UNE RUE DE CHAILLOT
II y aura bientôttrente-sixans, mon père m*emmena promener un matin dans les Champs-Elysées jusqu'àla rue des Batailles, laquelle — entre parenthèses — eût été peut-être mieux placée dans le Quartier du Combat. Après avoir un moment hésité, s*engagea allègrement dans cette rue au nom retentissant, aux cahnes allures, et la suivit au train de mes petites jambes, tant haut qu'elle monta jusqu'à la barrière des Bassins, derrière Qiaillot.
Là, seconde hésitation, nouvd embarras. 11 avait fortement plu la veille, et le chemin, déjà assez mauvais, menaçait plus loin de tourner à la fondrière. Et puis, fallait-il continuer par la voie
Î|ui descendait an rond-point marque par une ontaine sur la route de Versailles, qu^n traversait pour aller au bois de Boulogne par la porte Dauphine ?... Il parait que non, puisque mou père, arrivé à la barrière des Bassins, prit le chemin de ronde à gauche, en passant près d'un gazomètre abandonné. Il m'avait hissé sur ses épaules, à cheval autour de son cou; du haut de mon observatoire, improvisé autant qu'ambulant, je découvrais de vagues espaces. Quelques pas plus loin, à cinquantes mètres environ du gazomètre, il me dit: Nous sommes arrivés. U me mit à terre. Je lus sur le pilastre de droite d'une grille géante, ouverte et rouillée. Dieu sait comme ! ces mots : Cbs Nitau.
II y a quelques jours, je remontais tranquillement l'avenue du Trocadéro sur un confortable trottoir bitumé. Une idée me prit de passer derrière le musée Guimet. J'entrai dans la rue de Lubeck; puis, tournant à gauche, j'arrivai à la rue de Jnigné. Soudain mes yeux, en se portant sur l'écriteaudela rue que je venais de quitter, lurent: rue Nitot.
Ce changement d'orthographe me déroutait un peu. Et cependant, ce devait bien être là que j'étais venu jadis; mais le vaste horizon de terrains vagues était bouché par de hautes et belles maisons ; mais la boue légère et aristocratique du macadam avait remplacé l'épaisse et gluante boue de misère de 4857, de laquelle, une fois qu'on y était enlisé, on ne pouvait plus sortir : mais le manque d'équilibre entre la population travailleuse
et les moyens de la loger restait le même, et cette partie de la question sociale, toujours stagnante, n'avait été l'objet d'aucun progrès notable.
Pourquoi Nitot et pas mïati, comme je l'avais lu autrefois, comme je le retrouvais sur une note paternelle qui, d'ailleurs, n'ajoutait rien sur ce philanthrope modeste, dont l'histoire garde à peine le nom? Peut-être était-il assez connu alors pour qu'on n'eût pas besoin de s'étendre à son sujet; mais on ne pense jamais assez à la postérité.
Je chert-herais peut-être encore, si laProfidence et le dieu Hasard ne m'avaient fait mettre It main sur de vieux papiers et sur une facture de mon grand-père. iVttou est dû à la fantaisie inexpérimentée des pauvres diables dont je vous entretiendrai tout à l'heure ; Nitot est la vérité.
Nitot père fut un des bijoutiers fournisseurs de Napoléon I^'; il était contemporain et rival du fameux Fossin, également bijoutier-joaillier de Napoléon. Son fils, qui fut un client de mon grand-père, joaillier lui-même, était, en 4854, colonel de cuirassiers et a dû mourir général de brigade. M. Nitot S ère avait acquis à Chaillot d'immenses terrains, ont un était clos de murs. Dent l'humanité, vers 4856, et en attendant que son acquisition prit de la valeur, d'en abandonner précairement une partie à tonte une population travailleuse, honnête et misérable, dont l'industrieuse activité, à défaut de ressources plus sonnantes et trébuchantes, s'était immédiatement appliquée à transformer la physionomie do lieu pour s y loger. Un an après, vers la moitié de 4857, le Clos mtau éuit devenu la Cité Nitau ; et, si les voies, très jprimitives, qui traversaient cette ébauche de vule n'avaient guère de noms, on trouvait du moins des numéros sur les maisons de cette autre petite Pologne de l'ancien Paris, plus pittoresque souvent que la nôtre.
L'histoire de l'architecture populaire française pourra trouver à glaner dans ce qui suit.
A la Cité NiUo , il y avait le quartier des Taupes : parmi les plus malheureux, ceux qui avaient une pioche ou qui avaient pu en emprunter une, s'étaient creusé dans le sol, à une profondeur variant de 4 mètre à 2 m. 50, des Unièrcs où tout était en terre : degrés, murs, toitures, mobilier, sièges. Seule, la porte était en bois... vermoulu, assemblage bizarre et patient de fragments innommés. La plupart des taupiers étaient des chiffonniers. Il y avait également des ouvriers terrassiers. Les logis souterrains, de même que ceux que nous dfons rencontrer plus loin, chemin faisant, étaient précédés d'une sorte de jardinet, grand comme la moitié de la main, où il poussait plus de tessons et d'éclats de faïence que de Ûeurs. *Mais l'herbe se dressait sur les taupinièreB, et j'y vis même brouter une façon d'âne, Âsinus in toyti/», disaient les Romains, d'un spectacle extraoHinaire, invraisemblable!... C'était chose très réelle de voir un àne sur un toit à la cité Nitau.
Les clôtures des jardinets n'avaient point de porte : c'eût été bien inntile, puisqu'elles étaient faites de lattes de tonnelier reliées par une latte courante et que bêtes et gens pouvaient passer à travers. De-ci de-là, dans ce qui cherchait à ressembler à des mes, des voitures à bras boiteuses, et, par places, des tombereaux éventrés,
ANNEXESl
attestant au monde et au ciel leur misère, de lears brancards levés, fourbus et éplorés.
Cétait du côté des taupiers qu'il était bumaio d*avoir une aumOne toute prête. Je me rappeUe, comme sic*était hier, que mon père me fit donner une pièce blanche à deux petits enfants dont la mère, répondant à ses (gestions bienteillantes, disait: € C*est vrai, Monsieur, j*ai cela à moi — son Ic^ement souterrain — mais mon homme s'y meurt et nous n*avons pas de pain ! »
Y a-t-il plus de pain aujourd hui ? Il y a. certainement moins de logements, ou bien Ton n'en construit plus aue de trop chers et d'inabordables... Mais chut f notre Société ne fait pas de politique.
Plus loin, dans la cité Nitau, 1 air retentit du bruit des marteaux. Ce sont des naturels de l'endroit qui font les murs de leur bfttisse. Quels murs ! Sur un cloisonnage incliné en treillis de lattes entrecroisées, soutenu par quelques voliees dont la faiblesse égale la brièveté, on enfonce aes clous à bateau et autres, on jette des poignées d'un plâtre fort coulant: et voilà le mur fait, voilà les distributions intérieures établies, voilà ce qui supportera une toiture !
Puis nous abordons une division plus riche. Il y a à la clôture des jardinets une porte qui ferme au loquet: signe caractéristique d'aisance, on de méfiance?... Sans doute l'une engendre l'autre.
Voici le boulevard des Italiens, comme les autres quartiers de la cité Nitau l'appellent: voici de vraies maisons. Il y est entré de tout, mais en débris : pierre, moellon, brique, ardoise, tuile. Surla même maison on serait prêt à rêver que la partie droite de la toiture est due à quelque Mansard moderne, si la partie gauche n'était en tuile. Gomme dans les divisions précédentes, absence totale de par* ouets : le sol du bon Dieu et de M. Nitau ne snlnt-il pas ? Il indique avec une rare précision au dedans le temps qu'il fait au dehors.
Gomme dans tonte ville qui se respecte, il y a des hôtels pour les étrangers de passage. A côté du numéro 11, oh s'étale sur la façade le nom du locataire, Jauberty — je n'ai pas retrouvé ce qu'il était, c'était peut-être le citoyen le plus important de cette étrange commune! — une planchette porte cette inscription, en lettres peintes par un enfant ou par la main hésitante d'un travailleur des rudes outils : Chambres a (sans accent) lotie (avec accent, sans doute par compensation, mais sans r, ce qui est inoniétant pour Thygiène des Toyaf^urs). Il est une de ces chambres dont le volet extérieur, plein — chose rare! — est fait de douves de tonneaux assemblées. Inutile d'ajouter que les chambres ne sont pas garnies: les quatre mors, rien de plus ; mais elles ferment à clé !
Plus loin, ce doit être le logis d'un artiste, ou du moins le titulaire, malheureusement absent, a des goûts artistiques. De chaque côté de la porte de la maisonnette, précédée d'un jardinet dans lequel il pousse quelaue chose, un buste apparaît à un mètre environ du sol. L'un est à tous crins, à la tète puissante. En y regardant de près, il lui manque le nez et il a un trou dans la joue. Il aura vu sans doute une révolution. L'autre buste offre une face imberbe: sans doute quelque Néron ou quelaue Galba échappé à la réclame sans pitié des marchands de < la vue pour tous ». U paraît bien
conservé. Ah ! que les apparences sont trompeuses ! la derrière de la tête a fui le devant. (!e n'est qu'un buste a priori... en plâtre, car, on l'imagine facilement, le marbre est totalement inconnu
Au numéro 17 dti bouleyard des Italiens, nous sommes en face d'un industriel sérieux du bâti^ ipeot, d'un fumiste. C'est un personnage de l'endioit: sans doute si la cité était upe çomqittney Voiliery, fumiste, en serait le maire, avec Jauberty comme adjoint! Ancien ouvrier,' il a construit luimême sa maison ; devenu entrepreneur, il ne Ta point quittée, et c'est hors de la cité — on s'en doute — qu'est sa clientèle. Il n'en est pas plus fier, et il assure oue, la nuit, on est plus en sûreté dans la cité Nitau que vers ses abords.
Enfin, s'il n'y avait ni bureau de tabac ni bureau de poste dans la bourgade, il y avait au moins un débitant! U craigûait Dieu certainement, mais surtout la patente, la licence et l'exercice, car il n'avait pas. mis son nom -sur la porte. On pouvait cependant lire,, avec quelque efifort, cette inscription en caractères très petits : « Demi-tasse de calé, cc^ac compris, 15 centimes. »
C'était le bon temps!...!.
Je ne demande pas, certes, qu'on rétablisse les terrains vagues et la cité Nitau, qu'on démolisse la rue Nitot et qu'on oblige M. Jean-Casimir Périer, ancien président de la République et de la Chambre des députés, qui y demeure encore, à se mettre en quête d'un nouveau domicile privé. Je me borne à dire à ceux de qui cela dépend :
Imitez au moins Nitot — je crois que je ne compromets pas la Société en formulant ce vœu — en faisant an goût du jour des logements d'ouyriers à Chaillot, qui nous est aussi cher qu'Auteuil et que Passy, ainsi qu'au Pont-du-Jour, quand vous démolirez, pour les assainir à tous les points de vue, les rues Lancret, Teniers, Van- Loo. Vous avez encore des terrains nombreux à employer boulevard Murât au même usage. Vous ferez une bonne œuvre, une œuvre sociale, et, ce ^ui n'est pas à dédaigner non plus, vous ferez plaisir à la aeuxième section de la Société historique d'Auteuil et de Passy, sans oublier Chaillot.
Énile Potin.