‹ Histoire du XIXe siècleChapitre 25 sur 75 · AUSTERLITZ. - 2 DECEMBRE · texte numérisé non relu

AUSTERLITZ. - 2 DECEMBRE

Ce malheur épouvantable avait pourtant ceci d’heureux qu’il l’empêchait définitivement de pousser plus loin la folie de mettre une armée en mer, avec le risque d’un désastre vingt fois plus grand que Trafalgar.

Les Anglais, calculant d’après leur gouvernement de publicité, croyaient la France fort abattue. Mais elle «savait à peine l’événement. Le Moniteur ne dit rien. Encore moins les autres journaux. Il courut à peine un bruit vague de certains malheurs maritimes.

Mais, par contraste, ce bruit fut très-fort chez nos ennemis. D’après la joie des Anglais, les Russes, les Autrichiens crurent l’armée française découragée,

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démoralisée. L’armée ne savait pas un mot du malheur du 20 octobre. Elle en était encore à son triomphe d’Ulm, et n’avait rien dans l’esprit que ce spectacle inouï d’une grande armée prisonnière ; elle croyait marcher à la victoire.

Bonaparte savait seul qu’il était dans un grand péril. Plusieurs armées, encore à distance, approchaient, pouvaient le cerner. C’est longtemps après, en 1809, à Wagram, qu’il a dit le vrai motif de l’extraordinaire confiance qu’il témoigna alors. On disait à Wagram : « Voîis auriez eu plus de succès si vous aviez laissé l’ennemi vous entourer. — Oh! mais, dit-il , cette armée de Wagram, ce n’est plus l’armée d’Austerlitz ! »

Il montra le plus grand calme. Entrant dans Vienne abandonnée, non-seulement il recommanda de bien traiter les habitants (du reste, nullement hostiles), mais, usurpant gracieusement le rôle affable et bienveillant du véritable souverain, il recommandait aux siens de ménager et protéger tout ce qui tenait aux lettres et aux arts.

Parole toute pacifique, par laquelle, sans doute, il voulait afficher un calme parfait au milieu des périls dont l’ennemi le voyait entouré. On le croyait déjà perdu. Les Russes, sous Koutousoff, évidemment ne reculaient que pour atteindre les renforts qui leur arrivaient et de derrière et de côté; ils reculaient, mais en livrant des combats souvent heureux. D’au-

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très Russes venaient de Silésie. La Prusse, malgré ses tergiversations, accomplissant la promesse faite à Alexandre, venait aussi, il est vrai, lentement.

Tout cela au nord. Au midi, l’archiduc Charles avançait. Masséna, avec une armée trop faible, n’avait pu le retenir. L’archiduc l’avait devancé de plusieurs journées et déjà était passé d’Italie en Moravie.

L’empereur était ainsi au centre d’un cercle d’ennemis, qui s’approchaient. Toutefois il se voyait si fort avec cette armée invincible, qu’il ne rougit pas de négocier, et ne désespéra pas de détourner le torrent russe dans un lit nouveau, la conquête de l’empire ottoman.

On a cru que cette négociation de Napoléon était une ruse de guerre, un moyen de gagner du temps. J’en doute. Comme il ne jugeait jamais que sur les intérêts, il croyait, non sans apparence, qu’ Alexandre avait plus à gagner en se jetant dans la Turquie que dans celte stérile campagne d’Allemagne.

Il écrivit à Alexandre dans des termes plus que polis, flatteurs et un peu ridicules.

A quoi le jeune czar, lui-même doux et poli, mais dont les émigrés conduisaient la main, répondit par une lettre altière, inconvenante, où il l’appelait monsieur et l’assurait de sa parfaite considération.

Napoléon avala cela, et pendant qu’il proposait un armistice, fut violemment attaqué par les Russes.

N’importe, il n’en demanda pas moins une entre-

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vue à Alexandre, qui ne daigna y aller; il envoya seulement son aide de camp, le jeune Dolgorouki, qui, sur sa proposition de faire des conquêtes ailleurs, dit fièrement que « la Russie était assez grande. »

C’était le 13 novembre. Les Français, encore dispersés, n’ayant pas l’armée de Bernadotte, n’avaient que cinquante-huit mille hommes ; les Russes en avaient déjà quatre-vingt-deux mille. C’était pour eux le moment d’attaquer. Le 20 novembre, les deux armées furent à peu près en équilibre ; Napoléon eut cent mille hommes.

Mais si les Russes-Autrichiens attendaient (en faisant venir des vivres qui leur manquaient), ils allaient être bientôt de beaucoup les plus forts.

Pourquoi furent-ils si pressés de combattre? On ne le sait pas, disent plusieurs historiens.

C’est parce que leurs jeunes chefs, qui, dès le commencement, avaient intrigué contre le prince Charles, et croyaient qu’il resterait en Italie, le voyaient avec peine revenir, et voulaient vaincre avant son arrivée.

Autre motif très-vraisemblable, dont on doit tenir compte. Alexandre, chevalier de la reine de Prusse, espérait par sa victoire délivrer seul la belle princesse de l’ogre Bonaparte, et n’en aurait pas eu l’honneur si, pour le faire, il eût attendu l’assistance des Prussiens, l’arrivée du bouillant prince Louis et de tant d’autres, voués au culte de la reine.

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Tout cela est bien romanesque, dira-t-on. Mais le serment au tombeau de Frédéric, qu’imposa la reine à Alexandre, le constituait gardien et défenseur delà Prusse1. Chose plus forte, les conditions que le czar mit d’abord, le 5 novembre, aux secours russes, conditions dont, en décembre, il dispense le roi de Prusse, tout cela, dis-je, indique assez qu’entre eux il y avait plus qu’un lien politique, mais un autre lien plus fort , une amitié resserrée par leur admiration commune pour la beauté héroïque qui prêchait la guerre et la gloire.

Les historiens militaires, et, d’après eux, MM. Thiers et Lanfrey, ont marqué lumineusement, autant que le permettait un si immense tableau, la position des deux armées, et celle même des corps différents qui combattirent à Austerlitz. Nous ne reproduirons pas après eux ce détail, si difficile à comprendre pour qui n’a pas la carte sous les yeux.

Nous remarquerons seulement ce que déjà nous avons observé pour d’autres affaires moins importantes, c’est que plusieurs des dispositions du grand capitaine, dispositions justifiées par un succès si magnifique, étaient scabreuses en elles-mêmes et supposaient dans ses mains un instrument infaillible; je veux dire une armée telle qu’avec elle on pouvait tout risquer.

Hardenberg, t. IX, p. 14, 55.

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Par exemple, l’abandon des hauteurs de Pratzen, la concentration de l’armée française sur un terrain bas et étroit, et comme dans une espèce d’entonnoir, observant un grand silence, et regardant comme une proie le cercle d’ennemis qui l’environnait, tout cela n’était habile qu’avec une armée exceptionnelle qui ne s’étonnait de rien. Mais avec d’autres soldats, rien n’eût été plus chanceux.

A une heure de l’après-midi, le centre des alliés était anéanti ; leurs deux ailes combattaient toujours, mais sans communication, sans moyen de se rejoindre. La garde russe s’avança pour reprendre les hauteurs de Pratzen, et mit en désordre un de nos bataillons. La garde française s’élance alors, et Rapp fait prisonnier Repnine à la tête des chevaliers gardes.

Un incident plus lugubre se passait aux étangs, si nombreux dans cette plaine humide. L’artillerie, en passant sur un pont de ces élangs, s’enfonça, et les troupes qui l’accompagnaient furent rejetées sur un autre étang alors gelé. Napoléon, qui vit ce désastre, fit tirer dessus les canons qu’il avait sur les hauteurs. Toute la glace s’effondra. Des milliers d’hommes disparurent, mais plusieurs ne purent se noyer dans ces eaux peu profondes ; ils luttèrent, et le lendemain, on entendait encore les cris, les gémissements de ceux qui ne pouvaient mourir.

On dit que les alliés avaient couvert de vingt-sept

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mille morts cette vaste plaine d’Austerlitz; huit mille Français avaient aussi péri.

Le célèbre tableau de Gérard, tant reproduit par la gravure, indique la réception honorable que l’empereur fit aux prisonniers.

Ce moment si curieux m’a été conté dans les moindres détails par un témoin, alors bien jeune, et qui, avec la vive et forte mémoire qu’ont les enfants, n’en avait perdu aucune circonstance.

Cet enfant, l’un des fils du général ministre Pétiet, était alors page de l’empereur, et se tenait derrière lui, lorsqu’il vit l’ennemi aller d’abord aux marais, puis sombrer tout à coup, s’engouffrer dans les glaces. C’est ce qu’il avait prévu. Et, comme il arrive au chasseur qui voit le gibier lui venir, il eut un accès de sauvage hilarité. Dans ces moments, Napoléon avait un tic désagréable : il chantonnait. Cette fois, il lui revint certain air d’opéra-comique, où un sot tombe de lui-même au piège préparé; on chante : a Ah! comme il y viendra! » Le désaccord si choquant de cette chanson vulgaire, chantée par une voix fausse , dans ce moment effroyable, frappa l’enfant de manière à ne l’oublier jamais.

Voyant le succès désormais établi dans tonte la plaine, Bonaparte avisa qu’il était tard, l’heure de dîner. Selon ses habitudes sobres, on lui donna son

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poulet et du chambertin. Pétiet versait à boire. Alors, devant la petite table, on amena des prisonniers, et l’enfant, derrière l’empereur, put observer à l’aise l’accueil qu’il leur faisait.

Repnine, l’un des premiers, était sans doute fils de ce cruel ambassadeur qui fut l’horreur de Varsovie, et dont Rulhières nous a laissé un si terrible portrait. Napoléon, sans souci des Polonais, toujours nombreux dans nos armées, lui fit un accueil aimable et ne le retint pas.

Puis s’avança une figure dont le petit observateur fut bien frappé, un émigré devenu général russe, qui croyait toucher à sa dernière heure. L’enfant tremblait pour lui. Il fut bien surpris de voir l’empereur verser un coup dans son propre verre d’argent, et dire : « Ruvez, monsieur le comte. Gela remet toujours le cœur! »

Il y parut. L’émigré, jusque-là fort pâle, reprit couleur à l’instant.

Instructive anecdote qui montre que, d’Austerlitz, le vainqueur voyait Paris, le faubourg Saint-Germain.

Avec ces dispositions si tendres au parti rétrograde, cette communion avec l’émigré, il était bien disposé à recevoir le conseil que lui apportait Talleyrand : « Ménagez l’Autriche. »

Le boiteux ne disait rien au maître que ce que le maître avait dans l’esprit, ou ce qu’il avait fait déjà.

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A Léoben, àCampo Formio, qu’avait-il fait sinon de ménager l’Autriche?

Il en exigea de l’argent, mais ne toucha en rien à ses provinces intérieures et vitales. Le Tyrol, qu’il lui prit (pour donner à la Bavière), était un beau champ pour l’insurrection, mais contribuait pour peu dans les armées régulières. Venise, qu’il lui retira, le Frioul, la Dalmatie, donnaient peu aux armées. L’Autriche resta ce qu’elle était, prête à se rétablir peu à peu et à nous faire la guerre de 1809.

Austerlitz fut fort admiré et renouvela pour l’Europe l’effet tout fantastique de Marengo. Cependant les Mémoires de Ney, qui partout révèlent la main habile de Jomini, montrent combien le plan de cette campagne était peu arrêté et changea sur la route.

La rapidité, tant vantée, de sa marche, faillit lui être fatale, puisque par les maladies et la dissémination de ses forces, il fut un moment réduit à cinquante mille hommes. « Nous ne fûmes sauvés, dit Ney, que par l’ignorance de l’ennemi. »

Qu’attendaient ses admirateurs sérieux, après cette victoire qui abattit l’Autriche, découragea les Russes, décida les Prussiens à subir la condition qu’ils avaient toujours repoussée?

Les admirateurs d’Austerlitz attendaient de lui une chose. C’était qu'il en tirât parti.

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>■ L’armée était intacte encore, tout au moins de cent mille soldats invincibles, les premiers du monde. Elle n’avait perdu que huit mille hommes.

Les Russes se retiraient en ordre, mais en hâte, et non par le chemin où on eût pu les suivre. Pourquoi cela ?

C’est que, de Napoléon, ils attendaient de l’audace, non pas une prudence timide.

Ils attendaient que les Français se dirigeraient au nord pour insurger la Pologne autrichienne, qui depuis dix ans les appelait. L’incendie partant de là, nul doute qu’il n’eût gagné la Pologne russe et prussienne.

C’était une grande aventure qui eût enlevé l’Europe de frayeur, d’admiration, qui eût tenté un héros, mais non un politique, qui prenait l’inspiration au plus bas, chez ceux qui disaient : « Ménagez l'Autriche , » c’est-à-dire : « Ménagez le parti rétrograde dans toute l’Europe. »

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INDÉCISION D’ALEXANDRE. — MÉCONTENTEMENT DE LA RUSSIE ET DE L’ARMÉE RUSSE CONTRE ALEXANDRE.

Je m’arrête ici, pour regarder Alexandre. Son caractère (loin d'être extraordinaire) est l’un des plus ordinaires en ce siècle. Il s’exprime d’un mot. C’est V indécision.

Est-ce un caractère russe, la mobilité slave? D’accord. Mais beaucoup plus la vague sentimentalité qui fait la grâce, souvent le fond fuyant et incertain des femmes allemandes du Midi. Un livre unique, admirable, rend cela très-sensible : c’est la Correspondance (et les conversations) d, Alexandre et du prince Adam Czartoryski (Paris, 1865).

Beau livre, plein de pleurs. En le lisant, je me crus à Florence, à Sancta Croce, où la Czarloryska, morte, sur sa tombe, pleure encore.

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Ce livre, en commençant, c’est la nature, son incertain sourire qui va se nuancer. Deux jeunes gens de dix-huit ans se promènent dans un jardin, au court été du Nord, et se confient, quoi? des amours? Non. Mais des romans héroïques, le projet, l’espérance, d’être vertueux et parfaits. Cela en grand secret. Catherine règne encore. Et si Catherine le savait? Le jeune czar ne met nulle borne à l’utopie. Il dit au Polonais : « Pourquoi l’hérédité? Le droit, c’est l’élection populaire. »

Puis un grand blanc arrive, une lacune qui semble plutôt une tache noire. C’est le règne et la mort de Paul. Le fils qui succède, éploré, n’en garde pas moins avec lui le cortège des meurtriers. Alexandre, triste pour la vie, se hâte de rappeler Adam Czartoryski, c’est-à-dire sa jeunesse, rêveuse et vertueuse, autrement dit : sa conscience.

Que dit le prince Adam? Nullement un roman, mais une chose politique et pratique. « Piéunissez les membres épars de la Pologne, sous une royauté constitutionnelle. Que la Prusse rende Posen et Varsovie. » La Galicie viendra plus tard.

La Prusse eût été indemnisée en Allemagne dans la sécularisation du Rhin, ou en Hanovre. Point de guerre avec Bonaparte, dans ce projet. Mais le mot, l’idée du Hanovre soulevait le parti anglais, tout-puissant à Berlin.

Les Anglais de Russie avaient tué Paul. Les Anglais

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