‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 2)Chapitre 151 sur 329 · DU CHATEAU ROYAL DE LA MUETTE · texte numérisé non relu

DU CHATEAU ROYAL DE LA MUETTE

Loin de nous la prétention de refaire ici l'histoire de ce château ; nous voulons simplement présenter un résumé de celle des quatre gouverneurs qui le régirent de 1716 à 1787. Nous disons 1716, car c’est à cette date que la duchesse de Berry, ou plutôt le Régent, son père, acheta pour elle, dit Saint-Simon dans ses mémoires, une petite maison à l'entrée du bois de Boulogne qui élait jolie, avec tout le bois devant et un beau et grand jardin derrière, qui appartenait à la charge de capitaine des chasses du bois de Boulogne et des plaines des en Catelan quand il était en possession de cette charge, avait fort bien accommodé cette maison, dite la Muette, et en 1705 l'avait vendue à Kleuriau d'Armenonville, qui venait

de se défare de sa terre de Rambouillet en faveur du comte de Toulouse. »

D’Armenonville, à son tour, céda en 4716 le château de la Muette au Régent, qui l'en paya grassememt ;il lui conserva la capitainerie, lui accorda un brevet de retenue de 400.000 livres sur sa charge de secrétaire d'Etat, une grande partie du château de Madrid et tous ses Jardins pour maison de campagne, le tout réparé et arrangé à son gré, aux dépens du roi.

Voilà donc la duchesse de Berry en possession de la Muette. Peu de temps auparavant, elle avait obtenu de son père une compagnie de gardes dont elle avait donné la lieutenance à Rion, jeune cadet de Gascogne, de la maison d’Aydie, fils d’une sœur de Mme de Biron, et qui n'avait, quoiqu’on l’appelât le beau de Rion, ni figure ni esprit. — Après mainte autre fantaisie, la duchesse s’en était éprise, et ce fut luinaturellement qu’elle choisit comme gouverneur de sa nouvelle maison.

Voicile portrait assezbizarrequ'en fait Saint-Simon : C'était un gros qurçon court, joufilu, pâle, qui, avec force bourgeons, ne ressemblait pas inal à un abcès. Il avait de belles dents et n'avail pas imaginé causer une passion qui, sn moins de rien, devint effjrénée et dura toujours. Rion élait doux el naturellement bon et honnêle garçon. IL sentit bientôt le pouvoir de ses charmes qui ne pouvaient capliver que l'incompréhensible fantaisie dépravée d'une princesse. Il n'en abusa avec personne el se fil aimer de lout le monde par ses manières, mais il traita Madame la duchesse de Berry comme M. de Lauxun (1) avait trailé Mademoiselle.

J'avoue que le pouvoir de ses charmes me laisse un peu perplexe. — Gros garçon sans esprit, jouflu, à la face tellement bourgeonnée qu’elle ressemble à un abçès, il n’a guère pour ui que ses belles dents, mais encore faut-il qu'il n'ait pas lèvres closes, car alors plus rien, au moins quant au physique. — Pour ce qui est de ses qualités morales, douceur, bonté et honnêteté, certes il n’en abusait pas vis-à-vis de celle qui ‘aimait, puisqu'il la maltraitait comme M. de Lauzun avait maltraité Mademoiselle. — Ou donc est le secret de la passion qu'il avait inspiré ? Duclos va nous l’apprendre dans ses Mémoires. La duchesse de Berry avait, parait-il, un goût très prononcé pour les alcools ; or Rion (2) possédait untalentremarquable comme distillateur. —Le père La Ferrière, barnabite, attaché alors à la paroisse de Passy, dit dans des notes qu'il a laissées à sa congrégation : J'allais souvent voir Rion le matin dans son laboratoire de lu Muette, où je soufflais pendant que les alambics distillaient les liqueurs les plus agréables ( le bon Père se contentait-il de soufller ?...) — Ces talents ignorés, ajoute Duclos, nous expliquent et les bourgeons du lieutenant de dragons et l'engouement de la princesse pour le jeune soudard. — Grâce sans doute aux vertus de ses liqueurs, il avait pris sur elle un empire si absolu, qu’elle n’osait plus rien entreprendre sans sa permission, même les choses

(1) Rion élait petit-neveu de Lauzun.

(2) Duclos l'appelle le comte de Rion,

les plus indifférentes ; enfin elle avait pour lu entièrement aliéné sa liberté. — En 1749, après la naissance d’une fille, fruit de leurs amours fort peu clandestines, il y eut mariage secret entre Kion et la duchesse de Berry. — Le Régent, fuvieux, voulant à tout prix se débarrasser de ce gendre forcé, lui donna, dans les premiers jours d'avril, l’ordre de partir sur le champ rejoindre à la frontière d'Espagne son régiment, qui faisait partie de l’armée du duc de Berwick. — Le 21 Juillet suivant, la duchesse de Berry mourait au château de la Muette. À la nouvelle de sa triste fin, Rion, fou de douleur, tenta plusieurs fois de se donner la mort, mais en fut empèché par des amis qui longtemps furent obligés de le garder à vue. — La campagne finie, il vendit son régiment et son gouvernement et depuis vécut à peu près dans l’obscurité. Cependant devenu, quelques années après, le chef de sa famille, il reparut sous le nom de marquis de la Haye et épousa la veuve de M. de Maizières, dont il eut une fille qui fut la charmante Mme de Montesson, et, ironie des événements! devint l'épouse morganatique du duc d'Orléans, petit-fils du Régent (1).

Après la mort de sa fille, ajoute Saint-Simon, le Régent fil au roi une galanterie très convenable à son äge, ce fut de lui proposer de prendre la maison de lu Muetle pour s'en amuser el y aller faire des collations. — Le Roi en fut ravi. — Il crut avoir quelque chose personnellement à lui, et se fit un plaisir d'y aller, d'en avoir du pain, du lait, des fruits, des légumes, et de s'amuser de ce qui divertit à ceb äge. Ce lieu, changeant de maitre, changea aussi de gouverneur (2).

Ce fut le marquis de Pezé qui fut choisi, sur la recommandation de Saint-Simon, et eut en mème emps la capitainerie des chasses du bois de Bou, logne. — Cet Henri Hubert de Courtavel, marquis de Pezé, né en 1680, était maitre de camp, lieu tenant el inspecteur du régiment du roi, ci-devant gentilhomme de la chambre de Sa Majesté et capiaine au régiment des Gardes françaises. — Le 22 novembre 1722, il épousa Lydie Nicole de Béringhen, fille du premier écuyer du roi, laquelle mourut au commencement du mois de septembre 1729. Voici, toujours d’après Saint-Simon, le portrait du marquis de Pezé : C'était un jeune homme de figure commune, avec beaucoup d'esprit el de physionomie, plein de manèges, d'adresses, de finesse, de ressources dans l’espril, liant el agréable, le ton du grand monde et de la bonne compagnie, où il était agréable et bien reçu, et d'une ambition qui lui fil trouver toutes sortes de lalents pour arriver à la plus haute fortune. IL fit si bien qu'il persuada au monde que le Rot l'avait pris en amilié, que celle raison le fit compter, lui acquit des amis considérables à qui il ne manqua jamais en aucun temps, el lui fraya le chemin en tout. De Pezé mourut en

(1) Voir : Le château de la Muelte, par le baron de L. (Paris. Morel, 1890) etle Dictionnaire de Jal, art Montesson

(E châleau fût alors agrandi et, vers 1741, XV le fil complètement restaurer.

Loui

Italie, le 23 novembre 1734, des blessures qu'il avait reçues à la bataille de Guastalla, en combattant bravement contre les Autrichiens. — Sa nomination de chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit venait de lui être envoyée en récompense de sa belle conduite, et nul doute qu'il ne fût rapidement arrivé au commandement en chef des armées, nul plus que lui n’en ayant été reconnu digne. — Le marquis de Pezé avait obtenu beaucoup de la munificence royale pour l’église de Passy, qui, en reconnaissance, lui fit faire un service solennel le 5 janvier 1735.

A la mort du marquis de Pezé, ce fut son beau-frère, Henri-Camille, marquis de Béringhen, de Châteeuneuf et d'Uxelles comte du Plessis- Bertrand, etc., qui obtint le gouvernement de la Muette, de Madrid et du bois de Boulogne.

On a dit: Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire! S'il en était ainsi des hommes, le marquis de Béringhen serait un favorisé ; aussi a-t-on quelque peine à trouver sur lui des renseignements que l’on voudrait plus intéressants. Dans ses Mémotres, d'Argenson le traite de sot et de dépensier, tandis qu’au bas d’un assez joli portrait de lui, gravé en 1759 par Moitte d’après la Porte, on lit ces vers :

élé sujet, ami généreux et fidèle, Bienfaisant avec choix, simple avec dignité, Courtisan sans bassesse el 1d sans vanité La fortune l'a vu toujours au-dessus d'elle.

Mais quelle valeur ont les quatrains flatteurs mis au bas des portraits des grands ? L'image le représente assez bel homme, d’une corpulence moyenne; mais l'expression du visage, des plus ordinaires, semble un peu confirmer la première partie du jugement de d’Argenson. Faute de mieux, rattrapons-nous donc par quelques détails de famille. Depuis Louis XIIT, le titre de premier écuyer du roi s'était transmis chezles de Béringhen, et notre nouveau gouverneur le possédait depuis la fin de 1793, année de la mort de son père et de son frère ainé. Le 2 février 1731, il avait été promu chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit. Au mois de mars A743, c’est-à-dire neuf ans après son installation à la Muette, il se décida enfin à prendre femme, en la personne d’Angélique Sophie d'Hautefort, veuve de M. de Lauzières, baron de Thémines et de Cardaillac. Mariage de raison probablement. H.-C. de Béringhen eut un frère, évèque du Puy, et deux sœurs successivement abbesses de Faremoutiers, au diocèse de Meaux. Son hôtel à Paris était situé rue Saint-Nicaise, à la place du Carrousel.Son père,qui avait été membre duconseilde Régence, directeur des Ponts et Chaussées et membre honoraire de l’Académie des inscriptions, grand amateur d’estampes et d'œuvres d'art, en avait fait un véritable musée ; mais, à sa mort, ces collections avaient été dispersées (1). Le château d’Armainvilliers, près de Tournan (Seine-et-Marne), fut aussi la propriété du père et du fils (2), sans doute grands amateurs de vo-

(1) Sa belle collection d'estampes alla à la Bibliothèque du Roi, aujourd'hui Bibliothèque Nationale.

(2) Au mois de mars 1762, Louis XV acheta au marquis de Béringhen le château d'Armainvil-

lailles, car la principale particularité de ce domaine consistait et consiste encore en une canardière située à l’extrémité d'un étang de 427 hectares, s’élevant de plus de 3 mètres audessus du château et dans laquelle les canards sauvages, attirés par les privés, s’abattaient alors en telle quantité que la chasse s'en faisait deux fois par jour, matin et soir, du 1° mars au 45 août. Notre troisième gouverneur avait en outre un château à Ivry-sur-Seine près Paris, qu'il avait orné des meilleurs tableaux de Lancret. IL mourut en 4710, après avoir régi la Muette pendant trente-six ans, et fut inhumé à Saint-Germain l’Auxerrois.

Si Béringhen eut peu d'histoire, son successeur

Armes du Maréchal

Armes du Marquis de Béringhen. de Soubise.

en eut peut-être trop. Ce fut le fameux prince de Soubise (Charles de Rohan-Rohan etde Ventadour). Né le 16 juillet 1715, la protection de Louis XV, dont il était l'ami de cœur, et surtout celle de Mme de Pompadour, à laquelle il se permettait d'offrir des bagues enrichies de diamants, l'avaient fait, plus que son mérite qui cependant était loin d'être nul, arriver aux plus hauts emplois. Duc et pair, avec le titre d'Altesse sérénissime depuis 1753 (1), gouverneur de Flandre depuis 1748, et du Hainaut depuis 4751, il fut fait maréchal de France le 19 octobre 1758, puis ministre de la guerre. Ses qualités militaires laissaient cependant à désirer ; mauvais tacticien, le soldat n'avait pas confiance en lui, surtout depuis ses mésaventures au début de la guerre de Sept Ans. Le 13 octobre 1757, il était entré à Gotha avec 8.000 hommes ; le général prussien Seidlitz, à la tête de 1.500 hommes seulement, le surprend au moment où il allait se mettre à une table splendidement servie, dans le château princier ; Soubise s’enfuit à la hâte, laissant les Prussiens manger son souper. Le 5 novembre suivant, il essuyait l’ignominieuse défaite de Rosbach, son armée prenait lâchement la fuite, laissant 7.000 prisonniers entre les mains de Frédéric Il, qui, de plas, trouva dans les bagages de Soubise des valets de cham-

, pour le donner au comte d'Eu. Il passa enu duc de Penthièvre. Il est actuellement la propriété du baron Edmond de Rothschild, qui l'a complètement transformé.

(1) I obtint ce titre à la suite du mariage de sa fille avec le prince de Condé, ce qui l'alliait à la famille royale,

bre, des cuisiniers, des acteurs, des perruquiers, des marchands de modes, des singes,etdes perroquets,des parasols, des nécessaires de toilette, des manchettes brodées et jusqu’à des caisses d’eau de lavande et autres parfums. Une caricature d’alors le réprésente une lanterne à la main, baissé vers la terre, comme s’il cherchait un objet perdu. Au bas, ces vers :

« Soubise dit, la lanterne à la main:

« J'ai beau chercher; où diable est mon armée ? « Elle élait là pourtant hier malin ! »

Cependant, l’année suivante, mis à la tête d’une nouvelle armée, il obtint quelques succès à Sondershausen, à la bataille de Lutzelberg, qui lui valut son bâton de maréchal, et dans le landgraviat de Hesse. En 1762, il vainquit encore à Johannisberg, mais grâce surtout aux conseils du maréchal d’Estrées. Ce fut quelques années après la guerre de Sept Ans, en 1710, qu'il fut nommé gouverneur de la Muette, de Madrid et du bois de Boulogne. Le 30 décembre 1734, il avait épousé la fille du grand chambellan de France, Anne- Marie-Louise de Bouillon, qui n’avait guère que douze ans et mourut à Paris le 19 septembre 1739. Le 24 décembre 1745, il s'était remarié au château de Saverne avec Anne-Victoire-Marie- Christine de Hesse-Rheinfels, fille du prince héréditaire de Hesse-Rheinfels. Je crois que c’est entre ces deux dates de mariage qu'il faut placer le duel bizarre qui eut lieu au bois de Boulogne pour ce grand veau de Soubise (4) entre la marquise de Nesles et la comtesse de Polignac et dans lequel cette dernière enleva un petit bout de l’oreille de son adversaire. Soubise passait pour être un des plus riches seigneurs de la noblesse française. En 1753, il avait donné en dot à sa fille ÿ millions, rien qu’en biens fonds, sans compter ses nombreux bijoux. On connait ses générosités pour la Guimard, première danseuse de l'Opéra, qu'ilgratifia pendant longtemps de 72.000 livres de rentes. Son hôtel de Paris, rue de Paradis au Marais (actuellement palais des Archives), était un des plus somptueux de la capitale ; son grandpère, vers 1706, avait consacré des sommes immenses à son embellissement, fait aménager la cour et construire le grand portique qui subsistent encore. Les appartements répondaient à la beauté du dehors, garnis qu'ils étaient de nombreuses statues et de peintures de Lemoine, Restout, Hyacinthe Rigaud, Parrocel, Boucher, Carle Vanloo, etc. Vers 1773, Soubise s'était aussi rendu acquéreur du château de Saint- Ouen, près Paris.

Il serait injuste, en terminant cet article, de ne pas reconnaitre les qualités de Soubise qui contre-balançaient ses défauts : il était affable, obligeant, généreux et inaccessible à la cupidité. A la mort de Louis XV, il fut le seul courtisan qui accompagna le corps de son protecteur à Saint- Denis ; aussi, touché de cette marque de reconnaissance, Louis XVI lui conserva-t-il sa place au conseil et tous ses gouvernements. Le prince de

(1) C'est à propos de ce duel que la duchesse palatine d'Orléans, dans ses Mémoires, lui applique te joli surnom.

Soubise mourut à Paris, le 4 juillet 1787, en sa pelite maison de la rue de l’Arcade, n° 29, et dut être inhumé dans la chapelle des religieux de la Merci, rue des Archives, au coin de la rue de Braque, où était la sépulture des membres de sa famille. Il avait eu le gouvernement de la Muette pendant dix-sept ans et ne fut pas remplacé ; la famille royale ne venait plus au château, ou fort rarement, et la fonction de gouverneur n’était plus qu'une sinécure dispendieuse qu'on jugea utile de supprimer. Les temps devenaient mauvais, les économies s’imposaient, et, par un édit daté de 1788, Louis XVI ordonna la démolition ou la vente des châteaux dela Muette et de Madrid. On sait ce qu'il advint de ce dernier sous la Révolution : il fut, hélas ! entièrement rasé. Quant à la Muette, plus heureuse, elle ne le fut qu’en partie et a pu conserver jusqu’à nous son corps de bâtiment principal, remis intelligemment en état, dans ces dernières années, par son possesseur actuel, M. de Franqueville.

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