L. Reybaud raconte ainsi ses propres impressions
(( Quand on veut pénétrer au cœur de ces contrées laborieuses occupées, il faut aller rejoindre au-delà des plaines de l'Hérault, les premiers escarpements des Cévennes. Les abords n'en sont pas aisés et leur premier aspect est rude. Aux champs de vignes qui s'étendent à perte de vue dans les fonds inférieurs, succèdent des rocs pelés à peine garnis de quelques broussailles, et dont les réverbérations latiguent les yeux.
« Sous une inclinaison rapide, le sol s'est délité, il entraîne sans les féconder, les germes qui s'y déposent. La végétation ne reparait que quand on s'élève et que des niveaux supérieurs se déploient. Alors le paysage change d'aspect, l'air devient plus vif, le port des essences plus vigoureux; ce n'est plus cette campagne du Midi qui revêt un linceul de poussière et que traversent des ruisseaux desséchés; l'eau murmure, le feuillage des chênes garde sa fraîcheur et verse son ombre sur les chemins.
(( Ça et là, des vallées se dégagent et des prés naturels en tapissent les côtés. Il y a encore, dans les expositions choisies, des vignes, des oliviers, des figuiers, mais ils n'ont plus la même physionomie et n'empruntent au climat que la chaleur nécessaire pour mûrir leurs fruits. Dans la vigueur du tronc et le ton des feuilles, se retrouve le caractère alpestre. »
Ce langage poétique dit un état d'âme que connaissent tous ceux qui ont pratiqué le Midi. On n'y échappe pas.
L. Reybaud a fait mieux que d'admirer les dehors agréables, il a pénétré les goûts des industriels, goûts qui, au premier aspect, semblent assez singuliers, en un pays qui n'éprouve pas les besoins des populations pour lesquelles il invente et travaille.
Yoici comment l'éminent écrivain parle de Bédarieux :
« Le fond de son travail est en articles d'exportation.
(( Par l'intermédiaire des maisons do Marseille, cette ville envoie ses produits soit dans les échelles du Levant, soit dans nos possessions d'Afrique, souvent dans l'Inde.
(c L'art du fabricant consiste à étudier les goûts qui régnent dans les pays dont il dessert les besoins, d'y conformer le lainage des étoffes, le choix des couleurs et de régler ses prix de manière à lutter contre les rivalités étrangères.
« Les genres varient comme les prix. Il y a, par exemple, pour le Levant, deux sortes de draps connus et classés : le Stamboul, qui est le drap fort, le inahout, qui est un drap léger.
« Le poids de l'étoffe doit correspondre à la dénomination qu'on lui assigne. Ainsi, pour le drap de troupe, 40 kilos de laine donnent régulièrement 43 mètres d'étoffe. Pour les draps destinés au Levant, cette proportion s'abaisse.
« Le drap dit Stamboul ou saya, qui sert à la confection des manteaux, n'exige que 44 kil. de laine pour 50 m. d'étoffe. Le drap mahout, qui s'emploie pour les autres vêtements, pantalons, justaucorps, a encore plus de légèreté. 37 kil. de laine suffisent pour 60 mètres.
« Les prix décroissent naturellement en raison de la matière employée, et c'est ainsi, un peu aux dépens de la qualité, qu'on arrive à la dernière limite du rabais.
« En Orient, l'étoffe se mesure et se pèse. »
L'écrivain en question étudie le for intérieur de la classe ouvrière et les aspirations de la population en général.
Son jugement final, écrit en 1867, époque où l'industrie lainière française fut si brillante et si heureuse, avait quelque chose de prophétique. Songeant aux fabriques de draperies du Haut Languedoc, il disait :
« Elles empruntent, à la nature des lieux, des avantages que la concurrence peut balancer sans les abolir, les moteurs naturels, la main-d'œuvre formée, la tradition acquise. Elles s'adressent à des consommateurs nombreux et constants dans leurs besoins, l'armée, la marine, les corps administratifs, le peuple des campagnes; elles se sont frayé des débouchés dans les contrées où les goûts sont stationnaires ; elles comprennent, dans leurs assortiments, des articles de laine de grand débit ramenés au dernier degré du rabais. C'est là un but qui n'est point à dédaigner, dut-il être réduit par un partage.
(( Le Languedoc n'en restera maître qu'au prix de quelques efforts.
« Nous vivons dans un temps où, en matière d-industrie, il est tout aussi difficile de conserver que d'acquérir ; le Ilot monte et submerge ce qui s'attarde. Chaque jour la mécanique et la chimie apportent des agents nouveaux ; l'emploi des bras se restreint, les opérations se simplifient.
(( Le Languedoc ne saurait assister avec indifférence à ces changements ; une partie de son activité y est engagée. Il ne saurait avoir la prétention de se défendre avec une armure du moyen-âge contre les instruments perfectionnés que, de tous les côtés, on lui oppose.
« Il y a, dans ce qui reste de la vieille industrie du pays, une transformation à entreprendre. Le plus tôt sera le meilleur. »
11 faut savoir si les anciens moteurs suffisent et s'il n'est pas urgent de demander, à la vapeur et à l'électricité, des forces plus sûres et plus régulières.
Quant à la fabrication elle-même, c'est l'expérience seule cpii dira ce que le Languedoc
a à gagner en s'appliquant à la création des fantaisies, des nouveautés de divers genres, ou bien à la production des étoffes qui ont fait sa réputation et son succès.
Les événements et les Expositions semblent avoir répondu, car l'introduction de lainages plus fins a déterminé la création d'articles plus en rapport avec les demandes et avec les besoins généraux si multiples aujourd'hui.
D'un autre côté, l'emploi soutenu des laines du midi donne, à ces qualités, une valeur que le nord ne peut leur accorder, ce qui prouve la vitalité d'une fabrication s'adressant à des besoins locaux constants.