Luc, IV
du démoniaque, de l'hémorroïsse, de l'homme qui avait une main sèche, de l'épileptique, de l'aveugle de Jéricho, et la résurrection de la fille de Jaïre; dix miracles dont Jean ne dit pas un seul mot.
Matthieu dit que Jésus guérit deux aveugles en sortant de Jéricho. Luc ne parle que d\in seul, et Jésus, dit-il, le guérit avant d'entrer à Jéricho. A Gadara, dit Matthieu, Jésus guérit deux démoniaques ; d'après Luc, il n'en guérit qu'un. A Gapharnaûm, d'après Matthieu et Jean, Jésus guérit le fils du centenier; ce n'est pas le fils, dit Luc, c'est le domestique; et quant à Marc, il n'en parle pas. D'après Matthieu, Marc et Jean, Jésus marcha à pied sec sur le lac Tibériade. Luc ne connaît pas ce miracle ; et il ignore également, de même que Jean, la guérison du fils de la Ghananéenne et la seconde multiplication des pains et des poissons racontées par Marc et Matthieu. Matthieu, Mara et Luc ne disent rien du miracle des noces de Cana, du paralytique de la piscine et de l'aveugle guéri par un emplâtre de poussière et par l'eau de Siloé ; Jean seul raconte ces trois mh'acles ; et Luc raconte seul la pêche miraculeuse, la guérison de l'hydropique et celle des dix lépreux.
Mais c'est surtout dans le récit dés trois résurrections, c'est-à-dire des plus grands miracles de
Jésus, que les divergences des évangélistes sont frappantes. Jean était l'un des trois disciples à qui Jésus permit d'entrer avec lui dans la chambre de la fille de Jaïre ; le miracle se fit donc sous ses yeux, et il n'en parle pas ; les trois autres évangélistes, qui n'ont rien vu, le racontent en" détail. La résurrection du jeune homme de Naïm offre la même anomalie, Matthieu et Jean, qui étaient à Naïm avec Jésus, ne savent rien de ce miracle; Luc seul en parle. Gomment, je le répète, Luc, qui n'a pas connu Jésus, qui n'a rien vu de ce qu'il a fait, est-il si bien renseigné, quand les deux disciples, témoins oculaires, le sont si peu ? Et la résurrection de Lazare ! C'est ici que l'étonnement redouble. Comprend -on qu'aucun des Synoptiques ne parle de ce miracle qui fit tant de bruit et un si grand scandale dans Jérusalem? Est-il admissible, je le répète encore, que tous les trois aient ignoré, oublié ou omis l'acte le plus éclatant de la vie de Jésus ? Pierre et Matthieu étaient à Béthanie le jour de la résurrection. Matthieu n'ignorait donc pas le miracle, et Marc, certainement, a du l'entendre raconter par Pierre, s'il est vrai qu'il ait été son secrétaire. Si le miracle est authentique, si les Juifs ont calomnié Lazare et Jésus, comment expliquer le silence de Marc et surtout celui de Matthieu? Les Juifs n'ont-ils pas été autorisés à dire que les premiers évangélistes, écrivant à
une époque où plusieurs témoins de la scène de Béthanie vivaient encore, n'ont pas osé rappeler le fait, et que l'auteur du quatrième Évangile, écrivant loin de pays, à une plus grande distance de l'événement, a dû moins redouter les démentis directs et plus compter sur l'impunité ?
Ces objections, mille fois répétées, attendent toujours une réponse satisfaisante. Les Pères, les docteurs, les théologiens de tous les siècles ont multiplié les explications, les commentaires, les harmonies^ et tous les travaux accumulés, tous les efforts faits pour expliquer ces contradictions n'ont encore prouvé que l'impossibilité d'y réussir.
Et ces objections ne s'appliquent pas seulement au récit des évangélistes. Que deviennent les aveugles, les sourds, les muets, les paralytiques, les possédés que Jésus a guéris, les morts c[u'il a ressuscites? Que deviennent Lazare, la fille de Jaïre, le fils de la veuve de Naïm? Jésus est arrêté, accusé d'imposture, condamné à mort, et de tous ceux qu'il a soulagés, guéris, délivrés du démon et de la mort, de tous les innombrables témoins de ses bienfaits et de ses prodiges, pas un seul ne se présente pour rendre hommage à la vérité, pour venger le bienfaiteur outragé, calomnié, proscrit! Voilà un miracle, et le plus étonnant de tous !
m^ HISTOIRE ÉLÉMENTAIRE
Jésus meurt accablé de tristesse et de désespoir, et reprochant à Dieu de l'avoir abandonné. A quelque point de vue qu'on les juge, cet abattement et ce désespoir sont inexplicables. Au point de vue de l'orthodoxie chrétienne, on ne comprend pas, répétons-le, ce que c'est que Dieu qui reproche à Dieu de l'abandonner. Si Jésus, fils de Dieu, Dieu lui-même, est venu remplir une mission divine et prévue de toute éternité, s'il s'est offert spontanément à cette mort qui devait couronner et féconder son apostolat, comment, lorsqu'il accomplit le grand acte, peut-il se plaindre d'être abandonné de Dieu et tomber dans un si profond découragement? Si, lorsqu'il donne sa vie humaine, il est assuré de vivre et de régner éternellement sur les hommes justes qu'il rachète en se sacrifiant pour eux, pourquoi cette tristesse? Au point de vue purement humain, elle s'explique mieux, mais elle place Jésus réformateur au-dessous d'un trèsgrand nombre de martyrs qui ont souffert l'eau bouillante, le plomb fondu, le fer, le feu; dont le corps a été haché pièce à pièce, et qui, dans ces horribles tortures, se sont montrés impassibles et ont fait éclatei-, au lieu d'un long cri de détresse, de continuels transports de joie. Par exemple, entre Jésus et saint Etienne, pour ne citer que celui-là, quelle dilTérence! Jésus, dans une angoisse suprême, s'écrie : « Mon
ET GPJïlQUE DE JESUS. 3-i-7
Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous abandonné? )) Etienne, transporté d'allégresse, s'écrie : « Je vois les cieux ouverts ! »
Aucun auteur contemporain n'ayant consacré dix lignes à Jésus, c'est aux Evangiles seuls que nous avons du demander son histoire. Au lieu d'une histoire véritable, nous avons trouvé un recueil d'événements surnaturels, d'allégories, de mythes, de traditions historiques et semi-historiques rapportées sans ordre, sans méthode, sans exactitude chronologique. Aux faits vrais nous avons vu se mêler des légendes créées par l'imagination des premiers chrétiens ou suggérées par le besoin d'accommoder le personnage historique à un idéal messianique, mythologique, religieux.
Cet idéal a produit la religion chrétienne. Gomment cette religion, dans ses prodigieux développements, a-t-elle enlacé tant de générations innombrables, maîtrisé leurs sentiments, leurs intérêts, leur vie tout entière? Comment, avec les traditions judaïques, la gnose orientale, le platonisme alexandrin, l'aseétisme néo-platonicien, les fondateurs et les grands hommes du christianisme ont-ils élevé l'édifice du nouveau système religieux? Ce système a absorbé ce qu'il y avait de meilleur dans la morale, la philosophie et la théologie des anciens peuples; comment
s'est fait ce travail d'assimilation? Qui l'a commencé, poursuivi, fait réussir? Comment, après tant de triomphes et de conquêtes, le christianisme s'est-il arrêté dans sa marche ascendante? Ces questions, qui appartiennent à la philosophie autant qu'à l'histoire, sont traitées dans un livre auquel celui-ci sert d'introduction.