‹ Histoire et description du château d'AnetChapitre 14 sur 138 · ORIGINE · texte numérisé non relu

ORIGINE

Le premier Château d’Anet a dû exister vers le Xe siècle. On cite ce Château du XIe au XIIe siècle sans en donner aucun détail. Ce n’est qu’en 1340 que Charles le Mauvais , Comte d’Évreux et Roi de Navarre, en devint propriétaire. Quelque temps après, ayant fait construire un peu plus au nord un autre château qui porte encore son nom, il transforma le

premier château en forteresse pour le mettre à même de soutenir les attaques et les nom-

LE CHATEAU D’ANET

breux assauts occasionnés par le voisinage de la Normandie, qui, à cette époque, était au pouvoir des Anglais.

Ce château fort n’était qu’un lourd bâtiment carré, avec quatre grosses tours, une à chaque anale- les murailles et les tours crénelées étaient percées d’étroites fenêtres peu nombreuses. Il était entouré d’un mur de défense dominant un large fossé, ainsi que dans presque toutes les constructions de cette époque.

Des souterrains partaient de cette forteresse dans plusieurs directions. L'un de ces souterrains débouchait à l’ouest dans les champs, près le chemin de Saint-Roch, en suivant la petite côte qui borde le haut de la fontaine, et servait à faire des sorties en cas d’attaque; l’extrémité de ce souterrain est dans un champ appartenant à notre famille. Un autre, au midi, traversait Anet, montait dans la Forêt, et de là prenait deux directions opposées; l’une de ses branches allait sans doute vers le Château de la Robertière et l’autre au château de Bû. Un troisième souterrain passe sous la place du Château et se dirigeait vêts l’est. Les voûtes de ces souterrains, minées par le temps, ont fini par s’effondrer; ce sont même ces éboulements qui en ont révélé l’existence, inconnue jusqu’à présent.

En 1378, ce château fort fut démantelé par ordre de Charles V, qui, après s’en être rendu maître, le fit détruire en partie. Une gravure de Claude Chastillon donne, au commencement du XVIIe siècle, la vue des ruines de cette antique forteresse. Il en reste encore aujourd’hui un pied de tour informe, avec quelques marches allant au-dessous.

En 1444, le Château d’Anet a passé dans les mains de la famille de Brézé , qui, en plusieurs fois , l’a considérablement augmenté par diverses constructions sans art et sans aucune symétrie, moitié pierre et brique, et dont le style portait encore la trace des anciennes demeures féodales.

De i5q5 à 1547, Diane de Poitiers, veuve de Louis de Brézé, fit de nombreuses acquisitions de terrains pour augmenter son domaine d’Anet et fit démolir une grande partie de ces diverses constructions irrégulières, qui ne pouvaient plus convenir à cette femme célèbre, parvenue à un si haut degré de puissance et de grandeur.

C’est l’année suivante, en 1548, qu’elle fit bâtir ce magnifique Château , si vanté dans l’histoire , et qui reste un des plus beaux types de la Renaissance Française.

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Le Château cTAnet, qui fut un des plus beaux palais de la France, est remarquable à plus d’un titre. Non-seulement il est un des chefs-d’œuvre de la Renaissance Française, mais il est unique au monde pour son genre de décoration , qui porte un caractère exceptionnel et tout particulier.

Comme le nom de Diane prête à de nombreuses allégories, l’ornementation de ce Château n’a été faite qu’avec les chiffres, les attributs, les emblèmes et les devises de la Dame du lieu, à laquelle les moindres détails d’ornement faisaient toujours allusion, et de la façon la plus flatteuse. Diane de Poitiers étant veuve a voulu paraître inconsolable toute sa vie : elle n’a jamais quitté le deuil. La manie de Diane était de vouloir persuader à son siècle et à la postérité que la perte de son mari était toujours présente à sa mémoire. Ainsi, la plus grande partie des marbres qui entraient dans la décoration étaient noirs; l’architecture des lucarnes et des cheminées était en forme de tombeau; des palmes étaient enlacées avec son chiffre, et la peinture, comme la sculpture, multipliait à l’infini ces mêmes ornements. D’un autre côté, les chiffres de Diane et de Henri II , harmonieusement enlacés avec des flèches , des croissants et les deltas de l’alphabet Grec, ornaient les chapiteaux des colonnes, les frontons, le dessous des entablements, les frises, le dessus des lucarnes, le pavage, les parquets et les portes, les plafonds, les lambris, les vitraux, les bronzes, les serrures, les verrous, les meubles, les tapis, les tapisseries, les faïences du service de table, et jusqu’aux livres de la bibliothèque.

Rien dans la décoration d’Anet n’a été laissé à la fantaisie ou au caprice de l’imagination. Tout dans cette magnifique demeure portait l’empreinte d’une poésie mythologique, en faisant de Diane de Poitiers une véritable Déesse, et le Château d’Anet était un séjour enchanté. Voici ce qu’en écrivait le Florentin Gabriel Simeoni, lors de son voyage en France en 1 5 57 :

Me trouvant prés du chemin d’Anet, car de tout temps j’ay esté amateur et curieux d’avoir et veoir toutes choses exquises et rares, je me transportay jusques là, où, il ne fault pas mentir, je fey une conclusion, après avoir tout veu, que la Maison dorée de Néron n’eust sceu estre ni plus riche ni plus belle.

Brantôme n’en parle pas avec moins d’éloge :

La belle Maison d’Anet, qui devoit servir pour jamais d’une telle décoration à la France qu’on ne peut dire de pareille.

Cette opinion des contemporains nous permet d’espérer que notre admiration pour ce Château ne paraîtra pas exagérée.

Philibert de Lorme fut chargé de l’architecture, où il déploya toutes les ressources de son art et de son caractère inventif.

LE CHATEAU D’ANET

Jean Goujon, le Phidias Français de son temps, fit les sculptures les plus importantes, et s’y est immortalisé.

Jean Cousin peignit les vitraux, qu’il a rendus célèbres sous le nom de Grisaille d Anet.

On remarquera qu’à cette époque un certain nombre des châteaux bâtis en France fut décoré par la colonie d’ Artistes italiens appelés par François Ier.

Diane de Poitiers voulut une œuvre toute Française; elle confia la construction de son Château d’Anet au génie d’artistes tous ses compatriotes, et leur donna, par cette faveur, l’occasion de lutter avec les artistes étrangers et l’honneur d’assurer et d’affirmer la Renaissance Française. Anet n’a pas été le point de départ de cette Renaissance, créée par des Français dès Charles VIII; mais Diane donna lieu de se produire à nouveau, et d une façon aussi libre que complète, à ce style merveilleux, mélange charmant de la Rome antique et du plus beau moment de fltalie moderne, qui est encore aujourd’hui l’admiration en même temps que l’inspirateur des architectes français contemporains.

Un fait très-curieux et digne d’être cité, c’est le caractère des Artistes de ce temps-là. Les Artistes italiens au palais de Fontainebleau, faisant assaut d'hypocrisie, de malveillance et de jalousie, se disputaient, se menaçaient et s’assassinaient entre eux, tandis qu’au Château d’Anet les Artistes français, protestants et catholiques, fraternisaient et collaboraient entre eux, chose rare à cette époque de guerres de religion, pour créer un chef-d’œuvre. Toute la grande différence entre les deux Écoles rivales, l’école de Fontainebleau et celle que nous proposerions d’appeler l’École d’Anet, est dans ce fait de l’alliance fraternelle des Artistes français, qui, sans préjugés, sans rivalités mesquines, se donnaient la main pour faire une œuvre d’art national. Jean Cousin, à limitation de Grolier, en adonné le plus noble exemple en écrivant, avec sa signature, sur un de ses livres cette inscription, donnée en fac-similé par M. Charles Blanc, dans son article de l’Histoire des Peintres : Ce livre appartient à Jean Cousin et à ses amis.

Le Château d’Anet a été construit de i5q8 à 1 5 5 2, ainsi que le prouve une date mise sur la niche, au milieu du portail d’entrée sur la grande cour; la décoration en a été à peu près terminée en 1 5 54, ainsi que l’indique l’inscription sur la cloche de l’horloge de la porte d’entrée.

Le Château d’Anet , dans son ensemble , formait trois cours à peu près carrées : celle du milieu, la Cour d’honneur; celle à droite, la Cour de Charles le Mauvais et des Cuisines ; enfin la Cour de gauche, où étaient le Gouvernement et l’Orangerie. Derrière ces trois cours était le jardin, vaste parterre divisé en plusieurs compartiments destinés aux fleurs et aux plantes les plus rares de ce temps-là. Ce grand jardin, carré, était entouré d’une très-belle galerie à jour; au milieu, au nord, se trouvait une vaste salle de bains; au delà, un parc immense, divisé en plusieurs parties, s étendait jusqu’à la côte. Au nord-est de la Cour de droite et du jardin se trouvaient les Écuries et les Communs du Château; plus au nord, en longeant le parc, se trouvait 1 Hôtel -Dieu. A l’ouest de la Cour de gauche se trouve, en avant, la Chapelle sépulcrale où était le tombeau de Diane. En arrière de ce monument on trouvait la Volière, la Héronnière , la Capitainerie; le Chenil était au bas de l'an cien château fort.

CHATEAU D’ANET

VUE GÉNÉRALE EN i55o

L’entrée principale du Château est défendue par un large fossé très-profond; on le franchit sur un pont, -autrefois en bois et à bascule, qui a été remplacé, en 1690, par un pont en pierre garni d’une rampe de fer. De chaque côté de la porte existent deux meurtrières pour la mousqueterie et pour une coulevrine, et à chaque extrémité de cette façade sont deux doubles meurtrières.

Au-dessus des fossés, de chaque côté du portail, existe une terrasse, bordée d'une très-belle balustrade où sont sculptés à jour les chiffres de Diane, enlacés avec des palmes et alternant avec une autre partie où se trouve le chiffre de Louis de Brézé, aussi avec des palmes, de chaque côté d’un croissant au milieu duquel sont deux deltas enlacés avec des palmes. Ces deux parties à jour sont séparées par des briques avec des chaînes de pierre.

On monte à ces terrasses par un très-beau perron de pierre, ayant de chaque côté un petit dôme surmonté d’un croissant posé sur une boule.

L’extrémité de ces deux terrasses, qui sont de chaque côté du portail, se termine par deux grands pavillons bas, composés d’un rez-de-chaussée et formant les deux angles de la clôture du Château sur la Place.

Une souche de cheminée, sur la terrasse attenant au pavillon, est remarquable par sa forme de tombeau, avec une tête de griffon aux quatre angles. Sur ses deux faces principales est un cartouche en losange, entouré de deux branches de laurier, figurant les armoiries de Diane.

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