‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 2)Chapitre 258 sur 329 · UNE RUE DE CHAILLOT · texte numérisé non relu

UNE RUE DE CHAILLOT

Ily aura bientôt trente-six ans, mon père m’emmena promener un matin dans les Champs-Elysées jusqu’à la rue des Batailles, laquelle — entre parenthèses — eût été peut-être mieux placée dans le quartier du Combat. Après avoir un moment hésité, il s’engagea allègrement dans cette rue au nom retentissant, aux calmes allures, et la suivit au train de mes petites jambes. tant haut qu’elle monta jusqu'à la barrière des Bassins, derrière Chaillot.

Là, seconde hésitation, nouvel embarras. IL avait fortement plu la veille, et le chemin, déjà assez mauvais, menaçait plus loin de tourner à la fondrière. Et puis, fallait-il continuer par la voie qui descendait au rond-point marqué par une fontaine sur la route de Versailles, qu'on tra versait pour aller au bois de Boulogne par la porte Dauphine ?... Il parait que non, puisque mon père, arrivé à la barrière des Bassins, prit le chemin de ronde à gauche, en passant près d’un gazomètre abandonné. Il m'avait hissé sur ses épaules, à cheval autour de son cou; du haut de mon observatoire, improvisé autant qu’ambulant, je découvrais de vagues espaces. Quelques pas plus loin, à cinquantes mètres environ du gazomètre, il me dit: Nous sommes arrivés. Il me mit à terre. Je lus sur le pilastre de droite d’une grille géante, ouverte et rouillée, Dieu sait comme ! ces mots : Clos Nitau.

Il y a quelques jours, je remontais tranquillement l'avenue du Trocadéro sur un confortable trottoir bitumé. Une idée me prit de passer derrière le musée Guimet. J'entrai dans la rue de Lubeck; puis, tournant à gauche, j'arrivai à la rue de Juigné. Soudain mes yeux, en se portant sur l’écriteau dela rue que je venais de quitter, lurent : rue Nitot.

Ce changement d'orthographe me déroutait un peu. Et cependant, ce devait bien être là que J'étais venu jadis; mais le vaste horizon de terrains vagues était bouché par de hautes et belles maisons; mais la boue légère et aristocratique du macadam avait remplacé lépaisse et gluante boue de misère de 4857, de laquelle, une fois qu'on y était enlisé, on ne pouvait plus sortir; mais le manque d'équilibre entre la population travailleuse

et les moyens de la loger restait le même, et cette partie de la question sociale, toujours stagnante, n'avait été l’objet d'aucun progrès notable.

Pourquoi Nitot et pas Nitau, comme je l'avais lu autrefois, comme je le retrouvais sur une note paternelle qui, d’ailleurs, n’ajoutait rien sur ce philanthrope modeste, dont l’histoire garde à peine le nom? Peut-être était-il assez connu alors pour qu'on n’eût pas besoin de s'étendre à son sujet; mais on ne pense jamais assez à la postérité.

Je chercherais peut-être encore, si la Providence et le dieu Hasard ne m’avaient fait mettre la main sur de vieux papiers et sur une facture de mon grand-père. Nitau est dù à la fantaisie inexpérimentée des pauvres diables dont je vous entretiendrai tout à l’heure ; Nétot est la vérité.

Nitot père fut un des bijoutiers fournisseurs de Napoléon I‘; il était contemporain et rival du fameux Fossin, également bijoutier-joaillier de Napoléon. Son fils, qui fut un client de mon grand-père, joaillier lui-même, était, en 4854, colonel de cuirassiers et a dû mourir général de brigade. M. Nitot père avait acquis à Chaillot d'immenses terrains, dont un était clos de murs. Il eut l'humanité, vers 1856, et en attendant que son acquisition prit de la valeur, d'en abandonner précairement une partie à toute une population travailleuse, honnête et misérable, dont l'industrieuse activité, à défaut de ressources plus sonnantes et trébuchantes, s'était immédiatement appliquée à transformer la physionomie du lieu pour s’y loger. Un an après, vers la moitié de 1857, le Clos Nitau était devenu la Cité Nitau ; et, si les voies, très primitives, qui tra versaient cette ébauche de ville n'avaient guère de noms, on trouvait du moins des numéros sur les maisons decetteautre petite Pologne del’ancien Paris, plus pittoresque souvent que la nôtre.

L'histoire de l'architecture populaire française pourra trouver à glaner dans ce qui suit.

À la Cité Nitau, il y avait le quartier des Taupes : parmi les plus malheureux, ceux qui avaient une pioche ou qui avaient pu en emprunter une, s'étaient creusé dans le sol, à une profondeur variant de 4 mètre à 2 m. 50, des tanières où tout était en terre : degrés, murs, toitures, mobilier, sièges. Seule, la porte était en bois. vermoulu, assemblage bizarre et patient de fragments innommés. La plupart des faupiers étaient des chiffonniers. Il y avait également des ouvriers terrassiers. Les logis souterrains, de même que ceux que nons allons rencontrer plus loin, chemin faisant, étaient précédés d’une sorte de jardinet, grand comme la moitié de la main, où il poussait plus de tessons et d’éclats de faïence que de fleurs. Mais l'herbe se dressait sur les taupinières, et j'y vis même brouter une façon d'âne, Asinus in tegulis, disaient les Romains, d’un spectacle extra— ordinaire, invraisemblable !.. (était chose très réelle de voir un âne sur un toit à la cité Nitau.

Les clôtures des jardinets n’avaient point de porte : c’eût été bien inutile, puisqu'elles étaient faites de lattes de tonnelier reliées par une latte courante et que bêtes et gens pouvaient passer à travers. De-ci de-là, dans ce qui cherchait à ressembler à des rues, des voitures à bras boiteuses, et, par places, des tombereaux éventrés,

attestant au monde et au ciel leur misère, de leurs brancards levés, fourbus et éplorés.

C'était du côté des taupiers qu’il était humain d’avoir une aumône toute prête. Je me rappelle, comme si c’était hier, que mon père me fit donner une pièce blanche à deux petits enfants dont la mère, répondant à ses questions bienveillantes, disait: « C’est vrai, Monsieur, j'ai cela à moi — son logement souterrain — mais mon homme s'y meurt et nous n’avons pas de pain! »

Y a-t-il plus de pain aujourd’hui ? Il y a certainement moins de logements, ou bien l’onn’en construit plus que de trop chers et d’inabordables… Mais chut ! notre Société ne fait pas de politique.

Plus loin, dans la cité Nitau, l'air retentit du bruit des marteaux. Ce sont des naturels de l'en droit qui font les murs de leur bâtisse. Quels murs ! Sur un cloisonnage incliné en trelllis de lattes entrecroisées, soutenu par quelques voliges dont la faiblesse égale la brièveté, on enfonce des clous à bateau et autres, on jette des poignées d'un plâtre fort coulant: et voilà le mur fait, voilà les distributions intérieures établies, voilà ce qui supportera une toiture!

Puis nous abordons une divisioa plus riche. Il y a à la clôture des jardinets une porte qui ferme au loquet: signe caractéristique d’aisance, ou de méfiance ?.. Sans doute l’une engendre l’autre.

Voici le boulevard des Italiens, comme les autres quartiers de la cité Nitau l’appellent : voicide vraies maisons. Il y est entré de tout, mais en débris : pierre, moellon, brique, ardoise, tuile. Sur la même maison on serait prêt à rêver que la partie droite de la toiture est due à quelque Mansard moderne, si la partie gauche n’était en tuile. Comme dans les divisions précédentes, absence totale de parquets : le sol du bon Dieu et de M. Nitau ne suffit-il pas ? Il indique avec une rare précision au dedans le temps qu'il fait au dehors.

Comme dans toute ville qui se respecte, il y a es hôtels pour les: étrangers de passage. A côté du numéro 41, où s'étale sur la façade le nom du locataire, Jauberty — je n'ai pas retrouvé ce w'ilétait, c'était peut-être le citoyen le plus important de cette étrange commune! — une planchette porte cette iuscription, en lettres peintes par un enfant ou par la main bésitante d’un travailleur es rudes outils: Chambres a (sans accent) loué (avec accent, sans doute par compensation, mais sans », ce qui est inquiétant pour l'hygiène des oyageurs). Il estune de ces chambres dont le volet xtérieur, plein — chose rare! — est fait de douves de tonneaux assemblées. Inutile d'ajouter que les chambres ne sont pas garnies: les quatre murs, rien de plus; mais elles ferment à clé !

Plus loin, ce doit être le logis d’un artiste, ou u moins le titulaire, malheureusement absent, a des goûts artistiques. De chaque côté de la porte de la maisonnette, précédée d’un jardinet dans lequel il pousse quelque chose, un buste apparaît à un mètre environ du sol. L'un est à tous crins, à la tête puissante, En y regardant de près, il lui manque le nez et il a un trou dans la joue. Il aura Yu sans doute une révolution. L'autre buste offre une face imberbe: sans doute quelque Néron ou quelque Galba échappé à la réclame sans pitié des Marchands de « la vue pour tous ». Il parait bien

conservé. Ah ! que les apparences sont trompeuses ! la derrière de la tête a fui le devant. Ce n’est qu’un buste « priori. en plâtre, car, on l’imagine facilement, le marbre est totalement inconnu

Au numéro 17 du boulevard des ftaliens, nous sommes en face d’un industriel sérieux du bâtiment, d’un fumiste. C’est un personnage de l’endroit: sans doute si la cité était une commune, Voiliery, fumiste, en serait le maire, avec Jauberty comme adjoint. Ancien ouvrier, il à construit luimême sa maison; devenu entrepreneur, il né l’a point quittée, et c’est hors de la cité — on s'en doute — qu'est sa clientèle. Il n’en est pas plus fier, et il assure que, la nuit, on est plus en sûreté dans la cité Nitau que vers ses abords.

Enfin, s’il n’y avait ni bureau de tabac ni bureau de poste dans la bourgade, il y avait au moins un débitant. Il craignait Dieu certainement, mais surtout la patente, la licence et l'exercice, car il n’avait pas mis son nom sur la porte. On pouvait cependant lire, avec quelque effort, cette inscription en caractères très petits: « Demi-tasse de café, cognac compris, 15 centimes. »

C'était le bon temps!

Je ne demande pas, certes, qu'on rétablisse les terrains vagues et la cité Nitau, qu'on démolisse la rue Nitot et qu’on oblige M. Jean-Casimir Périer, ancien président de la République et de la Chambre des députés, qui y demeure encure, à se mettre en quête d’un nouveau domicile privé. Je me borne à dire à ceux de qui cela dépend :

Imitez au moins Nitot — je crois que je ne compromets pas la Société en formulant ce vœu — en faisant au goût du jour des logements d’ouvriers à Chaillot, qui nous est aussi cher qu'Auteuil et que Passy, ainsi qu'au Pont-du-Jour, quand vous démolirez, pour les assainir à tous les points de vue, les rues Lancret, Teniers, Van- Loo. Vous avez encore des terrains nombreux à employer boulevard Murat au même usage. Vous ferez une bonne œuvre, une œuvre sociale, et, ce qui n’est pas à dédaigner non plus, vous ferez plaisir à la deuxième section de la Société historique d'Auteuil et de Passy, sans oublier Chaillot.

Emice Porin.

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