DES SUBSTANCES TENUES EN DISSOLUTION DANS LES EAUX
L'eàu parfaitement pure est rare à la surface de la terre. Pour s'en procurer il faut distiller avec beaucoup de précaution de l'eau ordinaire, et encore tous les chimistes ne sont-ils pas d'accord sur la pureté absolue de l'eau distillée. La plus pure serait peut-être celle' que l'on préparerait de toutes pièces, en combinant directement de l'hydrogène avec de l'oxygène. L'eau de pluie et l'eau de neige contiennent toujours, en proportions, à la vérité, presque insensibles, de l*bir et quelques autres substances qu'elles ont prises sur leur passage en tombant à travers l'atmosphère. Néanmoins, on peut considérer cette espèce d'eau comme presque pure; surtout si elle a été recueillie lorsque l'atmosphère était déjà balayée par une ondée antérieure.
Mais à peine cette eau de pluie ou de neige fondue a-t- «11e coulé un instant à la surface de la terre, que déjà sa pureté est perdue. Elle entraîne avec elle de la poussière, et devient trouble ; elle rencontre au milieu de cette poussière une foule de substances minérales, et plutôt encore végétales et animales, qu'elle dissout, et (jui ne la quittent plus même lorsqu'elle devient stagnante et dépose le limon dont elle s'était chargée. Aussi que
Ton examine l'eau des mares ou des puits peu profonds et pratiqués dans la terre meuble, et Ton sera repoussé par son impureté. Ce n'est cependant que de l'eau pluviale qui a couru quelques instants sur le sol ou qui s'y est infiltrée; mais elle a lessivé ce sol, et elle demeure souillée par tant de débris de corps organisés, que sa transparence devient louche, son goût sensible, et son odeur nauséabonde; abandonnée à elle-même au contact de l'air, elle ne tarde pas à entrer en putréfaction par suite de la décomposition des matières qu'elle contenait, à se couvrir de végétations, et à donner naissance à des gaz fétides et malsains.
Les eaux qui, au lieu de courir sur les boues dont nous jetons continuellament lés éléments à la surface de la terre, prennent après leur chute les toies souterraines qui les font circuler dans l'intérieur du globe, ne conservent pas davantage par là leur pureté primitive. Tous les minéraux solubles qu'elles rencontrent dans les terrains qu'elles traversent se joignent à elles, et les altèrent avec plus ou moins d'énergie. L'abondance des matières dont elles se chargent augmente surtout lorsque les coduits souterrains les font descendre à de grandes profondeurs. Alors en effet, leur température devient souvent excessive, et leur donne une puissance dissolvante toute nouvelle; placées en contact avec une nature minérale, qui offre probablement les plus grands rapports avec celle dont les produits jaillissent directement par les orifices volcaniques, elles en ressentent l'influence, et lorsqu'elles reviennent au jour après avoir traversé ces ardentes profondeurs, elles se présentent à
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nous tellement modifiées, que nous avons peine à reconnaître en elles le liquide insipide tombé la veille des nuages. Non-seulement, comme nous l'avons déjà dit, leur température est élevée, mais leur composition est entiè T rement changée, La plupart jouissent de propriétés médicinales très-prononcées, et Ton dirait que la terre ne nous a dérobé un instant un bien qui nous appartenait, que pour nous le rendre enrichi de propriétés bien plus précieuses que celles qu'il avait apportées en s'abattant sur nos campagnes.
Lors même que les courants souterrains ne se meuvent que dans les couches situées à peu de profondeur, ils trouvent toujours cependant quelques sels ou quelques terres à dissoudre. L'eau des fontaines, qui nous semble si pure lorsque nous la mettons en regard de celle qui a coulé à la surface du sol, ne Test donc véritablement que par comparaison ; la plupart du temps elle contient une assez grande quantité de sels terreux, qui, lorsqu'ils sont abondants, forment sur le lieu même de la source des dépôts plus ou moins épais, connus sous le nom de tufs ; lorsque ces sels sonten petite quantité, ils trahissent cependant leur présence en formant des encroûtements dans les vases où l'eau a séjourné ou bouilli, en formant un précipité de flocons blanchâtres par l'action du savon, et enfin en donnant à l'eau une certaine crudité qui la rend impropre à la cuisson des légumes. Les terrains de granité et ceux de grès sont à peu près les seuls où l'on trouve quelquefois des eaux qui, n'ayant été en contact qu'avec des minéraux tout à fait insolubles, sont demeurées, malgré leurs circuits souterrains, presque
entièrement pures. Dans les pays calcaires on ne voit guère de sources qui ne contiennent au moins une certaine proportion de carbonate de chaux et de magnésie ou d'oxyde de fer, tenus en dissolution à laide d'un peu d'acide carbonique dont l'eau se charge infailliblement toutes les fois qu'elle pénètre dans 1 intérieur de la terre.
L'eau de rivière tient le milieu entre l'eau de mare et l'eau de source! Comme l'eau de mare, elle renferme une certaine quantité de matières végéto-animales qu'elle a ramassées à la surface, surtout dans l'intérieur des villes ; mais elle en contient beaucoup moins, attendu que les mares sont un lieu de réunion pour ces matières, qui ne cessent de s'y concentrer par suite de l'évaporation de l'eau qui les y a conduites, tandis que les rivières les emportent au contraire dès quelles arrivent, et ne font pas de leurs anciennes eaux une cause permanente de corruption pour les nouvelles. Enfin l'eau des rivières provenant aussi en partie des eaux de sources qui s'y rendent, conserve une partie des sels solubles qui ont été pris dans l'intérieur de la terre. Mais cette eau en contient moins que l'eau de source, parce qu'une partie de ces sels minéraux se dépose, et que le reste se trouve mélangé avec l'eau de pluie que le lit de la rivière renferme également. La densité de l'eau de Seine est intermédiaire entre celle de l'eau de pluie et celle de l'eau des sources qui jaillissent dans le bassin de Paris. Mille hectolitres d'eau d'Àrcueil pèsent 46 kilogrammes de plus que le même volume d'ea\i pure, tandis que mille hectolitres .d'eau de Seine n'offrent sur
l'eau pure qu'un excédant de poids de 15 kilogrammes. Dans ces deux espèces d'eau, la proportion des matières étrangères n'est donc au plus que de quelques dix-millièmes.
Dans tous les cas rien n'est plus facile que de faire un essai comparatif de diverses sortes d'eau, sous le rapport de la quantité de matières étrangères non volatiles qu'elles contiennent. Il suffit de prendre une lame de verre bien propre et d'y déposer avec ordre une goutte à peu près de môme volume de chaque sorte d'eau ; en mettant la lame de verre près du feu, toutes ces gouttes d'eau s'évaporent, et laissent chacune un résidu dont on peut très-suffisamment apprécier à vue d'œil la proportion relative, en se contentant de considérer l'épaisseur de la trace qu'il forme. On est souvent étonné de voir des eaux que l'on était habitué à regarder comme tout à fait pures, déceler leur vraie nature par cette épreuve qui est d'une simplicité extrême, et qui dans certaines circonstances peut "fctre d'une Véritable utilité.
Les substances que l'on trouve en dissolution dans les eaux sont très-variées ; les principales sont les suivantes.
Les deux gaz de l'air, l'acide carbonique, l'acide sulfureux et l'acide sulfurique, l'acide nitrique, l'acide hydrosulfurique (composé de soufre et d'hydrogéné), l'acide hydrochlorique (composé de chlore et d'hydrogène), l'acide borique, l'acide hydriodique (composé d'un corps simple nommé iode et d'hydrogène) ; les sels résultant de la combinaison de ces acides avec diverses autres
substances, telles que la potasse, la soude, la chaux, la magnésie, l'ammoniaque, l'alumine, les oxydes de fer, de cuivre, de manganèse ; la silice , la soude à l'état libre, le soufre et l'iode ; enfin encore, quelques autres substances qui sont fort rares, et notamment une substance végéto-animale qui se trouve dans les eaux chaudes de Baréges, et qu'on a nommée barégine.
L'eau minérale la plus abondante est l'eau de mer ; elle forme la masse principale des eaux à la surface de notre planète. H y a dans l'intérieur des continents des sources salées, dont les eaux offrent beaucoup d'analogie avec l'eau de mer ; cette salure provient de ce que les eaux ont filtré à travers des amas de sel renfermés dans le sein de la terre. La salure de l'eau de mer tient peutêtre à ce que ses eaux reposaient sur de pareils amas qu'ils ont dissous, ou peut-être à ce que les sels solubles qui se trouvaient appartenir à la partie solide de notre globe, sont demeurés depuis l'origine unis avec les eaux. Quel qu'ait été le gisement primitif de ces sels, ils sont aujourd'hui en très-forte proportion dans la mer; et si Ton fart attention que les fleuves y apportent continuellement des eaux plus ou moins salées, et qu'il n'en sort par l'évaporation que des eaux pures, on se convaincra que la salure de l'Océan doit aller continuellement en augmentant, d'une manière infiniment lente toutefois. Cet effet doit être plus sensible dans les lacs fermés de peu d'étendue; en effet beaucoup d'entre eux sont plus salés que l'Océan.
La salure de l'eau de mer est à peu près constante; elle varie cependant un peu dans les diverses parties de*
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TOcéan, suivant la proportion des eaux douces qui y sont versées, soit par les fleuves, soit par les glaces polaires durant leur fonte. Les sels y entrent en général pour environ quatre pour cent de son poids. 1,000 parties d'eau de mer en contiennent 26 de chlorure de sodium, 5 de chlorure de magnésium, 1 de chlorure de calcium, 5 de sulfate de soude ; il s'y trouve en outre une petite quantité de carbonate de chaux.
Entre tous ces sels, c'est le chlorure de sodium qui, à cause de son abondance dans ces eaux, a reçu le nom de sel marin par excellence. Tout le monde connaît les immenses services qu'il nous rend dans l'économie domestique, dans l'industrie et dans l'agriculture ; mais combien peu de personnes savent que ces petits cristaux blancs et translucides, dont elles font un si fréquent usage, sont le résultat de la combinaison d'un gaz jaune et odorant, que l'on nomme le chlore, avec un métal blanc, brillant, malléable comme la cire, qui est le sodium.
Les eaux chargées de carbonate de chaux jouent, sous le rapport de la géographie physique, un très-grand rôle sur la terre à cause des dépôts considérables qu'elles y forment. Il y en a quelques-unes, particulièrement en Italie, qui engendrent de la pierre avec une rapidité surprenante. On bâtit avec des roches qui se sont formées depuis le temps des Romains, et l'on trouve, sous des bancs calcaires Solides et épais, des monnaies et des débris antiques qui y sont renfermés de la même manière que les coquillages et les fpssiles des anciens Ages que nous ramassons aujourd'hui dans nos carrières. Os sources nous donnent parfaitement l'idée des plié-
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nomènes qui ont produit dans les mers anciennes les couches calcaires qui sonl maintenant à sec, et constituent le sol des continents.
Toutes les eaux qui contiennent des matières étrangères en quantité suffisante, l'eau de mer et l'eau calcaire comme toutes les autres, produisent dans l'économie animale une excitation qui est efficace pour la guérison de la plupart des affections chroniques. Suivant leur qualité, elles conviennent plus particulièrement à tel ou tel ordre de maladies; néanmoins elles ont toutes de grands rapports, et paraissent constamment agir par le développement de forces révulsives analogues. On les partage en général, sous le rapport thérapeutique, en sept classes, d'après le principe le plus énergique qui domine dans leur composition. La température n'est considérée que comme secondaire et peut varier dans les sources d une même classe : les eaux sont donc froides, tempérées ou thermales.
1° Les eaux salines sont celles qui renferment divers sels, et point de gaz : telles sont les eaux de Bourbonneles-Bains, contenant des chlorures de sodium et de calcium, et du sulfate de chaux.
2° Les eaux gazeuses non acides renferment une certaine quantité de gaz, comme l'azote et l'oxygène, soit séparés, soit unis dans des proportions différentes de celles de l'atmosphère. On peut citer les eaux de Luxeuil et celles de Bagnères-de-Bigorre.
r>° Les eaux acides et acidulés : les premières doivent leur aridilé, soit à l'acide borique, soit aux acides sulfureux, sulfurique, nitrique, hydrochlorique, et se trou-
vent en général dans les environs des volcans. Il y en a auprès du Vésuve, de l'Etna, dans les Andes, etc. Les eaux acidulés doivent leur saveur, qui est plutôt aigrelette qu'acide, au gaz acide carbonique, qui s'en dégage en les faisant mousser quand on les expose à l'air : telles sont les eaux de Seltz, si connues de tout le monde; celles de Pougues, dans le département de la Nièvre, etc. '
4° Les eaux alcalines doivent leurs propriétés, soit à la soude, soit au carbonate de soude, soit à, celui (Tarnmoniaque. On peut citer pour exemple les eaux de Chaudes-Aiguës, dans le Cantal, et Tune des sources de Plombières.
5° Les eaux ferrugineuses se partagent en deux variétés, suivant qu'elles sont gazeuses ou qu'elles ne le sont pas? Dans les premières, qui sont les plus ordinaires, l'oxyde de fer est tenu en dissolution par l'acide carbonique, et se dépose en boue rougeâtre par l'exposition à l'air : telles sont les eaux de Bussang, de Forges, de Spa. Dans les secondes, le fer se trouve à Fétat de sulfate ; on peut citer pour exemple de cellesci, les eaux de Passy, près Paris.
6° Les eaux hydrosulfureuses ou hépatiques contiennent, soit de l'hydrogène sulfuré seulement, soit de s hydrosulfates, soit enfin de l'hydrogène sulfuré et des hydrosulfates réunis. Les eaux de Bagnères-de-Luchon, de Baréges, de Bade, d'Aix-la-Chapelle, de BourbonrArchambault en sont autant d'exemples. Il y en a de froides; telles sont celles de Montmorency, et celles de Saint-Amand clans le département du Nord.
rm LES MINÉRAUX USUELS.
7* Enfin, la dernière classe est celle des eaux hydriodatées, qui doivent à la présence de l'iode des propriétés thérapeutiques particulières. On n'a commencé à les distinguer des autres que depuis un petit nombre d'années ; la plupart se trouvent en Italie.
Voilà le tableau des ressources immédiates que nous offre le globe, pour la guérison des maladies. La pharmacie emprunte au règne minéral bien d'autres médicaments ; mais il faut les préparer artificiellement, tandis que les eaux minérales sont toutes prêtes. La nature n'a donc pas seulement pris soin de mettre à notre disposition ce dont nous avons besoin 'dans l'état de santé, elle . y a joint ce qui peut contribuer à nous délivrer de nos infirmités ; et ce n'est pas sans une certaine reconnaissance pour elle, que l'on doit voir les médecins, après avoir épuisé contre des affections rebelles tous les secrets de leur science, avoir recours en dernier ressort à la sienne. Presque toutes les sources médicinales sont devenues le centre d'établissements brillants et pleins de vie, qui, bien différents des hospices et des infirmeries des villes, présentent aux malades le plaisir en même temps que la santé.
Nous avons assez parlé de l'eau, et nous ne nous arrêterons pas à énumérer tous les services qu'elle rend journellement à l'homme ; ils sont présents à l'esprit de chacun. L'eau est un des éléments indispensables à l'entretien de notre corps ; elle est employée comme dissolvant dans presque toutes nos industries ; comme productrice de force mécanique par ses chutes, par ses courants, par sa vapeur, Mie 'est d'une immense utilité. Les ri-
vières ne servent pas seulement à débarrasser les continents de tous leurs immondices, elles servent, ce qui n'est pas moins précieux, à la navigation ; ce sont comme Ta dit Pascal, des routes qui marchent; les canaux et les voies navigables de toute espèce, le vaste Océan en tête de toutes les autres, sont le principe du commerce et de l'alliance générale des hommes. Enfin, les usages de l'eau sont innombrables, et ils se multiplient à mesure que l'intelligence humaine se développe et commande A cet agent de nouveaux rôles. Pline, injuste dans la comparaison qu'il établit entre la mobilité de l'eau et la fixité de la terre, et ne tenant compte que des cas exceptionnels tels que la grêle, les inondations, les tempêtes où cette mobilité devient funeste au genre humain, donne la préférence à la terre ; mais nous, mieux éclairés par la civilisation sur l'empire qu'il est donné, à l'homme de prendre sur le fougueux Neptune, nous devons nous ranger à l'avis du sage Plutarque, et dire comme lui, que l'eau n'est pas moins nécessaire A l'homme que la terre et le feu.