LI. Eglises d Angleterre
En Angleterre , le roi Edgar étant mort en neuf cent soixante-quinze , son fils Edouard lui succéda , malgré la résistance de la reine sa belle-mère et de quelques seigneurs , qui vouloient faire régner Ethelred , fils de cette princesse. Mais saint Dunstan , faisant porter à l'ordinaire sa croix devant lui , vint au milieu de l'assemblée, leur présenta Edouard , le fit élire, le sacra, et lui tint lieu de père , tant que ce jeune prince régna , qui ne fut que deux ans et demi (2). Alors les clercs qui avoient été chassés des églises cathédrales pour leur vie scandaleuse, renouvelèrent leurs plaintes , disant qu'il étoit bien rude de se voir chassés de leurs anciennes demeures par de non veau- venu s , et que chacun avoit sujet d'en craindre autant. Ils étoient appuyés de plusieurs seigneurs , entre autres d'Alfier, très-puissant dans le pays des Merciens , qui renversa presque tous les monastères qu'a voit établis saint Ethelvolde, évéque de Winchester. On attaquoit principalement saint Dunstan comme l'auteur de cette réforme.
Pour apaiser ce trouble , on assembla un
(1) Cedr. p. 683, 694.
Elmac. lib. 3, c. 5, p. 244.
Pelr. Dam Opus.19; p. 192.
Epilaph. ap. Baron. an. 977 (2) Sup. n. 8. ViU Malmesl. 2. Reg. c. 9.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
coQCile a Winchester , et saint Dustan y présida (1) Les clercs y perdirent leur cause ; et ne pouvant soutenir de prétention par aucun droit , ils en vinrent aux prières , et . faisant intercéder pour eux le jeune roi et les seigneurs , ils supplièrent saint Dunstan de les rétablir. Le saint homme demeura quelque temps en suspens sans leur répondre , mais il fut déterminé par un miracle. H y a voit un crucifix attaché contre la muraille , au fond du réfectoire oùsetenoit le concile. On dit que ce crucifix parla , et dit distinctement : Il n'en sera rien, il n'en sera rien. Le roi et les seigneurs, saisis de frayeur, jetèrent de grands cris , et commencèrent à louer Dieu • les clercs furent confondus. '
LU. Fin de l'abbé Turquelul.
La même année neuf cent soixante-quinze mourut Turquetul, abbé de Croiland. Neuf ans auparavant, c'est-à-dire en neuf cent soixante-six , il fit un dernier voyage à Londres , où il fut reçu avec une joie incroyable par saint Dunstan, son élève et son ancien ami et par Osquetul , son parent , archevêque d York (2). En ce voyage il obtint deux privilèges pour la liberté et la sûreté de son monastère , l'un du roi Edgar pour le temporel ,
I autre des deux archevêques pour le spirituel Osquetul, archevêque d'York, mourut six ans après en neuf cent soixante-douze, et eut pour successeur saint Osuald, évéque de Worchester (3). Le roi Edgar et l'archevêque Dunstan l'obligèrent à prendre cette dignité • et ce saint voulut qu'il gardât son évêché, afin que les moines qu'il avoit mis dans la cathédrale persévérassent dans leur profession • outre que les Danois avoient ravagé le Northumbre.
Depuis ce voyage de Londres, l'abbé Turquetul ne sortit plus de Croiland , mais il s'en- Iretenoit tous les jours avec les cinq anciens touchant le premier état de celte maison • et sur leur rapport il en fit écrire Ihisloire, que nousavons recueillie et continuée, paringulfe.
II établit dans son monastère un règlement digne de servir de modèle à d'autres. Il divisa toute la communauté en trois ordres : les jeunes depuis l'entrée jusqu'à la vingt-quatrième année de profession, les autres jusqu'à la quarantième année , les anciens jusqu'à la cinquantième. Les jeunes portoient tout le travail du chœur, du réfectoire et des autres offices, s'appliquanten tout à gagner les bonnes grâces des supérieurs; que s'il s'en trouvoit quelqu'un de rebelle ou de contentieux, il étoit séparé et sévèrement puni. Ceux du second ordre étoient dispensés de la plupart des offices , et appliqués
(1) \ita S. Dunst. n. 26; Ben. Joa. 5, p. 511. to 9 Coiic. p. 721. rs) Vita Os. n. 12. VUa
Vila Turq. u. 17. Acla SS.
principalement aux affaires et au gouvernement de la maison. Les anciens étoient décharges des fonctions du chœur, excepté les messes et dispensés d'aller au cloître ou au réfectoire' et de toutes les obédiences extérieures , comme de proviseur, de procureur, de ceUerier ; mais pour ceux qui avoient cinquante ans de profession, et que l'on nommoit sempectes, on leur donnoit à chacun une chambre dans l'infirmerie avec un garçon pour les servir, et un jeune frère, qui mangeoit avec le père, tant pour son instruction que pour la consolation du vieillard; et celui ci alloit au chœur, au réfectoire et par toute la maison, quand et comme il lui plaisoit. On ne lui parloit d'aucune affaire fâcheuse, et on lui laissoit attendre en paix la fin de sa vie.
Tels étoient les cinq qui avoient vu la ruine du premier monastère de Croiland , et qui vécurent plus de cent ans ; le premier même , nommé Clérembault, alla jusqu'à cent quarante-huit ; et tous eurent la consolation de mourir entre les bras de labbé Turquetul. Il les suivit de près, et sur la fin il n'étoit plus occupé que de prières et d'œuvres de charité. Toutefois il visitoit tous les jours les jeunes enfants nobles, que l'on élevoit chez les clercs dépendants du monastère; et pour encourager ces enfants, il faisoit porter des figues, des raisins secs et d'autres fruits, dont il leur donnoit de petites récompenses. Enfin il mourut le onzième de juillet neuf cent soixante-quinze, laissant sa communauté de quarante - sept moines et quatre frères convers.
LUI. Saint Edouard, martyr.
Le jeune roi Edouard , étant un jour à la chasse , s'écarta de ses gens , et se trouva seul près d'un château, où la reine Elfrith, sa belle-mère, faisoit alors sa résidence avec son filsEthelred (1). Edouard, ayant grande soif , s'approcha de la maison pour demander à boire : Elfrith vint au-devant de lui , et lui en présenta avec de grandes caresses, mais tandis qu'il buvoit, elle le fit frapper d'un couteau dans le ventre. Se sentant blessé, il piqua son cheval pour s'éloigner, et tomba mort peu de temps après. Elfrith le fit d'abord enterrer dans un lieu caché; mais on prétend qu'il fut découvert par une lumière céleste, et qu'il y arriva plusieurs miracles. Ce qui le fit transporter à une sépulture plus honorable et compter entre les martyrs. L'Eglise en fait mémoire le jour de sa mort , dix-huitième de mars. C'étoit Tan neuf cent soixante-dix-huit ; Edouard avoit quinze ans, et en avoit régné deux et demi (2). La passion de faire régner Ethelred porta Elfrith à ce crime ; mais elle en fit une rude pénitence, portant le cilice
An de J.C 975. ] LIVKE CINQLANTE-SIXIÈME.
pendant plusieurs années, couchant sur la terre et pratiquant d'autres austérités ; et de plus elle fonda deux monastères de filles.
Le roi Edouard avoit une sœur, qui est aussi honorée comme sainte, savoir. Edite ou Edgite, fille du roi Edgar et de Wilfrède, dont il abusa , quoiqu'elle eût pris le voile pour s'en garantir, comme il a été dit. Sitôt qu'elle eut fait ses couches, elle se retira dans le monastère de Vilton, où eUe reçut l'habit de la main de saint Ethelvold, et fut depuis abbesse (1). Elle prit soin de l'éducation de sa fille Edite, et, du consentement du roi , lui donna l'habit monastique. Edite ne se distingua dans le monastère que par ses vertus ; elle refusa trois abbayes que le roi son père lui voulut donner, et mourut à l'âge de vingt-trois ans , le seizième de septembre neuf cent quatre-vingt-quatre. L'Eglise honore sa mémoire le jour de sa mort, et on compte pour saintes trois autres princesses du même nom , qui vécurent en Angleterre dans le même siècle (2).
Après la mort de saint Edouard , son frère Ethelred fut reconnu roi. Saint Dunstan répugnoit fort à cette élection, tant à cause du
crimequiyavoildonnc lieu, qu'à causede la jeunesse de ce prince ; toutefois, il ne vouloit pas s'y opposer , parce que c'étoit le plus proche héritier, mais le jour du sacre, lui mettant la couronne sur la tête , on dit qu'il lui fit cette prédiction : Parce que vous avez aspiré au royaume par le meurtre de votre frère, le glaive ne cessera point de frapper dans votre maison , et de détruire votre race, jusqu'à ce que votre royaume passe à des étrangers, dont vos sujets ne connoissent ni les mœurs ni la langue. Ce furent les Danois , comme on verra dans la suite.
Sous ce règne, qui fut de plus de trente-sept ans , les enfants des clercs qui avoient été chassés des églises d'Angleterre, renouvelèrent la prétention de leurs pères qui étoient morts. Ils avoient à leur tête un évêque écossois , hardi et grand parleur, avec lequel ils vinrent trouver saint Dunstan. Le saint archevêque, affoibli par l'âge et par les grands travaux qu'il avoit soufferts pour l'Eglise, ne s'appliquoit plus qu'à la prière. 11 leur dit: Puisque vous renouvelez cette querelle après un si long temps, et venez m'altaquer lorsque je ne cherche que le repos et le silence , je ne veux point disputer contre vous; je laisse à Dieu à juger la cause de son Eglise. Aussitôt la maison croula , le plancher de la chambre manqua sous leurs pieds, ces séditieux tombèrent, plusieurs furent écrasés par les poutres ; mais l'endroit où Dunstan étoit avec les siens ne fut point cn-
et étendu la religion chrétienne (1) ; mais son fils Suen , qui étoit demeuré païen , le voyant vieux et affoibli par l'âge , chercha les moyens de le priver du royaume , et prit conseil de ceux que son père avoit contraints à embrasser le christianisme. La conjuration éclata tout d[un coup , et les Danois, renonçant à la religion chrétienne , reconnurent Suen pour leur roi , et déclarèrent la guerre à Harold. Quelque répugnance qu'il eût à prendre les armes contre ses sujets et contre son fils , il résolut de se défendre, mettant sa confiance en Dieu , comme il avoit toujours fait. Toutefois, il fut vaincu et blessé dans le combat; et s'étant embarqué, il se sauva à une ville des Sclaves, qui, bien que païens, le reçurent, contre son espérance; et quelques jours après, il mourut de sa blessure , toujours fidèle dans la foi de Jésus-Christ. Il avoit régné cinquante ans ; il fut le premier qui établit le christianisme chez les Danois , et remplit le Septentrion d'églises et de prédicateurs de l'Evangile. Sa mort arriva le jour de la Toussaint neuf cent quatre-vingt; son corps fut reporté dans son royaume à Roschild , et enterré dans l'église de la Sainte- Trinité, qu'il avoit bâtie : la cause de sa mort le fit regarder comme martyr (2).