CESAR DE VENDOME
En 1641, Richelieu, tourmenté de quelques menaces de la Noblesse, lui envoya par un messager inconnu ce billet sans signature :
Vous êtes accusé d’avoir voulu empoisonner Monseigneur le Cardinal de Richelieu. Son Éminence a des preuves entre les mains. Fuyez. Le messager qui vous remettra cette lettre a deux heures d’avance sur les Archers chargés de vous arrêter.
Le Prince resta quelques instants atterré-, puis, stimulé par le danger qui le menaçait, il partit avec rapidité sur la route de Normandie, et le lendemain il s’embarqua pour l’Angleterre. C'était probablement tout ce que voulait Richelieu , car l’accusation, le cavalier et la lettre n’étaient sans doute qu'une feinte. Néanmoins, le Duc de Vendôme jugea prudent, pour sa sûreté personnelle, de rester en Angleterre, qu'il ne quitta qu’à la mort du Cardinal.
Quelque temps après son retour en France, il fut encore compromis dans la journée du 2 décembre i6q3. Le Duc de Beaufort fut arrêté et conduit à Vincennes; les plus dangereux conspirateurs furent confinés en province, et l’on prescrivit au Duc de Vendôme de se retirer à Anet. César ayant refusé de livrer ceux que Mazarin réclamait, le Cardinal menaça d'assiéger le Château et d’y pénétrer de vive force pour y saisir les complices de Beaufort, déclarant qu’il ne supporterait pas le scandale d’un Prince bravant impunément la justice et les lois. En présence de cette détermination, aussi juste qu’énergique et qui dut lui paraître bien singulière de la part d’un simple ministre qui n’était pas prince du sang, le Duc de Vendôme se décida encore une fois à quitter la France et se réfugia en Italie. Ce départ ne fit pourtant pas l’affaire du rusé Cardinal, qui voulait un autre résultat-, aussi le Duc ne resta pas longtemps absent, et le Cardinal Mazarin, maître à ce moment de César de Vendôme, qui ne résista pas au désir du premier ministre, réussit à placer une de ses nièces en la faisant accepter en mariage au petit-fils de Henri IV, Louis de Vendôme, qui épousa Laure de Mancini en 1661.
Mme la Duchesse de Vendôme mourut le 8 septembre 1667, et le Duc César de Vendôme, son mari, mourut le 22 octobre suivant.
LOUIS DE VENDOME
Ce Prince ne posséda Anet que fort peu de temps. De son mariage avec Mlle de Mancini il eut deux fils, dont l’un fut Louis-Joseph de Vendôme et l’autre Philippe de Vendôme, qui fut Grand Prieur de France.
Après la mort de la Duchesse de Vendôme, sa femme, il transmit le Château d’Anet à son fils Louis-Joseph et se fit prêtre, devint Cardinal Légat a latere du Pape Clément IX, et mourut en 1669.
Ce Prince fut certainement le seigneur le plus singulier de son siècle. Son caractère, d’une originalité complète, fut un étrange composé de toutes les excentricités, et tous les extrêmes s’y virent ensemble; il était tout à la fois plein de talent, et à d’autres moments d’une incapacité absolue. Tous les mérites militaires se trouvèrent unis en lui à des habitudes et même à .des vices ignobles. On le voyait au Château d’Anet passer des journées entières couché dans son lit avec des chiens, sans autre compagnie que quelques valets avec lesquels il ne rougissait pas de s’enivrer, étrange contraste avec la sévère étiquette que Louis XIV imposait à sa Cour, et avec le passé du Château d’Anet, si brillant au XVIe siècle. Ainsi on a cité ce Prince pour des façons plus que bizarres , même de son temps. Lorsque de grands seigneurs se trouvèrent venir lui rendre leurs devoirs, il les recevait avec la plus grande impertinence, et, pour prouver à ses hôtes le peu de cas qu’il faisait de la noblesse parce qu’il se tenait pour plus noble qu’eux, il lui arrivait pour les recevoir de rester ou de se placer sur sa chaise percée, même en se la faisant apporter, meuble d’ailleurs indispensable alors dans les chambres à coucher, parce qu’il n’y avait pas dans le plan d’un palais, pas plus que dans celui d’une maison particulière, de cabinet retiré construit pour cette nécessité humaine. Le Duc de Vendôme en a exagéré le rôle, au point de vue de la paresse et de la vantardise princières; mais on l’a surtout remarqué de lui parce qu’il a continué des habitudes antérieures, inaperçues auparavant, par la raison même de leur universalité.
Le Duc de Vendôme aimait beaucoup Anet; il s’y plaisait au milieu d’un petit cercle d’amis habitués à ses manies et d’un caractère à tout accepter de lui, même ses vices. La liberté qu’il voulait pour lui-même, il la donnait à tous; il ne réclamait ni soins, ni complaisance, pas même des égards en échange de son hospitalité. Son frère, le Chevalier de Vendôme, qui était Grand Prieur de France et qui fréquentait plus que lui le meilleur monde de leur temps, vivait avec lui dans une intimité parfaite, et les deux frères ne se quittaient que le moins possible.
Le Duc de Vendôme , d’une taille moyenne , un peu gros , mais vigoureux et alerte , avait un visage assez noble, la mine haute, et des grâces naturelles 'dans le maintien et dans la
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pat oie, mais le peu de soin qu il prenait de sa personne, et ses goûts vulgaires jusqu’à la dépravation, lui donnèrent des infirmités précoces qui lui défigurèrent le visage dans un âge peu avancé.
Malgié cela Anet était alors habité par ce qu'il y avait de plus délicat parmi les beaux espiits, cai , parmi les habitués du Château, amis du Duc de Vendôme, se trouvait Chapelle. Dans sa pièce d eY Hiver, adressée à Chaulieu, il nous donne une idée de l’agréable existence que l’on menait chez M. le Duc de Vendôme:
Tenons-nous donc, toi dans Évreux, Oîi soir et matin tu festines Avec la fleur des héroïnes,
Moi dans Anet, lieu plein de jeux Et des bons vins les plus fameux
De France et des îles voisines.
Aussi m’y crois-je tant heureux Et comblé de faveurs divines,
Que, pendant tout ce temps affreux , Pour en sortir d’un mois ou deux, etc
Il y a dans ces vers, comme dans la plupart des poètes qui ont chanté le vin, beaucoup d’ivresse poétique; Camusat écrivant, en 1731, à M. d’Orville, professeur à Amsterdam, disait à propos de Chaulieu :
Quelle consolation pour Chapelle d’avoir pu résigner sa lyre et transmettre son esprit à un disciple digne de lui! Le hasard les a r.éunis à Anet, et la liaison s’est bientôt formée entre deux hommes dont l’esprit, les mœurs et les talents avaient tant de rapport.
Chaulieu disait bien à M. de La Fare, eiTi733 :
Chapelle, par malheur rencontré dans Anet,
S’en vint infecter ma jeunesse De ce poison fatal, qui coule du Permesse Et cache le mal qu’il nous fait En plongeant l’amour-propre en une douce ivresse.
Mais un poète qui se plaint en vers que quelqu’un lui ait appris à en faire n’est guère admis à prétendre qu’il le regrette. Malgré tout, M. Sainte-Beuve est tout à fait juste quand il dit :
Chapelle, un des spirituels et légers auteurs du Voyage poétique de Paris à Marseille, écrit en i656, Chapelle, qui disparaît et semble s’éteindre dans les dernières années de sa vie, était un des habitués du Château d’Anet lorsque le Duc de Vendôme en était possesseur, et il devait y être parfaitement à l’aise, eu égard à ses bons comme à ses mauvais côtés, et pour le délicat comme pour le grossier. Il y rencontra Chaulieu, à qui il apprit l’art de faire des vers sans trop de difficultés.
Rappelons que La Fontaine dédia une de ses dernières fables, et Tune de ses plus belles, au Duc de Vendôme , celle de Philémon et Baucis , où l’on remarque les vers suivants :
On dit qu’elle (Clio) et ses sœurs, par l’ordre d’Apollon,
Transportent dans Anet tout le sacré vallon .
Le Duc de Nevers, plus noble à coup sûr que La Fontaine, mais moins bon poète, a adressé le madrigal suivant au Duc de Vendôme, et à son frère le Grand Prieur :
Mais que font dans Anet les Pollux, les Castors?
Vont-ils sans cesse, au bruit des cors,
LE CHATEAU D’ANET
A travers la glace et la lime ,
Piquer après les chiens, de qui la voix intime Et cause aux daims, aux chevreuils mille morts?
Dangeau , l’honnête Dangeau , certes bon courtisan, mais en même temps bon juge en fait de littérature, s’exprime ainsi sur le Duc de Vendôme dans une épître à Chaulieu :
Mais n’en avez-vous pas qui doivent faire envie?
Ces jours que vous passez dans Anet, dans Evreux,
Ne sont-ce pas les plus heureux Qu’on puisse passer dans la vie?
Le charmant Prince qu’on y voit,
Mène avec lui toujours.la joie et l’allégresse ;
C’est à lui que la France doit Le retour du bon goût et de la politesse.
Tout ce coin poétique portera toujours bonheur à Anet dans l’avenir, et , comme on voit , la vie était belle et joyeuse au Château d’Anet.
C’étaient le Grand Prieur et Chaulieu qui avaient l’administration générale. Ils ne regardaient pas à la dépense, qui était très-grande; le lendemain ne les effrayait pas; l’important était de bien vivre et de satisfaire les fantaisies les plus grandioses. Le déficit devint à un moment si considérable qu’il fut question de vendre l’Hôtel de Vendôme. Le Roi l’acheta ; il donna deux cent mille écus aux créanciers, et six mille louis au Duc.
En même temps Louis XIV, malgré la vie parfois honteuse de M. de Vendôme , se montra toujours son ami et son protecteur, car il avait reconnu qu’il y avait en lui l’étoffe d’un grand capitaine. Le Roi , qui avait une antipathie contre le Prince de Conti, ne fut pas fâché de lui donner un rival, et confia le commandement de son armée au Duc de Vendôme. Le Dauphin même , quoique soumis et assez timide , et qui avait de l’amitié pour le Prince de
Conti , avec qui il avait été élevé , avait pour le Duc de Vendôme un penchant et une amitié
plus considérables encore.
Le Duc de Vendôme , très-fier des bienveillantes sympathies du Dauphin , résolut de lui donner une grande fête au Château d’Anet. Il attendait dès longtemps sa visite. C’est pour cette circonstance que le Château fut entièrement modifié, et que la belle décoration du XVIe siècle et de la Renaissance française fut anéantie et disparut en grande partie. Le désordre qui existait à Anet et l’abandon déjà ancien, dans lequel toutes ces belles merveilles étaient restées sans le moindre entretien, contribuèrent à le condamner à la destruction, lorsqu’il s’agit de recevoir le fils du Roi. L’Orangerie, la Volière, les Galeries , tout fut détruit, ainsi que la décoration intérieure de tous les appartements du rez-de-chaussée; le blanc y fut adopté en général , et là où les sculptures de Jean Goujon et de ses élèves brillaient en relief sur le bois naturel , tous ces panneaux furent impitoyablement remplacés par des glaces et par des tableaux. Les arabesques peintes sur les murs furent refaites pour la plupart selon la mode du temps; la plus grande partie du mobilier de Diane fut reléguée dans les antichambres et même au Garde-Meuble; d’autres meubles frais et nouveaux, et surtout dorés avec profusion, remplacèrent les anciens meubles de la Renaissance. Ainsi que nous l’avons
LOUIS-JOSEPH DE VENDOME
dit dans la Description , toute cette nouvelle décoration avait pour caractère une exagération de dorure qui allait contre la belle simplicité de la décoration première.
On avait fait d’immenses préparatifs pour recevoir le Prince; l’appartement qu’on lui destinait était orné avec un goût et un luxe dignes de l’hôte illustre qui devait l’occuper; le portrait du jeune Prince était au-dessus de la cheminée, et ses armoiries avaient été placées à deux endroits du plafond.
On trouve dans le Mercure de France ces quelques vers sur la fameuse fête donnée en septembre 1688 :
Les Echos d’Anet au Duc de Vendôme.
De l’aimable séjour d’Anet Nous sommes les échos fidèles,
Qui, pour t’en dire des nouvelles,
Venons de faire un long trajet.
Les ornements divers de ces lieux enchantés Marquent toujours ton goût et ta magnificence,.
Mais ce sont autant de beautés Qui se plaignent de ton absence.
Dans ces vallons charmants où l’Eure Semble, par différents détours,
S’opposer au penchant de son rapide cours,
La Nymphe suit ses bords, où l’art et la nature Joignent à l’envie leurs atours,
Et son onde n’a plus qu’un languissant murmure.
Mais nous avons mieux à donner en reproduisant la relation qu’en a faite M. Bellier de la Chavignerie (Chartres, Garnier, in-8°), d’après les Mémoires de La Fare , le Mercure et le Dangeau :
Le Dauphin partit de Versailles le vendredi, sixième jour de septembre de l’année mil six cent quatre vingt- six, à six heures du matin; quatre heures lui suffirent pour franchir les treize lieues qui le séparaient d’Anet; beaucoup de Seigneurs, indépendamment de ses Menins, l’avaient accompagné. On servit, dès que Monseigneur fut arrivé. Deux tables de dix-huit à vingt couverts chacune, sous la surveillance de quatre Contrôleùrs de la Maison du Roi, en quartier, avaient été dressées dans la salle à manger du château; mais comme la devisé tracée au-dessus de la cheminée ; Dapibus mensas oneramus inemptis , était mensongère ce jour-là! La petite rivière de Vesgres produit à peine quelques écrevisses, les plaines de la Beauce quelques perdreaux et quelques lièvres. Or, le Duc de Vendôme, oublieux du sort du Surintendant, avait dû faire appel aux quatre parties du monde pour offrir à son hôte sérénissime un banquet que n'eût pas désavoué Vatel.
La première table, où se trouvait Monseigneur, était servie par M. Génat, attaché à la Maison du Dauphin, qui se faisait verser à boire par le Contrôleur-général. M. le Duc de Vivonne, les deux Vendôme, le Comte de Brionne, le Prince Camille, les Ducs de Roquelaure, de La Meilleraye, de Grammont, les Marquis de Bellefonds, de Dangeau, d’Antin, de Quélus, de Florensac, de Mailly, de Clérembaut, etc., figuraient à ce premier couvert.
L’autre table, tenue par MM. Riverolles, Bastard et Cornilau, fut garnie en un instant. Huit tables, en outre, grâce à la munificence du duc de Vendôme, furent constamment dressées durant le séjour du Dauphin à Anet; il n’est peut-être pas sans intérêt, comme peinture des mœurs du temps, de dire pour quels personnages et dans quel ordre elles étaient disposées. La société de cette époque, dans laquelle les fêtes et les plaisirs jouaient un si grand rôle, n’aurait cru pouvoir les goûter sans qu’une étiquette rigoureuse, ennemie pourtant du vrai plaisir, fût sévèrement observée.
La première table, dite de Monseigneur, où le Prince ne vint jamais s’asseoir, était dirigée par le brillant
LE CHATEAU D’ANET
abbé de Chaulieu. Cet ami des Vendôme les payait en esprit et en jovialité de tous leurs bienfaits; ce ne fut pas à cet endroit, à en juger par le choix du président, que dût régner le moins de bonne gaieté.
M. de Bois de Laval, Capitaine-gouverneur du château d’Anet, avait dans ses attributions la seconde table occupée par les filles de l’Opéra, rude tâche, mais dont un preux et galant chevalier devait s’acquitter à merveille.
La troisième réunissait Lully et ses violons; nous ne plaindrons pas ces Messieurs, puisque, de l’aveu de Molière, Lully était le seul véritable bouffon à table « et bien supérieur à lui-même (Molière) en cet endroit pour provoquer le rire ».
Aux danseuses et aux chanteuses était échu le quatrième rang, le cinquième aux musiciens et aux danseurs, le sixième aux joueurs d’instruments; les septième et huitième tables enfin avaient été exclusivement consacrées aux Brigadiers, aux Gardes-du-corps, Gardes Françaises et Suisses, détachés momentanément pour l’escorte et le service du Dauphin.
Le repas terminé, le Dauphin, précédé de son fidèle coureur Casan, sans l’assistance duquel il sortait rarement, car il n’était pas hardi cavalier, s’en fut courre le cerf avec la meute du Grand-Prieur ; la bête était forcée au bout de trois heures de chasse, et l’on revenait au château, afin de donner aux dames, arrivées de Paris et de Rouen, le spectacle de la curée aux flambeaux. Le Duc de Vendôme avait ménagé une agréable surprise; il conduisit le Prince dans la galerie de Diane. On ne peut se faire une idée du luxe que le Duc avait déployé pour la rendre resplendissante; mille bougies reflétaient leurs clartés dans les glaces; les colon nettes, fraîchement restaurées, étaient éblouissantes; des fleurs disposées avec profusion exhalaient un délicieux parfum. Enfin les riches toilettes des invités complétaient un coup d’œil vraiment féerique; le Dauphin avait voulu étrenner ce soir-là un habit magnifique du dessin de Bérain ; Dangeau s’exclamait à tout moment :
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.
Un théâtre avait été élevé à l’extrémité de la Galerie; il s’agissait de représenter un opéra de circonstance;
le Duc de Vendôme en avait confié l’exécution à Campistron, ce mainteneur des jeux floraux, dont il fit son
Secrétaire sur la présentation de Racine. Lully avait composé pour Acis et Galatée la musique qu’on peut
appeler le chant du cygne, puisque l’année suivante le directeur des petits violons mourait pour s’être' frappé le bout du pied avec sa canne en battant la mesure.
Monseigneur le Dauphin, qui était « glorieux à l’excès, » parut très-sensible à ces vers du Prologue que les auteurs lui adressaient par la bouche d’une Diane remarquablement belle :
Qu’avec plaisir je reviens en ces lieux Que jadis mon séjour rendit si glorieux,
Où régnoient la splendeur et la magnificence ;
Le fils du plus puissant, du plus juste des Rois,
Leur redonne aujourd’hui par sa seule présence Encore plus d’éclat qu’ils n’eurent autrefois.
Les moments avaient été bien employés; l’heure du repos sonna sans qu’on s’en plaignît, si l’on en excepte toutefois ceux qui durent retourner chez eux la nuit même; le château d’Anet ne contenait, en effet, que vingt-deux appartements de maître, quatre au rez-de-chaussée, dix au premier étage, huit au second, et l’on fut contraint de loger les officiers de service dans le village.
Le séjour du Dauphin à Anet se prolongea jusqu’au samedi, 14 septembre; nous n’entreprendrons pas, et le lecteur nous en saura gré, de rédiger un journal détaillé, heure par heure, de ce qui se passa durant cette huitaine; nous signalerons seulement ce qui nous a paru le plus digne d’intérêt à différents titres.
La chasse, le lansquenet, l’hombre, la table et l’opéra, tels furent, à bien prendre, les moyens auxquels on eut recours pour occuper le temps. La société se renouvelait presque chaque matin; la Cour passa tout entière par Anet à tour de rôle. Les personnages les plus importants restaient deux ou trois jours. Le Maréchal de Vivonne fut le seul qui ne bougea pas du château.
Le Dauphin n’était guère susceptible de s’éprendre sérieusement de quelque chose, si l’on en excepte toutefois les timbales de Mlle Chouin , suivant l’expression de la propre tante de Monseigneur, Charlotte de Bavière. Cependant MM. les Menins, désireux sans doute de satisfaire plus sûrement leur propre goût pour la chasse, parvinrent à convaincre le Dauphin qu’il aimait passionnément la chasse du loup. Le prince fit en effet beaucoup de dépenses pour ce genre d’exercice avant d’avoir contracté d’abord la manie de bâtir, et plus
LOUIS-JOSEPH DE VENDOME
tard la manie, bien autrement regrettable, d’une avarice peu commune. Les joyeux convives d’Anet se livrèrent principalement à la chasse du loup, se servant alternativement des meutes de Vendôme, du Grand- Prieur ou du Prince, qui avait amené un fort bel équipage. Un loup de huit mois fut tué le mardi dans le parc de Bréval; les chiens en dévorèrent un autre. Les Menins portaient le riche costume dont les avait gratifiés tout récemment leur seigneur et maître : juste-au-corps de drap bleu, chamarré d’un gros galon d’or et d’argent, moucheté de noir et d’incarnat ; veste à fond rouge, gants à franges d’or, chapeau bordé d’or, ombragé d’une plume blanche, couteau au côté; les dames suivaient la chasse dans des carrosses. Au retour on soupa sur la terrasse; Dumesnil, l’habile décorateur, l’avait complètement transformée. Une pyramide, haute de soixante pieds et surmontée d’une fleur de lys, s’était élevée comme par enchantement en l’absence de la compagnie. De brillantes illuminations remplacèrent les flambeaux au dessert ; un très-beau feu, de la composition du sieur Caresme , « maître-artificier de la Ville », termina dignement le festin; on n’eut plus qu’à quitter la table pour se rendre à l’opéra.
Le Roi ayant envoyé, le mercredi, au Dauphin, quatre corbeilles de chasselas de Fontainebleau, Monseigneur ne voulut pas être en reste de courtoisie; il ordonna une chasse à tir pour le lendemain. Le Maréchal de Vivonne, qui était excellent tireur, s’y distingua particulièrement, et, la nuit même qui suivit cette journée, on fit partir pour Versailles un courrier porteur de cinquante perdreaux pour Sa Majesté. Voilà comme on passait le temps. Ce fut durant ce voyage, à ce qu’il paraîtrait, qu’arriva certaine aventure qui fait, du reste, peu d’honneur à d’Antin. Voici le fait : le Dauphin jouait avec le marquis de Flonsac, entretenu près de sa personne par le Roi; le jeu était haut, la veine favorisait Monseigneur; aussi donna-t-il son chapeau à tenir à d’Antin pour jeter son gain dedans. Quelle ne fut pas sa surprise, en se retournant, de surprendre le dépositaire « empochant bonne dose » du dépôt qu’on lui avait confié. Etait-ce pour payer les 5oo,ooo livres, prix de la charge de Chevalier d’honneur de la Dauphine, que Richelieu, ruiné par le jeu, avait été trop heureux de lui vendre?
Il y eut une seconde représentation d ’Acis et Galatée le vendredi, veille du départ du Dauphin; on termina la soirée par des symphonies; Chaulieu profita de la circonstance pour improviser les couplets suivants sur l’air des Zéphirs, de M. Chambonnière :
Lieux où jadis la Reyne de Cythère Vint établir son empire et sa cour, Souvenez-vous seulement en ce jour Que ce héros, à qui vous devez plaire,
A plus d’appas que l’Amour et sa mère.
Tous nos bergers, que sa présence attire, Vont ranimer leurs amoureux désirs;
Nos champs verront renaître leurs plaisirs, Et l’on verra sous cet heureux empire Chaque Amarille avecque son Tityre.
Dangeau, qui se piquait de littérature depuis que Boileau lui avait dédié une] satire et que Louis XIV l’avait gratifié d’un logement à Versailles pour deux vers assez plats, prit la parole à son tour et entonna sur le même air ces autres couplets qui plairont, nous l’espérons, au lecteur :
Superbe Arrêt, ornement de la France,
De nos Dauphins séjour jadis chéry,
Notre Louis, plus grand que notre Henry,
Vient embellir ses lieux de sa présence;
Redoublez donc votre magnificence.
MM. de Soleiseil, de Bonneuil, de Chénedé, de Verneuil et de Vandevrec, firent régulièrement, tour à tour, le voyage de Versailles à Anet, pour prendre de la part de la Dauphine des nouvelles de Monseigneur, tout le temps qu’il demeura chez le Duc de Vendôme ; le dernier messager informa le Dauphin que le Roi se trouverait, le dimanche i 5 septembre, à Maintenon, pour passer la revue des 22,000 hommes qui travaillaient aux aqueducs destinés à conduire les eaux à Versailles. C’était un ordre auquel le Grand Dauphin se serait bien gardé de manquer.
On quitta Anet le samedi, et l’on se dirigea vers Maintenon, pour devancer Sa Majesté, en chassant toutefois le loup, pour la dernière fois, dans les bois de Dreux ; cette journée fut des plus fatigantes, et peu de chevaux y purent tenir.
Voici le menu du banquet offert au Prince à son arrivée au Château d’Anet.
On servit 3o potages; — 60 moyennes entrées; i32 hors-d’œuvre; 102 mets chauds; 60 plats d entremets froids; — 72 plats ronds de rôt, dont voici le détail : 4 plats de 8 faisans piqués; 4 de 20 perdreaux gris piqués, 4 de 8 oiseaux de rivière; 4 de 16 bécasses piquées; 4 de 4 robiffes (sic) d agneaux piqués, 4 de 24 pigeons cauchois piqués; 4 de 16 perdreaux rouges piqués; 4 de 8 cannetonsde Rouen; 4 de 60 pigeons en ortolans,
■ Il faut charmer les yeux et les oreilles; Chantres fameux, préparez-lui des airs;
Que la louange éclate en vos concerts;
Peintres, sculpteurs, n’épargnez pas vos veilles; Faites-lui voir de nouvelles merveilles.
LE CHATEAU D’ANET
4 de 4 marcassins; 4 de 48 poulets de grains piqués ; 4 de 8 poulardes fines piquées; 4 de 32 bécasses piquées; 4 de 28 pluviers piqués ; en un mot 72 plats contenant 334 pièces de gibier, pour la majeure partie. Le dessert se composa de 32 jattes d’oranges, de 5o salades diverses, de 100 corbeilles de fruits crus, de 94 de fruits secs, de 106 compotes et de 5oo soucoupes de fruits glacés.
Cette fête coûta plus de cent mille livres à M. le Duc de Vendôme, qui fit à cette occasion des dépenses si considérables que le Roi ne voulut consentir à une nouvelle visite de son fils à Anet, en 1689, qu’à la condition que tous les frais seraient supportés par sa propre maison; ce qui eut lieu à ce second voyage, ainsi qu’en février 1693, époque où le Prince vint pour la troisième fois passer quelques jours à Anet.
Il y arriva le jeudi 19, et il était de retour à Marly le jeudi 26, jour où il courut le cerf avec le Roi d’Angleterre. La dépense du Dauphin à Anet pendant ce dernier voyage, se montait à 488 livres 5 sous 5 deniers par jour.
Quand toute cette foule brillante se fut dissipée et que les bruits joyeux furent évanouis, le Duc reprit sa vie habituelle, non sans murmurer de la contrainte qu’il avait dû s’imposer pendant quelques jours.
La lettre au Chevalier du Hautier, écrite par Bertin en 1780, nous donne des souvenirs curieux sur Anet pendant la possession du Duc de Vendôme :
Nous voici maintenant dans Anet, c’est-à-dire dans le séjour consacré de tout temps aux plaisirs, aux beaux-arts, à l’amour et à la gloire.
Ici, du moins, rien n’est fabuleux. Tous les murs, tous les ornements du château sont encore chargés des chiffres de Henri II et de Diane de Poitiers. On lit encore sur les lambris cette foule de devises galantes et ingénieuses que ce jeune Prince composa pour elle; on rencontre partout son amour. La petite statue de Diane en pied, qu’il fit fondre en argent et qu’on voit dans un des appartements du Château, n’est point sans doute aussi intéressante que la tête de Montbazon, apportée à la Trappe par l’abbé de Rancé, et conservée dans la chambre de ses successeurs ; mais on est bien aise de connaître au moins la taille et les traits d’une
femme qui exerça encore, dans un âge si avancé, l’empire de la beauté .
J’ai parcouru tout le Château, j’ai vu tout ce qu’il renferme d’aimable, et il ne lui manquait, en vérité, que la présence du maître. Je me suis égaré avec délices dans ce beau parc,
Ouvrage heureux de la nature,
Où cent peupliers blancs qui tremblent dans les airs Vous amusent de leur murmure ,
Et qu’en se poursuivant sous les ombrages verts Cent Naïades, filles de l’Eure,
Embrassent à l’envi de leurs flots toujours clairs.
Dans ce parc, enfin, qui devint si fameux sur la fin du dernier siècle, je ne fus pas longtemps à ressentir l’influence du lieu; et, me livrant tout d’un coup à l’espèce d’enthousiasme que m’inspiraient la beauté de ces retraites et le souvenir des grands hommes qui les ont habitées, j’avais déjà pris ma lyre, et je me disposais à les chanter de mon mieux, c’est-à-dire assez mal , lorsque je vis sortir d’un bosquet voisin les deux Vendôme ;
Ces héros un peu singuliers,
Trop négligés dans leur parure.
Lions dans les combats, et moins chefs que guerriers, En paix, illustres porcs du troupeau d’Épicure,
Tout souillés de tabac et couverts de lauriers,
Et sur leurs pas soudain paraître La foule de ces beaux esprits Que rassemblait dans son pourpris De ces lieux le très-digne maître,
Et qui, fertiles en bons mots Contre les méchants et les sots,
Le jour amusaient mon héros,
LOUIS-JOSEPH DE VENDOME
Et le soir, admis à sa table Avec de jeunes libertins Et plus d’une femme agréable.
Jugeaient du ton le plus aimable Les vers, les amours et les vins.
Chapelle était à leur tête. L’aspect de ces Messieurs m’interdit au point que ma lyre me tomba des mains , et, pour la gloire même d’Anet, je ne sais si vous ne devez en être fâché; je l’aurais probablement flétrie en voulant l’augmenter. Je n’osais pas, surtout devant Chapelle, me risquer à vous écrire tout seul, dans un genre où il crut autrefois avoir besoin d’un second.
Il est bien difficile, Monsieur, de connaître un séjour aussi délicieux sans vous porter envie. Que vous êtes heureux de passer toute la belle saison à Anet! Je sens que j'y passerais volontiers ma vie :
Ah! si jamais dans ce beau lieu Vous bâtissez un monastère,
Je viens m’y rendre en qualité de Frère De la Règle de Saint Chaulieu.
Parmi les familiers du Duc de Vendôme, à Anet, on remarquait aussi Dufresny, qui passait pour être le petit-fils de Henri IV, à qui il ressemblait, et d’une paysanne d’Anet, connue sous le nom de la Belle Jardinière. Auteur distingué , il fit représenter plusieurs comédies au Théâtre-Français. On lui doit en outre de fort jolies chansons d’une naïveté charmante, dont une très-connue : Ah! vous dirai-je, maman, etc... Une autre, un peu moins répandue, est tout aussi jolie; c’est : L'Amour est un enfant trompeur, etc... C’est de lui qu’est le mot plaisant sur la pauvreté, imité, d’ailleurs, d’un vers de Juvénal : cc La pauvreté n’effraye que parce qu’elle rend les hommes ridicules. »
En 1702, le Duc de Vendôme, sur la demande du Roi, quitta sa retraite d’Anet pour aller en Italie se mettre à la tète de l’armée, que Villeroi avait compromise.
Le 26 septembre 1707, il acheta, à titre d’engagement, le Comté de Dreux deux cent mille livres, et, le i3 octobre 1708, la Châtellenie de Sorel, au prix de seize mille livres.
Il épousa, le i5 mai 1710, Mademoiselle d’Enghien, Marie de Bourbon-Condé, fille de Henri-Jules de Bourbon, Prince de Condé, et d’Anne, Palatine de Bavière, née le 24 février 1678. Par contrat de mariage, il lui fit donation de la Principauté d’Anet et de tous ses autres biens.
Peu de jours après son mariage, il partit d’Anet pour l’Espagne, où il se mit à la tête de l’armée qui ramena Philippe V triomphant dans sa Capitale, dont il était sorti en fugitif. Ce résultat fut obtenu par la fameuse journée de Villaviciosa, le 10 décembre 1710, due au talent et à la bravoure militaire du Duc de Vendôme. C’est à la fin de cette glorieuse journée que le Roi d’Espagne se plaignit de ne pas avoir de lit pour se coucher. Le Duc de Vendôme lui répondit : « Sire, je me charge, moi, de vous en faire un comme jamais aucun Roi n’en a eu de sa vie », et il fit apporter tous les drapeaux conquis par ses soldats.
Le Duc de Vendôme mourut à Vinaroz, dans le royaume de Valence, le 10 juin 1712, à l’âge de 71 ans. Après sa mort il fut emporté en grande cérémonie à Madrid, pour être inhumé à l’Escurial dans le tombeau des Infants d’Espagne, et Philippe V, qui lui fit de grandes funérailles, ordonna que tout son royaume porterait le deuil.
Ainsi finit celui à qui on peut reprocher d’avoir terni, par le scandale de sa vie privée, la gloire qui s’attache au nom du vainqueur de Barcelone, de Luzara et de Villaviciosa.