LIVRE SOIXANTE-SEPTIEME
de Troyes, avec d'autres troupes. Le roi d'Angleterre permit aux prélats de son royaume d'aller à ce concile ; mais il leur défendit absolument d'y former aucune plainte l'un contre l'autre. Car, leur dit-il, je ferai bonne justice à tout le monde dans mon royaume; je paye tous les ans à l'Eglise les revenus que lui ont accordés mes prédécesseurs, et je conserve aussi mes privilèges. Allez, saluez le pape de ma part, et écoutez avec respect ses ordonnances; mais n'apportez point dans mon royaume des nouveautés superflues. Aces conditions, le roi envoya au concile les évéques et les abbés de Normandie, et ceux d'Angleterre qui étoient alors en Normandie avec lui (1).
rv. Turstaiu sacré archevêque d'York.
Turstain , élu archevêque d'York, lui demanda permission d'y aller ; et ne l'obtint qu'après lui avoir promis par la foi qu'il lui deyoit, comme à son seigneur, de ne rien solliciter auprès du pape au préjudice de Téglisc de Cantorbéry , et ne se point faire sacrer par le pape pour quelque raison que ce fut. Depuis le jugement interlocutoire que Pascal II avoit rendu en faveur de Turstain, la mort de ce pape avoit suspendu raffaire. Quand on eut appris l'arrivée de Gélase II en Bourgogne, tous les prélats se préparoientà l'aller trouver, et assister au concile qu'il devoit célébrer à Reims, à la mi-caréme de l'année suivante, rail cent dix-neuf (2). Entre autres, Raoul, archevêque de Cantorbéry, partit pour cet effet de Rouen, où il éloit demeuré à son retour de Rome ; mais après avoir fait quelque chemin , il apprit que le pape Gélase s'éloit éloigné dans le dessein d'aller vers l'Espagne. Raoul se contenta donc d'envoyer des députés pour savoir au vrai la route que ticndroit le pape, et quel fond il pouvoit faire sur lui toucliant son affaire. Turstain, Tayant appris, partit d'Angleterre et vint à Rouen, dans le dessein d'aller trouver le pape; mais, comme il étoit venu sans congé du roi, ce prince lui défendit de passer outre. Quelque temps après, les députés de Raoul revinrent d'auprès du pape, et rapportèrent que, lorsqu'il se proposoitde faire quantité de choses nouvelles et inouies jusqu'alors, il étoit mort à Clugny.
Quand on eut appris en Angleterre l'élection de Calliste , les esprits furent partagés , comme ils l'étoient déjà sous Gélase, son prédécesseur. Les uns continuèrent de reconnoître pour pape Grégoire YllI, c'est-à-dire Bourdin , qu'ils savoient être le maitre à Rome depuis près d un an ; les autres rcconnoissoient Calliste, les autres ne rcconnoissoient ni l'un ni l'autre. Les Franeois toutefois, le roid'An-
(1) Edraer. 5, JXovor. p. (2) Sup. liv. l.\vi, u. UT. 9i. liduitT. p. U3.
gleterre et l'archevêque de Cantorbéry étoient pour le pape Calliste. C'est ce (jue témoigne le moine Edmer , qui étoit alors en Angleterre. L'archevêque Raoul étoit toujours à Rouen auprès du roi, son maître , et n'alla point au concile de Reims, tant à cause de quelqu'indisposition, que parce que Ui roi lui avoit promis qu'à son retour en Angleterre il lui feroit bonne justice, et obligeroit Turstain à lui faire la soumission qu'il désiroit. C'est pourquoi, en permettant à Turstain d'aller au concile, il en exigea le serment que j'ai marqué. Le roi fit plus, il envoya au pape le moine Sieffred, frère de l'archevêque Raoul , et connu particulièrement du pape, pour lui dire de sa part qu'il se gardât bien, pour quelque raison que ce fût, de sacrer Turstain , ou le faire sacrer par un autre que par l'archevêque de Cantorbéry , autrement qu'il ne recevroit Turstain en aucun lieu de son obéissance. Et si le pape, sous prétexte^de son autorité, vouloit faire le contraire, le roi protestoit qui! ne changeroit pas de résolution, quand il en devroit perdre sa couronne. Le pape répondit : Le roi ne doit pas croire que dans l'afl'aire en question j'agisse autrement qu'il ne veut. Je n'ai jamais eu intention de diminuer en rien la dignité de l'église de Cantorbéry , que tant de grands prélats ont gouvernée.
Nonobstant ces précautions du roi d'Angleterre, Turstain, étant arrivé auprès du pape, sut si bien mettre les Romains dans ses intérêts par ses largesses, qu'ils lui firent obtenir d être sacré de la main du pape. Ce fut le dimanche, dix-neuvième d'octobre mil cent dix-neuf, la veille de l'ouverture du concile , avant que les évéques anglois fussent arrivés. La cérémonie se lit dans l'église de Saint-Remy,où le moine Sieffred, envoyé du roi d'Angleterre, ayant oui-dire le malin que Turstain alloit être sacré , en fut tellement surpris , qu'il ne le pouvoit croire. Mais quand on en futassuré, Jean, archidiacre de Cantorbéry, qui y étoit vemi exprès , s'approcha du pape , et lui soutint, eu présence de plusieurs évéques et d'autres personnes considérables, que ce sacre devoit être fait par l'an hevêque de Cantorbéry; et que, tout pape qu'il étoit , il ne pouvoit ùler à cette église son droit. Le pap<î répondit : Nous ne voulons faire aucun tort à l'église de Cantorbéry, mais nous exécuterons ce que nous avons résolu, sans préjudice de sa dignité. Tout le monde fut surpris de cette réponse, et encore plus de l'exécution ; et plusieurs crurent qu'il avoit le consentement du roi d'Angleterre. Ace sacre , assistèrent par ordre du i)ape plusieurs évéques de Gaule ; mais Ilnbaud, archevêque de Lyon, n'y voulut pas assister, mêmepar son ordre, indigné de 1 injure que l'on faisoit à l'église de Cantorl)éry, avec laquelle il avoit une liaison particulière. Or, quand le roi d'Angleterre l'eut appris, il défendit absolument à Turstain et aux siens de revenir en JNormandie , en Angleterre , ni en aucun lieu de son
obéissance. Ainsi tout le monde vit clairement que ce sacre s'étoit fait sans son consentement.