‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 2210 sur 2407 · XXIII. Paix entre le roi et Thomas · texte numérisé non relu

XXIII. Paix entre le roi et Thomas

Avant que le pape eût fait cette réponse , ou même reçu les lettres précédentes, la paix étoit conclue entre le roi d'Angleterre et larchevêque de Cantorbéry (5). Ce prélat en avoit marqué les conditions essentielles dans une ample instruction qu'il envoya à l'évêque de Nevers, et qui commence par Ips avis nécessaires pour se précaulionner contre les artifices du roi. Lv roi, deson coté, manda à l'archevêque de Rouen

(1) V. Ep.20. Luc. will,

(i Ep.2.

(3) Ep. 22, 2Î.

(4) Ep 2i, 26.

(5) V. Ep.21.

qu'il vouloit faire la paix suivant le projet que le pape en avoit donné. C'est qu il voyoit qu'il ne pouvoit plus reculer, et que les deux prélats de Rouen et de Nevers avoient ordre de mettre ses états en interdit s'il ne s'accordoil dans les quarante jours prescrits.

Les deux prélats, ayant donc appris les intentions du roi d'Angleterre , allèrent à Sens trouver Thomas , le jeudi seizième de juillet mil cent soixante-dix pour les lui expliquer, et lui marquer le jour de la réconciliation (1). Les deux rois avoient marqué le jour de leur conférence au lundi d avant la Madeleine, c'està-dire au vingtième de juillet ; et le lieu , sur leur frontière , entre la Fertè, au pays Chartrain , et le château de Fretval en Touraine. L'arche V(Viue de Sens avoit conseillé à Thcjmas de venir avec lui et avec les deux prélats de Rouen et de Nevers à la conférence des rois, disant qu'il ne pourroit jamais faire sa paix de loin. Thomas avoit répugnance daller à cette conférence sans y être mandé ; toutefois , il céda, et les quatre prélats y allèrent ensemble, les trois archevêques , de Cantorbéry , de Sens et de Rouen, et l'évêque de Nevers. Les deux rois tinrent leur conférence lelundi, vingtième juillet et mardi suivant, sans faire aucune mention de Thomas : ce qui allarma beaucoup les clercs de se suite, qui avoient assisté à cette conférence , et qui craignoient qu il n'eût la confusion d'être venu inutilement. Toutefois , l'archevêque de Sens vint dire à Thomas, qu'avec les deux prélats de Rouen et de Nevers il avoit obtenu du roi d'Angleterre, qu'il le verroit le lendemain , ajoutant qu'il lui avoit paru à son visage et à ses paroles entièrement adouci , et résolu à se réconcilier de bonne foi.

Et en effet, le lendemain mercredi, jour de la Madeleine, le roi d'Angleterre vint dès le g^'^nd matin au rendez-vous avec une nombi '^Mse suite. Thomas y vint plus tard accompagi é de l'archevêque de Sens et de plusieurs François qui étoient venus à la conférence avec leur roi. Dès que le roi Henri aperçut Thomas, il se détacha de sa troupe, alla au devant et le salua le premier la tête nue. Après s'être donné la main et s'être embras es tout à cheval, ils se retirèrent à part, le roi, l'archevêque de Cantorbéry et celui de Sens. Le premier se plaignit au roi des torts qu'on lui avoit faits et à son église, usant de paroles touchantes et convenables au sujet. Ensuite l'archevêque de Sens se retira , et le roi s'entretint seul avec Thomas(2} si familièrement, qu il ne paroiss^it pas qu'ils eussetil jamais été mal ensembk ; ce qui surprit agréablement les assistanl«ï, jusqu à leur faire verser des larmes de joie ; mais la conversation fut si longue, que quelques-uns s'en ennuyoient.

L'archevêque représenta au roi modestement la mauvaise conduite qu'il avoit tenue,

(1) Ep. in.

(2) V. Ep. 45.

et les périls où il s'étoit exposé, et l'exhorta à rentrer en lui-même, à satisfaire à TEglise, décharger sa conscience et rétablir sa réputation, attribuant ses fautes aux mauvais conseils plutôt qu'à sa mauvaise volonté. Le roi l'écouloit, non-seulement avec patience, mais avec bonté , promettant de se corriger ; et larchevêque ajouta : H est nécessaire pour votre salut , pour le bien de vos enfants et la sûreté de votre puissance , que vous répariez le tort que vous venez de faire à l'église de Cantorbéry , en faisant couronner votre fils par l'archevêque d'York. Le roi résista un peu à cette proposition, et, protestant qu'il ne diroit rien par l'esprit de dispute , il ajouta : Qui a couronné Guillaume le conquérant et les rois suivants ? N'est-ce pas larchevêque d'York , ou un tel autre évêque qu'il a plu au roi qui devoit être couronné ? L'archevêque répondit pertinemment à cette objection par la déduction historique de ce qui s'étoit passé en Angleterre depuis la conquête des Normands, et montra que, hors certains cas extraordinaues, les archevêques de Cantorbéry avoient toujours sacré les rois , sans que ce droit leur fut disputé par les archevêques d'York.

Après que Thomas eut long-temps parlé sur ce sujet , le roi lui dit : Je ne doute point que l'église de Cantorbéry ne soit la plus noble de toutes celles d'Occident; et loin delà vouloir priver de son droit, je suivrai votre conseil, et ferai en sorte que , sur ce point et en tout autre , elle recouvre son ancienne dignité. Mais pour ceux qui jusqu ici nous ont trahis vous et moi, je les traiterai, Dieu aidant, comme ils méritent. A ces mots Thomas descendit de cheval pour se jeter aux pieds du roi ; mais le roi, prenant l'étrier, l'obligea de remonter. H parut même répandre des larmes, et lui dit : Enfin, seigneur archevêque, rendons-nous de part et d autre notre ancienne amitié; faisons-nous tout le bien que nous pourrons, et oublions entièrement le passé. Mais, je vous prie, faites-moi honneur devant ceux qui nous regardent de loin. Et comme il voyoit entre les spectateurs quelques-uns de ceux qui fomentoient la division, il s'approcha d'eux , et dit , pour leur fermer la bouche : Comme je trouve l'archevêque parfaitement bien disposé, si de mon cùtè je n'en use pas bien avec lui , je serai le plus méchant de tous les hommes, et je montrerai la vérité de tout h' mal qu'on dit de moi. Mais je ne ^ois point de parti plus honnête ni plus utile <l^'de m'étudierà lourpasser en amitié et en bons ofiices. Tous les assistants dotmèrent de grands applaudissements à ce discours du roi.

Alors il envoya à l'archevêque des évêques de sa suite lui dire de proposer publiquement sa demande- et quelques-uns lui conseilloient de remettre tout à la discrétion du roi ; mais Thomas ne jugea pas à propos de compromettre la cause de l'Eglise. Ayant donc tenu conseil avec l'archevêque de Sens et les com-

pagnons de son exil , il résolut de ne point remettre à la discrétion du roi la question des coutumes, les dommages que son église avoit sjulîerts, ni la plainte touchant le sacre du jeune prince. Ainsi, se rapprochant du roi, il le pria humblement , par la bouche de l'archevêque de Sens, de lui rendre ses bonnes grâces, de lui donner la paix et sûreté à lui et aux siens, de lui restituer l'église de Cantorbéry et les terres de sa dépendance , dont il avoit lu l'état dans un papier, et de rapporter l'entreprise du sacre de son fils. A ces conditions, Thomas promettoit lamour, l'honneur et tout le service qu'un archevêque peut rendre à son roi, selon Dieu. Le roi accepta la proposition, et reçut à ses bonnes grâces Thomas et ceux de sa suite, qui étoient présents; mais la restitution des biens fut différée, parce que le pape ne l'avoit pas ordonnée expressément. Le roi s'entretint encore long-temps avec l'archevêque, suivant leur ancienne familiarité, en sorte que leur conférence dura presque jusqu'au soir. Le roi voulut l'emmener avec lui, disant qu'il lui étoit avantageux que leur paix fût connue de tout le monde ; mais le prélat répondit qu'il passeroit pour un ingrat s'il ne prenoit congé du roi de France et de ses autres bienfaiteurs ; et le roi d'Angleterre en convint (1).

Comme Thomas étoit prêt à se retirer, Arnoul , évêque de Lisieux , le pressa vivement en présence du roi , des évêques et des seigneurs d'absoudre les excommuniés, disant : Comme le roi a reçu en grâce tous ceux qui vous ont suivi , vous devez aussi recevoir en grâce tous ceux qui ont été attachés au roi. Thomas lui répondit : H faut nécessairement faire distinction; entre ceux pour qui vous parlez, les uns sont plus coupables que les autres; les uns sont excommuniés directement, les autres par communication ; les uns par nous ou par leurs évêques, les autres par le pape , et ceux-là ne peuvent être absous que par son autorité. Quant à nous , comme nous avons de la charité pour eux tous, quand nous aurons ouï le conseil du roi nous espérons travailler de telle sorte à leur réconciliation, que si quelqu'un n'y est pas compris, il ne devra l'imputer qu'à soi-même. Geoffroy Ridel, archidiacre de Cantorbéry, un des excommuniés, répondit à ce discours avec hauteur, et le roi, craignant qu'on ne s'échauffât de part et d'autre, tira à part l'archevêque, et le pria de ne point s'arrêter au discours de telles gens. Ainsi on se sépara doucement après que Thomas eut donné sa bénédiction au roi.

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