XXX. Autre querelle entre le pape et l'empereur
Le pape Adrien étoit mécontent de ce que les évéques et les abbés de Lombardie avoicnt reconnu de tenir de l'empereur les droits régaliens, et de l'insolence avec laquelle les gens de ce prince exigeoient le droit de fourrage, même sur les terres de l'église romaine. Le pape écrivit donc à l'empereur une lettre douce en apparence, mais où Ion trouvoit beaucoup de ressentiment en la lisant avec attention, et l'envoya par une personne vile, qui disparut avant que la lettre fùl lue. L'empereur en fut irrité , et, suivant l'ardeur de sa jeunesse, il résolut de rendre au pape la pareille , non par la qualité de l'envoyé, qui fut une personne honorable , mais par le style de la réponse (2). Il ordonna donc à son secrétaire de suivre le style des anciens Romains, mettant à la tête de la lettre le nom de l'empereur avant celui du pape , et dans la suite mettant toi au lieu de vous, car l'usage étoit établi depuis long-temps de nommer au pluriel, par honneur, celui à qui on parle. Or, l'empereur disoit que le pape, en lui écrivant, devoit suivre l'usage de ses prédécesseurs, ou qu'il devoit lui -môme observer le style des anciens empereurs.
Le pape répondit à la lettre de l'empereur, se plaignant qu'il manquoit, et au respect qu'il lui devoit, et à la foi qu'il lui avoit jurée, en se faisant rendre hommage par les évéques, et défendant aux légats du saint-siége l'entrée, non-seulement des églises, mais des villes de son royaume. Il concluoil en le menaçant de la perte de sa couronne , s'il ne devenoit plus sage (.3). L'empereur répliqua encore plus fièrement, soutenant qu'il ne tenoitsa couronne que de ses prédécesseurs, et il ajouta : Du temps de Constantin , saint Sylvestre avoit-il quelque part à la dignité royale ? C'est ce prince qui a rendu à l'Eglise la liberté et la paix , et tout ce que vous avez comme pape vient de la libéralité des empereurs. Lisez les histoires , vous y trouverez ce que nous disons.
ri) Ital. Sacr. lom. 2, p. (3) Ep. C. Append. ad. 370. Badev. p. 503.
(2} Radev. c 15, 18.
Et pourquoi n'exigerons-nous pas l'hommage de ceux qui possèdent nos régales, puisque celui qui n'avoit rien reçu des hommes paya le tribut à César pour lui et pour saint Pierre (1 ) ? Qu'ils nous laissent donc nos régales , ou , s'ils jugent qu'elles leur sont utiles, qu'ils rendent à Dieu ce qui est à Dieu , et à César ce qui est à César. JNos églises et nos villes sont fermées à vos cardinaux, parce que nous ne croyons pas qu'ils viennent prêcher l'Evangile et alTermir la paix, mais piller et amasser de l'or et de l'argent avec une avidité insatiable. Quand nous les verrons tels que l'Eglise désire, nous ne leur refuserons pas le salaire et la subsistance. Vous blessez 1 humilité et la douceur en proposant aux séculiers ces questions peu utiles à la religion , car nous ne pouvons nous dispenser de répondre à ce qu'on nous dit, quand nous voyons que l'orgueil , cette bêle détestable, s'est glissée jusqu'à la chaire de Saint-Pierre. Ce que l'empereur dit ici , que le pape tient tout ce qu'il a de la libéralité des princes, ne se rapporte qu'au temporel, comme la suite du discours le fait assez voir, et suppose toujours la prétendue donation de Constantin.
Les esprits s'échaufToient de plus en plus; et l'on prétendoit même avoir intercepté des lettres du pape, par lesquelles ilexcitoit à la révolte Milan et quelques autres villes. Alors Henri, cardinal du titre de Saint-Néréc, qui avoit été à Augsbourg un des médiateurs de la paix entre le pape et l'empereur, écrivit à Eberard, évêque de Bamberg, qui avoit travaillé avec lui à ce traité en la même qualité, pour l'exhorter à combattre par ses conseils pour l'honneur et la liberté de l'Eglise (2). Car, ajoute-t-il, tant que les affaires seront gouvernées par des seigneurs laïques , qui ne savent ni les canons ni les règles de la religion, la paix ne pourra s'affermir. L'évêque de Bamberg répondit qu'il étoit sensiblement allligé de ce commencement de division ; toutefois , il excuse l'empereur, soutient que le mal vient de ce que personne ne veut faire les avances de la réconciliation. Or, il prétend que c'est aux Romains , comme les mieux instruits, à prévenir les autres et à les instruire avec douceur. Il écrivit au pape, usant d'une liberté respectueuse , et lui dit (3) : Il est à craindre que les paroles dures de part et d'autre, venant à se choquer, ne produisent un feu qui s'étende loin dans le sacerdoce et l'empire. Et ensuite : 11 me semble qu'il n'est pas <'xpédient de tant peser les paroles et d'en tant demander raison. Il vaut mieux éteindre le feu au plus vite, que de disputer de quel côté il est venu. Ecrivez tout de nouveau à l'empereur d'un style doux, et le ramenez avec votre bonté paternelle, il est disposé à vous rendre toute sorte de respect.
(1) Mallh. xvn, 26 n,c. 19.
(2) Sup. n. 25. Radev. (3) Id. c. 201.
L'évêque de Bamberg, qui écrivit ces lettres , étoit un prélat distingué par sa doctrine et la pureté de ses mœurs (1). Il avoit une telle affection pour l'étude de l'Ecriture sainte, qu'il en méditoit continuellement les divers sens, même à la guerre, et en faisoit sa consolation au milieu des soins dont il étoit occupé pour les affaires publiques. Car l'empereur avoit une confiance particulière en ses conseils, et partagœit avec lui la conduite de ses états ; aussi le prélat étoit connu pour singulièrement affectionné au bien et à l'honneur de l'empire.
XXXI Le pape détourne le roi de France du voyage
d'Espagne.
Henri, roi d'Angleterre, invité par le roi de France, Louis le jeune , vint à Paris en mil cent cinquante-huit , et y fut reçu magnifiquement (2). Ils confirmèrent le mariage qu'ils avoient conclu entre leurs enfants, c'est-àdire entre Henri , fils aîné du roi d'Angleterre, âgé de trois ans, et Marguerite, fille du roi de France , qui venoit de naître.
Il y a grande apparence que ce fut en celle occasion qu'ils résolurent d'aller ensemble en Espagne faire la guerre aux infidèles. Le roi Louis assembloit déjà ses troupes et faisoit les préparatifs de son voyage, quand, pour y mieux réussir, il envoya demander au pape Adrien son conseil et sa faveur, c'est-àdire une bulle d'indulgence pour exciter les François à ce voyage. Le pape lui répondit, louant son zèle , mais reprenant son empressement. Il ne paroît, ajoute-t-il, ni prudent ni sûr d'entrer dans un pays étranger sans avoir demandé l'avis des seigneurs et du peuple du pays, an lieu d'attendre qu'ils vous en eussent prié eux-mêmes. C'est pourquoi nous vous conseillons de savoir auparavant leur volonté; autrement il seroit à craindre que votre voyage ne fût sans fruit , qu'il ne leur fût même à charge, et qu'on ne nous accusât de légèreté. Car vous devez vous souvenir que vous entreprîtes autrefois avec le roi Conrad le voyage de Jérusalem , sans avoir consulté ceux qui étoient sur les lieux, ni pris assez de précaution (3). Vous savez le mauvais succès de ce voyage, et les reproches que s'attira l'église romaine pour vous l'avoir conseillé. Toutes ces considérations nous ont fait différer l'exhortation au peuple de votre royaume, que Rotrou, évêque d'Evreux, nous demandoit de votre part ; nous l'enverrons, quand vous serez prêta partir, à la prière des gens du pays. Mais nous vous avons accordé dés à présent nos lottres de protection contre ceux qui voudroient attaquer votre
(1) Id.c.29.
(2) Chr. Gervas. ann.
1158. MaUh. Paris, eod.
. TOMK IV.
(3) Ep. 25. Sup, l.tLxiX, n. 22.
royaume pendant votre absence. La lettre est datée du dix-huitième de février, apparemment de l'an mil cent cinquante-neuf, et porte créance en faveur de l'évêque d'Evreux, dont le pape loue la vertu et la prudence (1). Il étoit fils de Henri, comte de Warvick, et avoit été disciple de Gilbert de la Poirée , puis archidiacre de Rouen, dont il fut ensuite archevêque.