‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 58 sur 2407 · LIVRE OUARANTE-UNIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE OUARANTE-UNIÈME

L Saint Villebrod en Fri8«.

Saint Villebrod et les autres missionnaires anglois iiavailloient avec succès à la conversion des Frisons,Tsous la protection de Pépin l'ancien, maire du palais (1). Ce prince l'envoya à Rome vers l'an six cent quatre-vingtdouze, pour recevoir du pape Sergius la bénédiction apostolique , et apporter des reliques , pour mettre dans les églises qu'il fonderoit , à la place des temples des idoles. A son retour, il continua à prêcher les Fris43ns, sujets des François ; puis il retourna à Rome avec des présents et des lettres de Pépin , qui prioit le pape de l'ordonner évêque pour ce peuple. Le pape Sergiusle consacra archevêque des Frisons dans l'église de Sainte-Cécile , le jour de la fête de celte sainte, vingt-deuxième de novembre, l'an six cent quatre-vingt-seize (2). Il lui donna le pallium , et le nom de Clément, au lieu de son nom barbare de Villebrod , sous lequel toutefois il est plus connu. Le pape le renvoya aussitôt à son peuple , et il ne demeura que quatorze jours à Rome. Pépin lui donna la place pour établir son siège épiscopal dans la ville, nommée Viltbourg par les anciens habitants , et Trajectum par les Gaulois romains, aujourd'hui Utrecht. Saint Villebrod y bâtit une église sous le titre de Saint-Sauveur, et y établit sa résidence (3). Comme il convertit un grand nombre d'infldèles de tous côtés pendant cinquante ans qu'il prêcha , il fonda plusieurs autres églises et quelques monastères, et établit de nouveaux évêques.

A l'exemple des missionnaires de Frise, deux prêtres anglois, qui avoient long-temps demeuré en Irlande , passèrent en Germanie , chez les peuples qu'ils nommoient les anciens Saxons , parce que ceux de la Grande-Bretagne en étoient venus (4). Ces prêtres se nomnaoient tous deux Evalde , mais pour les distinguer on nommoit l'un le blanc , l'autre le noir, suivant la différence de leur poil. Etant entrés chez un fermier, ils le prièrent de les faire conduire au seigneur du pays , ce qu'il leur promit , et les retint quelques jours. Cependant les barbares

(1) Sup. l.xi, n.46. Ben.

V, Hist. c. 12.

(2) VitaS.Will.perAlc.

t. 7, t. 3, Act. B. Anast. Iq"

terg.

(3) Ep. 97, Bonifac. ad Steph. pap.

(i) Ben. v, Hist. cil.

s'aperçurent que ces deux étrangers étoient d'une autre religion ; car ils s'appliquoirnt continuellement à la psalmodie et à la prière, et offroient tous les jours à Dieu le saint sacrifice , portant avec eux des vases sacrés , et une planche consacrée qui leur servoit d'autel. C'est la première fois que je trouve un autel portatif. Les barbares craignirent que si ces étrangers parloient à leur seigneur ils ne le fissent chrétien , et que tout le pays, piHit à petit, ne fût contraint à changer de religion. Ainsi ils les prirent brusquement , et les firent mourir; ils tuèrent Evalde le blanc d'un coup d'épée, et déchirèrent Evalde le noir par de longs et horribles tourments. Le seigneur, l'ayant appris , fut tellement irrité de ce qu'on n'avoit pas laissé venir vers lui ces étrangers, qu'il fit brûler le village, et tuer tous les habitants. Les corps des martyrs jetés dans le Rhin furent découverts, par une lumière miraculeuse, que leurs meurtriers virent eux-mêmes , et Pépin les lit apporter honorablement à Cologne. L'Eglise honore leur mémoire le cinquième d'octobre , qui fut le jour de leur martyre (1).

Saint \illebrod alla prêcher l'évangile même dans la partie de Frise qui obéissoit à Ratbod ; et ce prince le reçut avec honneur , mais il ne profita point de ses instructions. Le saint évêque passa chez les Danois , peuples très-farouches, à qui commandoit Ongende, plus cruel que toutes les bêtes ; il ne laissa pas de le traiter avec honneur , mais il demeura endurci, et, saint Villebrod, voyant qu'il n'y avoit rien à espérer en ce pays , se contenta d'en amener trente jeunes enfants, et retourna en France ; mais, craignant les accidents d'un si long voyage, il les instruisit et les baptisa en chemin (2). Dans les confins des Danois et des Frisons , étoit une île à l'embouchure de l'Elbe, qui portoit alors le nom de leur dieu Fosite (3). Les païens la révéroient tellement, qu'ils n'osoient toucher aux animaux qui y paissoient, ni parler en puisant de l'eau d'une fontaine qui l'arrosoit. Le saint homme ayant été jeté dans cette île par la tempête , y demeura quelques jours, attendant le temps fa-

(1) Martyr. R. 5 oct.

(2) Vila. c. 9.

vorablc. Il baptisa trois hommes dans la fontaine, et fit tuer quelques animaux pour les venger. Les païens croyoient que ceux qui en avoient mangé mourroient subitement, ou que du moins ils deviendroient furieux; mais, voyant qu'il ne leur en arrivoit aucun mal , ils furent étonnés, et rapportèrent la chose à leur duc Ratbod. Celui-ci, voulant venger ses dieux (1), fit jeter le sort trois fois par jour pendant trois jours, suivant l'ancienne superstition des Germains (2) , sur le saint évcHjue et ses compagnons ; il n'y en eut qu'un sur qui le sort tomba, et qui souffrit le martyre. Ratbod fit venir le saint, et lui fit de grands reproches du mépris qu'il faisoit de sa religion ; mais, étonné de la fermeté de ses réponses, il le renvoya à Pépin avec honneur : le saint évêque continua de prêcher dans la Frise françoise. On raconte de lui plusieurs miracles. Dans l'île de Valqueren en Zélande , comme il vouloit briser une idole, celui qui en avoit la garde lui donna un coup d'épée sur la tête, dont il ne fut point blessé (3). Ceux qui accompagnoient l'évcHjue vouloient punir de mort cet attentat. Mais le saint homme délivra de leurs mains l'idolâtre , qui toutefois mourut misérablement trois jours après.

n. Saint Vulfran.

La réputation de saint Villebrod attira en Frise saint Vulfran, pour travailler à la même œuvre (4). Il étoit né à Maurillac , à présent Milly , en Gàtinois , dont son père étoit seigneur ; et il donna cette terre au monastère de Fontenelle, en six cent quatre-vingt-cinq. Il fut élu archevêque de Sens après la mort de Lambert, vers l'an six cent quatre-vingt-dix, et, ayantgouvernécetteéglise quelques années, il fut inspiré d'aller prêcher en Frise. D'abord il alla à Rouen trouver saint Ansbert, qui, ayant été abbé de Fontenelle, étoit encore comme le père de cette communauté (5). Saint Vulfran en tira quelques moines pour aller avec lui prêcher en Frise ; et, s'étant embarqué au port de ce monastère, il entra par la Seine dans l'Océan. Comme ils étoient prés la côte desMorins, aujourd'hui de Flandre, l'heure étant venue d'offrir le saipt sacrifice, on jeta les ancres et on arrêta le vaisseau. Le saint évêque célébrant la messe , et en étant venu à l'endroit où le diacre lui devoit présenter la patène, il étendit la main pour la recevoir. Le diacre qui étoit Vandon, moine de Fontenelle, dont il fut depuis abbé, se prosterna à ses pieds, et lui avoua qu'en voulant laver la patène il l'avoit laissé tomber dans la mer. Saint Vulfran se mit à genoux , et , après avoir fait sa prière, il ordonna au diacre de mettre la main à l'endroit où la patène étoit tombée.

(2) Tac. de Mor. Germ.

(i) Vita tom. 3, Act. SS.

}t (5) Sup. 1. XL, n. 15.

Elle revint du fond de l'eau chercher sa main; tous les assistants louèrent Dieu , et le saint évêque acheva la messe. La patène fut gardée à Fontenelle , où il la donna depuis en faisant le vœu monastique. Il y donna aussi son calice , et l'autel qu'il portoit dans ses voyages , consacré aux quatre coins , et contenant au milieu des reliques.

Etant arrivé en Frise , il fut écouté et con verlit plusieurs idolâtres. Il baptisa entre autres le fils du duc Ratbod , qui mourut portant encore l'habit blanc. C'étoit la coutume de ces païens de faire mourir en l'honneur de leurs dieux celui sur qui tomboit le sort. Comme on menoit à la mort un jeune homme nommé Ovon , saint Vulfran pria le duc Ratbod de lui donner la vie, et il étoit prêt à l'obtenir quand les païens s'y opposèrent , en disant : Si ton Christ le peut délivrer de la mort, il sera à toi le reste de ses jours. Le saint accepta la condition ; on pendit Ovon, qui demeura au gibet pendant deux heures ; et le saint se mit en prière. Sitôt qu elle fut finie , la corde se rompit . Ovon tomba à terre , et par l'ordre du saint se releva en pleine santé. Il dit depuis que, lorsqu'il étoit pendu, il s'imaginoit être ac • câblé de sommeil , et soutenu par la ceinture du saint attachée autour de son corps. Il fut baptisé , et depuis moine de Fontenelle et prêtre , et laissa dans le monastère plusieurs titres et plusieurs livres écrits de sa main, qu'il avoit très-bonne.

Saint Vulfran délivra aussi plusieurs autres de la mort (1). Le sort tomba un jour sur les enfants d'une veuve, dont l'un n'avoit que sept ans , l'autre que cinq ; et ils dévoient être noyés dans la mer , car il y avoit diverses manières d'immoler ces espèces de victimes. On les exposa en un lieu où la haute marée devoit arriver ; et comme elle commençoit à gagner , le plus grand tenoit son petit frère entre ses bras, s'efforçant de le retirer de l'eau. Le duc étoit présent au spectacle avec une multitude infinie de peuple , sans avoir pitié de ces innocents. Saint Vulfran les demanda , et le duc lui dit : Si ton Christ les peut délivrer, qu'ils soient à lui. Le saint évêque ayant fait sa prière, la mer, en s'élevanl, laissa à sec le lieu où étoient les enfants prêts à mourir ; il alla les prendre à ses deux mains , les rendit à leur mère désolée, et les baptisa. On crut qu'il avoit marché sur les eaux ; et une grande multitude se convertit.

m. Fin de saint Ansbert.

Saint Ansbert, archevêque de Rouen, fut rendu suspect à Pépin , comme lui ayant été contraire en un différent qu'eurent les seigneurs françois pour le partage du royaume. On croit que ce fut en six cent quatre-vingtdouze , après la mort du roi Théodoric. Pépin

le relégua au monastère d'Aumont, sur la Sambre , en Hainault , où le saint éve^que édifia les moines par son assiduité au jeune et à la prière , et composa ïX)ur eux quelques traités spirituels qui ne se trouvent plus (1). Comme Pépin étoit sollicité de le reléguer encore plus loin , le saint homme lui envoya Hadulfe, abbé d'Aumont, et se justifia si bien, que Pépin lui permit de retourner à son diocèse. Mais, lorsqu'il se disposait à partir, il mourut la quatrième année de Childebert 111, c'est-à-dire l'an six cent quatre-vingt-dix-huit. Après sa mort on le revêtit des ornements pontificaux , comme pour aller à l'autel , et on rapporta le corps à Fontenelle. L'Eglise honore sa mémoire le neuvième de février (2).

Page 1