II. Captifs confesseurs
Quand il y fut revenu , il les fit mettre aux fers, avec les entraves aux pieds, dans une prison si obscure qu'on n'y voyoït pas le moindre jour en nloin midi, et qu'ils ne se connoissoienl qu'à la voix (3). Ui ils n'avoient autre compagnie que leurs gardes, un peu de pain t*t d'eau fK)ur mmrrilure, la terre pour lit , et pour habits des liaillons pleins de vermine. Si
Quelquefois on leur permeltoit de sortir pour emander launiùne, chacun d'eux étoit accomj)iigné de dix soldats, et au retour on coupoit leur pain et on fouilloit dans leurs
(1) Post. Theoph. lib. m, n 2«j. Elmac. lib. ii, c. 9.
Abulfar. p. 165. Acta. SS.
*i. Martyr. Ap, Boll. 0
mart. (o. 6, p. 460.
écuelles , de peur qu'ils n'y cachassent qndque lettre.
Quand on vit leurs forces consumées et leurs corps atténués par la longueur de la prison , on ( ommença à les solliciter de changer de religion. Le calife leur envoya des docteurs, qui passoient pour les plus habiles entre les musulmans. Ils feignoient de venir eux-mêmes par compassion, et, ayant obtenu la permission de ceux qui commandoient les gardes , ils apportoienl aux prisonniers de l'argent ou des habits pour les gagner. Car le calife disoit qu'il ne comptoit pour rien la conquête d'une ville, en comparaison des âmes. Comme les chrétiens rejetoient avec horreur les premières propositions de se convertir, les musulman» leur disoient : Il ne vous convient pas d'être si fiers , écoutez-nous , et ensuite vous mépriserez nos conseils , s'ils ne vous sont pas avantageux. J\ 'aimez-vous pas vos parents, vos enfants , vos femmes, la compagnie de vos amis, les mœurs de votre pays ? Vous n'avez qu'un seul moyen de recouvrer tous ces biens, qui est de dissimuler un peu , vous laisser circoncire et faire la prière avec le calife. Il vous comblera de biens , et la guerre vous ouvrira quelqu 'occasion de retourner chez vous, et reprendre votre religion. Les chrétiens répondirent : En useriez-vous ainsi si vous étiez à notre place ? Oui , dirent les musulmans , car il n'y a rien de plus cher que la liberté, et ils le confirmèrent par serment. Et nous , dirent les chrétiens , nous ne prenons point conseil , sur la religion , de ceux qui ne sont pas fermes dans la leur, et ils les renvoyèrent confus. Quelques jours après, il en vint d'autres, sous le même prétexte de leur faire l'aumône, qui commencèrent à les plaindre, même avec larmes. Quel malheur, disoient-ils, de ne pas croire au grand prophète Mahomet.^ Ces gens, que nous voyons chargés de fers , ne sont-iis pas parents de l'empereur, de braves guerriers, pleins d'esprit et de courage? J\'a voient-ils pas de grandes troupes? Qui a rendus inuliles tous ces avantages, sinon de ne pas reconnoître le prophète, dont les serviteurs les ont vaincus? Mais il ne faut pas s'étonner qu'ils ne connoissent pas la vérité, dont on i e les a pas instruits; il faut pardonner à leur ignorance. Puis , adressant la parole aux prisonniers , ils leur disoient : Quittez cette voie étroite , où le
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
fils do Marie vous a ordonné de marcher ; entrez dans la voie large, pour cette vie et pour l'autre, que le grand prophète nous a montrée. Ou'enseigne-t-il d'incroyable quand i dit que Diea peut donner à ceux qui le servent toutes sortes de plaisirs en cette vie , et le paradis en l'autre? Quittez votre ignorance et ne rejetez pas ses bienfaits. Car, comme il est bon voyant que les hommes etoient trop loibles'pour accomplir la loi de Jésus si dure et si diflicile, il a envoyé son prophète Mahomet pour les décharger de ce poids , et les sauver par sa seule foi. Les chrétiens se regardèrent les uns les autres en souriant , et leur dirent : Pouvez-vous croire véritable et agréable à Dieu une doctrine qui donne a la chair toute liberté , et soumet la raison aux passions? Quelle différence y a-t-il entre les betes et les hommes qui vivent ainsi? Ritoi ne peut nous séparer de la charité de Jésus-Christ.
Quelque temps après, il en vint d autres du nombre des faquirs ou religieux musulmans , qui donnèrent aussi l'aumône aux captifs , les baisèrent tous ; et , s'étant assis , leur dirent : Yoyez à qui Dieu donne à présent sa puissance ; est-ce aux Romains ou aux musulmans ? A qui donne-t-il les terres fertiles et les armées victorieuses, n'est-ce pas à nous? Cependant il est juste : donc , si nous n'observions ses commandements, il ne nous donneroit pas tant de biens, et il ne vous soumetlroit pas a nous si vous n'aviez refusé de croire à son prophète. Les chrétiens dirent : Permettez que nous vous fassions une question. Quand deux hommes se disputent la .possession d un héritage , si 1 un se contente de crier qu'il est à lui sans produire de témoins, et que l'autre, sans disputer, amène plusieurs témoins dignes de loi , a qui faut-il adjuger l'héritage ? A celui , dirent les musulmans, qui donne de bons témoins. Les chrétiens reprirent : Jésus-Christ est venu ne d'une vierge, comme vous le dites vous-mêmes, ayant pour lui tous les anciens prophètes, qui ont prédit sa venue. Vous dites que Mahomet est venu apporter une troisième loi ; ne devoit-il pas avoir au moins un ou deux prophètes pour garants de sa mission? Quant a l'avantage que vous prétendez tirer de vos conquêtes, ne connoissez-vous pas celles des Perses , qui ont subjugué presque tout le monde ; et des Grecs, qui ont vaincu es Perses ; et des anciens Romains , dont 1 empire étoit si étendu ? Suivoient-ils la vraie religion ? N'adoroient-ils pas plusieurs divmites par une idolâtrie insensée ? Dieu donne quelquelois la victoire à ceux qui le servent; quelquefois il permet qu'ils soient vaincus, quand ils lolfensent pour les châtier par les mains des méchants Les chrétiens demeurèrent sept ans entiers dans cette affreuse prison , rendant grâce à Dieu de ce qu'il leur donnoit ce moyen d expier leurs péchés passés , et priant pour la conversion des musulmans.
Cependant, le calife jMoulasem, autrement
Abou-Isaac , mourut à Samarra ou Sermenraï, ville nouvelle qu'il avoil fait bàtir sur le Tigre, à dix ou douze lieues de Bagdad (1 ). Il mourut l'an deux cent vingt-six de l'hégire , le dixhuitième du troisième mois, cest-a-dire le sixième janvier huit cent quarante-deux, après avoir vécu quarante-huit ans, et en avoir régné huit, huit mois et huit jours. 11 etoit ignorant et ne savoit pas écrire. Son successeur fut son fils , Aaron Aloiialcc Aboujafar.