‹ Histoire et description du château d'AnetChapitre 77 sur 138 · DESCRIPTION DE LA BELLE MAISON D’ANET · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE LA BELLE MAISON D’ANET

sement de pourmenoir au circuit du jardin des parterres, planté derrière ce principal corps de logis, et, outre cela, eut soin de faire orner de nouvelles fontaines, aggrandissements d’offices et autres logements, pour en rendre la demeure plus spatieuse et commode. Mais il semble que ce Maistre d’aujourd’ui néglige trop son entrètenement et ne suive pas l’intention de celuy qui lui fit avoir, en telle sorte qu’on aperçoit évidemment qu’il n’y prend pas beaucoup d’affection, pour y laisser dépérir à la longue beaucoup de choses, n’entretenir les jardinages, ny les eaux et fontaines, ne tenir ce lieu meublé et assez propre, comme il seroit bien décent et requis, mesme n’y fréquente guères, si ce n’est par hasard, en chassant autour, encore qu’il soit constant que la seule présence du maistre entretienne principalement les réparations et défauts de tels édifices; il y a seulement le Chenil qui est mieux entretenu que le reste, où sont eslevez les chiens de chasse. Madame, au contraire, s’y plaist extrêmement, mais n’a seule les moïens ny la liberté de le faire mieux valoir ; ainsi ordinairement arrive-t-il que les successeurs rarement suivent les premiers desseins et inclinations des fondateurs ; il y a toujours quelque altération ou affection nouvelle. Mais ne laissons d’en poursuivre la description selon l’estât auquel il est.

L’entrée de la Maison est majestueuse. D’assez profonts fossés à fond de cuve, qu’on peut facilement remplir d’eau quand on veut, environnent et tiennent en seureté le maistre corps de logis, séparé des autres corps des Offices et Escuries. A l’abord du pont-levis, une admirable Horloge d’une bien particulière invention, car une grande biche de bronze, toute droicte, frappe d’un de ses pieds de derrière les heures, tandis que deux chiens de chasque costé, pareillement de bronze, jappent autant que dure leur quantité et que les font jouer les ressorts, ce qu’on ne se lasse point de beaucoup admirer. Au dessous se lit ce distique, escrit en lettres d’or sur marbre noir :

Phœbo sacrata est almæ domits ampla Dianæ ,

Verum accepta eut cuncta Diana refert.

• Et partout, aux cheminées, au dessus des toicts, aux fenestres et aux portes, se voyent, parsemées fréquemment par cy par là des figures de croissants presque clos, avec ceste devise : Donec totum impleat orbem, ou bien : Consequitnr quodcumque petit , ou Sola vivit in illo sur un tombeau chargé de laurier que perce une flesche, ou ceste autre : Victi servamns Amoris exuvias sur des flesches et carquois liez ensemble, ou ' encore celle-là : Scelus est nocuisse juvanti , soubs Ænée qui sauve sa famille de l’embrasement de Troye.

Le dedans du logis n’est pas moins majestueux, orné de plusieurs colonnes , de statues placées dans des niches en ovale, et marbres de diverses couleurs. La Cour est fort spatieuse et quarrée , bien proprement pavée; en face, environ le milieu, entre le premier et le second estage , se lisent deux autres suivants distiques :

Brœseo hœc statuit pergrata Diana marito Ut diuturna sui sint monumenta viri;

puis cest autre plus bas au dessoubs :

Splendida mireris magni palatia Cœli ,

Non hœc humana saxa polita manu.

Les chambres, salles, cabinets, galeries, sont en très grande quantité, richement peintes aux planchers et cheminées, et tapissées presque partout de vieilles tapisseries , de particulière façon, fort rares pour leur antiquité. Or, ce qui certes paroist plus digne d’admiration et netioibt estre passé trop légèrement, est la considération des vitres, d’un très clair et pur cristal, tout figuré des plus belles histoires de l’ancien Testament, comme de Joseph et Livre des Rois, avec des quadrins au dessoubs, comprenant le sens de la figure. Les contre-fenestres sont toutes parsemées de subtils emblèmes grecs et latins que, pour la longueur à les transcrire (estant en très grande quantité) et l’impatience de la personne qui nous conduisoit, ne peumes à notre regret remporter dans nos tablettes. Ce qui est encore bien digne de remarque est, à main gauche, une longue Gallerie, toute remplie de plusieurs excellents tableaux de païsages et autres représentations, de pourtraicts de la susdite Diane de Poitiers, tantost peinte en chasseresse, en la forme et nuë comme la Diane des Anciens, tantost richement vestue et en grande pompe à la mode du temps, tantost comme elle estoit en ses plus jeunes ans, et tantost plus aagée, bref en plusieurs diverses postures et équipages.

Au bout de cette Galerie, en un fort grand tableau, se voit tiré au naturel, le Roi Henri second à cheval, vestu de gris, blanc et noir, une petite toque avec pennache sur la teste, fort vifvement représenté, et, autour, quantité d’autres pourtraicts de plusieurs Rois et Reines de France (seulement depuis saint Louis), et plusieurs tableaux de parents et parentes de la susdite Diane.

LE CHATEAU D’ANET

Du milieu de la Galerie, à l’ouverture d’une porte proche une cheminée ornée de marbre, on voit le bas de la Chapelle du haut d’un petit jubé destiné à la Musique y en voulant faire chanter...., d’où mesme on peut commodément entendre la messe quand elle s’y dit, laquelle est des plus superbes qu’on puisse guères voir, en forme ronde, sur laquelle se rapporte entièrement et est comme prise sur son modelle celle de laGallerie de l’Hostel de Richelieu, à Paris1. Le Dôme est extrêmement clair et bien vousté, tout doré et azuré comme partout le reste. Le parterre2 est beau à merveilles, composé d’un rapport de plusieurs morceaux de marbre de différentes couleurs, joincts délicatement par ensemble et représentant à l’aspect (quand il s’en eslongne un peu pour en mieux tirer la perspective) une infinité de croissants s’entrelassant l’un dans l’autre, d’une admirable proportion et symétrie, et se diminuant tousjours depuis la grande estendue de leur cercle, tant que les plus petits deviennent comme à rien vers leur centre, ce qui est estimé mesme des plus habiles en la science de Géométrie. Et de mesme le haut de la voûte est taillé industrieusement de semblables croissants dorés et s’entretenant pareillement l’un dans l’autre, tant qu’ils croissent et décroissent, ainsi qu’une pierre jettée avec violence dans un rond d’eau produist une quantité de cercles, qui se multiplient jusques à ce qu’à force de leur accroissement ce tout disparoisse en un instant, sur quoy sera remarqué en passant que convient cet excellent emblème : Crescendo deletur (Elle se détruit en s’étendant), dans un cabinet de la belle Maison de Liancourt en Picardie, qui semble bien destruire le sens de l’autre : Donec totum impleat orbem.

Or, pour comprendre en général le dedans la maison, faut sçavoir que toutes ces chambres, sales et galeries, communiquent d’entrée par ensemble, etqu’ainsi, en entrant et sortant de l’une à l’autre, on faict tout le tour du logis sans sortir, ny descendre d’autres escalliers, qui d’ailleurs correspondent en diverses parties du bastiment , pour la facilité des allants et venants.

Mais nous quicterons enfin une veuë si agréable, sans en rien retenir que l’idée, pour en joüir d’une autre non moins divertissante , dans ce palais de Flore , distribué en divers jardinages, pour les fleurs et parterres de buis, l’Orangerie et les herbages. Joignant celui des orangers, est eslevé de terre, de la hauteur de deux estages, un bastiment assez considérable destiné aux estuves et aux bains, d’où une descente secrète par derrière mène jusques dedans un fort grand bassin d’eau, qu’on estime fort pure, saine et propre pour le bain, où on nous racontoit par tradition que ceste Diane susmentionnée prenoit ses rafraîchissements et délices.

Incontinent au sortir de ces jardins, on apperçoit le parc , entouré en bonne partie de la susdite rivierre d’Eure, qui faict gayement comme une isle en cest endroit; du reste il est clos de murailles. Joignant ce parc se voit une église des Cordeliers, très-bien construicte et qui s’accomode et s’augmente encor de jour en jour; la maison des Religieux est ample et spatieuse, bien fournie de cloistres, dortoirs et autres logements ; leur situation est fort agréable , au bout d’une chaussée pavée , et bordée d’arbres et de ruisseaux coulants dans la rivière, par où on parvient jusqu’à ceste église; outre laquelle, et la paroisse du Bourg, qui est bien bastie et réparée en partie de neuf avec un beau clocher nouvellement eslevé, y a encore un monastère de Religieuses, ce qui montre la bonté du lieu, et prouve comme il est bien peuplé et fréquenté, car les Mendiants ne se mettent guères dans les déserts, ayant tous jours besoin de la conversation et communication du monde, dont ils ne se peuvent passer encor qu’ils y renoncent.

Aussi le bourg est gros de 3oo feux du moins, y ayant belles et grandes rues, larges, bien pavées, et est le grand chemin des coquetiers dans la Basse Normandie. La Seigneurie est du titre de Principauté, comprise comme dit est dans l’Heurpois, qui fait portion et membre de la Beauce, tout sur les confins en lizière de la Normandie, n’y ayant que la seule rivière d’Eui e qui la sépare. Pour le revenu du Prince, nous n’avons sceu au vrai l’apprendre, sinon, en gros, que la Principauté avait plustost esté bastie pour le passe-temps, beau séjour et déduit de la chasse , que non pas pour le profict, comme il arrive ordinairement de presque tous les beaux lieux de plaisance, qui coûtent plus à entretenir que ne monte le fruit qu’on en reçoit, qui vient plustost pour la santé que pour le coffre.

Nous estions très-commodément logez à une bonne hostellerie qui prend pour enseigne la Rose, tout proche le Chasteau , dans la grande rue qui y aboustit, où nous faisions fort louable traictement à raisonnable prix.

Voilà ce que la mémoire nous a conservé et nos tablettes nous ont fourny d’Anet, dont ne nous reste plus à parler, sinon d’une particularité qui ne doit estre omise, sçavoir une chapelle , construicte de hauteur médiocre, en forme d’ovale , de pierre de taille et de bricque, sur le bord du fossé, vis à vis un des coins du Chasteau, où dans le milieu du choeur, vis à vis du maistre-autel , paroist un magnifique tombeau, de marbre blanc et noir, assez eslevé de terre, remply autour d’inscriptions en lettres d’or, où depuis le costé droict commence cette épitaphe : D. O. M. œternœq. memorice Dianœ , etc. (Voy. p. 106.)

i. C’est-à-dire du Palais Cardinal. — 2. C’est-à-dire le pavage de la Chapelle.

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