A. DONIOL
(Villa de la Tour, XVI« arr.).
(1) Les index alphabéliques ont été établis de manière que le lecteur désirant se renseigner sur une voie publique, ou une voie privée, ou un personnage cité, puisse trouver les articles qui s'y rapportent aussi facilement que dans un dictionnaire.
HISTOIRE DU XVr ARRONDISSEMENT
Le passé d'Auteuil, de Chaillot et de Passy.
Tout le XVI* arrondissement de Paris était occupé, pendant les premiers siècles de notre ère, par la vaste forêt de Rouvray ou du Rouveret (1), qui couvrait la boucle de la Seine et la partie occidentale de Paris-rive-droite ; elle s étendait anciennement jusqu'à peu de distance de la butte Montmartre et, le long de la Seine, jusqu'auprès du Pont-Neuf. Cette forêt, dont le bois de Boulogne, le parc des Princes et celui de Saint-Ouen constituent des restes considérablement modiAés, est dénommée dans un édit du roi Louis XI du 10 juillet 1469 : « Bois du village de Boulogne ».
Ce n'est que vers le vi* ou le vu* siècle que les habitants de Paris et ceux de Saint-Cloud commencèrent à défricher la rive droite de la boucle de la Seine, abattant des arbres de la forêt de Rouvray au furet à mesure de Taugmentation de la population et mettant le sol en culture ; ils transformèrent ainsi peu à peu le coteau boisé qui bordait le fleuve en champs cultivés et en vignes : ce fut l'origine du village de Nigeon (en latin : Nimio) ; il appartenait au commencement du vn"" siècle à Bertram, évêque du Mans, qui le possédait tant par une donation du roi Clotaire II que par suite de diverses acquisitions. Ce prélat, qui mourut en 623, légua par testament le village de Nigeon à révêque de Paris, qui était alors un des sufiragants de l'archevêque de Sens.
Le centre de cet antique village se trouvait aux alentours du Trocadéro. Les habitants de Nigeon (2) se répandirent peu à peu des deux côtés de la colline de Passy : les uns se dirigèrent vers l'occident et y bâtirent Auteuil (3) ;
11) Voir rarticle sur la forêt de Rouvray, par M. Gaston Duchesne, p. 170 du II" volume, et p. 8 du III* volume du Bulletin de la Société historique (f Auteuil et de Passy.
{vt^ Voir les indications données sur le village de Nigeon dans Tarticle de M. le D' Faul Raymond, intitulé : « De Timportance des fouilles sur le sol de Passy », p. 9i du I*' volume du Bulletin.
(3) Auteuil fut nommé d'abord : « Authueîl », et en latin : <« Altarium ». — Pour Télyraologic du nom d'Autcuil, voir la communication sur « les divers Auteuil », p. 6 du 1" volume du Bulletin ; -^ et aux annexes (p. a33], Tarticle de M. Taban^s de Grandsaignes, intitulé ; « Deux cents ans de querelles sur un nom. »
6 HISTOIRE DU XVI' ARROxNOISSEMENT
les autres s'établirent plus près de Paris et créèrent ainsi le village de Chail, qui est devenu Chaillot et fut réuni au domaine du roi (i).
Le premier document qui parie de Téglise de Chaillot est une bulle du pape Urbain II, de l'an 1007, où elle est dénommée « ecclesia CoUoïo » (2). 11 résulte de cette bulle que l'église de Chaillot était sous la dépendance du prieur de Saint-Martin-des-Champs, à qui la nomination du curé de Chaillot appartint jusqu'à la Révolution. Des documents postérieurs désignent Chaillot sous le nom de « (^hailloel » (3).
Les chanoines de Sainte-Geneviève devinrent propriétaires, en 1110, de tous les biens possédés alors à Auteuil, soit comme fiefs, soit de quelque autre manière, par les religieux de l'abbaye du Bec, près de Rouen, qui reçurent, en échange, plusieurs domaines à Vernon (4). L'acte d'échange, qui comporte la cession des serfs et des serves^ cens, vignes et terres arables, avec les droits de justice et toutes les prestations, a été conclu sous le règne et avec la confirmation de Louis VI, roi des Français, et de Henri I*', roi des Anglais et duc de Normandie. C'est à la suite de cet acte que les abbés de Sainte-Geneviève sont devenus les seigneurs d'Auteuil et y ont exercé, pendant plus de six siècles, les droits de haute, moyenne et basse justice. Ils avaient les prérogatives d'un évéque et ne dépendaient que du Saint-Siège : toutefois, l'abbé était tenu, lors de sa nomination, de prêter serment au roi pour le temporel.
C'est en 1192 qu'Auteuil fut érigé en paroisse par Maurice de Sully, évéque de Paris (5) et fondateur de la cathédrale de Notre-Dame; Boulogne et Passy dépendaient alors d'Auteuil; le territoire du XVI** arrondissement ne comprenait donc, au xiii'' siècle, que deux paroivsses : celle de Chaillot, qui était la plus ancienne, et celle d'Auteuil.
L'abbesse de Montmartre, Jeanne de Repentie, ayant donné cinq arpents de terre pour la construction d'une église aux Menuls ou Muns (village qui avait alors cinquante feux et est devenu Boulogne-sur-Seine), la première pierre de cet édifice fut posée en 1319 par le roi Philippe-le-Long. La séparation juridique de la paroisse de Boulogne de celle d'Auteuil fut prononcée en juillet 1330 par Hugues de Besançon, évéque de Paris (6), qui détacha d'Auteuil tout le territoire situé au sud-ouest du bois de Boulogne actuel.
(i) Plusieurs auteurs ont prétendu que le mot de Chaillot signiflait « abatUs de bois ou défrichement de bois ». Il parait probable qu'il est simplement un diminutif du mot Chail, ou Chai, qui veut dire, en langue celtique, forêt ou bois, le village ayant été fondé par ceux qui défrichèrent progressivement cette partie de la forêt de Rouvray. — Voir aux annexes (p. 233) une coutume de Tancien village de Chaillot, mentionnée dans le dictionnaire administratif et historique des rues de Paris, par F. Lazard. Beaucoup d'indications ont été empruntées à M. F. Lazard.
(2) La bulle dit que cette église est sise à « CoUoellum ».
(3J Ou u Challoel ». — En 1393, le duc d'Orléans expédiait des lettres à Challuyau-lès- Paris.
(4) Voir aux annexes Tarlicle de M. Antoine Guillois, intitulé : « La vieille église d*Auteuil » et renfermant des détails sur Tinstallation des Génovéfains à Auteuil (p. 237) ; — la liste de curés et de seigneurs, ainsi que (p. 244) l'article intitulé : « Les abbés de Sainte- Geneviève, seigneurs d'Auteuil », par M. Léopold Mar; — (p. 252) Tarticle de M. Tabanès de Grandsaignes sur la charte primordiale d'Auteuil.
(5) Voir à la Bibliothèque de la Ville de Paris, rue Sévigné, l'histoire de la ville et du diocèse de Paris, par l'abbé Lebœuf (édition Cocheris, t. IV, p. 69). — L'église d'Auteuil est la plus ancienne de ceUes qui ont été fondées par la collégiale de Saint-Germainl'Auxerrois et qu'elle appelait ses lilles.
(6) Voir l'ouvrage de l'abbé Lebœuf, rectifications et additions de Fernand Bournon
LE PASSÉ DAirrEUII., DE CIIAILLOT ET DE PAHSV 7
L'existeDce du village des Meouls en 1119 est signalée dans la chronique de Saint-DeDis.
Dès le sur siècle, les ducs de Bretagne possédaient un domaine situé entre Chaillot et Passy et appelé « le manoir de Nigeon » ; (iuy de Bretagne, duc de Penthiêvre, y mourut en l'iil . C'est ce domaine que la reine Anne de Bretagne (1) donna, en lt93, aux religieux minimes, dont l'ordre lut fondé en Italie par François-de-Paul e. Appelé en France par Louis XI, il y amena son petil-neveu André d'Alesso, premier prolecteur en France de cet ordre. Louis XI appelait toujours François-de-I'aule bonhomme : de là vint le nom de
ivpiil Ues Bonshonimi'i".
(Archives <1« la Socitlt.)
Bonshommen, donné depuis aux Minimes, ainsi qu'à leur couvent (2). En 1496, la reine Anne fit, en outre, don à ces religieux d'un second hôtel qui était coDtigu au premier et qu'elle avait achetée Jean de Cerisi, bailli de Montfortl'Amaury, avecla chapelle voisine, dédiée à Notre Dame de toutes les grâces: cette construction se Irouvait sur les terrains des rues Le Nôtre et Chardin. Le couvent des Bonshommes (3j occupait l'emplacement compris entre la rue Beethoven, la rue Le Nôtre et le boulevard Delessert ; ses dépendances étaient fort étendues. Il fut supprimé en 1790, et la chapelle lut détruite en 1792.
:série i : — 8*. — n° 7; ; et vuir aux anneies |p. igO;, l'article dp M. Henri Je Foires de Monla^nac sur le démemliremcnl île ta jiaroisHe d'Authueil.
1 1 ) Voir pp. iRo à 184, du I" volume, l'article de M. Léopold Mar inlituli! : « Sur Chaillot » ; p. 58 du \" volume, une noie du menio auteur intitulée : h Une statue miraculeuse de la Vierge à Passy; pp. 3a5à3o7du III" volume, les articles du même auteur intitulés : u Le couvent dfs Bonshommes en 1770 » et " Une épave du couvent des Bonshommes ».
12; Ilétaitdésignè, pendant lerëgDcde François 1<', sous le nom de « CouvenldeNigcon", <3) Pour l'apothicaircrie du eouvont des Bonshommes, voir, à la page ïi6 du second volume, l'article de H. Léopuld Mar, intitulé : » Passy sans pharmaciens •-.
ISTOIR^ 1»L XVI" ARllONDISSËMKNT
C'est de Cliaillot qu'Henri IV dirigea le siège de Paris. Parmi les seigneurs de l'.hâillot (1 ), les plus célèbres sont l'bistorien Philippe de Commines, qui eut, de I \1\ au lii août 1509 (date de sa mort), cette seigneurie, dont Louis XI lui avait fait don, et Krancois, baron de lîassora pierre, maréciial de France, qui
fut seigneur de <:haitlot depuis le I^janvierlti30 jusqu'à sa mort en l&iti. Bassompierre servit en 1()03 dans l'armée impériale contre les Turcs; il devint colonel général et grand maître de l'artillerie en 1617, maréchal de Prance en ^G2.^i, ambassadeur de France en Espagne et en Suisse. Il avait été compagnon de soupers et de galanterie avec Henri IV, était brave, spirituel, excellent général et ardent au plaisir. Ayant été accusé de comploter contre le cardinal de rticbelieu. il fut enfermé, le 25 février 1631, à la Itastille, où il resta jus-
nAUTEtlL, DE CIIAIIXOT ET T
qu'en 1643. 11 raconte, dans ses mémoires, l'usage (|u'il lit de son château de ChaiUot, pendant cette lougue captivité : suivant les hahitiides d'hospitalité
des grands seigneurs de celte époque, il le prêta d'abord à sa belle sœur et ensuite ù la duchesse de Nemours. Un jour que le cardinal revenait de
lu IIISTOIDG UU XVI' ARRONDISSEMENT
Charonoe et passait près de la Bastille, il envoya demander au prisonnier de lui prêter le château de Chaillot. où il avait déjà logé eu lB:ii) pendant que le roi (t) habitait le château de Madrid. Sur la demande de Hassompierre, la duchesse de Nemours se hâta de quitter le chAleau de Chaillot, où le cardinal demeura pendant plus de six semaines. Nest-il pas singulier quil ait ainsi
(Collei'lion de M. Em. l'ulin.)
demandé à son prisonnîerde lui céder sa maison de plaisance? L'an née d'après, le château de Chaillot fut occupé parle chancelier Séguîer (2). Bassompierre fut rendu à la liberté te jour môme des funérailles du grand minisire; il disait à cette occasion : « Je suis entré à la Bastille pour le service de Monsieur le Cardinal ; j'en sors également pour son service, »
(i) Ces fjiilB HOiil rolali's ilnns im ouvrage iiitltiilù : » Le paliiis du Trocadi^ro n, cl imprimé en 1878 |iar i'i^ililcur Mnrcl et CM. i3. riif ltr)n;i|>arle.
{7.} Voir aux annexes (p.253j liirlicle .ie H. Léopold Mar sur E'hili|.[.e de Coiiimincs elle maréchal de BassonipiciTe.
LE PASSÉ d'aUTEUIL, DE CHAILLOT ET DE PASSY 11
Le maréchal de Bassompierre (1579-1646) fut le dernier seigneur laïque de Chaillot ; après lui, ce furent les dames du monastère de la Visitation qui détinrent la seigneurie et ses droits jusqu'à la Révolution.
Sous Louis XIV, un arrêt du conseil du roi, de juillet 1659, érigea Chaillot en faubourg de Paris, sous le nom de « faubourg de la Conférence » (1). Cette faveur fut accordée à Chaillot dans le but d'y augmenter le produit des impôts, par suite du changement des tailles en droits d'entrée : toutefois, les règlements de la ville de Paris n'étaient pas tous applicables à Chaillot.
En 1784, les fermiers généraux obtinrent de Calonne, ministre de Louis XVI, Tautorisation de construire un mur d'enceinte (2) autour de Paris, afin d'empêcher la contrebande et de mieux assurer la perception des droits d'octroi. La plus grande partie de Chaillot fut comprise dans cette enceinte et dépendit, en conséquence, du I*"^ arrondissement (aujourd'hui le VIII'); le surplus de Chaillot (c'est-à-dire la partie située au delà du mur d'enceinte et bordée par des boulevards extérieurs) fut réuni à la commune de Passy (3).
Le château seigneurial de Chaillot était un édifice commencé en 1576 par la reine Catherine de Médicis. Henri IV et Marie de Médicis ayant renonce à la succession de Catherine, la liquidation fut très longue. Le président Janin et Bassompierre agrandirent le château, qui était construit à mi-côte, avec pavillon central.
Bassompierre étant mort en 16i6 sans héritiers directs, le domaine passa dans les mains du comte Tillière, fut vendu ensuite par autorité royale et acheté en 1651 par Henriette-Marie de France, flUe de Henri IV, et veuve de Charles I*% roi d'Angleterre, décapité en 1649 ; cette princesse y établit, en 1652, le couvent des dames delà Visitation-Sainte-Marie. L'architecte Mansard accola au château un portique formant cloître et construisit une chapelle, dans laquelle Bossuet prononça, le 16 novembre 1669, l'oraison funèbre d'Henriette de France, qui avait été si malheureuse, bien qu'elle fût fille, femme et mère de rois.
Le monastère royal de la Visitation est surtout célèbre (4) par les deux retraites qu'y fit Mlle de la Vallière, la première en 1671, et la seconde trois ans après, cédant la place à Mme de Montespan ; elle quitta la Visitation, en avril 1674, pour entrer aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques, sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde.
On peut citer, parmi les pensionnaires du très aristocratique couvent de la Visitation, la fille du duc de Mortemart, gouverneur de Paris, sœur aînée de Mme de Montespan; la fille du duc de Lorges; Marie Mancini, nièce du cardinal Mazarin, qui avait eu l'ambition d'épouser Louis XIV ; la fille de M. de Harlay, premier président du Parlement de Paris. M"" de Motteville, auteur de mémoires sur Anne d'Autriche et la Fronde, morte en 1689, eut dans ses dernières années un pied-à-terre au couvent de la Visitation. Marie
(1) Ce nom provcnail des conférences tenueR à Tile des Faisans pour faire la paix avec l'Espagne et le projet de mariage de Louis XIV.
(2) On disait à cette occasion : le mur murant Paris rend Paris murmurant.
(3) Voir aux annexes (p. 256) l'article de M. Antoine Guillois, intitulé : « Paris depuis ses origines Jusqu'à nos jours ».
(4) Voir aux annexes (p. 260) Tarticle de M. Léopold Mar sur le monastère royal de la Visitation de Chaillot; et l'article (p. 267) de M. Edmond Wahl intitulé :» Souvenirs anglais sur Chaillot et le bois de Boulogne »,
l2 iiisTOiiti^ r>r XVI' ARiinMii>isidMi:NT
d'Esté, seconde femme de Jacques II, roi d'Angleterre, s'y relira souvent, de imHk 171K.
Les bâtiments de la Visilalion furent considérablement augmentés en ITOl, La nouvelle chapelle de ce monastère, inaugurée le 3!) janvier ITOfi, se trou-
vait sur l'emplacement RCtuellement occupe par le bassin du jardin du Trocadéro; en le construisant, on a trouvé beaucoup d ossements féminins, parce que le cimetière oi'i on enterrait les visitandines était situé autour de cette chapelle.
Quelques mois avant le It juillet 171N), le couvent de la Visitation futsupprimé et les religieuses dispersées. Pendant la Terreur, les tombes niyales furent violées et les œuvres d'art enlevées. Les bâtiments du monastère fu-
LE PASSÉ d'aUTEUIL. DE CHAILLOT ET DE PASSY l3
l'élit employés à divers usages pour le service de la natioa et ils ne furent entièrement démolis que sous Napoléon !•'% pour donner place à la construction, alors projetée, du palais du roi de Rome.
L'emplacement compris entre le monastère royal de laVisitationet le Coursla-Reine était occupé par l'immense prairie de la Savonnerie, qui lut, sous Louis XIV, transformée en une pépinière dont les sujets allaient peupler les parcs royaux, ainsi que les promenades publiques; c'est sur cette prairie domaniale qu'Henri IV avait fait établir, vers 1605, la manufacture royale de la Savonnerie (ij, pour y fabriquer des lapis dans le genre de ceux du Levant. Elle avait son entrée au n" 25 du quai de ('haillot et se trouvait sur l'emplacement qu'occupe actuellement la Manutention militaire. On y conduisait fréquemment Louis XllI, dans son enfance (2).
La reine Marie de Médicis avait établi à la Savonnerie un hôpital d'orphelins qui y étaient « alimentez, entretenus et instruitz » et employés au tissage de la toile.
Dans le Journal de voyages de deux jeunes Hollandais à Paris en 1656-1658 (H. Champion, 1900), il est dit que ces deux jeunes gens, nommés MM. de Villiers, visitèrent un atelier de tapisserie dont le « maistre » Dupont leur montra des portraits qu'ils prirent « de prime abord pour des tableaux de véritable peinture », mais qu'en s'approchant, ils reconnurent faits « de laine ». Ils ajoutent :
« Le père de cet excellent ouvrier en apporta le secret de Perse, où il avait passé quelques années, et ce fut luy qui en establit la facture de la Savonnerie, où quantité de petits enfants sont entretenus avec un insigne advantage du public, parce qu'outre qu'on les empêche de gueuser, on fait fleurir un art qui n'est guère connu en Europe qu'en cet endroit. »
La Savonnerie, qui a été manufacture royale avant celle des Gobelins, fut réorganisée par Colbert en 1663 et reconstituée par le duc d'Antin en 1713 ; elle acquit une réputation européenne par la perfection de ses ouvrages et on y a encore exécuté, sous le premier tlrapire, de très belles tapisseries. Elle a quitté Chaillot en 1825, époque à laquelle elle a été réunie à la manufacture des Gobelins.
Le monastère royal de la Visitation et ses dépendances s'étendaient entre le quai de la Seine et la barrière Sainte-Marie (place du Trocadéro). Il était borné d'un côté par le couvent des Minimes, ou Bonshommes, de Tautre côté par la ruelle d'Hérivault, correspondant à la partie basse de la rue de Magdebourg, qui le faisait communiquer avec le quai, et par la ruelle Sainte- Marie, aboutissant à la rue des Batailles (aujourd'hui avenue d'iéna). Le mur d'enceinte de Paris séparait les dépendances du couvent de la Visitation de celles du couvent des Bonshommes ; ces dernières s'étendaient sur environ le tiers des jardins du Trocadéro; le reste de l'emplacement occupé actuellement par ce jardin était compris dans l'enceinte du monastère de la Visita-
fi) Voir aux annexes (p. 278) l'article de M. le coin le Fernand de l'Eglise, sur la manufacture des tapis de la Savonnerie, ainsi que l'arlicle de M. Antoine Guillois intitulé : « Paris depuis ses origines jus<iu7i nos jours ». Voir également, dans le 3"^" volume du Bulletin, l'article de M. Henri Maïstre, intitulé : « (îhaillot et le bois de Boulogne en 1660 »'^ pp. 277 et 278; ainsi que l'article, du même auteur, intitulé : « Les manufactures de Chaillot en l'an IX » {pp. 279 et 280).
(2) Voir aux annexes (p. 277) l'article de M. Léopold Mar, intitulé : « Louis XIII au XVI« arrondittsement. >•
H HISTOIRE DL' X\f ABBONDlt-SEMENT
tion, dont les dépendances renfermaient tout l'espace compris entre le quai de la Seine, la rue de la Montagne (aujourd'hui rue Beethoven) et la rue Vineuse. Sur le territoire d'Auteui), les terrains compris entre la route de Versailles (longeant la Seine) et les hauteurs étaient occupés par quelques
r N. de Fer, (^âottrnphc de Sn Majcsli- catliolique. Avec. |irivilj^gu du Roj*. — 1717.
(Colleclion de M. Ém. Polin.)
vignes et par les dépendances de la maison seigneuriale des abbés de Sainte- Geneviève.
Ou voit qu'aux xvir et xviii" siècles, les rives de la Seine entre le Cours-la- Reine et le Point-du-Jour, où se trouvent actuellement des quartiers élégants, appartenaient, dans presque toute leur étendue, à quatre établissements : la Savonnerie, le monastère de la Visitation, le couvent des Bonshommes et l'abbaye de Sainte-Geneviève.
LE PASSÉ D AUTEUIL, DE CHAILLOT ET DE PASSY l5
Le village de Passy (1), qui est mentionné, pour la première fois, dans une charte de mai 1250, et fut érigé en seigneurie au xv' siècle, n'a été, pendant plus de cinq cents ans, qu'un hameau dépendant de la paroisse d'Auteuil et hahité par quelques vignerons et cultivateurs. Au xvn'^ siècle, comme on ne pouvait se rendre de Passy à l'église d'Auteuil qu'en faisant un long trajet par de mauvais chemins, Claude Chahu, seigneur de Passy, fit ériger, en 1666, une chapelle (2), sous le vocable de Notre-Dame-de-Grâce, qui est devenue l'église de Passy; cette succursale était desservie par la congrégation de Saint-Paul, dite des Barnabites. Grâce aux dons et à la persistance de Mme Christine de Heurles, veuve de Claude Chahu, le village de Passy fut érigé en paroisse par lettres-patentes de Louis XIV, en date du 16 mai 1672.
L'église Notre-Dame-de-Gràce de Passy fut desservie par trois religieux barnabites de 1672 à 1736 ; par quatre, de 1736 jusqu'à la Terreur, et, depuis, par des prêtres du clergé séculier. La liste chronologique des curés de Passy, par M. Léopold Mar, se trouve ci-après aux annexes (p. 248).
Dès le milieu du xvn^ siècle^ les médecins conseillèrent aux Parisiens de séjourner pendant Tété à Passy, pour y prendre les eaux minérales (3), qui faisaient alors concurrence à celles de Forges ; elles ont dû, avec la salubrité de l'air (4) et le voisinage du bois de Boulogne, déterminer beaucoup de citadins à venir, pendant la belle saison, à Passy, où l'établissement thermal était situé entre la rue Raynouard et le quai de la Seine, sur des terrains qui avaient été primitivement cultivés en vignes et où se trouvaient plusieurs sources, ce qui avait fait donner à ce lieu, en latin, le nom de Fonlanitum, C'est vers 1657 que la Faculté de médecine commença à s'occuper de la vertu curative de ces eaux ; elles tombèrent en discrédit dans les dernières année du xvn* siècle ; mais, vers 1720, Tabbé Le Ragois les remit à la mode; on y établit des jardins et des salons qui étaient fréquentés par des personnes de toute condition et firent de ces eaux un lieu de plaisir. Elles furent l'objet de rapports favorables à l'Académie des sciences en 1670 et 1671 ; les médecins déclaraient qu'elles étaient ferrugineuses, suif ureuses et balsamiques et
(i) Pour rélymologic attribuée au nom de Passy, voir aux annexes {p. 279) un extrait des documents déposés en 1892 par M. Antoine GuiUois sur le bureau de la Société historique d'Auteuil et de Passy, l\ résulte d'un article de M. Tabariès de Grandsaignes, p. 164 du IV* tome du Bulletin, que Passy est désigné en latin, sur d'anciens actes, par le mot Paêsiamim et que cette désinence en acuni était généralement ajoutée, à l'époque galloromaine et dans les premiers siècles du moyen âge, au nom du propriétaire pour désigner un domaine rural; telle est Torigine des noms de lieu terminés en ac dans le midi de la France (langue d*oc) et en y dans les pays de langue d'oïl.
(2) Voir aux annexes (p. 280) l'article de M. Léopold Mar sur la fondation de la paroisse de Passy. Voir également, pp. 112 à 116 du premier volume du Bulletin, l'article de M. le D' Paul Raymond, intitulé : « Documents sur Claude Chahu, Christine de Heurles et la seigneurie de Passy. » Voir aux annexes (p. 49<*)) l'article de M. de Forges de Montagnac sur le démembrement de la paroisse d'Auteuil.
(3) Voir pp. 236 à 238 du l" volume : « Les amusements des eaux de Passy », par M. Léopold Mar, et pp. 10 à 12 du IV<: volume du Bulletin, l'article du même auteur, intitulé : « Curieux litige entre l'abbé Le Ragois et le sieur Guichon ». Voir également» Les origines des eaux de Passy et d'Auteuil », par M. le D' Paul Raymond, pp. 52 à 55 du
•W volume ; et un extrait des observations faites, en l'Académie des sciences, sur les eaux minérales de plusieurs provinces de France, par M. Berrus, pp. 247 et 248 du II« volume du Bulletin.
(4) Le Moniteur du 9 mai 1882 constate que la première épidémie de choléra, qui avait occasionné une très grande mortalité à Paris, n'avait fait qu'un très petit nombre de victimes à Passy et à Auteuil. La même constatiition ressort d'une carte staUstique de l'époque, que possèdent les archives de la Société historique.
l6 HISTOIRE DU XVI® ARRONDLSSEMKNT
les considéraient comme un remède contre la stérilité des femmes. Elles jouirent d'une grande vogue pendant la plus grande partie du xviii'' siècle ; il était de bon ton d'y aller. Laveillard, directeur des eaux, partit en 1785, pour suivre Franklin en Amérique, et, rétablissement ayant alors changé de propriétaire, l'entrée des jardins fut interdite au public; les eaux perdirent leur célébrité ; elles étaient cependant encore fréquentées sous le premier Empire, car on lit dans le Moniteur du 20 juin 1806 l'annonce suivante: « Le public est prévenu que l'on continue toujours la distribution des nouvelles eaux minérales de Passy, qu'on peut les prendre tous les matins dans l'endroit même où jaillissent les sources d'où on les tire, et qu'un jardin, qui n'est à l'usage que des buveurs d'eau, leur offre une promenade agréable et contribue à les rendre pi us efficaces. » Les sources ont été englobées dans la propriété de M. Benjamin Delessert, et leur débit s'est trouvé beaucoup diminué par suite des fouilles exécutées pour établir les fondations des maisons du voisinage.
La situation de Passy et d'Auteuil entre Paris et Versailles, au milieu de collines boisées du haut desquelles on a de très belles vues, a beaucoup facilité rétablissement, pendant le xviii" siècle, de maisons de plaisance avec parcs et jardins dans cette région: les châteaux qui s'y trouvaient, auprès de ceux de la cour, ont été fréquemment habités par des personnages de marque, appartenant à l'aristocratie, à la littérature, aux beaux-arts et à la finance. Dans l'histoire de chaque rue, je me suis attaché à rappeler les principaux personnages qui y ont séjourné autrefois. Pour Passy, les deux résidences les plus importantes (1) étaient, au xviii' siècle, son château seigneurial et le château de la Muette.
Déjà célèbres sous la seigneurie de M"* Chahu, le château et le parc de Passy avaient une certaine importance. Samuel Bernard (1631-1739), riche banquier qui s'était enrichi sous le ministère Chamillard et avait amassé, dit-on, une fortune de plus de trente millions, dépensa 300.000 livres pour embellir cette propriété et y installa son ancienne maîtresse, Mme de Fontaine (2). Bernard de Rieux, fils de Samuel Bernard, et son petit-fils, Bernard de Boulainvilliers, eurent ensuite le château seigneurial de Passy, qui, vers le milieu du xviii'" siècle, était très luxueux et renfermait beaucoup d'objets d'art, une chapelle et un théâtre. Le parc avait plus de 8 hectares ; on y voyait une orangerie, des serres en cristal, des volières en filigrane d'or, des grottes tapissées de verdure, des berceaux où le fruit était suspendu (3) dans des treillages d'acajou ou de bois de rose, plusieurs terrasses et beaucoup de statues. 11 était situé en amphithéâtre sur la hauteur occupée actuellement par la rue de Boulainvilliers; les jardins s'étendaient jusqu'à la route de Versailles. La rue Raynouard séparait le parc du potager, qui était pourvu de deux bassins et avait une superficie de plus de 4 hectares.
(i) En ce qui concerne Auleuil, on peut se reporter aux pages relatives à l'histoire du quartier d'Auleuil, pour le chAteau du Coq, la maison de Mme Helvélius, celle de Boileau la maison seigneuriale des abbés de Sainte-Geneviève et le cliAlcau des Boufflors.
(2) Samuel Bernard maria une deslilles de Mme de Fontaine au fermier général Dupin ; elle devint célèlire par son esprit et sa beauté ; son (Ils, Dupin de Krancueil, également fermier général, épousa Marie-Aurore, fille naturelle du maréchal de Saxe et veuve du comte de llorn; de ce mariage naquit Maurice Dupin, père de Mme George Sand.
(3) Voir Hmvrage de (^apellgue, ikititulé : « Mesdemoiselles de Nesles et la jeunesse de Louis XV >», Paris, Amyot, 1864.
LE l>A3St: DAUTEUIL, DE ClIAItLOT ETDE PASSY IJ
L'époque la plus brillante du cliâteRu seigneurial de Passy fut celle du séjour de M. de la Pouplinière (i), lermier générni, à qui le marquis de Boutainvilliei's avait cédé à vie ce château eu 1747 ; il y recevait des dames dignes du pinceau de Watteau, des écrivains et des artistes; pour avoir son orchestre constamment à sa dispositiou, il logeait tous ses musiciens au chà- ■ teau. On peut citer, parmi seshcHes, Jean-Jacques Rousseau, le maréchal de Richelieu, Marraontel, Hameau, (iossec, La Condamine.le peintre pastelliste La Tour, Mme de Genlis.
(Cliâtcau seigneurial de l'assy.
Louis-Philippe Rameau (1683-1761) était Tils d'un organiste de Dijon et fut lui-même organiste pendant la première partie de sa carrière ; il tint l'orgue à Lille, puisa Clermont, et ne commença ii composer qu'à l'âge de quarante ans. Il publia, en 1722, son Traité d' harmonie ; il fit représenter, eu 1739, l'opéra de Z)ar</(rnus, qui établit sa réputation, à laquelle avnit également contribué son drame lyrique de Castor et Pollu.v (1737). De 1748 à 1751, il fit de fréquents et longs séjours au cbiUeau seigneurial de Passy, où il dirigeait les concerts du fermier général La Pouplinière. 11 avait été créé par Louis XV chevalier de Saint-Michel (i) et compositeur du cabinet du roi.
(l) Voir aux ,-inncies (p. a84} l'arliule intitulé : « Le cliAlenu seigneurial de Passy soua \o. règne de M. de la Pouplinière 'i, pur M. Li'utioldMar; également aux annexes (p. 2871 l'article du niénic aul«ur intilulé : - La Tour â l'assy el h Auteuil » ; p. i88, lu note sur « Jean- Jacques à la fi'to de Pnssy •> ; ainsi i|ue lartitle (p. ii88j do M. Kdround Watil sur Mme de
Voir éftalement ri-aprfcs les détails donnés sur ce chdtcau dans la notice concernant la rue de DoulainvillierK, p. io.1.
(3j Voir l'article de U. Emile Potin sur Hameau p. (ju du IV' vnlunie du Ballelin).
a HISTOIRE DL- X
Le dernier châtelain de Passy, Aniie-Gabriel-Henri, marquis de Boulaia-
(Colltctlnn <1.- M. Eni. Putin.)
villiers, seigneur de Saint-Saire, de Passy -lez- Paris et de Saiot-Pol-dc-