XXXII. Saint Corbinien de Frisingue
Saint Corbinien étoit né à Châtres, près de Paris. Dès sa jeunesse , il se donna à Dieu , et se retira près de l'église de Saint-Germain de Châtres, où avec ses domestiques il forma un petit monastère (3). Plusieurs personnes venoient recevoir ses instructions , et lui faisoient des offrandes, dont il ne prenoit que le nécessaire pour vivre , et donnoit h; reste aux pauvres. Sa réputation vint jusqu'à Pépin , maire du palais, qui se recommanda à ses prières ; et, comme les plus grands seigneurs venoient le visiter, il quitta sa cellule au bout de quatorze ans de retraite, s'en alla à Rome, et se présentaau pa[K% qui devoit être Constantin H lui découvrit ses peines intérieures, et la crainte qu'il avoit que les visites et les offrandes des séculiers ne fussent cause de sa perte ; mais le pape , ayant pris l'avis de son conseil, crut devoir mettre une si grande lumière sur le chandelier, et l'ordonna évêque : l'ayant fait passer partout les degrés , il lui donna le pallium et le pouvoir de prêcher par tout le monde avec la bénédiction de saint Pierre. Corbinien se soumit, quoiqu'avec une extrême répugnance , et revint prêcher par toute la Gaule avec un grand succès, tant sur les peuples que sur les moines et le clergé. La négligence de la plupart des évêques, et la chute delà discipline dans les Gaules, avoit apparemment excité le pape à cette mission extraordinaire.
Saint Corbinien, allant trouver Pépin qui l'avoit mandé, rencontra un voleur, nommé Adalbert, que l'on alloit pendre, et , n'ayant pu obtenir que l'exécution fût différée jusqu'à ce qu'il eût parlé à Pépin , il tira à part le voleur, lui fit faire une confession de tous ses péchés, et promettre de changer de vie et de quitter le siècle; il lui fit le signe de la croix sur la tête et sur la poitrine, et le laissa entre les mains des exécuteurs (4). Enfin, il continua son chemin, et pria Pépin de lui donner Adalbert vif ou mort. L'ayant obtenu, il envoya au lieu du supplice, où il se trouva encore vivant le troisième jour au soir. On regarda cet
(1) C 7, 8, 9, 10, 11, 12, C2) Act. SS. Ben. tom. p;
(t) Act. t. 3, p. i8.
(i) Martyrol. Rom.
mart.
(3) Act. SS. Ben. t. 5, p.
événement comme un miracle ; et Adalbert sincèrement converti , s'attacha à son libérateur, et fut un de ses plus fidèles disciples. Cependant saint Corbinien , ne pouvant souffrir les respects qu'on lui rendoit, se retira à son ancien monastère de Saint-Germain de Châtres, et y demeura encore se[)tans. Mais, comme sa réputation croissoit toujours , il résolut de retourner à Rome , et de demander au pape de le décharger de l'épiscopat , et lui permettre de vivre du travail de ses mains dans un monastère, sous la conduite d'un supérieur.
Pour se mieux cacher il évita le grand chemin par les Gaules , et passa par la Germanie , il arriva dans la Norique, où il s'arrêta quelque temps à prêcher pour fortifier dans la foi ce peuple nouvellement converti par les travaux de saint Rupert. 11 fut très-bien reçu par le duc Théodon , par ses enfants et les seigneurs du pays , qui, dans la première ferveur de leur conversion, chèrissoient les évêques. Le duc le pria de venir chez lui, et, n'ayant pu le retenir, le renvoya charirè de présents. Théodon lui-même alla à Rome vers ce temps-là , l'an sept cent seize, indiction quatorzième, et fut le pnmier de sa nation qui fit ce pèlerinage. Il mourut peu de temps après.
Son fils Grimoald , à qui il avoit donné le gouvernement d'une province, reçut aussi saint (Jorbinienen passant ; et , ayantgoùté ses instructions , il le supplioit de ne le point quitter, offrant de lui donner une part dans son domaine avec ses enfants (1). Enfin , il le fit conduire par ses officiers jusqu'en Italie.
Saint Corbinien , étant arrivé à Rome pour la seconde fois , l'an sept cent dix-sept, comme l'on croit, se présenta au pape Grégoire II , et se jeta à ses pieds (2). Le pape le fit asseoir auprès de lui; et le saint évêque, lui ayant oflérl de grands présents , lui expliqua tout ce qui lui déplaisoit dans sa vie ; comme on l'accabloit d honneurs et de biens, sans que la clôture ni les murailles pussent le mettre en sûreté, le conjurant avec larmes de le délivrer de la dignilé dont le saint-siège l'avoit chargé, et de lui permettre de s'enfermer dans un monastère, ou lui donner dans un bois écarté quelque petit champ à cultiver. Le pape admirant son humilité le congédia , et assembla un concile , où il fut conclu tout d'une voix que Corbinien devoit retourner. Le pape le fit venir, et le saint homme ne pouvant résister aux raisons des assistants ni à l'autorité du pape , il se retira de Rome fort triste , et retourna en Ravière.
Il fut arrêté par les gardes que le duc Grimoald avoit mis sur la frontière, avec ordre de ne le point laisser passer, qu'il ne promît d'aller trouver le duc (3). Mais le saint homme, étant arrivé à son palais, lui manda qu'il ne
(1) Anast. in Greg. n. Mabil.
(2) Vita c. 15, et ibid. (3) C. 18,20
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
le verroit point qu'il n'eût quitté Piltrude, veuve de son frère Théodoalde, qu'il avoit épousée; et, comme le prince n'obéissoit pas, il demeura ferme dans son refus, leur faisant parler continuellement pour les amener à la pénitence. Au bout de quarante jours , ils promirent de se séparer; et le saint évéque les fit venir en sa présence. Ils se prosternèrent tous deux, et, lui embrassant les pieds, confessèrent qu'ils avoient grièvement péché. Saint Corbinien leur mit la main sur la tète, y fit le signe delà croix, et leur imposa pour pénitence des aumônes, des jeunes et des prières. Ensuite il entra dans la maison, et mangea avec eux. Il établit son siège à Frisingue, auparavant nommé Fruxine , où il fit bâtir une église en Thonneur de la Sainte- Vierge et de saint Benoît, et y mit des moines pour faire l'office (l).Tels furent les commencements des églises de Bavière.