LIVRE SOIXANTEQUATRIEME
Quelques ignorants, poussés d'un zèle amer, assurent que les moines qui sont morts au monde sont indignes des fonctions sacerdotales, et ne pcuvent| donner ni la pénitence ni le baptême ou l'absolution , mais ils se trompent ( 1 ). Autrement saint Grégoire, étant moine, ne seroit pas monté sur le saint-siége, et son disciple saint Augustin, l'apcHre des Anglois, saint Martin , et lant d'autres saints qui étoient moines, n'auroient pas élé élevés à l'épiscopat. Aussi saint Benoit n'a point fait aux moines de telle défense; il a dit seulement qu'ils ne dévoient point se mêler d'affaires temporelles. Ce qui est étroitement défendu aux chanoines aussi bien qu'aux moines, puisque les uns et les autres sont morls au monde. Les uns et les autres sont semblables aux anges, puisqu'ils annoncent les ordres de Dieu; mais les moines ressemblent aux séraphins, dont leur habit représente les six ailes, deux par le capuce, deux parles manches, deux par le corps. Nous ordonnons donc que ceux qui attaqueront les moines sur ce sujet soient réprimés par l'autorité sacerdotale. Des hommes, qui ont quitté le monde pour mener une vie apostolique, doivent avoir plus de pouvoir de délier les péchés que les prêtres séculiers , et sont plus dignes de prêcher, de baptiser, de donner la communion et d'imposer la pénitence : c'est pourquoi nous leur permettons toutes ces fonctions.
Ceux que ce décret traite d'ignorants auroient pu répondre que les anciens , en distinguant l'état des moines de celui des clercs , ne nioient pas que l'on ne trouvât souvent entre les moines des sujets dignes de la cléricature et même de Tépiscopat ; mais alors ils changeoient d'état, et quittant leurs solitudes ils rentroient dans le commerce des autres (idéles pour le service de l'Église, conservant toutefois les saintes pratiques de la vie monastique , autant que leurs fonctions le permettoient. Ce qui paroissoit nouveau et contraire aux anciennes maximes, c'est que des moines, demeurant dans leurs monastères, eussent la liberté d'exercer toutes les fonctions ecclésiastiques , même à l'égard des séculiers ; et c'est toutefois ce qu'Urbain II semble autoriser. En ce même concile, le roi Philippe, ayant fait satisfaction au pape et promis de quitter Bertrade, fut absous de l'excommunication (2).
XXX'VIII. Reliques de saint Antoine en France.
De Nîmes, le pape, retournant en Italie, passa à Saint-Gilles, à Avignon, à Vienne, où il ordonna de mettre dans une église les reliques de saint Antoine. Voici comment on dit
qu'elles avoiont été apportées en France. Jos- et ne songer qu'à finir ses jours en paix, car selm, seigneur de la Mote-Saint- Didier en il êloit fort ùgé. Mais, étant depuis mieux in-
Viennois, alla à Jérusalem pour accomplir un vœu de son père, et au retour passa à Constantinople, où il fut bien reçu de l'enipereur, et gagna ses bonnes grâces, il visitoit souveiii une ancienne église, où l'on croyoit avoir le corps de saint Antoine, sans que \\m sache comment il avoit été apporté d'Alexandrie à Constantinople (1). Josselin, voyant que cette église étoit en un lieu presque abandonné, et les ecclésiastiques qui la servo ent très-pauvres, leur persuada de venir avec leur relique en France, où il les établiroit en un lieu commode et agréable, et où la relique seroit plus honorée. 11 obtint la permission de l'empereur, et emporta ainsi le corps de saint Antoine.
Etant arrivé en Viennois, il étoit en peine de trouver un lieu propre pour mettre ce précieux dépôt, et en attendant il le portoit partout avec lui, même à la guerre. Ensuite il résolut de bâtir une église de Saint-Antoine dans sa terre d(» la Mote ; mais , après en avoir mis les fondements, il fut détourné de continuer, et mourut subitement sans enfants.
Guignes Didier, son parent, lui succéda, et continua de faire porter partout avec lui la châsse de saint Antoine, par la confiance qu'il y avoit. Mais le pape Urbain II, passant par le Viennois, trouva indécent que ce saint corps fut entre les mains d hommes laïques el portant les armes. C'est pourquoi, ayant pris connoissance de l'affaire, il défendit à Guigues Didier, sous peine d'excommunication , d'en user ainsi à l'avenir, et, lui ordonna de mettre au plus tôt le corps de saint Antoine en quelque lieu saint. Guigues résolut donc d'achever l'église commencée par Josselin, et en attendant il mit la relique à la place où devoit être le grand autel, sous une petite chapelle qu'il fit bâtir à la légère. Il y mit des séculiers pour recevoir des oblations des fidèles, et les employer au bâtiment de l'église. Mais, quelques années après, il y fit venir des moines du monastère de Mont-Majour, au diocèse d'Arles, et la nouvelle église devint un prieuré de bénédictins. Tels furent les commencements du culte de saint Antoine en Viennois.