LIVRE SOIXANTE-SIXIEME
(2) Panduir n. 19.
(3) Vila ap. BoII. 6 jun.
to. 19, p. 821.
les pensées de la vie future lui sembloient des songes et des fables. Un jour, comme il marchoil dans une agréable prairie, bien monté, vêtu de soie, suivi d'un seul valet . il survint un grand orage, des éclairs, des tonnerres effroyables. S(>n valet lui cria de retourner sur ses pas, et aussitôt un coup de foudre, tombant aux pieds de son cheval , brûla l'herbe, ouvrit la terre de la hauteur d'un honjme, et on sentit une odeur de souffre qui paioissoit infernale. J\ or bert demeura é'endu d'un côté, le cheval de l autre et le valet épouvanté.
Norbert parut mort pendant une heure, après laquelle il revint comme d'un profcmd sommeil , et dit en soi-même : Seigneur, que voulez- vous que je fasse? Et se répondit (1) : Quitte le mal et fais le bien , cherche la paix , el la poursuis. Il retourna donc sur ses pas , résolu de se convertir; mais d'abord il ne voulut rien changer à son extérieur, il se contenta d^ porter un ciliée sous ses habits précieux, et de travailler au dedans à se combattre luimême. 11 quitta la cour etdemeuroit chez lui , ou dans 1 abbaye de Sigeberg près de Cologne, avec l'abbé Gonon , depuis évêque de Ratisbonne, attendant le t(mps de se déclarer; et, comme il étoit encore peu instruit dans les voies de Dieu, il résolut, en quittant le monde, de prendre les ordres, croyant faire plus de fruit. Ainsi, le temps de l'ordination étant venu , il alla avec un pieux empressement trouver Fridéric , archevêque de Cologne , le priant de l'ordonner avec les autres. L'archevêque surpris qu'il demandât de lui-même ce qu'il avoit souvent refusé quand on lui offroit, le lui promit avec joie. INorbert ajouta : Je désire d'être ordonné en même temps diacre et prêtre. L'archevêque encore plus étonné, lui demanda la cause d'un si soudain changement , et, le pressa tellement que , se jetant à ses pieds , il lui demanda avec larmes l'absolution de ses péchés, et, l'ayant obtenue, lui déclara son dessein. L'archevêque , touché de l'amitié qu'il portoit à INorbert, et persuadé qu'il y avoit quelqu'inspiration divine dans un changement si extraordinaire , crut devoir en cette occasion se dispenser de la règle , qui ne permet toit pas de donner ces deux ordres tout à la fois.
L'heure de l'office étant venue, on rangea les autres ordinants , revêtus d'aubes, suivant la coutume, et JNorbert se présenta au milieu du peuple, d'autant plus attentif aie regarder, qu'il étoit plus connu. Quand le sacristain lui présenta les ornements dcmt il devoit se revêtir , il étendit la main vers un de ses domestiques, dont il reçut une pelisse de peau d'agneau qu'il avoit fait apporter exprès, et , s'étant dèpouiHé d'un habillement très-riche qu'il portoit, il se revêtit de celui-ci , qui, selon l'usage du temps et du pays , étoit très-racprisable ; ensuite il tendit
(1) Act. IX, 6. Ps. 33.
Tautre main au sacristain , et recul les ornements.
Après son ordination , il retourna au monastère de Sijj^ebert où il demeura six semaines pour y apprendre rexercice de ses fonctions et se former à la piété , puis il revint chez lui à Santen ; et, parce qu'il en étoit chanoine, le doyen et ses confrères le prièrent, comme nouveau prêtre , de célébrer la j;^rand'messe. Il l'accepta, et après l'Evanj^ile il lit un sermon, où il parla avec un zèle merveilleux sur la vanité du monde, la brièveté de la vie et l'impossibilité d'y être heureux , appuyant fortement sur les défauts qu'il connoissoit dans les chanoines, ses confrères, sans toutefois en désigner aucun en particulier. Le lendemain, quand ils furent au chapitre, il prit le livre de la règle, et, s'adressantau doyen, il lui montra, par les paroles de saint Grégoire et de saint Isidore , qu'il devoit rappeler les autres au droit chemin.
C'étoit apparemment la règle d'Aix-la-Chapelle, tirée entre autres de ces lieux saints (1). Les anciens chanoines écoutoient Norbert paisiblement, voyant qu'il avoit raison , mais les jeunes murmuroient et s'en moquoient, lui gardant toutefois encore quelque respect extérieur. Le jour suivant, il les proclama en plein chapitre, marquant leurs fautes en particulier avec les circonstances; et, comme il continua pendant plusieurs jours , il leur devint insupportable ; en sorte qu'ils excitèrent contre lui un clerc de basse naissance, et méprisable en toutes manières, qui le chargea d'injures et lui cracha au visage. Norbert s'essuya simplement , imputa cet affront à ses péchés ; et toutefois celui qui l'avoit insulté étoit tel, que, s'il l'avoit fait traîner dans la boue par les garçons de sa cuisine, tout le monde eût dit que c'étoit bien fait. C'est ainsi qu'en parle l'auteur original de sa vie.
Un jour, comme il disoit la messe dans une chapelle souterraine , une grosse araignée tomba dans son calice après la consécration. Il avala tout, résolu à ce qui pourroit arriver; et après la messe , comme il deineuroit devant l'autel, n'attendant que la mort, il sentit quelque démangeaison dans le nez , et l'araignée en sortit. Il demeura trois ans dans ce mêine habit d'une pauvreté singulière , prêchant à tout le monde et travaillant à sa propre perfection ; et, quand il étoit maltraité par ceux à qui ses prédications étoient incommodes, il alloit chercher de la consolation chez les moines de Sigebert , ou chez les chanoines réguliers de Closterralh , ou avec un saint ermite, nommé Lidulfe. En ce temps-là, c'est-à-dire l'an mil cent dix-huit, il se tint un concile à Frislar, où présida Conon, évêquc de Palestrine, légat du pape Gélase. Les évêques et les abbés qui y étoient assemblés y appelèrent Norbert ; et d'un commun accord ils l'accu-
HISTOIRE DU CHRISTIANISME. [ An deJ.-C. lUs.
sèrent devant le légat de ce qu'il prêchoit sans
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