‹ Histoire du xix.e siècle. (Œuvres posthumes)Chapitre 76 sur 79 · LE CABINET DE LONDRES · texte numérisé non relu

LE CABINET DE LONDRES

Ces grandes vues étaient trop au-dessus dii,Voi. Mais elles exaltèrent fort son bigolisme protestant, et le décidèrent à rompre bientôt avec Pitt.

Les choses en étaient là vers 99, et elles allaient éclater «ni 800.

L'J^'gletèiTe haletait après la paix. L'impôt sur le revenu faisait saigner le cœur des riches, et la grande industrie, qui naissait, appelait à elle (à tout prix) les capitaux. *

Ainsi la paix venait d'elle-même. Ce qui pouvait retarder les meneurs, c'est que, le roi étant un bigot protestant ennemi des catholiques, on ne pouvait lui laisser voir les relations qu'on pouiPiit' {ivoir sous main avec les émigrés et autres catholiques franr çais.

On travaillait contre Pitt, mais tout doucement. N'importe. Ce grand ministre de la guerre était perdu. En Fructidor et en Brumaire, l'Angleterre espérait la paix d'une entente secrète avec bos* royalistes. Mais on ne pouvait la faire, disait-oa, qu'autant que la France aurait un gouvernement j»éguliert une main ferme qui répondît d'elle. Voilà pourqûw plusieurs Anglais croyaient, comme Sidney Smith, qu'en laissant revenir Bonaparte, et l'opposant aux jacobins, Masséna, Brune, Augereau, on ménageait la paix, la chute de Pitt et l'élévation du bon|médecin qui, devenu ministre, guérirait les plaies du pays.

Bonaparte en profita, revint, et trompa tout le monde, l'Angleterre comme la France. Mais cela n'y fit rien.

L'Angleterre était si violente dans sa fureur de paix, qu'en 1801 le peuple de Londres détela les chevaux de l'envoyé de Bonaparte et traîna sa voiture.

Là conspiration commença de bonne heure et fut menée très-lentement, puis tout à coup éclata, réussit par la connivence des générant qui se trouvaient alors à Paris.

On a trop négligé de remarquer que, d'après les aveux de Bonaparte même, ses plans, ses premières vues remontaient à quatre années.

Il dit lui-même que, depuis la journée de Lodi (12 mai 96), il commença à penser « qu'on pourrait jouer quelque tour au Directoire. »

Pourquoi ? C'est qu'en ce même jour la police découvrit l'association récente des terroristes et des babouvistes, et que ces vagues théories, si impossibles à réaliser, ramenèrent le public à sa grande pa-

nique de Germinal el Prairial ; qu'enfin cette peur força le Directoire d'être impitoyable pour les utopistes. Il n'y avait au Directoire qu'un militaire, Garnot. Tout le monde se réfugia de ce côté. Bonaparte comprit qu'il n'y avait que ce moyen de parvenir , suivre cette route : rassurer la propriété^ et peu à peu gaffner les rétrogrades de toutes nuances. Comment faire cela sans se démasquer, devant une armée républicaine? G'est pourtant ce qu'il fît, avec succès, à Tolentino et Léoben, où il sauva l'Autriche (il le dit lui-môme), comme il avait sauvé le pape et le Piémont.

Les royalistes furent terriblement ingrats pour ses avances, el ne vinrent à lui qu'après que Fructidor leur eut fait perdre toute espérance de se tirer d'affaire. Lui, cependant, ne s'arrêta jamais dans ses plans rétrogrades. Au moment où il laisse l'armée faire des adresses républicaines pour Fructidor, il expose ses vrais sentiments dans une lettre à Talleyrand (et à Sieyès). Il réfute la théorie des trois pouvoirs de Montesquieu, et ajoute : a II ne faut que deux pouvoirs, l'un qui agisse^ l'autre qui surveille ^ »

G'est en réalité réduire les pouvoirs à un seul. Celui qui est armé de tous les moyens d'action tardera peu à absorber l'autre.

* Correspondance, t. III, 417, lO sept. 07.

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Il aime Sieyès, dit-il, et voudrait l'appeler en Italie. Pour appât, il propose au vain théoricien deux constitutions à faire, entre autres celle de Gênes. Dans ce siècle abstracteur qui souvent se payait de mots, il pensait à Sieyès, excellent instrument, et le premier pour rendre le vide sonore. Pourquoi? Il était le plu#creux*.

*■ Lorsque plus tard il eut fait son grand crime par Sieyès et Barras, il les accabla tous les deux par des imputations peu vraisemblables, mais que crut tout le monde. Il répandit que Barras appelait les Bourbons^ offrait le trôna au prétendant. Celui-ci était donc bien sot, bien ignorant de la situation! Barras était alors tombé à rien, et dans le dernier discrédit. De son côtéi Barras était donc bien imprudent I comme régicide, il eût dû se souvenir à quel point Camot, régicide aussi, avait cru impossible de se fier aux royalistes en Fructidor. Il eût dû craindre les Marat de la royauté (comme Entraigues s'appelait lui-même) et se souvenir du mot menaçant de de Haistrc : a Le roi pardonnera, mais les parlements feront justice, d

Pour Sieyès, la fable fut encore plus absurde, et bien peu vraisemblable. Bonaparte assura que Sieyès, qui pourtant avait quelque esprit, aurait, dans son ambassade à Berlin, offert le trône [dont il disposait sans doute), offert le trône de France, à qui? Â l'homme le plus haï des Français, au duc de Brunswick, l'auteur du fameux manifeste qui mit toute la France en armes 1

Ce qui est sûr, c*est qu'après le mouvement du parti militaire (déjà bonapartiste, qui chassa la Réveillère), Sieyès proposa la constitution muette qu'il avait dans l'esprit. C'était, d'une part, un tribunat qui ne discutait pas, mais proposait les lois; d'autre part, un sénat qui, sans discussion, jugeait des atteintes portées à la constitution. Deux corps muets, deux ombres. Les bonapartistes s'en moquèrent et se chargèrent de leur donner un corps.

Après BonaDaire, Bonaparte, voyant Sieyès dans le ruisseau, et conspué de tous, des royalistes comme prêtre philosoj.he, des révolutionnaires comme traître et lâche machinateur, Bonaparte monte sur ses épaules, pour ainsi dire, l'enfonce de son mieux dans la boue. Il suppose que cet homme si prudent, si timide, ne craignit pas de faire devant lui un acte avilissant, de fourrer ses mains dans une commode pour remplir ses poches d'or, pendant que Bonaparte faisait semblant de ne rien voir e^ tournait le dos. W fit répandre la chose par le hâbleur Murât.

Bonaparte, en Egypte, n'^i était que plus présent à Paris. Ses conseillers, savants et philanthropes, lui donnaient le renom d'être aa grand administrateur. D'autre part, ses pèlerinages aux sources de Moïse, à l'église de Nazareth, faisaient impression sur un certain parti, tandis que ses avances aux musulmans, qu'on prenait pour purs bagages, témoignaient de rimpartialifé du politique.

Les nouvelles oflicielles étaient rares, mais tous ces bruits étaient exploités chaque jour, commentés par ses frères aux républicains, par Joséphine aux royalistes. Ses mensonges sur la conquête de Syrie, la prétendue destruction de Saint -Jean -d'Acre, l'exagération de sa petite victoire d'Aboukir, tout cela fut cru et pris avidement, répandu comme officiel .

Il revint donc ainsi, trouva partout l'enthousiasme, et à Paris tous les généraux inquiets et jaloux du grand succès de Masséna, qui pouvait ramener au pouvoir les vrais républicains et ajourner indéfiniment les espérances ambitieuses.

Barras et Sieyès se défiaient de Bonaparte, et il eut de la peine à les regagner. Jourdan était, je crois, encore malade. Bernadotte, quoique beau4tère de Joseph, aima mieux rester neutre. Mais il eut tous les autres. Augereau, n'osant pas refuser, conseillait au moins d'ajourner; Bonaparte dit : « Le vin est tiré ; il faut le boire. »

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L*indëcis Moreafu baissa tellement, qu'il se chargea du rôle le plus bas, dTélre le geôlier des directeurs patriotes Golhiar; Ifoulins. Pour Barras, il s'enfuit chez lui à la campagne ^

Cependant, on tapissait les murs de proclamations ridicules où on montrait Paris sous l'imminent danger d'un grand complet des jacobins. S'il en était' ainsi, on devait se hâter. Ce fut tout le contraire. Il n'y eut jamais révolution traînée si longuement.

Le meilleur récit du 18 Brumaire est celui du directeur Gohier, que le banquier Collot, quoique bonapartiste, continue sans le contredire.

A l'arrivée de Bonaparte, la banque se divisa. Ouvra rd et sa Tallien, que lui avait cédée Barras, restèrent du côté de Barras. M. Collot, que j'ai connu, l'ancien fournisseur de l'armée d'Italie et fort ami de Joséphine, la défendit comme il put près de son mari, qui voulait la répudier, se rapprocha de Bonaparte, dont il s'était éloigné, et, jusqu'au coup de Brumaire, habita, pour ainsi dire, rue Chantereine. 11 prêta les sommes nécessaires, vit tout, et sans doute observa de près ce qu'on faisait de son argent.

Son ftcit est excellent. Bourrienne, à qui il conta

' Barras avait promis sa justification sur plusieurs points el la promettait encore (le 20 juin 1819). Son collègue Gohier (t. II, 326] désirait qu'il la publiât. Espérons que le manuscrit des Mémoires de Barras sera enfin connu, et que la famille Saint-Albin, qui les possède, finira par les imprimtr.

tout, ainsi qu'à d'autres personnes, l'a inséré (bizarrement) après la bataille de Marengo. Il n'y eut pas grande finesse, mais une plate corruption. L'argent de M. Collot servit d'abord à gagner un colonel corse, Sebastiani, qui se trouvait à Paris, avec son régiment de dragons. Puis, on corrompit Jubé, com- ' jnandant de la garde du Directoire. De sorte que les cinq directeurs d'avance, sans s'en apercevoir, étaient prisonniers. Tout était parfaitement prévu au point que Bonaparte dit à Collot, le 15 brumaire, d'acheter une maison de plaisance à Saint-Cloud, où il voulait souper avec lui le 49 brumaire, le soir de l'événement, pour célébrer la victoire.

On craignait fort la figure que Bonaparte, peu habitué aux assemblées, ferait devant les deux conseils. Son frère Lucien, inspecteur de la salle, puis président des Cinq cents, avait fait imprimer des billets en blanc pour convoquer qui l'on voudrait, en excluant tous les autres. C'était l'avis du minisire de la police Fouché. Mais Bonaparte craignit qu'on ne dît qu'il avait eu peur de ces assemblées d'avocats.

Le conseil des Anciens était en partie gagné. Ils le nommèrent général des forces de Paris , et, pour prévenir les complots dont on parlait, décidèrînt que, le lendemain 19, les deux conseils se transporteraient à Saint-Cloud.

Ce qui, à Saint-Cloud, décida tout, ce fut une lettre qui tomba comme une bombe. Le secrétaire

du Directoire jrdisait aux conseils qu'il n'y avait plus de Directoire, que quatre directeurs sur ciuq avaient donné leur démission (Gohier, I, 277). Bonaparte lui-même confirma ce mensonge, et l'appuya de menaces inutiles et parfaitement ridiculetf, disant que, si on Taccusait, il en appellerait à ^aes braves camarades. « Songez, dit-il , que je marche accompagné du dieu de la Fortune et du dieu de la Guerre. » Et il montrait dans la cour les bonnets à poil de ses grenadiers, qu'on voyait de la fenêtre.

Il aurait dû garder cette belle éloquence pour le conseil des Cinq cents, où était la vraie bataille. On lui avait représenté les choses comme si faciles qu'il croyait que les Cinq cents céderaient à la seule vue des troupes. Il se présenta à eux suivi de ses grenadiers, qui marchaient sur trois de front (dit toujours M. Collot). Mais la saison était déjà froide (10 novembre), et l'on avait allumé les poêles dans cette grande salle (rOrangerie); on avait mis devant la porte pour servir de vestibule un tambour en tapisseries. Les curieux qui y étaient se pressèrent pour laisser passer Bonaparte ; mais ses soldats ne purent le suivre. Quand il vit qu'il n'était accompagné que de deux ou trois soldats, il recula, sortit.

« Si un seul représentant, ajoute M. Collot, avait saisi Bonaparte, son parti n'était pas assez fort pour te sauver. Et si, l'instant d'après, on avait présenté sa

tête sanglante au balcon, en le noounant traître à la patrie, les soldats n'en auraient demandé , ni tiré yengeance. Mais on perdit une demi-heure en clameurs, en injures. »

Deux hommes bien sincères, Daunou et Dupont (de l'Eure), ont dit qu'on ne vit jamais un homme si pâle, si troublé, balbutiant, ne pouvant parler. Interrogé sur le complot qu'on avait annoncé et placardé à grand bruit, il ne sut que dire, sinon que Barras et Moulins lui avaient fait des propositions de renverser le gouvernement. Rien n'avançait. On profita d'une poussée où plusieurs représentants descendaient des gradins, l'accablaient de reproches et où ses grenadiers vinrent l'entourer, pour leur faire croire qu'on avait voulu le poignarder. L'un d'eux, comme son sauveur, fut récompensé le lendemain.

Lucien se montra grand acteur. Il déposa sa toge, sortit échevelé devant les grenadiers, dit à ces braves gens : « Croiriez- vous bien qu'ils veulent que je tue mon frère, que je le déclare hors la loi? » Cela parut monstrueux à ces hommes simples...

Pour terminer enfin une comédie ridicule qui excédait tout le monde, Lucien entraîna son frère, et tous deux montèrent à cheval. Cependant Bonaparte ne se rassurait pas et ne résolvait rien, craignant sans doute d'être mal obéi de ses soldats. Il avisa la voiture de Sieyès, qui n'était pas dans la bagarre, était resté dehors : a Que faut-il faire? » — Sieyès

bravement répondit : « Ils vous mettent hors la loij mettez-les-y vous-même. »

Alors on se hasarda de donner l'ordre à Murât et aux grenadiers de mettre l'Assemblée hors la salle. Lucien aurait dit à ses soldats : c< Expulsez les représentants du poignard. » Ils fondirent dans lj|;

salle; elle est au rez-de-chaussée : les députés' sortirent par les fenêtres.

M. Collot nous donne seul la tin de ce triste récit : c< Il était bien difficile de refaire une autre assemblée. On réunit environ quatre-^vingts députés en tout, de l'un et de l'autre conseil. Je me rappelle l'anxiété de Bonaparte pendant ce temps ; il avaijt grand besoin de la présence de M. de Talleyrand, qui ne cessait de l'encourager. C'est à dix heures qu'il voulut que l'on ouvrît la séance. J'y étais ; et quel spectacle que cette séance nocturne dans la salle même qui venait d'être polluée 1 . . . Tant que je vivrai, j'aurai devant les yeux l'aspect de l'Orangerie pendant cette scène lugubre. Qu'elle était silencieuse! combien mornes et attristés ceux qui venaient s'y asseoir!... Figurez-vous une longue et large grange, remplie de banquettes bouleversées, une chaire adossée au milieu centre un mur nu ; sous la chaire, un peu en avant, une table et deux chaises. Sur cette table, deux chandelles, autant sur la chaire. Point de lustres, point de lampes. Nulle autre clarté sous les voûtes de cette longue enceinte.

« Yoyez-Yous, dans la chaire, la pâle figure de Lucien, lisant la nouvelle constitution \ et devant la table deux députés verbalisant? Vis-à-vis, dans un espace étroit et rapproché, gisait un groupe de représentants indifférents à tout ce qu'on leur débitait ; la plupart étaient couchés sur trois banquettes, l'une servant de siège, l'autre de marche-pied, la troisième d*oreiller. Parmi eux, dans la même attitude et pêlemêle, de simples particuliers. Non loin derrière on apercevait quelques laquais, qui, poussés par le froid, étaient venus chercher un abri, et dormaient en attendant leurs maîtres.

c( Tel fut l'étrange aréopage qui donna à la France un nouveau gouvernement. »

^ Après tant de mensonges, Lucien aurait encore ajouté celui-ci : a Dans trois mois, vos conseils et vos commissions vous rendront compte... Et le peuple jugera s'ils ont su remplir leur mandat. » (Gohier, I, 543.)

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