‹ Histoire et découvertes de l'Amérique [microforme]Chapitre 22 sur 61 · HUITIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

HUITIÈME ENTRETIEN

M. Honrer.

ALLONS, mes enfans, accompagnons Colomb à son retour. Un vent frais d’ouest vient de se lever, il pousse les vaisseaux devant lui, et semble leur prêter des ailes ; les équipages , au comble de la joie, se voient déjà en Espagne , au milieu d’une foule de curieux, que le récit des merveilles du Nouveau-Monde remplit d’étonnement.

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Mais tout à coup ce doux espoir du retour semble s'évanouir à jamais. Un violent orage se forme à l'horizon ; la tempête bouleverse l'Océan qui mugit épouvantable, ct les vaisseaux, jouets des vagues, sont tantôt lancés vers le ciel et tantôt préc’ ités dans l’abîime. Tout l'équipage est saisi d’cffroi et implore le ciel comme son seul appui, comme le seul arbitre de ses destinées.

En vain Colomb, avec la plus grande présence d'esprit, emploie tous les moyens que lui suggèrent la prudence et l'expérience; il tâche en vain d'encourager ses gens frappés de terreur, et de rappeler leur énergie : enfin lui-même ne pouvant se dissimuler qu’il n’y a plus rien à attendre du secours des hommes, rentre dans sa chambre, et là, au lieu de s’abandonner à de vaines lamentations ou à des vœux stériles, il prend un parchemin, y écrit les avis les plus importans sur ses découvertes, l'enveloppe d'un linge trempé dans l'huile, couvre ce linge d’une toile cirée , enferme le paquet dans un baril bien bouché, et le jette à la mer. Bientôt il confie les mêmes rensei-

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gnemens à un second baril qu'il attache à la poupe du navire pour y rester jusqu'au moment du naufrage. Il prie la Providence de faire tomber en des mains amies les précieux récits de ses glorieux travaux; il se livre à l’espoir qu'ils ne périront pas avec lui, qu'ils parviendront en Espagne, et que sa gloire retentira dans la postérité. Il met sa confiance dans le Dieu qui soulève les flots et qui les apaise, et attend son sort avec le calme des hommes supérieurs et des âmes fortes.

La nuit s’écoulelentement dans lacruelle attente de la mort. La tempête continuait sans relâche; pas une étoile ne brillait sur l'horizon : enfin les premiers rayons du jour rendent les navigateurs à la vie, en leur montrant, dans le lointain, une terre qui s'élève du sein de l'Océan.

D'abord l'amiral lui-même ne put déterminer quelle était cette terre; mais s’en étant approché davantage, il reconnut que c'était une des Açores.

Lucrex. Dieu soit loué! j'avais une terrible peur.

M. Hunter. Ils n’y sont pas encore, cher

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Lucien, quoique la terre soit sous leurs yeux. Le vent, qui souffle toujours avec force, rend l'approche de la côte très-dangereuse. Ainsi, malgré le désir qu'avait tout l'équipage de descendre à terre , ils se virent obligés de passer encore quatre jours à louvoyer au milieu des dangers qui les environnaient. La Pinta avait disparu ; on ne savait si elle avait péri, ou si Pinçon, profitant une seconde fois de l'obscurité de la tempête, avait abandonné l'amiral pour porter en Espagne les premières nouvelles des découvertes. Enfin le temps se calma un peu. L’amiral profita de ce moment, gagna la rade et fit jeter l'ancre.

Les Portugais accoururent leur vendre des rafraichissemens, et s’informèrent en même temps d’où iis venaient, et où ils comptaient aller. Les Espagnols ayant appris d'eux qu’à peu de distance de la côte il y avait une chapelle dédiée à la Sainte Vierge, Colomb permit à la moitié de son équipage de débarquer, pour aller remplir leur vœu, et leur ordonna de revenir au plus tôt, afin queles autres pussent s’acquitter à leur tour de cet acte de dévotion.

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Après s'être mis nu-pieds et en chemise , ils marchèrent processionnellement du côté où les Portugais leur avaient dit que se trouvait la chapelle.

On s’attendaïit à revoir les gens de l’équipage au bout de quelques heures ; cependant la nuit s’avançait, et personne ne paraissait encore. L’amiral conçut des soupcons, et ces soupçons se confirmèrent lorsqu'on apprit le lendemain que la garnison portugaise s'était emparée de ces hommes nus et les retenait prisonniers.

À la nouvelle de cette perfidie, l’indignation de Colomb fut à son comble, il protesta avec serment qu'il ne partirait pas sans avoir pris cent Portngais et ravagé toute l’île. Cette menace fit impression.

On lui envoya des députés, chargés de s'informer, de la part du gouverneur, si lui et ses navires étaient en effet au service de l'Espagne ; et quand il l’eut prouvé par ses provisions, les prisonniers furent relâchés. Le gouverneur aurait voulu, sans doute, s'assurer de Colomb lui-même, pour le tenir enfermé, lui et ses gens, toute leur vie, et faciliter au roi son maître

84 VOYAGES ET CONQUÈTES les moyens de prendre sans bruit possession des pays nouvellement découverts :

mais ayant manqué son coup, parce que Colomb était resté à bord, il jugea prudent de lui rendre son monde, et de s’excuser en disant qu’on n'avait pas cru qu'ils fussent Espagnols.

Colomb remit à la voile, avec l'espérance de se voir bientôt à la fin de toutes ses peines ; mais une nouvelle tempête mit encore une fois sa constance à l'épreuve. Cette tourmente fut horrible ; elle durait depuis quarante-huitheures,lorsqu'on aperçut vers minuit des rochers contre lesquels le frêle bâtiment fut poussé en droite ligne. S’il eût suivi cette direction une minute de plus, il était en pièces ; mais la présence d'esprit de Colomb ne l’abandonna pas dans ce moment décisif : virant promptement le cap, il sauva le vaisseau et ceux qui y étaient. Il reconnut bientôt qu'il était sur la côte de Portugal , près de l’'embouchure du Tage, et il réussit à y jeter l'ancre.

Dès la pointe du jour, il dépêcha deux couriers, un à Madrid , pour annoncer au roi d’Espagne son heureuse arrivée, et un

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autre à Lisbonne, pour demander à sa majesté portugaise la permission de remonter jusqu’à la ville, et de s'y réparer. Cette de-

! mande lui ayant été accordée, il y fit voile

sur-le-champ.

Le bruit de l’arrivée d’un vaisseau si re-

: marquable se fut à peine répandu dans Lis-

bonne que l’on courut en foule au port.

Le rivage était couvert d’habitans, etla rivière de barques ; chacun bràlait de voir l’homme merveilleux qui avait si heureusement terminé uneentreprise si périlleuse, en regrettant toutefois que leur patrie eût méconnu et rebuté cet homme extraordjnaire.

Le roi de Portugal lui-même, qui se repentait également d’avoir rejeté les offres de Colomb , et ne voyait pas sans peine l’accroissement prodigicux de la puissance espagnole, donna ordre qu'on lui rendit tous les honneurs imaginables ; il lui fournit des rafraîchissemens , et lui écrivit de sa propre main pour le prier de le venir voir. Colomb s’empressa de serendre à son invitation ; et à son arrivée , toute la cour, par ordre du roi, fut au-devant de lui. Ce

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monarque, dans l'entretien qu'ils eurent ensemble, voulut qu'il lui parlât couvert et assis ; ct au récit des découvertes qui venaient d’être faites, il fit alternativement paraître les plus vifs regrets et la plus grande admiration. De son côté , Colomb jouissait avec modestie de la satisfaction de voir les indignes courtisans qui jadis le bafouaient comme un vil faiseur de projets, maintenant éblouis par l'éclat de ses exploits, confondus et couverts de honte.

Le roi lui fit, mais en vain, les offres les plus flatteuses pour l’engager à rentrer à son service ; rien ne put ébranler la fidélité de ce grand homme. À peine son bätiment fut-il réparé qu'il alla prendre congé du roi, mit à la voile, et se dirigea sur le même port d’Espagne d’où il étoit parti .. et où il jeta l’ancre, après un voyage de sept mois et onze jours.

Qu'il s’y repose après tant de fatigues !

Demain, mes enfans, vous aurez le plaisir de le voir descendre à terre.

RG

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