‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 965 sur 2407 · IV. Saint Odon, abbé de Clugny · texte numérisé non relu

IV. Saint Odon, abbé de Clugny

A Clugny, l'abbé Bernon, se voyant près de sa fin, appi la les évêques voisins, en présence desquels il se dép(»sa de toute supériorité, reconnoissant, avec larmes, qu'il en avoit toujours été indigne (2). Et, pour ne pas laisser les abbayes qu il gouvernoit vacantes et exposées à l'usurpation des seigneurs, il les partagea, du consentement des moines , à deux de ses disciples, Vidon ou Guy, son parenl, et Odon ou Eudes, qu'il n'aimoit pas moins. H les fit tous deux élire et ordonner abbés pour en faire les fonctions après sa mort. C'est ce qui paroît par son testament, où il donne à Ai don 1 s monastères de Gigny, la Baume, Elhic et la Celle ou prieuré de Sainl-Lautein. 11 donne à Odon Clugny, INlossay el Deols II les exhorte Ums deux, et les frères qui 1 ur sont soumis, à l'union entre eux, et à 1 uniformité de l'observance. Vidon et Odon souscrivfrenl en qualité d'abbés à ce testameni, qui est daté de la quatrième année du règne d(^ Kaoul , c'est-à-dire (le Tau neuf cent vingt-six. Bernon mourut le treizième janvier de l'année suivante. On voit, par le partaj;e qu'il fil de ses monastères, qu il ne pensoil point encore à former un corps de congrégation; et c'est Odon qui a proprement commence celle qui depuis a porte le nom de Cluony.

H naquit au pays du Maine l'an huit cent soixante-dix -neuf ; son père Abbon etoit un seigneur d'une piété singulière, qui savoil l'histoire et le droit romain, au moins les novelles 'le Justinien, car les seigneurs rendoient alors la justice en personne (3j. Abbon s'en acquittoit si bien qu on le prenoit p(jur arbitre de tous les dillerenls ; et il et(»it chéri de tout le monde, parliculièrem.ntdeliuillaume le pieux, duc d'Aquitaine, qui fut le le n lateur de Clugny. Abbon faisoit toujours lire 1 Evangile à sa ta- ^1(*, et observoit exactement les vigiles des jfles , pas.sanl ses nuits sans dormir, particulièrement celle de JNoêl. Ce fut en celle-ci qu'il

^*' Acl SS. Ben.Sœc. 5, 80. BoU. 13 jan. to. 1, p. P- T9. 82ij.

'*: Sup. liv. Liv, n. 45. (3; Vita lib. i, Sœc. 6. A^'ia SS. Ben. S«c. 5, p. Ben et Bibl. Clun.

obtint par ses prières d'avoir ce fils, quoique sa femme fiit d(\jà avancée en âge ; et, comme il étoit au btrceau, il l'offrit à saint Martin. D'abord il h» donna à un prêtre de sa dépendance pour commencera linstruire desletires* ensuite il le vit si bien fait qu il changea le dessein de le consacrer à lEglise, et le mit au service du duc Guillaume, pour apprendre les exercices des armes. Mais le jeune Odon commença bientôt à craindre qu'il ne fût pas dans la voie où Dieu le vouloit : la chasse n'étoit pour lui qu'une fatigue, et il ne goùtoil point les divertissements de son âge. 11 avoit prés de seize ans, quand un jour deAoëlil fut saisi d'un mal de lêle si vi(dent qu'il crut être à la mort ; et ce mal lui dura trois ans. On le ramena chez son père , et pendant deux ans on lui (it inutilement toutes sortes de remèdes. Enfin son père c rut que saint Marlin le redemandoit : lui-même en fut persuadé, il se fit couper les cheveux , et se mil entre les chanoines de Saint-Martin de Tours , la dix- neuvième année de son âge, l'an huit cent quatrevingt-dix-huit ; sa récepiion fut solennelle , et il y eut im grand concours de seigneurs, entre antres Foulques, le bon comte d'Anjou, qui l'avoil nourri quelque temps, et qui lui donna aussilôt un logis auprès de l'église , et une pension sur le revenu de l'abbaye.

Odon c(»mmença alors à sappliquer à îa prière et à létud'e, priant la nuit, et lisant presque tout le jour. Après avoir étudie la longue grammaire de Priscien , il fut détourné de la lecture de Virgile par un songe où il vil un vase très-beau en dehors , mais plein de serpents ; el, lai.^sant les poètes, il se donna tout entier à l'élude des intiTprètes de l'Ecriture sainte. Les autres chanoines le trouvoient mauvais, demandant pourquoi il s em bar rassoit de tant de 1. dures, et voulant qu'il se contentât de savoir les psaumes par cœur. Mais il les laissoii dire, et joignoità l'étude la pauvreté et la mortification. Car il donna aux pauvres tout ce qu'il avoit apporté avec lui , elcouchoit sur une natte tout vêtu. Entre ses lectures fut celle de la règle de saint Benoit, qu'il commença dés lors à pratiquer , autant que son état le permeltoil. H jeùnoit fréquemment, ne mangeant qu'une demi-livre de pain avec une poignée de fèves, et buvant trèi-peu.

Conmie il y avoit un grand concours de dévotion à Saint Martin de Tours, en sorte que les rois mêmes et les princes de diverses nations y venoienl avec des offrand(S, plusieurs personnes s'adressoient au chanoine Odon , tout jeune qu il étoit ; et il leur donnoit à tous les avis convenables pour la correction de leurs mœurs. Ils lui ofl'roient de grands présen (s , ruais il les refusoit constamment; et le comte Foulques l'ayant contraint à recevoir cent sous d'or, il les di.slribua aussilôt aux pauvres. Jl alla ensuite à Paris, où il éludia sous Rémy d'Auxerre, qui lui fil lire la dialectique de saint Augustin , et le traité des arts libéraux

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HISTOIRE DU CHRISTIANISIME.

de Marcien. On croît que cette prétendue dialectique de saint Augustin est le Irailé des dix catégories qui lui éloit attribué dès le temps d'Alcuin. Rémy, fameux docteur de ce temps là, étoit un moine de Saint-Germain-d'Auxerre , qui avoil eu pour maître Héric , moine de la même communauté, disciple de Loup de Ferrières et de Haimon d'Halberstat, qui tous deux l'avoient été de Raban , et celui-ci d'Alcuin. Car il est important de montrer la succession delà doctrine (1).

Odon, étant revenu à Tours, s'appliqua à la lecture des morales de saint Grégoire sur Job, et y prit tant de plaisir qu'il en fit un abrégé, que nous avons. Les chanoines de Saint- Martin , réduits à cent cinquante au lieu de trois cents moines , gardoient encore beaucoup de régularité. Ils s'acquittoient fidèlement des heures séparées , auxquelles on avait restreint la psalmodie perpétuelle. Les femmes n entroient point dans le cloître ; et quelques années après , comme on s'étoit relâché de cette observance, le pape Léon YII écrivit à Hugues le grand, comte de Paris et abbé de Saint- Martin , pour la faire rétablir (2).

Par la lecture des pères , et particulièrement de la règle de saint Benoit, Odon conçut un grand désir de pratiquer la vie monastique , et il fut secondé en ce dessein par un chevalier nommé Adhégrim , qui quitta le service du comte Foulques et vint demeurer avec lui (3). Par tous les lieux de France où ils apprirent qu'il y a voit des monastères célèbres, ils y allèrent eux-mêmes ou y envoyèrent, et, n'en trouvant point oîi ils pussent vivre avec la régularité qu'ils cherchoienl, ils revenoient tristes à leur cellule. En effet, depuis soixante ans , les guerres civiles et les ravages des Normands avoient ruiné la plupart des monastères (4). Les moines avoient été, partie tués, partie mis en fuite, emportant leurs reliques et le peu qu'ils pouvoient sauver de leurs livres et du trésor de leurs églises. Ils se retiroient aux lieux les plus sûrs , ou demeuroient errants , menant une vie vagabonde et méprisable. S'ils pouvoient respirer quelque part, ils y bàlissoient des cabanos, où ils cherchoienl plutôt à subsister qu'à pratiquer leur règle. Quelques maisons abandonnées par les moines furent occupées par quelque peu de clercs, qui ne laissèrent pas de les garder quand les temps furent devenus meilleurs.

Les deux amis, ne trouvant point en France de monastères à leur gré , Adhégrim résolut d'aller à Rome (5). Mais, en passant par la Bourgogne , il arriva à la Baume , ce nouveau monastère de l'abbé Bernon. 11 y fut reçu selon la règle de saint Benoît , dans la maison des

(1) To. 1, S. August.

cdii. Bcncd. app. p 21.

Mabm Praef. Siec. 5, n. 43.

llem. Elog. Frod. n. 3, p.

(2) Léon. Epist. t, to. 9,

Conc p. 59i.

(3j \ila, n. 22.

(i^ Mabill. Elog. n. 16.

(5) Vita n. 22. Sup. \\\y.

Liv, n. 45.

hôtes, et voulut y demeurer quelque temps pour apprendre les mœurs et les usages de ce monastère. C'éloient les institutions de l'abbé Eutycus, c'est-à-dire Benoît d'Aniane. Adhégrim , les ayant considérées , en donna avis à Odon, qui aussitôt l'alla trouver, portant ses livres, au nombre de cent volumes. Adhégrim se renferma dans une cellule par la permission de Tabbé Bernon, et y demeura trois ans. Odon, comme savant, fut chargé de l'école, c'est-à-dire de la conduite des enfants qu'on élevoit dans le monastère. 11 avoit alors trente ans , ce qui montre que c'étoit l'an neuf cent neuf. Adhégrim, suivant son attrait pour la solitude, se retira avec permission en un désert, et se logea dans une petite caverne. 11 vécut ainsi plus de trente ans, venant seulement les dimanches au monastère de Clugny, dont il n'étoit qu'à deux milles. Il y prenoit do la farine pour faire son pain et quelque peu do fèves , et retournoit aussitôtà son désert , souffrant les incommodités du chaud et du froid , et quelquefois des tentations violentes d'ennui

et de désespoir (1).

Pour Odon , il eut beaucoup à souffrir dans le monastère de la part de quelques mauvais moines, qui, pour ébranler sa vocation, so plaignoient de la dureté de l'abbé Bernon, ou lui faisoienl à lui-même des reproches et dos insultes, dont il ne se défendoit que par une extrême patience (2). 11 les tiroit à part, leur demandoit pardon , prosterné à leurs pieds, et ne laissoit pas ensuite de leur enseigner ce qu'ils désiroient et leur faire tous les plaisirs qu'il pouvoit. Ayant un grand zèle pour la conversion de ses parents, il obtint la permission d'aller chez son père, et l'amena au monastère où il le fit recevoir. 11 fil aussi prendre le voile à sa mère. L'abbé Bernon, prévoyant qu'Odon seroit un jour un homme illustre, le fil ordonner prêtre contre son gré par Turpion , evêque de Limoges, prélat distingué par sa vertu et par sa science. Bernon , lui ayant envoyé Odon à quelque occasion , l'évêque eut avec lui un grand entretien sur la dignité du sacerdoce et sur l'état présent de l'Eglise. Odon s'élendit beaucoup à déplorer les desordres dos prêtres , et Turpion fut si touché de ce discours qu il le pria de le lui donner par écrit. Odon refusa de le faire sans 1 ordre de son abbé ; mais , l'évêque l'ayant facilement obtenu, il rédigea ce discours en trois livres qui portent le titre de conférences.

Bernon , se voyant , comme j'ai dit , près de sa fin , pria les frères de lui choisir un successeur, et ils lui amenèrent Odon comme par force, criant tous qu'il devoit être leur abbé (3). Comme il ne se rendoit pas encore, il céda à la menace d'excommunication des évêques qui étoient présents. Il reçut la bénédiction abbatiale étant âgé de quarante-huit ans , et , après

AndeJ.-C.931.]

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