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LES CHAMPS-ELYSÉES ET LA STATUAIRE

Monsieur le Ministre ,

Vous avez certainement, ne serait-ce que par distraction, parcouru quelquefois le bulletin des Bourses commerciales; vous y avez vu que les cotons sont mous, que les huiles sont dans le marasme et que les savons laissent à désirer. Parmi les arts relevant directement de votre ministère, il en est un qui est mou, qui est dans le marasme, et dont le sort laisse à désirer. C'est la sculpture, art magistral par excellence, décoratif, fort important et ayant eu en France d'admirables représentants. Par sa nature même, cet art abstrait, sévère et grandiose, vit en dehors des conditions ordinaires ; il a besoin d'être soutenu par des encouragements particuliers, par des subventions spéciales, car il échappe forcément au commerce, aux possibilités bourgeoises, et ne peut être sérieusement utilisé que par l'État lui-même. Si le public seul avait

affaire à la sulpture, on ne ferait plus guère de statues; des médaillons et quelques bustes deviendraient promptement l'œuvre de nos sculpteurs, et ce serait grand dommage, car parmi ceux-ci, il est des hommes d'un très-réel talent. Pradier, David, Rude, Perraud, Carpeaux sont morts, il est vrai; mais lorsque je compte Guillaume , Dubois , Christophe , Carrier-Belleuse, Chapu, Maillet et tant d'autres dont les noms sont sur tontes les lèvres, je constate, avec vous sans doute, Monsieur le Ministre, que la patrie des Jean Goujon, des Puget, des Coustou, des Goysevox n'a point dégénéré. Nous savons encore modeler l'argile, tailler le marbre, couler le bronze et faire des œuvres que la postérité ne répudiera pas. L'école de Rome est, sous ce rapport du moins, bien près d'être irréprochable; elle nous a donné et nous donnera une longue suite de statuaires dont la France a le droit d'être orgueilleuse.

Louis-Philippe, pour soutenir la peinture de son temps, a organisé le musée de Versailles ; idée excellente, mais dont les résultats n'ont point été merveilleux, parce que l'on s'est trop hâté de la mettre à exécution ; ne serait-il pas possible de faire aujourd'hui quelque chose d'analogue pour la sculpture et de lui créer a un débouché o qui lui manque? Je crois que l'on peut, sans trop surcharger le budget, faire concourir les artistes à une œuvre d'ensemble qui serait honorable pour le pays, tout en leur permettant de développer^ dans un but déterminé, leurs facultés d'invention et leur talent. Je m'explique :

Nous avons à Paris une admirable promenade qui

s'étend, snr une longueur de dix-huit cent dix mètres, depuis la place de la Concorde jusqu'à Tare de triomphe de TÉtoile : c'est l'avenue des Champs-Elysées; on la nomme ainsi, non pas parce qu'il n'y passe que de purs esprits et des âmes impeccables, mais parce qu'elle est fort belle. Avec ses massifs, ses fontaines, ses constructions passablement élégantes, elle est de grand effet et de haute tournure. Pourquoi ne pas donner une sérieuse réalité à sa dénomination un peu arbitraire, la prendre au pied même de la lettre et faire de cette avenue les Champs-Elysées de l'histoire de France? Nous ne manquons pas, dans notre passé, d'hommes illustres dont l'image en marbre, placée sur un socle orné d'une courte inscription explicative, seraient dignes de figurer dans cette sorte d'Olympe en plein air. Ce projet, Monsieur le Ministre, n'a-t-il rien qui tente votre ambition, et ne pensez-vous pas qu'il serait beau de doter la capitale de la France d'un musée héroïque où la population apprendrait, en se promenant, le nom des grands ancêtres? On les élèverait en bordure de la voie macadamisée sur laquelle roulent les voitures; dix-huit cents mètres d'un côté, dix-huit cents mètres de l'autre; c'est un total de trois mille six cents mètres; deux cents statues y tiendraient facilement place et ne gêneraient en rien la circulation.

Deux cents grands hommes, pour les siècles écoulés de notre histoire, c'est bien peu, jeTavoue. Il faudrait faire un choix. Vous trouverez sans peine. Monsieur le Ministre, dans l'Institut, dans l'Université, dans les

écoles spéciales, des historiens, des savants désintéressés qui, après avoir simplement étudié un dictionnaire de biographie française, soumettraient à votre approbation une liste de personnages célèbres et populaires à laquelle chacun applaudirait» Il serait bon que a la politique restât étrangère à l'événement » ; aussi je crois que si nous devons remonter très-haut dans nos annales, il sera prudent de s'arrêter, comme extrême limite moderne, à l'ouverture des États généraux en 1789 ; sans cela nous aurons un panthéon révolutionnaire, au lieu d'avoir un panthéon français ; on déifiera une courte période, au lieu de mettre en lumière une série de siècles. L'histoire de France aboutit à la Révolution, comme les Champs-Elysées aboutissent à l'Arc de triomphe qui est le symbole des gloires de celle-ci. Sans la Révolution, TEmpire était impossible, et c'est l'Empire qui, par ses armées toujours en marche, a répandu sur l'Europe entière les idées de la Révolution : l'une et l'autre sont indissolublement liés par leurs principes et leurs conséquences.

Dans notre heure inquiète où les partis aveuglés par leurs passions semblent avoir perdu toute notion du juste, si l'on arrive à déterminer un choix véritablement impartial parmi nos grands hommes qui ont droit à l'apothéose, il me semble que les chevaux de Marly, installés en 1794 à l'entrée des Champs-Elysées, doivent disparaître. Tous deux sont fort beaux, ils sont l'œuvre de Coustou le jeune, et méritent, sans contestation, une place d'honneur qu'il serait possible de leur trouver dans le jardin des Tuileries. Sur le haut pié-

destal qui les supporte aujourd'hui on mettrait la statue équestre des deux fondateurs primitifs — je ne dirai pas de la monarchie française, afin de ne blesser personne — des deux fondateurs de la France : Clovis et Gharlemagne. Au rond-point, les statues également équestres de Philippe- Auguste, de saint Louis, de François !•' et de Henri IV rappelleraient les chefs couronnés qui ont combattu pour l'unité et Thomogénéité du pays. Une commission nommée par vous. Monsieur le Ministre, choisie parmi des hommes intègres et sans parti pris, saurait désigner rapidement les législateurs, les prêtres, les artistes, les écrivains, les savants, les politiques, les soldats, les marins, les hommes d'État, les philosophes qui méritent d'être a mis au rang des dieux » et de prendre place entre la statue de Clovis et l'Arc de triomphe.

La dépense serait considérable^ et je n'ignore pas que c'est là un élément dont il faut se préoccuper, car il est de nature à faire péricliter tout projet qui n'en tient pas compte. J'ai établi un calcul approximatif qui ne doit pas s'éloigner beaucoup de la vérité, et duquel il résulte que deux cents statues de marbre, aptes à décorer une promenade aussi vaste que l'avenue des Champs-Elysées, ne coûteraient pas plus de six millions. En distribuant cette grosse somme sur dix exercices budgétaires, on n'aurait à dépenser que six cent mille francs par an ; ce qui n'a rien d'excessif. Ce ne serait pas une lourde charge pour le pays, mais ce serait un grand honneur pour le ministère de l'Ins-* truction publique et des Beaux-Arts.

Je sais bien, Monsieur le Ministre, robjection gne TOUS allez me faire ; elle erre sur vos lèvres pendant que vous lisez cette lettre, si tant est que vous la lisiez jamais. Vous allez me dire que tout cela est bel et bien, mais que cela ne vous regarde pas et que je me serais épargné la peine de vous écrire si j'avais eu connaissance de l'acte signé à Saint-Gloud, le 20 août 1828., par Charles X. Cet acte, je l'ai sous les yeux et en voici le texte :

« Article unique : Sont concédés à la ville de Paris, à titre de propriété, la place Louis XVI et la promenade dite des Champs-Elysées, y compris les constructions dont la propriété appartient à l'État et à l'exception des deux fossés de la place Louis XVI, qui bordent le jardin des Tuileries. Ladite concession est faite à la charge par la ville de Paris : 1" de pourvoir aux frais de surveillance et d'entretien des lieux cidessus désignés ; 2* d'y faire, dans un délai de cinq ans, des travaux d'embellissement jusqnes à concurrence de 2,230,000 francs au moins ; 3* de conserver leur destination actuelle aux terrains concédés, lesquels ne pourront être aliénés en tout ou en partie. »

Les Champs-Elysées préoccupaient certainement Charles X ; car quelques mois avant de consentir cette aliénation, il avait rendu, le 22 avril 1828, une ordonnance royale qui prescrivait l'érection d'une statue équestre de Louis XV au rond-point, là même oii, en 1710, on avait jeté un petit pont en pierre, le pont d'Antin, sur le grand égoat, dont le cours fangeux traversait ce que l'on nommait alors l'allée du Roule.

D'après l'acte du 20 août, les Champs-Elysées appartiennent donc à la ville de Paris, qui est assez grande personne pour les embellir à sa guise ; je ne l'ignore pas, Monsieur le Ministre ; tous êtes VÉtat et n'êtes point la Ville. Gela est parfaitement juste ; mais permettez-moi de vous citer un précédent : Le pont de la Concorde, commencé le 10 juin 1787, fut terminé à la fin de l'année 1790. Le 1" janvier 1810, Napoléon décréta : « Les statues des généraux Sainl-Hilaire, Espagne, Lassalle, Lapîsse, Cervonî, Colbert, Lacour, Hervé, morts au champ d'honneur, seront placées sur le pont de la Concorde, conformément au projet qui nous a été présenté par notre ministre de l'Intérieur, » A ce projet trop exclusif, Louis XVIII en substitua un autre bien plus libéral ; par ordonnance du 19 janvier et du 17 février 1816, il prescrivit de dresser sur le pont les statues de Suger, DuguesQlin, Sully, Turenne, Duguay-Trouin, Colbert, SufTren, Bayard, Condé, Duquesne, Tourville et Richelieu. Placées en 1828, ces statues, dont le poids compromettait la solidité des piles, furent enlevées en 1837 et transportées dans la cour d'honneur de Versailles, Dans le projet Napoléon, comme dans le projet Louis XVIII, la ville de Paris était laissée en dehors; nuls frais ne lui incombaient et tonte la dépense était attribuée à l'État, à la direction des Beaux-Ârts, qui maintenant, Monsieur le Ministre, fait partie de votre ministère.

Ce n'est pas l'histoire de Paris qn'il s'agit de glorifier, c'est l'histoire de toute la" France; à ce titre elle appartient à l'État, qui doit placer les monuments

commémoratifs dans la capitale même, comme au point central où tonte illnstration a reçu son rayonnement le plus vif. Et puis, l'avouerai -je? Monsieur le Ministre, je ne serais pas sans inquiétude sur l'exéculion de ce projet, si elle était conGée à la ville de Paris. Je sais que le préfet de la Seine est un homme fort intelligent, très-éclairé et d'un bon vouloir extrême ; je sais qu'il a sous ses ordres des fonctionnaires prêts à seconder tous ses efforts; mais je n'ignore pas qu'il doit compter avec un petit parlement grognon où l'on fait plus de bruit que de besogne. Si le choix des personnages historiques est laissé à la libre pensée etàl'Hébertisme de la majorité du conseil municipal, on retournera l'histoire de France pour nous en montrer l'envers, et nous verrons apparaître des grands hommes qu'on ne soupçonne guère.

Sous prétexte de réagir contre les crimes de la tyrannie, on nous fera un panthéon de pendus qui ne manquera pas de drôlerie ; RavaiUac et Damiens y seraient aux places d'honneur ; en tout cas saint Vincent de Paul serait exclu, parce qu'il a fondé l'ordre des Lazaristes, l'abbé de l'Épée serait mis de côté parce qu'il était prêtre, Vauban serait blackboulé pour avoir servi « l'époux de la Maintenon », et Voltaire serait laissé sous le hangar, parce qu'il fut gentilhomme de la chambre de Louis XV* Quant aux rois dont j'ai osé prononcer le nom, ils seraient indistincte^ ment frappés d'exclusion, en vertu des arrêts rendus par Levasseur : Glovis : a Les grèves et les places publiques n'ont pas vu périr par la main du bourreau de

scélérat plus barbare. > Gharlemagne : « Plût à Dieu qu'on eût étouffé, dès le berceau, ce tigre né pour le malheur du monde; qu'on aurait épargné de sang et de larmes ! u Philippe-Auguste : t A moins qu'on ait un cœur de bronze, qui peut ne plus détester la mémoire de ce bourreau couronné, qu'on a si injustement nq^nmé Auguste? » Saint Louis : « La peste termine une vie qu'on peut dire n'avoir été employée que pour le malheur et la ruine des Français, m François !•' : « C'est un barbare ignorant. )> Henri IV: «Est-ce un homme? est ce un roi? est-ce un tyran? Citoyens, prononcez I » Ainsi parle le catéchisme historique du radicalisme : les Tigres couronnés, ou abrégé des crimes des rois de France^ depuis Pharamond le premier jusqu'à Louis le dernier, La plupart des conseillers municipaux en sont encore à cette rhétorique furibonde; il est donc préjudiciable à l'histoire de leur demander un choix que leur partialité risquerait fort de rendre grotesque, sinon odieux.

Si vous prenez l'initiative de ce projet, Monsieur le Ministre, l'exécution vous en appartiendra; celle-ci pourra avoir pour résultat d'embellir la promenade favorite de la population parisienne ; mais votre but aura été de soutenir l'art de la statuaire qui ressortit à votre département : nul n'a le droit de s'y opposer et les pouvoirs législatifs n'hésiteront pas, je l'espère, à voter les sommes annuelles dont votre budget aura besoin pour mener cette grande entreprise à bonne fin. Un récent académicien nous a appris, dans son discours de réception, que les républiques s'empres-

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saient toujours de protéger les arts; celle qui fonctionne actuellement se gardera bien de lui donner un démenti. Les Parisiens, de leur côté, ne seront point fâchés de se promener entre deux haies de grands hommes : ça leur donnera peut* être envie de les imiter.

Puisque je viens d'avoir Thonneur de vous entretenir de la sculpture, et de vous dire ce que j'estime bon de faire pour encourager un art qui mérite toute sollicitude, permettez-moi, Monsieur le Ministre, de me plaindre amèrement de la façon brutale et réellement indécente dont elle est traitée au musée du Luxembourg. C'est là, vous le savez, que l'on réunit les œuvres les meilleures des artistes vivants et qu'on les garde jusqu'au jour où elles sont admises à l'apothéose des salles du Louvre. On pourrait croire que l'administration compétente, ayant quelque souci de nos gloires, aurait installé ces statues, ces groupes, ces bustes et ces bas-reliefs dans une galerie éclairée, suffisamment grande pour que l'on pût tourner autour de chacune de ces œuvres d'art, afin de les examiner facilement sur chacune des faces. C'est là, incontestablement, ce que la direction des musées eût fait, ce que votre ministère ferait si l'on mettait à sa disposition un local approprié ou seulement convenable.

Le musée de la sculpture moderne, au Luxembourg, est une curiosité. Monsieur le Ministre, il faut aller le visiter; mon vieil ami de Chennevières s'empressera de vous y conduire si vous ne le connaissez pas. Selon votre caractère, vous aurez un accès de colère ou un

accès de fou rire, car il est impossible de voir quelque chose de plus féroce et de plus bouffon. C'est une cave ; elle a précisément assez d'obscurité et de fraîcheur pour bien conserver les vins. On pourrait en tirer facilement parti en la louant à quelque cabaret du voisinage, mais il faut se hâter d'en retirer les statues qu'on y a tassées les unes contre les autres dans l'ombre et rbumidijté. Si Ton tient à conserver la sculpture moderne au Luxembourg, il ne manque pas dans le jardin d'emplacements propices à recevoir un musée; en tout cas, en attendant que le Louvre et le palais du Luxembourg, encombrés par 'suite des incendies — déjà gloriûés, et bientôt amnistiés — de la Commune, soient rendus à leur destination primitive, il vaudrait mieux construire des baraques en bois pour y loger nos statues (^ue de les laisser plus longtemps dans les catacombes où on les cache à tous les yeux.

En prenant congé de vous, je vous prie de m'excuser si, sans être connu de vous, je me suis permis de vous écrire. J'ai cru que, sans blesser les convenances, je pouvais vous parler de deux ou trois objets qui n'ont rien de commun avec la politique, et que mes lettres vous seraient une preuve du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monsieur le Ministre, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

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