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L'ANCIENNE POMPE À FEU DE CHAILLOT

Jusqu'à l'installation de la pompe à feu de Chaillot, Paris fut bien pauvrement alimenté d'eaux de toutes sortes, et, sans vouloir remonter au déluge, nous pouvons dire que longtemps les habitants de Lutèce ne se servirent que du liquide puisé directement à la Seine. Au 1v° siècle, l’empereur Julien fit venir à son palais des Thermes les eaux de la source de Rungis — qui se trouve au-dessus du village d’Arcueil — à l’aide d’un aqueduc que les Normands détruisirent au 1x° siècle, et dont cependant on peut voir encore quelques restes.

Vers la même époque, fut construit l’aquedue qui, des hauteurs de Chaillot, amenait l’eau sur l'emplacement actuel du Palais-Royal. Plus tard, les moines de Saint-Laurent et ceux de l’abbaye de Saint-Martin-des-Champs firent construire à leurs frais, et pour leurs besoins personnels, des aqueducs amenant l’eau des sources de Belleville et des Près-Saint-Gervais; mais Philippe-Auguste, voulant que ces eaux pussent servir aux besoins du peuple de Paris, en retira la propriété exclu sive aux religieux. Henri IV, au moins aussi soucieux que Philippe-Auguste du bien-être de ses sujets, fit élever, sur le Pont-Neuf, la pompe de la Samaritaine, qui fut terminée en 4608. Quelques années après, Marie de Médicis confia à Jacques d’Aubry la reconstruction de l’aqueduc d’Arcueil, destiné à amener les eaux à son palais du Luxembourg et à alimenter le quartier voisin. En 4670 furent installées les pompes du pont Notre-Dame, qui furent perfectionnées en 1157. Enfin, le 7 février 1777, les deux frères Périer, habiles mécaniciens, obtinrent du roi la permission de faire élever à leurs dépens des pompes à feu sur les bords de la Seine (4).

Ne nous plaignons pas trop, si l'eau ne circule pas encore en quantité suffisante à Paris; en 1777 il s’en fallait de beaucoup que l’on eût atteint même cette imperfection relative. Alors, les fon taines, en petit nombre, étaient maigrement et irrégulièrement alimentées ; la plus grande partie de l’eau n’arrivait dans les hauts quartiers de la ville que transportée en tonneaux sur des charrettes, ou à bras. Faute de mieux, les boulangers fabriquaient leur pain avec de l’eau de puits plus ou moins infectée par l’infiltration des fosses d’aisances et autres matières malsaines. Dans tous les quartiers, une horrible odeur vous prenait à la gorge, vous étouffait et vous suffoquait; les égouts, sans eau pour les nettoyer, accumulaient et retenaient des amas d’immondices.

Et cependant, il n’en était pas de même à Londres, qui devait depuis longtemps à onze machines à vapeur l’avantage de voir circuler en abondance l'eau de la Tamise dans tous ses quartiers.

Honteux de notre infériorité, que fait le savant

(1) Cette famille Périer n'a aucun rapport de parenté avec celle du ministre du même nom, qui n’accentue pas Pe,

Jacques-Constantin Périer, l’ainé des deux frères ? Il se rend à Londres, étudie le système anglais, fait l’acquisition d’une machine de Watt et l’installe en 1778 à Chaillot, près de la barrière de la Conférence, au n° 4 du quai Debilly. Peu de temps après, ainsi qu'on le verra plus loin, on en mit

une seconde, pour, au besoin, suppléer la première (1).

Mais il fallait des capitaux considérables pour réaliser le rêve des Périer, c’est-à-dire répandre l'eau à profusion dans tous les quartiers de Paris. [ls forment alors une Compagnie d'actionnaires qui devait établir à ses frais une ou plusieurs machines à vapeur, à l’aide desquelles on élèverait au moins 150 pouces d’eau. Ils ne demandaient que le privilège exclusif de construire des machines pendant quinze ans et de les employer comme ils l’entendraient. La Société formée, on dépense près de deux millions à l’acquisition des terrains, des matériaux, des ateliers et instruments nécessaires à l'installation des deux machines du premier établissement, ainsi qu’à l'achat et à l'importation des tuyaux et cylindres qu’on se vit forcé de tirer d'Angleterre.

Le plus douloureux pour les constructeurs, c’est qu'ils furent contraints de traiter avec l'ingénieur Mathew Boulton, de Birmingham (l'associé du célébre Watt), qui avait obtenu au moins d'avril 1778 le privilège exclusif d'établir des machines à vapeur dans toute la France, et il leur fallut acheter fort cher à cet Anglais le droit de faire construire eux-mêmes des machines à Paris.

Enfin, toutes les difficultés premières aplanies, on construisit un bâtiment solide sur le quai Debilly, un canal de 2",98 de largeur fut pratiqué Sous la route de Versailles pour recevoir l’eau du

(1) Il est assez curieux de noter que Vollaire, plus de cinquante ans auparavant, avait indiqué et conseillé l'établissement d'une installation analogue, dans un ouvrage où il reprochait aux Franç s leur coupable indolence pour tout ce qui porte un caractère de grandeur et d'utilité nationales. :

milieu du cours de la Seine et là conduire sous le bâtiment, dans un bassin en pierres de taille. Ce bassin ainsi que le canal était creusé à 4 mètre au-dessous du niveau des plus basses eaux. Les deux pompes aspirantes et refoulantes, mues par

la vapeur qui s’échappait de chaudières construites sur de grands fourneaux, élevaient cette eau, et, par des conduites, la refoulaient dans des réservoirs construits non loin de là, sur l'emplacement actuel de la place des Etats-Unis, à 37 mètres

au-dessus du niveau moyen de la Seine. Ces réservoirs, au nombre de quatre, placés dans un terrain clos de murs, et disposés en amphithéâtre, avaient chacun 58",47 de longueur, 19,50 de largeur ét 3 mètres de profondeur. Il ÿ en avait toujours un qui s’emplissait, un où l’eau se clarifiait en la laissant déposer, un troisième qui faisait le service et un quatrième qui pouvait être

(*) Collection de M. Émile Potin.

en réparation. À la sortie de chaque réservoir, étaient placés des filtres au travers desquels l’eau

entrer dans les réservoirs. Un tuyau de fonte de 33 centimètres de diamètre partait de ces réser-

architecte, au bas de Chaillot, près de la pompe à feu (1),

Maison de M. Chevallier,

se dépouillait de toutes les matières étrangères dont elle pouvait être souillée. La nouvelle Compagnie des Eaux avait même prévu le cas où, par impossible, elle serait forcée de réparer les quatre réservoirs en même temps, en établissant un embranchement de tuyaux à robinets, permettant à la rigueur de donner l’eau à Paris sans la faire

(1) Ce dessin d'architecte, de la collection de M. Em. Potin, reproduit, à vingt années de distance environ, la maison précédente dont la construction datait de l'installation de la première pompe de Chaillot. Les deux vues ont leur intérêt et nous ont paru pouvoir s’encadrer dans cet article. Nous avons dû retrancher une partie tachée sur l'orinal; néanmoins il reste assez de fond pour :r apercevoir Chaillot vers 1800.

voirs, passait sous une partie de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, suivait toute la ligne des boulevards jusqu'à la Bastille, se divisait en plusieurs branches qui suivaient la direction des rues

principales et se subdivisaient en branchements aboutissant aux maisons des abonnés. Cette canalisation s'étendait jusqu'aux extrémités du faubourg Saint-Antoine.

Le premier essai de la pompe à feu de Chaillot eut lieu le 8 août 1781, en présence du lieutenant

général de police, M. Lenoir, et, réussit complètement. Onze mois après, grâce aux tuyaux de conduite, on inaugurait une fontaine publique à la porte Saint-Honoré, puis de semblables fontaines

(Collection de M. Mar.)

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furent établies à Chaillot, au Roule, à l'entrée de la chaussée d’Antin, à la porte Saint-Denis, ainsi qu'à l'extrémité de la rue du Temple.

En même temps, les frères Périer faisaient établir dans tous les quartiers où passaient les principales conduites, des robinets spéciaux à incen-

die, dont le service était entièrement gratuit. Le premier robinet de ce genre fut installé rue de Chaillot, près de l’église et des ateliers de construction des frères Périer, qui se trouvaient placés dans un large terrain entre la pompe à feu et l’ancien n° 98 de la Grande-Rue de Chaillot. Seuls, les commandants de postes de gardes- pompes avaient les clefs de ces robinets spéciaux.

Lors de l'établissement de la pompe de Chaillot, bien des gens prétendirent que l’eau soumise aux procédés importés d'Angleterre, c’est-à-dire introduite sous forme de vapeur dans les corps de pompes, avait perdu ses qualités, sentait le fer, le feu, etc. ; et il ne fallut rien moins qu’un rapport favorable de la Société royale de médecine, signé Vicq d’Azyr, pour rassurer les Parisiens et les convaincre que l’eau de Seine, ainsi traitée, n'avait ni acidité, ni saveur ferrugineuse, rien en un mot de désagréable où pouvant nuire à la santé. Le microbe n’était pas encore inventé.

Les frères Périer ne furent pas récompensés comme ils le méritaient, et voici ce que dit Du laure à ce propos : « En 1785 et 1786, les actions « de la nouvelle Compagnie des Eaux devinrent «< un objet de spéculation pour les agioteurs, et « le sujet d’une discussion très vive où se signa « lèrent, au premier rang, deux célèbres antago- « nistes, Mirabeau et Beaumarchais (2). Cette vive « polémique provenait de l'impuissance pour la « Compagnie de remplir ses engagements envers « ses actionnaires. La plupart d'entre eux, par « une manœuvre d’agiotage, avaient fait passer «< dans le trésor royal, en échange d’autres valeurs, < plus des quatre cinquièmes des actions, si bien « qu’à la fin de 1788, le gouvernement se trouva « seul propriétaire des pompes à feu et des éta- « blissements qui en dépendaient. Aussi, depuis « cette époque,les pompes à feu furent-elles admi- « nistrées comme propriété publique. »

Avant d'abandonner la pompe de Chaillot, il est Juste de consacrer encore quelques lignes aux vaillants ingénieurs qui l'avaient fondée ainsi que celle du Gros-Caillou, et avaient ainsi rendu un immense service aux habitants de la capitale.

Les frères Périer ne se découragèrent pas ; en 1788, ils élevèrent des moulins à vapeur à l'ile des Cygues, pour remplacer les moulins à eau que la gelée empéchait de marcher. Sous la Convention, ils transformèrent leurs ateliers de Chaillot en arsenaux et fabriquèrent ainsi 1.200 pièces de canon de tout calibre, ainsi qu’une infinité de pierriers, d’affûts et de caissons.

Tant de zèle fut bien mal récompensé ; payés d’abord en assignats, ils finirent par ne plus être payés du tout. était la ruine presque complète ; mais, d’un courage et d’une persévérance à toute épreuve, ils se livrèrent à d’autres travaux, qui, grâce à des temps meilleurs, leur rapportèrent enfin gloire et profit. En 1811, le rapporteur des prix décennaux disait, en parlant de l'usine de Chaillot : « Cet établissement est le premier et « presque le seul en France où l’on puisse faire <exécuter toutes sortes de machines : on y fa- < brique la majeure partie des pompes à vapeur

M) La spéculation dura de la fin de 31 juillet 1788.

1784 au

« répandues dans le royaume, une grande quan- « titè de pompes de toutes espèces, des balanciers, « des découpoirs, des cylindres à papier. Les « frères Périer fondent en fer et en cuivre toutes « sortes de pièces... C'est à eux qu’on a ordi- « nairement recours pour la construction de ma- « nèges, pour les assortiments de machines à < filer le coton. etc. » Jacques-Constantin Périer devint membre de l’Institut (section de mecanique à l’Académie des Sciences). Il ne jouit pas longtemps du repos qu'il s'était promis après cinquante ans de travaux incessants : il mourut, accablé d’infirmités, le 16 août 4818. Il était né à Paris le 2 novembre 17492.

Au résumé, parmi les immenses services de toutes sortes rendus par les frères Périer, leur plus beau titre à la reconnaissance publique fut encore l'installation de la pompe à feu de Chaillot, qui dota Paris d’une quantité d’eau relativement considérable, Au mois d'août 4803, M. Marguerite apporta une amélioration notable à la pompe à feu, en faisant construire dans l’intérieur de la grande cuve à ébullition des compartiments diminuant de plus d’un tiers la quantité de combustible. D’autres modifications suivirent, et enfin, en 1851, les dispositions de cette pompe ne répondant plus aux progrès de la science des machines, furent entièrement changées : l'établissement fut considérablement agrandi, notamment en 41866 et 1867, et de nouveaux réservoirs, remplaçant les anciens, furent construits dans la rue Lauriston, entre les rues Copernic et de Villejust, avec entrée au n°15 de cette dernière rue.

Notons en terminant qu'ils ne reçoivent plus guère l'eau de la pompe de Chaillot que comme complément à celles qu'y amènent les machines élevatoires d’Ivry, c'est-à-dire pendant les chaleurs de l’été. Inutile de dire que ces eaux de Seine, depuis les nombreuses adductions d’eau de source dont on a doté Paris, sont généralement destinées à l’arrosage et au nettoyage des rues et des maisons.

Léoporn Mar.

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