de laborieux pères de famille qui ne songent qu'à élever leurs enfants et à augmenter leur fortune. Ces fréquents rapports de commerce, source de richesse pour ces cantons , ont depuis

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quelques années surtout, singulièrement adouci les mœurs de leurs habitants. Quoiqu'une partie de la population professe la religion réformée, il ne s'élèye jamais entre les deux églises de fâcheuses collisions ; les cathoUques y ont même plus de ferveur que sur les points où règne exclusivement leur culte. — C'est dans ces contrées que l'on voit encore un assez grand nombre d'anciennes familles vivant patriarchalement sur les domaines héréditaires, et que l'on retrouve, comme dans toutes les montagnes qui forment la chaîne du Cantal , de la Lozère et de l'Ârdëche, cet amour du pays, si touchant, si profond, et que la sagesse infînie sut mesurer dans le cœur de l'homme aux difficultés du sol , à l'inclémence du cUmat.

Le langage des habitants de Saint- Voy, de Pay, des Estables, du Monastier, en un mot, celui qu'on parle sur toute la ligne qui ferme le Velay soit à l'est soit au midi, depuis le Chambon jusqu'au Bouchet et

au-delà, a certainement subi quelques atteintes. Ce serait néanmoins une étude de linguistique des plus curieuses à faire , si Ton voulait prendre la peine de rechercher les étymologies de ces patois qui se perdent de jour en jour ; car c'est nécessairement dans ces endroits peu fréquentés qu'une langue doit se conserver le plus longtemps sans altération. Nous l'avons dit ailleurs (1) : il existe une intime union entre l'idiome et la vie d'un peuple. Les vocabulaires sont les échelles indispensables pour arriver à la connaissance parfaite des idées , des mœurs , des besoins de chaque époque, et les progrès de la langue donnent seuls la mesure de la civilisation d'une contrée. Voilà pourquoi l'analyse des divers patois de la Vellavie pourrait utilement servir à indiquer les différentes phases de son histoire. Elle prouverait que sur les points où les ressources sont étroitement circonscrites, où l'homme est resté pour ainsi dire à l'état primitif, la langue s'est maintenue stationnaire comme lui. Peu de mots pour peu de besoins, pour des usages qui n'ont pas changé, toujours les mêmes désignations.

Voici quelques-unes des étymologies latines et grecques de mots appartenant à la langue du Velay :

(1) Voir mon Histoire de ta langue romane (roman-provençal).

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