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Histoire et description du Japon

— Villes, bourgs, chàleaux et maisons. — Les voyages. — Les routes. — La navigation. — Caractère des Japonnais; parallèle entre les Japonnais et les Chinois. — Anecdotes. — Figure des Japonnais. — Leur habillement. — Des sciences et des arts au Japon. — Le gouvernement. — Administration de la justice.

— Police des villes — Le Dairy , ou empereur héréditaire. LeCubo-Sama. — Le Sinto , ou ancienne religion du Japon.

— Religion indienne. — Les dieux Amida, Canon, Gison , Xaca. — Martyrs de cette religion. — Pèlerinage. — Les Bonzes. Les obsèques. — Le deuil.

Si l'histoire est une ccole publique de morale , de politique et de religion , je crois pouvoir avancer qu'il est peu d'ouvrages de ce genre qui en fournissent de plus grandes leçons et des traits

plus neufs que celui-ci. L'ancien et le nouveau Monde ne renferment rien de si singulier que la nation japonnaise, et l'on serait presque tenté de croire qu'elle fait seule une classe à part, et que, séparée du reste des hommes par une mer intraitable et toujours en fureur , elle n'a rien de commun dans son origine avec les autres. Il n'est pas moins vrai qu'on ne trouvera dans aucune autre histoire plus que dans celle-ci, de quoi louer et bénir l'excès des miséricordes du Seigneur et de quoi adorer la profondeur de ses jugemenls.

On ne saurait plus douter que le Japon ne soit le Zipangri ou le Cipango de Marc-Paul de Venise. Les Japonnais et les Chinois le nomment communément Nipon, de la plus considérable des îles qui forment ce grand empire. Ce nom , qui n'est pas le seul que les Japonnais donnent à leur pays, signifie le fondement du soleil ; il doit son origine à l'ignorance de ces insulaires , qui , ne connaissant point de peuples à leur orient , et ignorant que la terre est ronde , se croyaient éclairés les premiers par les rayons du soleil. Le Japon est situé entre le Zl^ et le 42® degré de latitude du nord ; et enlre les 157* et 175^ degrés de longitude ; sa longueur est est et ouest , prenant un peu de l'est-nord-est ; sa largeur est nord et sud, et de soixante à soixante-dix lieues. Sa longueur

est d'un peu plus de deux cent soixante lieues communes de France. Il a au nord et au nord-est la terre d'Yesso et une partie de la Tariarie , la Chine et la Corée à l'ouest , la Californie et le nouveau Mexique à Test , les Philippines au sud-est , et la mer de la Chine au sud. Au reste, il semble que l'auteur de la nature ait voulu que ces îles formassent comme un petit monde séparé des autres régions , car elles ne sont presque pas abordables. Les côtes en sont plates ou extrêmement élevées , sans rivage et sans abri. La mer y est presque toujours orageuse , et les plus habiles pilotes ne s'y hasardent qu'avec crainte et qu'avec les plus grandes précautions ; mais la Providence a tellement disposé les choses, que ces insulaires peuvent se passer de tous les autres pays, et qu'ils trouvent dans la bonté du leur et dans leur industrie de quoi fournir aux besoins et même aux délices de la vie.

Parmi le nombre infini des îles qui forment le Japon , il y en a trois principales , dont les autres peuvent passer pour les dépendances. La plus grande de toutes , comme nous l'avons déjà dit, se nomme Nipon ; un canal fort étroit, tout semé de rochers et d'îles , la plupart désertes et stériles , la sépare à l'ouest et au sud de la seconde nommée Saikotif , et plus communémenl par les

h HISTOIRE

Portugais, Ximo ; le même canal sépare au sud Nipon de la iroisiè me île , qui est celle de Xicoco , ou Sikotif.

Il y a autour du Japon des îles et des terres qui, à proprement parler , ne sont point de cet empire, mais qui en dépendent , et reconnaissent le monarque japonnais pour leur souverain. Les plus considérables sont les îles de Kiuku ou Liqueio , dont les habitants relèvent immédiatement du prince de Saxuma ; Tsiosin , qui est la parlie la plus basse et la plus méridionale de la Corée , et l'île avec une i)arlie du continent d'Yesso. L'île de Fatsisio est située à quatre-vingts milles de la côte méridionale de Nipon. C'est là que l'empereur envoie en exil les grands seigneurs qui ont encouru sa disgrâce ; elle n'a pas un seul habitant, est absolument slérile , et tellement inaccessible, que, lorsqu'on y conduit de nouveaux exilés ou lorsqu'on y porte des vivres, on est obligé d'y élever le bateau par une espèce de grue. L'occupation des exilés consiste à faire des étoffes de soie rehaussées d'or. A cent cinquante milles de terre, à l'est de la grande terre d'Oxu , il y a , dit-on , deux îles dont les Japonnais n'ont jamais voulu donner connaissance à personne ; l'une est appelée Gensima, c'est-à-dire l'île d'argent; l'autre s'appelle Kinsima ou l'Ile d'or.

Les Japonnais sont extrêmement prévenus en faveur du climat sous lequel ils sont nés, et l'on ne saurait nier qu'il ne soit efTeclivement trèssain , malgré la prodigieuse quantité de neige qui y tombe pendant l'hiver, et la chaleur intolérable de Télé. Les pluies y sont très-abondantes , surtout dans les mois de juin et de juillet, et les différentes productions du pays y causent des exhalaisonsbienfaisanteSjSurtoutle soufre et lesplantes aromatiques dont ces îles sont admirablement bien fournies.

Les vents , les tourmentes qu'ils excitent, et le grand nombre d'écueils qui ont si fort décrié les mers du Japon , ne sont pas les seules choses qui les rendent si dangereuses et si peu navigables. On ne voit en aucun autre pays un aussi grand nombre de ces trombes ou colonnes d'eau qui ont fait périr si souvent tant de navires , et qu'on ne voit pas encore aujourd'hui sans effroi, malgré les moyens qu'on a trouvés pour s'en garantir. C'est un nuage creux , agité en tourbillon , et dont Texirémiié, pressant la surface de la mer, se remplitd'eau,commeferaituntuyaudont on auraittiré tout l'air. Ce nuage cylindrique, ainsi enflé comme un ballon , est poussé par le vent avec une trèsgrande rapidité, et malheur à un navire qui se rencontrerait sur sa route et n'aurait pas le temps

de l'éviler ou de le crever à coups de canon ! Il n'en faudrait pas davaniage pour Tabîmer. Outre les écueils qui entourent le Japon, on trouve sur ses cotes deux célèbres tournants qui en augmentent le péril. Ces gouffres , où l'eau se précipite avec un bruit terrible et une fureur incessante , entraînent au fond de la mer et brisent contre des rochers tous les objets qui se laissent emporter par les courants vers leur tourbillon.

Le terroir du Japon est en général montagneux, pierreux et assez peu fertile de sa nature ; mais l'industrie et le travail infatigable des habitants y ont suppléé , et ont fertilisé jusques aux rochers mêmes à peine couverts d'un peu déterre. D'ailleurs le pays est admirablement arrosé par des lacs , des fontaines et des rivières ; les plus considérables de ces dernières sont l'Ujin , qui est d'une rapidité telle, qu'on ne peut la franchir qu'avec beaucoup de peine ; l'Omi, dont nous parlerons plus tard ; et l'Aska , remarquable surtout par les variations continuelles qu'éprouve la profondeur de son lit.

Nous connaissons peu de pays aussi sujets aux tremblements de terre que celui-ci ; ils y sont si fréquents , que le peuple ne s'en alarme presque plus ; ils ne laissent pourtant pas d'y être quelquefois si violents, que des villes entières en sont ren-

versées, et la plupart des habitants ensevelis sous les ruines. La populace attribue ces violentes secousses à une grosse baleine qui se remue sous terre. Cela vaut bien la fable du géant Enthée que les anciens disaient être sous le mont Etna. Il serait au reste fort surprenant que le Japon ne fût pas sujet aux tremblements de terre , vu le grand nombre de volcans qu'on y voit. On trouve presque sur tous les points de ce pays des traces de volcans éteints , ainsi que des sources d'eaux chaudes et minérales , qui ont des vertus médicinales trèspuissantes. Les prêtres des idoles savent tirer parti de ces eaux ; ils se sont avisés de leur attribuer la vertu d'effacer les péchés ; mais chacune est bornée à une seule espèce de crime, et ces imposteurs ont soin de marquer aux coupables la fontaine où il faut que chacun se baigne. Le soufre n'est nulle part si abondant qu'au Japon ; il y a particulièrement dans la province de Saxuma une île où ce minéral est en si grande abondance , qu'on la nomme l'île de Soufre. Il n'y a guère qu'un siècle qu'on a osé y aborder. On la croyait inaccessible à cause d'une fumée épaisse et noire qui en sort continuellement, et dans laquelle rimagination superstitieuse des peuples d'alentour se figurait des monstres horribles.

Il y a de l'or dans plusieurs provinces de cet

empire , et c'est un des plus grands revenus de l'empereur , car on ne peut ouvrir aucune mine , surtout de ce métal, sans la permission du monarque , qui se réserve les deux tiers de ce que Ton en tire. On trouve aussi de l'or en lavant le sable sur certains points du pays. Un grand nombre d'anciennes mines , et des plus riches , sont abandonnées par suite d'inondaiions. Des travaux bien dirigés permettraient encore de les exploiter avantageusement. Il y a aussi des mines d'argent qui produisent ce métal dans une si bonne qualité , qu'il a été un temps où on l'échangeait à la Chine pour de Tor , poids pour poids. Les Japonnais ont encore un métal fort précieux, mais factice , qu'ils nomment Sowaas, et dont la couleur tire sur le noir; c'est un mélange de cuivre avec un peu d'or. Quand il est employé , il semble de l'or pur , et il ne lui est guère inférieur, ni en couleur, ni en beauté. Il n'est point particulier aux Japonnais , mais ils le iravaillent avec un art où aucune autre nation ne peut atteindre.

Le cuivre qu'on tire du Japon suffirait seul pour l'enrichir ; c'est une des principales marchandises dont les Hollandais se chargent , et ils y font un profit considérable. On ne trouve du fer que sur certains points , mais il y est en très-grande quantité. Le charbon déterre ne manque pas non plus

au Japon. L'antimoine et le sei ammoniaque y sont inconnus ; le vif-argent et le borax leur viennent des Chinois.

On trouve dans les montagnes de Tsugaar ou de Tsugaru, situées à l'une des extrémités septentrionales du Japon, des agates de différentes espèces. Il y en a surtoutde fort belles, d'une couleur bleuâtre et assez semblables aux saphirs. Il y a au même endroit des cornalines et du jaspe. Les côtes de Tîle de Xicoco sont remplies d'huîtres et de coquillages qui renferment des perles dont les Japonnais ont été longtemps sans faire aucun usage; ce sont les Chinois qui , en les achetant fort cher, leur en ont fait connaître le prix. Il y a de l'ambre gris sur les côtes de Saxuma; et on en tire aussi des intestins d'une sorte de baleine qui y est assez commune. Les mers du Japon produisent une très-grande quantité de plantes marines , d'arbrisseaux , de coraux , de pierres singulières , d'épongés et de coquillages de toute sorte; mais les Japonnais ne veulent pas se donner la peine de les chercher.

Les autres marchandises qui entrent dans le commerce avec les étrangers sont le coton , le chanvre, le lin , le poil de chèvre, les étoffes de soie , les peaux de cerf, les ouvrages de menuiserie, la porcelaine, les drogues médicinales, la ii-

loselle et la soie. Il n'y a dans tout l'empire qu'un poids et qu'une mesure. La casie est une petite monnaie de cuivre qui vaut un peu plus qu'un de nos deniers , et qui a cours partout. Il y a aussi trois monnaies d'or dont la plus haute est du poids de six réaux , qui sont quarante lacis , et le taël est de cinquante-sept sous de France. Les monnaies d'argent sont en forme de bâton ou de lingot ; il y en a une petite du même métal , qui a la figure d'une fève ronde, et qui n'a pas de poids arrêté ; on pèse ces pièces à chaque fois qu'on en fait usage.

La porcelaine du Japon , qui a tant de réputation, se fabrique dans le Figen, la plus grande des neuf provinces du Ximo. La matière dont on la forme est une argile blanchâtre qui se tire en grande quantité du voisinage d'Uristino. Quoique cette argile soit naturellement fort nette, il faut encore la pétrir et la bien laver avant de la rendre bien transparente, et ce travail est si pénible, qu'il a donné naissance à un proverbe qui dit que les os humains sont un des ingrédients qui entrent dans laporcelaine.

On compte dans le Japon jusqu'à treize mille villes, presque toutes fort peuplées. Aucune n'est fermée de murailles; les rues, dans la plupart, sont tirées fort droites et se coupent à angles

droits. Les portes n'ont rien qui les distingue de celles qui sont au bas de chaque rue, et qu'on ferme régulièrement toutes les nuits. Il y en a pourtant quelques-unes des deux côtés desquelles on a élevé des pans de murailles qui ne s'étendent pas bien loin. Dans les grandes villes et dans toutes celles où le prince réside, ces portes sont plus ornées, mieux fortifiées, et Ton y monte exactement la garde. Le reste est tout ouvert : mais quelques-unes sont enceintes d'une large haie , ou, ce qui est plus rare, d'un fossé. Les villes impériales ne sont guère mieux fortifiées que les autres; mais dans les passages étroits qui y conduisent, et qu'il est difficile d'éviter , on a construit de bonnes portes, où il y a toujours une nombreuse garde , et l'on examine avec soin tous ceux qui y entrent. Les villages sont tellement nombreux et si peuplés , que, sur les routes fréquentées, ils forment une suite de maisons presque sans aucune interruption. Celles des paysans sont simplement formées de quatre murailles basses couvertes d'un toit de chaume. Sur le derrière, le plancher est un peu plus élevé , c'est là qu'est le foyer : tout le reste est couvert de nattes assez propres. Derrière la porte de la rue , qui est toujours ouverte, pend une rangée de grosses cordes , qui forme une espèce de jalousie, laquelle

n empêche pas de voir, et fait qu'on n'est pas vu. Il paraît bien de la misère dans ces maisons, mais à l'aide de quelques provisions de riz, de racines et d'autres légumes, tous subsistent , se portent bien et sont contents. Chaque ville et la plupart des bourgs ont une place fermée de grilles où l'on publie les édits de l'empereur et des seigneurs de chaque province; ces ordonnances y sont aussi écrites en gros caractères sur des planches qui restent exposées. On y voit aussi quelquefois des pièces de monnaie déposées sur un poteau, et offertes en récompense à ceux qui donneront des renseignements dont on a besoin. 11 y a aussi d'autres places destinées à l'exécution des criminels, et sur lesquelles on laisse les instruments de supplice exposés, pour inspirer delà terreur.

Les châteaux des princes et des seigneurs sont ordinairement situés ou sur les bords de quelque rivière ou sur quelque éminence, et ils occupent presque toujours un fort grand terrain. La plupart ont trois enceintes dont chacune a son fossé et une muraille de terre ou de pierre , avec une porte fortifiée. Le seigneur loge au centre, où il y a une tour blanche et carrée à trois étages , avec un petit toit en forme de couronne ou de guirlande; dans la seconde enceinte sont logés les intendants, secrétaires et autres ofiiciers; la pre-

mi ère est occupée parles soldats, les domestiques et autres personnes semblables. Les espaces vides sont cultivés; on en fait des jardins, ou Ton y sème du riz. Les murailles, qui sont blanches , les bastions , les porles sur lesquelles on élève de petits bâtiments à deux ou trois étages, et la tour du milieu , tout cela est relevé par des peintures bien vernies qui y sont prodiguées au delà de tout ce qu'on peut dire , et qui offrent de loin une perspective aussi agréable.

Les maisons des particuliers ne doivent pas avoir plus de six toises de hauteur , et il est rare qu'elles soient aussi élevées, à moins qu'on n'en veuille faire des magasins. Les palais mêmes de l'empereur n'ont qu'un étage , quoique quelques maisons particulières en aient deux : mais alors le premier est si bas , qu'on ne peut guère s'en servir que pour serrer quelques objets. Ce sont les tremblements de terre, si fréquents au Japon, qui obligent de bâtir ainsi. Presque toutes les maisons sont construites en bois , excepté un endroit séparé , entouré de murailles de pierre, et où l'on a soin de renfermer ses objets les plus précieux pour les soustraire aux incendies , si fréquents dans ce pays.

Les habitations des personnes de distinction sont divisées en deux appartements; d'un côté est

celui des femmes , qui pour l'ordinaire ne paraissent point; de l'autre est la salle où l'on reçoit les visites. Les femmes ont plus de liberté parmi les bourgeois et le petit peuple : elles se laissent voir; mais en général les personnes du sexe sont traitées avec beaucoup de respect , et se distinguent par une grande retenue.

Les plus belles vaisselles de porcelaine , ces cabinets , ces coffres si estimés, qui se transportent partout , ne servent point à orner les appartements où tout le monde est reçu ; on les tient dans des lieux sûrs , et où Ton n'admet que les meilleurs amis. Le reste de la maison est orné de porcelaine commune , de pots pleins de thé , de peintures, de livres manuscrits et curieux , d'armes et d'armoiries. Le plancher est couvert de nattes doubles et bien rembourrées, dont les bordures sont des franges , des broderies ou d'autres ornements semblables. Suivant les lois ou les usages du pays, elles doivent toutes avoir une toise de longueur, et une demie de largeur.

Les deux appartements qui divisent le corps de la maison consistent en plusieurs chambres séparées par de simples cloisons, ou plutôt par des espèces de paravents, qu'on peut avancer ou reculer comme l'on veut; en sorte que les chambres s'élargissent et se rétrécissent selon le besoin.

Les cloisons et les portes sont couvertes d'un papier orné de fleurs d'or ou d'argent, quelquefois de peintures, dont le plafond est toujours embelli. En un mot , il n'y a pas un coin de la maison qui n'offre quelque chose de riant et de gracieux. Les murailles et le toit même sont enduits de plusieurs couches de vernis relevées de dorures et de peintures. Les fenêtres sont chargées de pots de fleurs, et quand les fleurs naturelles manquent, on y supplée parles artificielles.

On ne trouve dans les chambres ni bancs ni chaises, la coutume étant au Japon , comme dans tout le reste de l'Asie , de s'asseoir à terre ; et pour ne point gâter les nattes qui couvrent le plancher, on n'y marche jamais avec les sandales, qu'on quitte en entrant dans la maison. On couche sur ces mêmes nattes, sur lesquelles les personnes aisées étendent un riche tapis et une espèce de petit coffre servant d'oreiller. Les fenêtres sont de papier, et ont des volets debois qu'on ne ferme que la nuit. Comme on ignore, au Japon, l'usage des cheminées , on ménage , dans les plus grandes chambres, sous le plancher, un trou carré çt muré qu'on remplit de cendres et de charbons allumés, ce qui répand assez de chaleur pour chaufl'er toute la chambre. Quelquefois on met sur le foyer une table basse qu'on couvre d'un grand tapis sur

lequel on s'assied qnand le froid est bien piquant. Dans les chambres où il ne peut y avoir de foyer, on y supplée par des pots de cuivre ou de terre, qui font à peu près le même effet. Au lieu de pincettes, on se sert de barres de fer, pour attiser le feu, ce qui se fait avec la môme adresse dont on use de deux petits bâtons vernissés pour manger, à la place de fourchettes.

Les ornements que l'on trouve dans les maisons opulentes consistent ordinairement en sentences ou peintures dessinées sur une feuille de papier encadrée d'une riche bordure ; des pots de fleurs qu'on renouvelle suivant la saison, et qu'on dispose avec un goût infini; des cassolettes d'airain représentant quelque animal, d'un travail exquis; la porcelaine et d'autres ustensiles rangés sur le plancher , dans le plus bel ordre. Mais ce qu'on y voit de plus remarquable, ce sont les jardins. On y descend ordinairement par une galerie qui avance derrière la maison , et au bout de laquelle il y a un bain et une éluve ; car les Japonnais ont la coutume de se baigner ou de se faire suer tous les soirs. Ces jardins sont en partie pavés de pierres rondesde diverses couleurs, le reste est couvert de graviers que l'on nettoie tous les jours ; les plus belles fleurs sont disposées avec beaucoup d'art ; dans un coin du jardin , il y a toujours un

petit rocher ou coteau parfaitement imité sur la nature, orné d'oiseaux ou d'insectes d'airain fondu ; souvent un petit ruisseau coule du haut de ce rocher avec un doux murmure ; on y voit encore ordinairement un petit bois et un vivier plein de poissons et entouré d'arbres. Ceux-ci sont soignés avec une attention dont on ne peut se faire une idée ; plus ils sont vieux, tortus et difformes , plus on en fait de cas ; quelquefois on laisse pousser leurs branches jusqu'à ce qu'elles pénètrent dans les chambres ; mais plus souvent on les ébranche pour leur faire porter des fleurs plus larges et en plus grande quantité.

Il y a peu de pays où Ton ait plus travaillé à faciliter les voyages que dans celui-ci ; soit que Ton considère la beauté des chemins , la commodité des voitures , le grand nombre d'hôtelleries; soit qu'on fasse attention à la multitude des valets et d'autres gens de service qu'on a presque pour rien. Les principales routes qui marquent les limites des diverses provinces sont tellement larges , que les plus grands trains des princes et des seigneurs peuvent s'y croiser sans rien déranger à l'ordre de leur marche ; or, ces trains sont quelquefois de vingt mille personnes , et quelquefois beaucoup plus nombreux encore. Toutes les routes un peu fréquentées ont les distances marquées

de mille en mille pas géométriques; les plus petites comme les plus grandes sont plantées des deux côtés de sapins dont l'ombre est d'une grande commodité aux voyageurs ; il s'y rencontre , en outre , partout des fontaines qui entretiennent l'air dans une grande fraîcheur. Les villages les plus voisins de ces routes sont obligés de les conserver dans un état de propreté admirable. On a bâti des ponts sur toutes les rivières qui l'ont permis , et il y en a de très-longs. La plupart sont de bois de cèdre , très-solides , et si bien entretenus, qu'ils paraissent toujours comme s'ils venaient d'être achevés.

En voyage , les cavaliers , placés sur une espèce de coussin , ont les jambes croisées comme s'ils étaient assis, ou quelquefois pendantes ; un Japonnais , à cheval de cette manière, ayant sur sa tète un large chapeau de paille , et sur le corps un manteau de papier vernissé qui le protège tout entier , ainsi que son cheval , contre les ardeurs du soleil , présente , surtout de loin , un aspect assez grotesque. Le voyageur ne touche point à la bride de son cheval ; c'est un valet qui la tient , et qui marche au côté droit , en chantant pour se désennuyer et pour animer le cheval. Les femmes et souvent même les hommes voyagent dans des litières qui sont portées par des domestiques ou

par des porteurs de profession ; les ornements de ces voitures font connaître la qualité de ceux qui s'y trouvent.

Pour naviguer sur les rivières ou le long des côtes, on se sert de bateaux , dont les voiles sont moitié noires et moitié blanches ; presque tous ont deux ponts, mais le premier est fort bas ; le second a des fenêtres, et l'on peut, avec des paravents, y former plusieurs appartements. Les plus grands navires marchands ne vont jamais bien loin au large, et ne servent qu'au cabotage ou à des traversées d'une île à l'autre. Les lois de l'empire fixent leurs dimensions , et ne permettent pas qu'on en construise d'assez grands pour aller en pleine mer. Il n'y a jamais qu'une voile , et les câbles sont en paille cordonnée , et cependant fort solide.

On trouve des maisons de poste à des distances très-rapprochées , et un nombre étonnant d'hôtelleries parfaitement commodes et bien tenues. Les voyages continuels des Japonnais pour leur commerce , pour des pèlerinages de dévotion , et pour les devoirs à rendre à leurs supérieurs , expliquent le nombre de ces hôtels.

On a prétendu que les Japonnais tiraient leur origine des Chinois, et l'on s'est particulièrement appuyé sur la ressemblance de la langue savante

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ou de récriture, qui, dans les deux pays, consiste en caractères significatifs , exprimant les idées indépendamment du son des mots. Cependant les traditions historiques et religieuses des deux peuples semblent prouver qu'ils ont toujours été entièrement distincts l'un de l'autre. La comparaison de leurs mœurs vient encore à l'appui de cette opinion. Sous ce rapport les Japonnais sont plus éloignés des Chinois que de nous, bien qu'on les ait a])pelés nos Antipodes inoraux. En effet , prendre le blanc pour la couleur du deuil et le noir pour celle qui marque la joie ; monter à cheval à droite ; se revêtir de ses habits de cérémonie dans la maison, et les quitter quand on en sort ; saluer du pied, et non de la main ou de la tête , ce sont là des habitudes qui n'ont nul rapport à la manière de penser, encore moins aux sentiments du cœur , d'où résulte le véritable caractère.

Le Chinois ne fait rien qui ne soit mesuré ; c'est la sagesse qui règle toutes ses actions. L'honneur est le principe sur lequel roulent toutes les démarches du Japonnais. On dirait que le premier met toute sa gloire à suivre exactement les maximes d'une prudence presque toujours animée par l'intérêt ; et que toute la sagesse du second consiste à ne s'écarter jamais des règles

d'honneur, quelquefois fausses et souvent excessives, qu'il s'est prescrites. De là naissent la plupart des vertus et des défauts de Tun et de l'autre : le Chinois est circonspect, timide, modeste, paisible, de Texactitude la plus scrupuleuse dans ses marques de respect envers ses supérieurs ; mais cette révérence extérieure n'est pas toujours l'indice d'une véritable affeclion et d'un attachement sincère à ses devoirs. La fourbe , l'usure , le larcin et le mensonge ne sont pas diffamants à la Chine. Le Japonnais, au contraire , est franc , sincère, bon ami, fidèle jusqu'au prodige, officieux , se souciant peu du bien j aussi n'y a-t-il point de peuple policé qui soit généralement plus pauvre , mais de cette pauvreté qui produit f indépendance, que la vertu rend respectable , et qui éleva si fort les premiers Romains au-dessus des autres hommes. Toutes les richesses de ce puissant État sont entre les mains des princes et des grands , qui savent s'en faire honneur ; la magnificence ne va nulle part plus loin , et nous n'avons peut-être rien , dans l'histoire des plus opulentes monarchies, qui soit au-dessus de ce qu'on voit en ce genre au Japon.

Le point d'honneur est également vif dans toutes les conditions ; d'où il arrive que chacun est sur ses gardes , et que tous se respectent mutuel-

lement. La grandeur d'âme , le zèle pour la patrie , le mépris de la vie sont aussi communs à toutes les classes. Citons un exemple entre un grand nombre qui sont à notre connaissance. Un noble du Fingo avait une femme d'une beauté rare , dont il était uniquement aimé , et qui l'aurait rendu heureux, s'il eût pu cacher son bonheur ; mais l'empereur le sut , et il lui en coûta la vie. Quelques jours après sa mort, l'empereur fit venir sa veuve , et voulut Tobliger à demeurer dans son palais. Elle répondit qu'elle était trèssensible à l'honneur que lui faisait Sa Majesté , mais qu'elle lui demandait en grâce de pouvoir pleurer son mari en liberté pendant trente jours et la permission de régaler ensuiie ses parents dans le palais. Tout cela lui fut accordé , et l'empereur ajouta qu'il voulait être du festin ; il y vint en effet. Au sortir de table, la dame s'approcha du balcon, et, feignant de s'y appuyer, elle se précipita en bas de fort haut, car la fête s'était passée au dernier étage d'une tour. Elle se tua ainsi pour mettre en sûreté son honneur et satisfaire à la fidélité qu'elle avait jurée à son époux.

Les Chinois et les Japonnais ne diffèrent cependant pas en tout ; ils sont les uns et les autres également sobres et grands maîtres dans l'art de

se posséder ; ils sont également vindicatifs , mais le Japonnais porte plus de noblesse et de fierté que le Chinois dans ses sentiments haineux. Le commerce de la vie est beaucoup plus aisé au Japon qu'à la Chine ; enfin les Japonnais sont remarquables par la beauté de leur naturel, la noblesse et l'élévation de leur cœur. Tout le monde connaît le beau trait de ces trois frères qui tirèrent entre eux au sort pour savoir lequel serait livré par les deux autres, comme coupable d'un crime dont on poursuivait Tauteur, afin de gagner ainsi la récompense promise à celui qui arrêterait le criminel , et de soulager par ce moyen la misère de leur mère.

Le point d'honneur ne porte pas ce peuple à des actions moins extraordinaires. Deux gentilshommes s'étant rencontrés sur un escalier du palais de l'empereur, leurs épées se frottèrent par hasard l'une contre l'autre. Celui qui descendait s'offensa de cet accident dont il voulut rendre l'autre responsable. Celui-ci s'excusa et protesta qu'il n'avait euaucune intention de le toucher; puis il ajouta que le malheur, après tout, n'était pas grand, que ce n'étaient que deux épées qui s'étaient touchées, et que l'une valait bien l'autre. «« Je vais vous faire voir, reprit le premier, la différence qu'il y a de l'une à l'autre, » et sur-le-champ

il tire son poignard et s'en ouvre le ventre. Le second, sans rien répliquer, monte en diligence pour servir sur la table de l'empereur un plat qu'il tenait à la main, et revient ensuite trouver son adversaire qui expirait. 11 lui dit que, s'il n'avait pas été occupé au service de son prince, il l'aurait prévenu, mais qu'il le suivrait de près , et mourrait content , puisque ce serait après lui avoir fait voir que son épée valait bien la sienne. En achevant ces mots , il se fend aussi le ventre , et va expirer auprès de l'autre. Deux Européens se seraient coupé la gorge : je ne décide point où il y a plus de fureur ; mais je crois que les uns n'ont rien à reprocher aux autres, si ce n'est que les Japonnais, ayant pour principe d'honneur qu'il est honteux pour un homme de craindre la mort , raisonnent plus juste en se la donnant, et vont plus sûrement à leur but.

La principale source du bon ordre qu'on admire au Japon, c'est un sentiment de religion qui est né avec eux, et dont la vivacité passe tout ce qu'on en peut dire. Heureuse disposition , à laquelle , après la grâce , on doit attribuer les étonnants progrès du christianisme dans ces îles , et qui avait fait presque autant de saints qu'il y a eu de Japonnais chrétiens. Leur grandeur d'àme naturelle les a d'ailleurs portés à se sacrifier pour

ce qu'ils croyaient dans rintërét de la vérité ou de leur patrie. Leur histoire est remplie de traits de ce genre ; nous en citerons un seul. Fiogo, petite ville de la province de Setz, a un port assez bien fermé ; il est surtout mis à l'abri des vents du sud par une jetée de sable qui s'avance environ d'un mille dans la mer. On en est moins redevable, disent les annales du Japon , à Tempereur Feki, lequel y a dépensé des sommes énormes, qu'au zèle d'un particulier pour le bien public. Cet homme , voyant tous les travaux qu'on s'obsiinait à faire dans ce lieu-là renversés presque aussitôt par des orages qui survenaient, et le peuple persuadé que c'était un effet de la colère des dieux de la mer, se dévoua pour les apaiser. Il se fit enterrer tout vif dans les fondations, et rien n'empêcha depuis , dit l'annaliste, qu'on n'achevât la digue.

Pour ce qui est de l'aspect extérieur, les Japonnais sont fort mal faits , et ont un air tout à fait étranger par rapport à nous. Ils ont le teint olivâtre, les yeux petits, mais moins enfoncés que les Chinois ; les jambes grosses ; la taille au-dessous de la moyenne; le nez court, un peu écrasé et relevé en pointe j les sourcils épais, les joues plates , les traits grossiers et très-peu de barbe, qu'ils se rasent ou s'arrachent. Les femmes ont,

au conlraire, une grande réputation de beauté. L'habillement des Japonnais est noble et simple ; les seigneurs portent de longues robes traînantes, de ces belles étoffes de soie à fleurs d'or et d'argent que l'on travaille dans l'île de Fatsisio et dans une autre plus petite, nommée Kamakura, aussi inabordable que la première, et également destinée à l'exil des grands. De petites ccharpes qu'ils ont au cou remplacent les cravates , et une autre plus large leur sert de ceinture pour assujettir la tunique de dessous , qui est aussi fort riche. Leurs manches sont larges et pendantes; mais la parure qu'ils recherchent le plus consiste dans les sabres et les poignards qu'ils passent à leur ceinture et dont la poignée et souvent même le fourreau sont enrichis de perles et de diamants. Les bourgeois qui sont presque tous marchands , artisans ou soldats , ont des habits qui ne descendent que jusqu'à mi-jambe, et dont les manches ne passent point les coudes ; tous portent des armes et se piquent d'en avoir de très-propres. Ils diffèrent surtout des personnes de qualité en ce qu'ils ont le derrière de la tête rasé, au lieu que celles-ci se font raser le haut du front et laissent pendre le reste de leurs cheveux par derrière. En voyage ils se couvrent la tête de vastes chapeaux de paille ou de bambous très-bien travaillés.

Les femmes sont encore plus magnifiquement vêtues que les hommes. Toutes sont coiffées en cheveux ; les femmes du bas peuple les relèvent sur le haut de la tête ; les dames les nouent en touffes pendantes sur le derrière de la tête. Elles portent une grande ceinture ornée de fleurs et de figures; sur quantité de longues vestes ^ elles portent une large robe qui flotte de quelques pieds; je dis sur quantité de longues vestes, car c'est sur leur nombre qu'on juge de la qualité de la personne; on dit qu'il monte quelquefois jusqu'à cent, ce qui semble exagéré, malgré leur extrême finesse.

Les jeunes gens de Tun et de l'autre sexe changent d'habillement à mesure qu'ils avancent en âge ; en général tous sont légèrement couverts et ne portent rien sur la tête; leur chaussure consiste en une espèce de sandale de peau de cerf ou d'un tissu de paille, de jonc ou de bambou.

Rien ne cause plus de confusion dans l'histoire de cet empire que l'usage où senties Japonnais de changer souvent de nom. Chaque personne a régulièrement trois noms : celui de son enfance , celui qu'elle prend en sortant de l'adolescence, et celui de sa vieillesse. Pour éviter tout embarras, nous nous sommes attachés aux noms sous lesquels

ceux dont nous aurons à parler ont été d'abord connus.

II ne paraît pas que les Japonnais aient beaucoup cultivé les sciences spéculatives, si l'on en excepte les matières de religion. Ils ont trois sortes d'époques chronologiques , dont la première commence avec le règne de Syn-Mu , le premier de leurs empereurs et le chef de la dynastie qui est encore aujourd'hui sur le trône ; elle précède l'ère chrétienne de six cent soixante ans. Ils ont reçu les deux autres des Chinois.

Les Japonnais ne négligent rien pour cultiver l'esprit des enfants , et les femmes reçoivent une éducation aussi soignée que celle des hommes. On s'applique de bonne heure à former le cœur et la raison des enfants; ensuite on leur donne des leçons déloquence, de morale, de poésie et de peinture. Ils ont un goût parfait pour l'éloquence, et leurs discours sont très-pathétiques. Ils réussissent aussi très-bien dans les pièces de théâtre, et leurs décorations sont fort belles. Ils ont un goût particulier pour la peinlure, mais ils connaissent peu les lois de la perspective ; ils excellent surtout à peindre des figures d'oiseaux , de fleurs, et autres semblables. Quant à la musique, elle est fort insipide, ils n'ont ni voix , ni méthode, ni aucun instrument qui mérite qu'on en parle.

Ils font beaucoup de livres, qui traitent de la morale , de la religion et de la médecine. Ils n'ont pas de traité de jurisprudence , leurs lois sont peu nombreuses, mais exactement observées; car la moindre infraction est sévèrement punie. Les grands qui y contreviennent sont exilés dans les deux îles dont nous avons parlé; s'ils sont plus coupables, le roi leur ordonne de se fendre le ventre, et toute leur famille doit mourir avec eux , si Tempereur ne lui fait point grâce.

Les plus savants des Japonnais sont les prêties, qui tiennent des académies, et sont seuls chargés de l'éducation de la jeunesse. Les jeunes personnes sont élevées dans les communautés de filles. Quand un jeune homme rentre dans sa famille, on lui remet des armes en grande cérémonie, et il apprend promplement a s'en servir avec adresse.

Les arts mécaniques sont fort cultivés au Japon ; si les Japonnais ont emprunté ces arts aux Chinois, il est certain qu'ils les ont prodigieusement perfectionnés ; tout ce qui sort de leurs mains est achevé. Leurs étoffes de soie, leur papier sont inimitables; on sait le prix de leur porcelaine; la trempe de leurs sabres est supérieure à celle de tous les pays , ils s'entendent parfaitement à composer leurs boissons et à ap-

prêter les mets. Mais le plus grand usage que le peuple fait de son industrie, est dans la culture des terres; il n'en laisse pas un pouce en friche, et sait leur donner une façon qui les rend propres à tout ce qu'il veut leur faire rapporter.

Le gouvernement du Japon a toujours été monarchique et des plus absolus; la révolution dont nous rendrons compte a donné deux maîtres à l'État ; l'empereur héréditaire est toujours encensé, mais il n'exerce aucun pouvoir , tandis que le Cubo-Sama est devenu le premier mobile de toutes les affaires du pays. Chaque ville a un officier qui règle la police et rend la justice sans appel, excepté dans certains cas qui sont réservés aux princes ou gouverneurs des provinces. Les supplices sont la croix, le feu ou la décapitation ; mais ordinairement un condamné demande la faveur de se tuer lui-même; alors il assemble sa famille, se pare de ses plus beaux habits, prononce un discours; il se fait ensuite une large incision en croix sur le ventre. Nous n'entrerons pas dans le détail de tous les officiers qui, à différents degrés, concourent à l'exécution des lois et au maintien de l'ordre; ils sont fort nombreux, et en outre tous les habitants sont organisés en compagnies et obligés à faire des rondes pendant la nuit, et les surveillants

sont responsables de tout ce qui se passe dans le ressort de leur inspection.

Les honneurs que l'on rend au Dairy ou empereur sont prodigieux : on le porte partout où il va , il ne peut toucher la terre de son pied , il a pour résidence une portion de la ville de Méaco; où il vit au milieu d'un luxe inouï, entouré de nombreux princes qui ont la même origine que lui. Le titre de Cubo-Sama appartenait autrefois à celui que l'empereur nommait chef de la milice; ces chefs s'emparèrent bientôt d'une partie du pouvoir, et vers le XII^ siècle on vit dans l'empire deux souverains qui se firent des guerres continuelles. Les seigneurs ou gouverneurs des provinces profitèrent de ces troubles pour s'ériger en souverains. Aujourd'hui les Cubo-Samas on réduit sous leur puissance tous ces petits rois et les Dairys eux-mêmes ; ils sont absolus dans tout l'empire; ils jouissent de revenus immenses , et, outre l'armée considérable qu'ils ont à leur solde, chaque seigneur est obligé d'entretenir, à leur disposition, un nombre de soldats proportionné à ses revenus.

Les cavaliers sont armés de carabines fort courtes, de javelots, de dards et de subies; les fantassins n'ont point d'autres armes défensives qu'une espèce de casque ; ils ont ch:icun deux sabres , un mousquet et une espèce dj pique.

s 5 HISTOIRE

Les Japonnais ont toujours voulu connaître toutes les religions dont ils ont entendu parler, et jusqu'au moment où les prêtres européens ont été chassés de cet empire, il avait toujours été permis à chacun d'embrasser celle qui lui convenait. C'est de là que vient cette confusion de sectes qui pariageaient la croyance de ces insulaires, eiqu'il est difficile de débrouiller. Nous ne chercherons pas à porter la lumière dans ce chaos, et nous indiquerons seulement les religions principales qui irouveni le plus de sectateurs dans ce pays. La plus ancienne de toutes est la religion de Camis. On donne ce nom aux sept esprits célestes descendus du soleil, qui, suivant la tradition, composent la première dynastie des souverains du Japon, et aux cinq demi-dieux dont la seconde est composée. Leur culte forme ce qu'on appelle le Si?ito. Suivant cette croyance, chacun de ces dieux a un paradis particulier; les uns sont situés dans l'air, les autres dans le soleil, dans la lune, au fond de la mer, et chacun travaille à être admis dans le séjour du dieu au service duquel il s'est voué. Leurs temples s'appellent des 7mos, et il y en a un nombre infini, dont quelques-uns sont magnifiques.

Il y a dans celte religion un grand nombre de fêtes et de cérémonies dont nous ne donnerons pas

la description : une des pratiques religieusesleplus en vogue au Japon consiste dans de fréquenis pèlerinages aux temples les plus célèbres. Chaque secte a les siens qui lui sont propres, et les Japonnais , qui ne peuvent voyager hors de leur pays , profitent fort souvent de cette occasion de parcourir l'intérieur de l'empire. Les femmes surtout se montrent très-empressées de prendre part à ces pieux voyages. Quand les pèlerins sont arrivés au lemple , les camesis ou ministres des dieux les dirigent dans l'accomplissement de quelques cérémonies ridicules , et leur remettent ensuite une boîte qui constate leur voyage, et qui contient Tacte d'absolution de tous leurs péchés.

Le sinto est la religion générale du Japon , et elle se lie intimement à la constitution de l'Etat; mais en outre presque tous les Japonnais adorent quelques idoles étrangères , au premier rang desquelles il faut placer les Fotoques qu'ils ont pris des Indiens. Le dieu Amida est un des plus anciens et des plus vénérés. On l'adore sous différentes formes qui sont toutes mystérieuses et fondées sur quantité de fables dont on amuse le peuple, mais dont le récit n'aurait rien d'intéressant. Les Japonnais reconnaissent encore parmi les Fotoques deux autres divinités du premier ordre qu'ils nomment Canon et Gizon. Le premier, disent-ils,

était fils d'Amida: ils lui attribuent la création du soleil et de la lune ; ils prétendent que le second a le pouvoir d'écarter tous les accidents fâcheux de ceux qui ont recours à sa protection. Le principal auteur de cette religion a lui-même obtenu un des premiers rangs parmi les divinités dont il a étendule culte dans une grande partie de l'Orient. C'est le fameux philosophe et faux prophète Xaca , dont l'histoire est écrite diversement par les Siamois, les Chinois et les Japonnais , auxquels il prêcha successivement la religion des Fotoques.

Ces religions donnent naissance à un grand nombre de martyres volontaires. Rien n'est plus commun que de voir le long des côtes de la mer des barques remplies de fanatiques qui se précipitent dans l'eau chargés de pierres , ou qui percent leur embarcation et se laissent submerger en chantant les louanges du dieu Canon , dont le paradis est , disent-ils , au fond de l'Océan. Les sectateurs d'Amida se font enfermer et murer dans des cavernes où ils se laissent mourir de faim. D'autres se précipitent dans des mines de soufre ; d'autres enfin se font écraser sous les roues des chariots sur lesquels on porte les idoles en procession, ou se laissent fouler aux pieds et étouffer par la foule qui se rend aux temples dans les jours de

grande solennité. Des sectateurs zélés de ce culte se rendent chaque année en pèlerinage à un rocher escarpé et entouré de montagnes , dont l'accès est très-dilTicile. Les bonzes y outdressé unemachine par le moyen de laquelle ils font sortir du roc une longue barre de fer qui soutient une balance extrêmement large ; ils placent les pèlerins les uns après les autres dans un des plateaux de cette balance , et ils mettent dans l'autre un contrepoids pour établir l'équilibre j ils poussent ensuite la barre en dehors, en sorte que la balance se trouve suspendue au-dessus du plus profond de Tabîme. Tous les autres pèlerins sont assis sur la croupe des montagnes d'alentour, d'où ils peuvent entendre le pénitent qui doit déclarer à haute voix tous ses péchés. Si les bonzes croient s'apercevoir qu'il ne parle pas nettement ou qu'il cherche à déguiser ses fautes , ils secouent la barre , et ce misérable tombe dans le précipice.

Les bonzes qui servent de ministres à ce culte et à toutes les sectes qui se subdivisent à l'infini , ont une hiérarchie et des grades différents; le grand-prêtre se nomme Xaco , les supérieurs qui viennent après lui se nomment des ïundes ; leurs principales occupations consistent dans la prière, la prédication , dans laquelle ils montrent souvent beaucoup d'éloquence , et dans l'éducation de la

jeunesse. Il y a aussi des filles recluses , qui sont chargées d'élever les jeunes personnes de leur sexe. Les bonzes sont très-vénérés parle peuple, qui n'ignore pourtant pas que , sous l'apparence de l'austérité , ils cachent souvent des habitudes très-déréglées.

Les obsèques se font au Japon d'une manière assez uniforme dans les différentes sectes. Les ministres viennent chercher le cadavre, et le portent en chantant dans leur cloître , où ils l'inhument. Les obsèques des gralids seigneurs ou des gens riches sont entourées d'une plus grande pompe. Les bonzes y sont nombreux ; les uns portent des torches, d'autres des lanternes entoile fine sur lesquelles le nom du mort est écrit; d'autres ont des corbeilles pleines de fleurs effeuillées attachées au haut de longs bâtons , et , en les agitant , ils font tomber devanile cortège comme une pluie de fleurs. Le corps est ensuite consumé sur un bûcher arrosé de parfums. Le deuil dure deux ans , il est trèssévèrement gardé ; les deux sexes portent des habits à peu près pareils, et qui consistent dans une espèce de bandeau carré que l'on porte sur la tête, et auquel est cor.su un grand voile qui tombe par derrière, la robe est très-large, et tout l'habillement doit être de toile écrue.

lilTRE PREMIER.

Découverte du Japon. — Saint François Xavier chez le roi de Saxuma. — Fruit de ses premières prédications. — Ses luttes avec les bonzes. — Ses voyages h Fir.indo, à Amanguchi , à Méaco. — Il visite Naugato et le royaume de Bungo. — Mort tragique du roi de Naugr.to. — Conférences avec les bonzes. — Saint Xavier quitte le Japon. — Sa mort. — Piévoltes dans le Bungo. — Voyage du P. Nugnez au Japon. — Amanguchi pillé et brûlé. — Progrès de la religion — Premier martyr du Japon. — Révolution à Facata. — Souflrances des Missionnaires. — Voyage du P. Villela à lésan et à Meaco. — Etat des Églises du Ximo. — Le prince d'Omura. — La ville de Vocoxicura, bàlie pour les Portugais et les Chrétiens. — Missions à Arima et h Ximabara. — Action d'éclat du prjnce d'Omura.

Ce fut l'année de Jésus-Christ 1542 , deux mille deux cent deux ans après la fondation de la monarchie japonnaise par Syn-Mu, sous le règne du cent sixième Dairi ou empereur héréditaire , et sousle gouvernementsouverain du vingt-troisième Cubo-Sama , que le Japon fut découvert, presque en même temps, et sur deux points différents, par deux navires, l'un chinois et l'autre portugais. Fernand-MendezPinto, Portugais, s'est attribué l'honneur d'avoir pénétré le premier dans

cet archipel, et a publié un long récit des aventures qu'il prétend lui être arrivées à la cour du roi de Bungo ; mais cette narration est généralement regardée comme un roman. Les Européens que l'on regarde comme ayant les premiers visité le Japon , sont trois négociants portugais nommés Antoine Mota, François Zeimoto , et Antoine Pexota. Ils étaient partis de Dodra , dans l'île Macazar, pour aller à la Chine ; mais la tempête les poussa sur les côtes du Japon , et ils prirent terre à Gangoxima, la même année que don Martin de Sosa, gouverneur général des Indes , abordait à Goa , accompagné du célèbre François Xavier , un des dix premiers prêtres de la Compagnie de Jésus, auxquels la divine Providence avait réservé l'apostolat de ces contrées jusque-là inconnues.

Les trois Portugais ne furent pas longtemps à Gangoxima sans y nouer des relations de commerce et d'amitié avec les habitants. Ils firent surtout connaissance d'un nommé Angeroo , homme riche et d'extraction noble, qui se lia intimement avec eux, et qui ne tarda pas à leur confier que le souvenir des dérèglements de sa jeunesse lui causait de violents et continuels remords ; pour les apaiser , il s'était retiré dans une maison de bonzes, mais ce remède n'avait fait qu'empirer le

mal. Deux ans après , un autre marchand portugais , nommé Alvar Vaz , étant allé trafiquer à Cangoxima , Angeroo lui fit les mêmes confidences ; Vaz, qui connaissait le P. François Xavier , et qui avait conçu une grande idée de sa sainteté et de son pouvoir auprès de Dieu , engagea le gentilhomme japonnais à l'aller trouver. Les dangers de la navigation firent d'abord hésiter Angeroo ; mais , quelque temps après, il lui arriva de tuer un homme dans une rencontre , et la crainte d'être poursuivi par la justice le détermina à s'embarquer sur le premier navire qui fit voile vers Malaca. Malheureusement il ne trouva pas le saint apôtre à Malaca , et il s'embarqua pour la Chine, avec Tintention de retourner de là dans sa patrie. Il fut quelque temps à errer dans ces mers, arrêté par les vents contraires et ses irrésolutions; enfin il rencontra, dans le port de Chincheo, Alvare Vaz , qui le ramena à Malaca , où le P. Xavier était revenu. Les premiers embrassements du saint produisirent dans l'àme d'Angeroo un effet si merveilleux, que le Japonnais se trouva tout changé, et sentit renaître en lui une tranquillité d'esprit quil ne connaissait presque plus. L'apôtre, de son côté, à lavued'uu prosélylevenu de si loin, ressentit une joie dont les cœurs apostoliques sont seuls capables. Il simaginait déjà renfermer dans

son sein toute cette nation dont on publiait tant de grandes choses, et pour laquelle il conçut dès lors une tendresse qui alla toujours croissant.

Le saint quitta presque toute autre occupation pour instruire Angeroo, qui demandait le baptême avec les plus pressantes instances ; mais une affaire l'ayant appelé à la Pescherie , il envoya Angeroo et deux domestiques qui l'avaient accompagné, au séminaire de Goa , où ils arrivèrent au commencement de mars 1568. A son retour, le P. Xavier fut extrêmement surpris des progrès qu'ils avaient faits, et le jour de la Pentecôte de la même année, les trois Japonnais furent régénérés dans les eaux sacrées du baptême, parles mains de l'évêque des Indes , D. Jean d'Albuquerque. La grâce du sacrement fut surtout sensible dans l'âme d'Angeroo, où elle établit d'abord cette paix après laquelle il soupirait depuis tant d'années. Il souhaita de porter le nom de Paul de Sainte-Foi ; l'un de ses domestiques fut nommé Jean, et l'autre Antoine.

Tout ce que le P. Xavier apprenait sur le caractère et l'esprit des Japonnais enflammait de plus en plus son zèle , et il brûlait du désir d'aller porter la parole de Dieu dans ce nouveau pays, malgré tout ce qu'on pouvait lui dire des dangers de la navigation. Il choisit pour compagnons le

P. Corne de Torrez et le frère Jean Ferdinand , qui déjà avaient appris un peu la langue japonnaise en instruisant les nouveaux convertis. Plusieurs vaisseaux portugais se disposaient à faire le voyage du Japon ; mais comme ils devaient s'arrêter en chemin, le P. Xavier préféra un petit bâtiment chinois, de ceux qu'on appelle desjonc' ques ; on fut d'autant plus surpris de ce choix, que le capitaine de ce bâtiment, nommé Nécéda , était le pirate le plus fameux de ces mers , et renommé pour ses brigandages ; aussi le gouverneur de Malaca prit-il la précaution de garder plusieurs enfants de Nécéda comme otages.

Le h juin \bkd , le P. Xavier s'embarqua avec ses deux compagnons de voyage , les trois Japonnais, et quelques chrétiens qui devaient lui servir de cathéchistes. Ce ne fut que sept semaines après qu'ils arrivèrent au Japon, après avoir eu beaucoup à souffrir des temps contraires et des mauvais traitements que leur fit subir leur farouche conducteur.

Ce fut un grand sujet de joie pour la famille de Paul de Sainte-Foi que de le revoir après une si longue absence, et dans le temps qu'on le croyait perdu. Les missionnaires y prirent part; mais ce qui les combla de consolation, c'est que dès les premiers entretiens de ce fervent néophyte avec

sa famille , sa femme, une fille unique qu'il avait, et la plupart de ses parents déclarèrent qu'ils voulaient imiter son exemple. Ils les instruisit luimême ; le P. Xavier les baptisa, et de si heureux commencements donnant au saint apôtre tout lieu de croire que ses travaux ne seraient point infructueux dans une terre si bien préparée , il s'appliqua sérieusement avec ses deux compagnons à l'étude de la langue.

Cependant Paul de Sainte-Foi se crut obligé d'aller rendre ses devoirs au roi de Saxuma, son souverain, qui le reçut bien et lui accorda sa grâce pour le meurtre à la suite duquel il avait quitté son pays. Le roi lui fit beaucoup de questions sur ses aventures, sur la puissance des Portugais dans les Indes et sur leur religion. Paul de Sainte-Foi s'étendit surtout sur ce dernier sujet , et voyant qu'on l'écoutait avec intérêt, il tira de sous sa robe un tableau représentant la sainte Vierge, tenant dans ses bras l'enfant Jésus. Le roi fut si frappé à cette vue, que , par un mouvement involontaire, il tomba à genoux pour rendre ses hommages à la mère et au fils. La reine sa mère, à qui on porta aussi cette image, fut saisie du même sentiment, et se prosterna avec toutes ses dames , pour adorer le Dieu des chrétiens. Lorsque le P. Xa\i8r connut ce qui s'était

DU JAPON. Uo

passé à cette audience , il en demanda une pour lui-même ; et n'eut pas de peine pour Tobtenir. Ce fut le 29 septembre qu'il se rendit à la cour de Saxuma, après avoir recommandé son entreprise à saint Michel, etmisle Japon sous la protection de ce chef de la milice céleste. Le roi et la reine l'entretinrent jusqu'à une heure avancée de la nuit; ils ne se lassaient pas d'admirer le désintéressement et le courage héroïque des missionnaires ; ce sentiment a été celui de tous les Japonnais qui savent apprécier la grandeur d'àme , et il ne contribua pas peu à les persuader de la vérité d'une religion qui inspire de tels dévouements. Le roi, qui voulait retenir le P. Xavier auprès de lui , le détourna d'aller à Méaco, capitale de l'empire ; il entrait dans ces dispositions des vues d'intérêt , car il espérait que la présence du saint missionnaire attirerait les marchands portugais dans sa province. Pour y retenir le P. Xavier, il lui donna , par un édit, ample pouvoir de prêcher la foi chrétienne à ses sujets.

Les missionnaires se montrèrent donc , le crucifix à la main , dans les places publiques de Cangoxima. La nouveauté du spectacle et la réputation que les prédicateurs s'étaient acquise parla sainteté de leur vie, attirèrent une foule d'auditeurs, à qui ils annoncèrent la parole de Dieu.

Le premier qui demanda le bapiême fat un homme de basse naissance ; le P. Xavier lui donna le nom de Bernard, et ce fervent néophyte quitta tout pour se mettre à la suite des serviteurs de Dieu. Après un entrelien que le P. Xavier eut avec le Tu ngue, ou supérieur des bonzes de Gangoxima, celui-ci ne put s'empêcher d'avouer que personne au monde ne surpassait en science et en esprit le chef des religieux d'Europe. Tous les bonzes parurent aussi faire une estime parliculière du saint, et deux d'entre eux se convertirent. Mais bientôt ceux que le dérègienientde leurs mœurs retenait dans l'idolâtrie commencèrent à trembler pour leurs intérêts temporels, qui étaient menacés sila nouvelle religion s'étendait parmi la population. De nombreux miracles que fit alors le P. Xavier le rendirent cher et respectable aux Japonnais, et irritèrent la fureur des bonzes, qui résolurent de le perdre, pour détourner les malheurs qu'ils redoutaient. Ils s'adressèrent donc au roi, et le menacèrent de se retirer avec leurs dieux, s'il continuait de protéger le nouveau culte. Le roi évita de leur répondre, parce qu'il attendait des vaisseaux portugais avec lesquels il espérait faire un commerce avantasçeux. Mais ayant appris, quelques jours après, que ces bâtiments avaient été chercher un mouillage plus fa-

DU JAPON. k5

cile dans le Firando , il tomba dans une grande fureur, reprocha à Xavier ce qu'il appelait l'ingratitude des Européens , et défendit à ses sujets d'entretenir aucune relation avec les missionnaires. Ceux-ci se trouvèrent aussitôt entièrement isolés, mais les nouveaux fidèles, qui étaient environ au nombre de cent, montrèrent plus de ferveur que jamais. Avant de les quitter, le P. Xavier leur renouvela ses instructions, et confia leur direction spirituelle à Paul de Sainte-Foi. Celui-ci ayant été obligé par la tyrannie des bonzes de se bannir, les nouveaux chrétiens choisirent un d'entre eux pour le, remplacer, et leur nombre se multiplia considérablement, comme nous le verrons dans la suite de celte histoire.

Cependant le P. Xavier, persuadé que la môme raison qui avait changé le roi de Saxuma à son égard lui rendait favorable celui de Firando, résolut de l'aller trouver, et il partit de Cangoxima au mois de septembre 1550. A six lieues de la ville, il rencontra un château à dix bastions en pierres de taille et entouré de fossés profonds; les dehors de cette habitation étaient sévères et même affreux; mais lorsqu'on avait franchi le passage étroit qui y conduisait, on se trouvait dans un palais superbe et délicieux. Le saint apôtre y fut reçu avec distinction , et y convertit une partie des

habitants du château et de sa garnison. Enfin il continua sa route pour Firando , où il arriva en peu de jours.

Le P. Xavier entra dansie port au bruit de l'arlillerie de tous les vaisseaux portugais, dont les capitaines le menèrent ensuite malgré lui comme en triomphe au palais. Sur leur recommandation, le roi le reçut fort bien , et lui donna un plein pouvoir de prêcher Jésus-Christ dans ses États. Les succès qu'obtinrent les missionnaires firent comprendre au P. Xavier tout ce qu'il pourrait faire pour la conversion de ces peuples , s'il pouvait obtenir la protection des empereurs. Il se détermina aussitôt à tenter le voyage de Méaco , où le Dairy et le Cubo-Sama faisaient alors leur séjour ordinaire ; mais il laissa à Firando , pour conserver ses nouvelles conquêtes , le P. de Terrez, accompagné de Jean Fernandez. il gagna par merFacata, capitale du royaume de Chicugen , et , après avoir marché quelque temps , il se rembarqua , et fit voile vers Ximonosequi , un des plus célèbres ports du Japon et qui sert d'embarcadère à Amanguchi, capitale du royaume de Nangato. Le P. Xavier n'avait pas rinlention de s'arrêter dans cette ville riche et populeuse; cependant, au récit des désordres qui y régnaient, il ne put retenir son zèle , et se montrant au peu-

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pie le crucifix à la main , il parla du royaume de Dieu avec cette liberté que le Sauveur du monde a tant recommandée à ses apôtres. Mais le jour du salut n'était point encore venu pour ce peuple , et bien que le serviteur de Dieu eût confondu un bonze célèbre en présence de toute la cour, le nombre des convertis ne fut pas grand , et même les prédicateurs eurent à souffrir de quelques violences. Enfin , après un mois de séjour dans Amanguchi, ils poursuivirent leur route vers Méaco.

Ce voyage fut extrêmement pénible ; c'était sur la fin de décembre ; les pluies, les vents , les neiges , les torrents rendaient les chemins impraticables, surtout les chemins détournés qu'il fallait prendre pour éviter de tomber dans les partis de guerre, dont toutes ces provinces étaient remplies. A chaque pas, nos voyageurs s'égaraient et couraient risque de tomber dans quelque précipice, ou de se noyer en traversant des rivières rapides et profondes, ou d'être écrasés par des gla-çous énormes qui pendaient du haut des rochers sous lesquels il fallait passer. Avec cela, leur nourriture n'était qu'un peu de riz, que Bernard portait dans un sac. A seize lieues de Méaco, le P. Xavier tomba malade ; il manquait de tout, et néanmoins il guérit en peu de temps. A peine la fièvre l'eut-elle quitté qu'il se remit en marche,

us HISTOIRE

pieds-nus, au milieudes difficultés de toute espèce. Un jour qu'il était égaré , il aperçut un cavalier qui allait ùu côté de Méaco; il courut à lui, le pria de vouloir bien lui servir de guide, et s'oiïrit à porter sa malle. Le cavalier accepta l'offre , et ne laissa pas d'aller au trot , ce qui dura presque tout le jour. Ses compagnons, qui avaient eu beaucoup de peine à le suivre de fort loin, l'ayant enfin rejoint, le trouvèrent dans un état digne de compassion ; les ronces et les cailloux lui avaient déchiré les pieds , et plusieurs plaies s'ouvrirent peu de temps après sur ses jambes.

Enfin il arriva à Méaco. Cette ville était alors environnée de ruines, qui attestaient quelle avait été sa grandeur passée , et la guerre , qui y était plus allumée que jamais , la menaçait d'une complète destruction. Le P. Xavier ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était difficile de l'aire briller la lumière de TÉvangile au milieu de tous ces troubles; il ne put même obtenir aucune audience , ni des empereurs , ni du Xaco , et , après avoir jeté quelques semences de vie au milieu de ce peuple tout occupé de factions, il prit, quoique avec bien du regret, la route de Firando.

Le saint apôtre ne resta dans cette ville qu'autant de temps qu'il lui en fallut pour se préparer à de nouveaux travaux j et il partit pour Aman-

guclii avec les mêmes personnes qui l'avaient accompagné à Méaco. Cette fois, il se présenta devant le roi Oxindono avec des présents consistant en curiosiiés européennes qu'il avait apportées avec lui; il lui remit des lettres de recommandation qu'il tenait du vice-roi des Indes et du gouverneur de Malaca. Le roi le reçut fort bien, et lui offrit une somme d'argent que le saint refusa. Oxindono , charmé d'une vertu si rare , accorda aux missionnaires l'autorisation de prêcher la loi du vrai Dieu dans tout son territoire, et leur donna même pour logement une maison de bonzes, qui, depuis quelque temps, n'était pas habitée. Aussitôt les serviteurs de Dieu se virent entourés d'une foule de visiteurs et exposés aux plus grandes importunités, surtout de la part des personnes de qualité j tous voulaient à la fois qu'on éclaircît leurs doutes et qu'on répondît à leurs questions. Dieu tira le P. Xavier d'embarras par un prodige peut-être inouï jusqu'à lui : interrogé sur des matières fort opposées entre elles, il satisfaisait à plusieurs questions d'une seule réponse. L'homme apostolique reçut encore à Amanguchi le don des langues , qui lui avait été tant de fois communiqué en Orient; car, outre qu'il parlait le japonnais avec une facilité et une élégance où les naturels mêmes du pays parvien-

nent rarement, il prêchait tous les jours en chinois aux marchands de cette nation qui trafiquaient dans celte ville , quoiqu'il n'eût jamais étudié leur langue. Au bout de quelque temps, le serviteur de Dieu, se trouvant un peu de loisir, entreprit de réfuter les arguments des bonzes, qui , malgré Tanimosité des sectes , s'étaient tous réunis contre leur ennemi commun. Il les défia plus d'une fois à la dispute : il se tint plusieurs conférences publiques où ces prêtres idolâtres furent confondus, et, en moins de deux mois, plus de cinq cents personnes, la plupart gens de haute distinction , reçurent le baptême.

Une belle action de Fernandez contribua beaucoup alors à déterminer quantité de personnes qui flottaient encore entre l'erreur et la vérité. Un jour que ce saint religieux prêchait dans une place publique, un homme de la lie du peuple s'approcha comme pour lui dire un mot à l'oreille, et lui couvrit le visage d'un crachat. Sans faire paraître la moindre émotion , le prédicateur s'essuya et continua son discours; la sotte joie et l'indignation que quelques spectateurs avaient manifestées se tournèrent en admiration, et chacun se retira, plus persuadé par l'exemple d'une vertu si héroïque que par tous les raisonnements du prédicateur. Parmi ceux dont cet exemple de

DU JAPON. 5f

modération détermina la conversion , se trouvait un jeune homme d'une grande espérance , et qui était sur le point de s'engager parmi les bonzes. Le P. Xavier lui donna au baptême le nom de Laurent, et, peu de temps après, le reçut dans la Compagnie de Jésus. Nous verrons, dans la suite de cette histoire, qu'il fit honneur au choix du saint apôtre.

Les bonzes, désespérés de se voir chaque jour abandonnés par une foule de transfuges qui faisaient connaître leurs turpitudes cachées, parvinrent, par une intrigue de cour, à indisposer le roi contre les nouveaux chrétiens; mais cette circonstance ne fit qu'allumer le zèle des convertis , qui étaient déjà au nombre de trois mille.

Cependant le P. Xavier résolut de retourner aux Indes , pour y chercher de nouveaux ouvriers qui l'aidassent à établir solidement une mission qui commençait à produire tant de fruits. Après avoir appelé de Firando le P. de Torrez, pour le mettre à sa place à Amanguchi , il partit pour Figi , où il savait trouver un vaisseau portugais , commandé par Edouard de Gama. Cet officier vint à la rencontre du saint, et le reçut avec les plus grands honneurs. Civan, roi de Bungo, se trouvant à Fucheo, sa capitale, qui n'est guère qu'à une lieue de Figi , désira voir le célèbre mission-

naire dont il avait beaucoup entendu parler , et lui prépara la plus magnifique réception. Les Portugais, voulant, par une entrée pompeuse, frapper la populace qui , là plus qu'ailleurs , se prend par les yeux , trouvèrent un obstacle dans l'humilité du saint apôtre, qui se refusait à recevoir aucun honneur ; cependant ils lui formèrent un cortège brillant et imposant. Le roi l'accueillit avec toutes les cérémonies usitées dans les plus grandes occasions, et se prosterna lui-même à ses pieds. Il le fit ensuite asseoir à son côté, le fit dîner avec lui , et ne se sépara de lui qu'après l'avoir entouré de tous les témoignages de son estime et de son respect. Un bonze, qui se trouvait parmi les courtisans, avait voulu troubler l'audience par une protestation furieuse en faveur de son culte; mais le roi , après l'avoir entendu avec une grande modération , le fit chasser du palais. Dès le lendemain , le P. Xavier prêcha en public; toute la ville accourut pour l'entendre, et il ne se passait point de jour qu'on ne vît quelque conversion d'éclat. Mais il n'y en eut point qui fit plus d'honneur à la religion que celle d'un bonze d'un grand mérite, nommé Sacai-Leran. Ce prêtre idolâtre avait soutenu la cause de ses dieux contre Xavier; mais, frappé de la lumière et pénétré de la grâce divine, il tombe aux genoux du mis-

sionnaire, en reconnaissant la divinité de Jésus- Christ, et en demandant pardon à ses frères de ne leur avoir jusque-là débité que des mensonges.

Le saint faisait aussi de puissants efforts pour convertir le roi. Ce jeune prince qui, à vingt-deux ans, était regardé comme un des plus braves et des plus sages monarques du Japon, témoignait toujours une grande bienveillance au P. Xavier, et se rendait souvent à ses avis. Ainsi ce fut sur les observations du saint apôtre qu'il mit un terme à une coutume barbare, d'après laquelle les femmes japonnaises , qui n'ont pas assez de bien pour nourrir de nombreuses familles, se croient en droit d'étouffer leurs enfants ou de les exposer dès qu'ils sont nés.

Les bonzes , de leur côté , faisaient les derniers efforts pour arrêter les progrès du christianisme. Ils voulurent même susciter une révolte , mais le roi donna des ordres si sages et si sévères , que personne n'osa remuer. Ce stratagème réussit mieux aux bonzes d'Amanguchi que le P. de Torrez offusquait autant que le P. Xavier. Un seigneur prit les armes sous prétexte de défendre la religion , et vint attaquer la ville. Le roi, croyant son parti désespéré, s'enferma dans son palais, y fit mettre le feu, poignarda de sa propre main son fils unique, et se fendit lui-même le ventre. Après

la mort de ce prince, les rebelles firent main basse sur tous ceux qu'ils rencontrèrent armés; mais, par un miracle de la Providence, aucun chrétien ne périt, et les missionnaires, contre qui surtout celte tempête était déchaînée, trouvèrent un asile dans le palais d'une princesse païenne qui avait conçu une grande estime pour eux, et qui les fit garder par les bonzes euxmêmes , en les rendant responsables de tout ce qui arriverait à ceux qu'elle protégeait. Cependant ce mouvement se calma presque subitement. Les seigneurs choisirent pour leur roi Facarandono, frère du roi de Bungo, jeune prince en qui l'on admirait une grande douceur , jointe à beaucoup d'esprit et de courage. Le P. Xavier se rendit aussitôt auprès de lui , et le nouveau monarque promit de nôtre pas moins favorable aux chrétiens que le roi de Bungo, son aîné.

Cependant les Portugais songeaient à leur départ, et le serviteur de Dieu avait déjà pris congé de Civan , qui l'avait embrassé avec larmes , lorsqu'un des plus fameux bonzes du Japon , nommé Fucarandono, sollicita du roi une audience, en présence du religieux européen , afin de le défier à la dispute. Le P. Xavier accepta avec empressement; il confondit le prêtre idolâtre, en présence d'une nombreuse assemblée , et le bonze s'emporta tel-

lement, il parla avec tant de hauteur et d'insolence, que le roi le fit chasser. Ses confrères, furieux, tentèrent de soulever une révolîe parmi le peuple; mais la fermeté du P. Xavier, qui refusa de s'embarquer, et l'attitude des Portugais fit cesser le tumulte, et les bonzes se virent réduits à demander de nouveau nne dispute publique, que le roi n'accorda qu'avec peine. Il y eut quatre nouvelles conférences dans lesquelles le P. Xavier conserva toujours un avantage marqué, et môme les faux prêtres, ne pouvant s'entendre entre eux sur quelques points de doctrine, furent prêts d'en venir aux mains les uns contre les autres. Le bruit de ces conférences se répandit par tout le Japon, et leur résultat fit beaucoup d'honneur à la vraie religion ; mais le saint ne put déterminer la conversion du roi , qui ne répondait à ses exhortations que par des larmes et des soupirs. Le P. Xavier s'embarqua immédiatement après , et arriva bientôt à Malaca, oii le gouverneur lui rendit les plus grands honneurs.

L'apôtre des Indes, de retour à Goa, n'oubliait point les Japonnais, mais ses vues s'étendaient bien plus loin ; car, sur l'estime que ces insulaires lui avaient manifestée de la sagesse des Chinois, il s'était persuadé que l'idolâtrie tomberait d'ellemême dans le Japon, s'il pouvait l'exterminer

dans la Chine , et il en forma le dessein. Tl fut secondé dans ce projet par Jacques Pereyra, marchand portugais, plein de zèle pour la propagation de la foi; mais la jalousie et l'avidité du nouveau gouverneur de Malaca firent échouer l'expédition qui devait le conduire à la Chine, et le saint , s'éiant rendu à Sancian , y mourut en peu de jours d'une fièvre ardente, dans une cabane ouverte à tous les vents et presque sans aucun secours ; mort d'autant plus digne d'un apôtre, qu'elle lui donnait plus de ressemblance avec celui de qui les apôtres tiennent leur mission , et qui les a avertis, par ce qu'il a souffert lui-même, qu'ils ne seraient pas mieux traités que lui.

Le saint avait envoyé au Japon le P. Baltazar Gago, Portugais, avec deux jeunes religieux de la même nation, nommés l'un Pierre d'Alcaceva, et l'autre Edouard de Silva. Ces trois missionnaires prirent terre à Cangoxima , vers la mi-août de Fannce 1552 , et furent bien reçus du roi de Saxuma, qui s'était réconcilié avec les Portugais. Ils se rendirent ensuite à la cour du roi de Bungo, et de là à Amanguchi , pour conférer avec le P. de Torrez sur la manière de se comporter dans l'exercice de leur ministère et d'établir partout une conduite uniforme. Ils s'entendirent pour donner aux cérémonies du culte la pompe qui est un be-

soin pour les Japonnais, et décidèrent de s'attacher surtout au soulagement des pauvres , sans distinction de chrétiens ou d'infidèles, en établissant des hôpiiaux et en distribuant des aumônes.

Le nombre des chrétiens croissait tous les jours d'une façon surprenante; mais leur ferveur avait quelque chose de plus merveilleux encore que leur nombre. C'était au point que , pour ne pas rester en arrière des exemples de verlu que leur donnaient leurs néophytts, les missionnaires étaient contraints à une austérité de vie dont l'excès ne pouvait être excusé que par la nécessité qui les y avait réduits. La conversion de deux bonzes célèbres dans tout le Japon, qui étaient venus de Méaco exprès pour combattre les docteurs portugais, fit à cette époque un grand éclat. Ils furent baptisés sous le nom de Paul et de Barnabe, et ils parcoururent bientôt les bourgs et les villages, semant le grain de la parole divine avec des fruits d'autant plus abondants, que le ciel y concourut plus d'une fois par des prodiges.

Une révolte qui éclata dans le royaume de Bungo fit courir un nouveau danger au christianisme ; mais son issue tourna encore à son avantage, car le roi Civan, frappé de la fidélité que lui avaient montrée ses sujets chrétiens, et de

rintrépidité avec laquelle Fernandez traversa les troupes des rebelles pour aller l'avertir de ce qui se passait, se montra de plus en plus favorable aux missionnaires européens.

Cependant les lettres que les prédicateurs ne cessaient d'écrire aux Indes pour demander de nouveaux ouvriers apostoliques ne restèrent pas sans effet; le P. I\ïelchior Nugnez Baretto , viceprovincial de la Compagnie de Jésus, se mit luimême à la tête de la nouvelle mission, et partit, au mois de juin 155/i, accompagné deFernand- Mendez Pinto , dont nous avons déjà parlé au commencement de cet ouvrage, et qui était revelu du caractère d'ambassadeur auprès du roi de Bungo. Une maladie du P. Nugnez et les difficultés de la navigation les retinrent en route pendant deux années entières, et ce ne fut qu'en 1556 qu'ils parvinrent au Bungo, où bien des événements s'étaient passés depuis qu'ils n'en avaient reçu des nouvelles.

On se rappelle que Facarandono, frère de Civan , avait été élu roi de Nangato ; sous son gouvernement paternel , Amanguchi était plus florissante que jamais. Cependant les seigneurs qui avaient été opposés à l'élection du roi, ne cessaient de fomenter des troubles; ils en vinrent enfm à une révolte déclarée, et l'incendie de presque

toute la ville fut le ])remier résultat de ce conflit. Au milieu de la confusion générale, Morindono, prince voisin , se présente à la tête d'une armée, et, par un de ces coups de main subits si fréquents dans l'histoire du Japon, il s'empare du Nangalo, après avoir enlevé à l'infortuné Facarandono la couronne et la vie. 11 entra ensuite dans Amanguclîi, où il ordonna un massacre général , au milieu duquel les missionnaires coururent les plus grands dangers. Ce ne fut que grâce au zèle de quelquesuns de leurs néophytes qu'ils purent s'échapper et regagner le Bungo. Un nouveau danger les attendait dans ce royaume. En effet, le bruit de ce qui s'était passé à Amanguchi ranima les restes delà dernière conspiration, et les séditieux prirent de nouveau les armes. Le roi Givan défit facilement leurs troupes, et ravagea le pays des seigneurs qui les commandaient ; toutefois ne se croyant pas en sûreté à Fucheo, il se retira dans une forteresse qu'il possédait , et qui était environnée presque de toutes parts par la mer.

Tel était l'état de choses lorsque le P. Nugnez parvint à Fucheo ; le roi, apprenant l'arrivée du successeur de Xavier, se rendit aussitôt dans sa capitale afin de le recevoir, et sa présence rendit bientôt le calme et la paix à cette grande ville. 11 reçut ensuite le P. Nugnez avec de grandes mar-

ques de respect , et comme le Père voulait le déterminer à se convertir à la vraie foi , il répondit qu'il ne serait ni de la prudence, ni de Tintérêt même du christianisme de faire sitôt une démarche d'un si grand éclat , et protesta qu'il la ferait quand il en serait temps.

Le P. Nugnez voulait ensuite se rendre auprès du roi de Firando, qui Pavait appelé d'une manière très-pressante ; mais il tomba dans un tel état de langueur, qu'il se vit forcé de retourner aux Indes, où il fit ensuite de grandes choses. Pinto quitta aussi le Japon; mais il s'était d'abord consacré à la propagation de la foi avec une ferveur que son esprit inconstant ne lui permit pas de soutenir, et l'on fut obligé de le dispenser des vœux de religion qu'il avait voulu prononcer. Cette perte , si c'en fut une pour la Compagnie de Jésus, fut bientôt avantageusement réparée. Edouard de Gama,é(ant arrivé de Firando, envoya demander un prêtre au P. de Torrez par un jeune Portugais nommé Louis Alméida, doué d'un beau naturel et d'un bon esprit, et qui avait des connaissances étendues en médecine. Alméida , ayant suivi les exercices des missionnaires, résolut de se dévouer entièrement au service de Dieu , et consacra immédiatement tout son bien à la construction de deux hôpitaux , dont

riin était destiné aux enfants et l'autre aux lépreux.

Cependant , pour satisfaire au désir d'Edouard de Gania et aux vœux pressants du roi de Firando ; le P. de Torrez envoya dans ce port le P. Gago, Jean Fernandez et le bonze Paul. Ils y arrivèrent au commencement de 1557 ; Taquia- Nomboleurfitlemeil]euraccueil,etse montra trèsdisposé à embrasser lui-mêmQ le christianisme. Les missionnaires savaient fort bien que ce prince intéressé songeait surtout à s'assurer les avantages du commerce avec les Portugais; mais ils n'en profitèrent pas moins de ces dispositions favorables pour prêcher la vraie foi avec un tel succès , qu'ils baptisèrent jusqu'à trois cents personnes en un jour. Un prince de la famille royale reçut le baptême avec toute sa famille ; il prit le nom d'Antoine , et nous verrons dans la suite de cette histoire qu'il contribua puissamment à étendre les progrès du christianisme dans ce pays. Le bonze Paul eut une grande part à ces succès, mais comme il ne se ménageait pas assez, il mourut victime de son zèle, et reçut les derniers sacrements de l'Église avec des transports d'amour dont les saints sont seuls capables. Cette mort et le départ du P. Gago avaient laissé Fernandez seul dans le Firando ; on envoya à son secours le P.

Vilela, et ces deux missionnaires ne pouvaient suffire à baptiser tous ceux qu'ils gagnaient à l'Évangile.

Les bonzes, furieux de ces succès des prédicateurs chrétiens , essayèrent vainement de réfuter leurs raisonnements ou de calomnier leur vie; enfin une nuit , ils firent abattre une croix que les chrétiens avaient élevée, et au pied de laquelle ils se réunissaient à certaines heures. L'indiscrétion de quelques nouveaux convertis rendit funestes les suites de cette affaire; en effet, obéissant trop facilement à leur indignation, ils allèrent mettre le feu à une maison de bonzes , et jetèrent à la mer les idoles qu'ils avaient arrachées d'un temple païen. Les bonzes portèrent aussitôt leurs plaintes au roi, qui, n'osant pas leur refuser une satisfaction , pria le P. Yilela de sortir de ses États.

Les chrétiens avaient élevé une autre croix aux portes de la ville. Une femme esclave s'y rendait fort exactement, bien que son maître, qui était idolâtre, le lui eût défendu. Un jour il lui jura qu'il la tuerait si elle continuait à lui désobéir. La fervente chrétienne lui répondit qu'elle continuerait à le servir avec la même fidélité , mais qu'elle ne devait pas manquer à ce qu'elle devait à son Dieu , qui était son premier maître. Dès le lende-

main, elle se rendit comme les autres à la croix; son maître, l'ayant été chercher et la voyant revenir, tira aussitôt son sabre, et l'attendit. Cette femme généreuse s'approcha de lui sans s'émouvoir , et lui présenta la tète que le barbare abattit d lin seul coup. Les chrétiens enlevèrent son corps, et lui donnèrent une sépulture honorable , en s'animant à suivre son exemple.

(1559) Le P. Vilela éiait à peine arrivé à Fucheo qu'il y fut rejoint par le P. Gage, qu'une nouvelle révolution avait forcé de quitter Facata. En effet, Civan, le roi deBungo, ayant par de nombreuses conquêtes étendu son pouvoir sur les territoires qui avoisinaient son royaume, y avait joint le Chicugen ; mais le gouverneur qu'il avait donné à cette province rendit sa domination odieuse; l'ancien roi , secondé par les mécontents , vint attaquer la ville , dont les bonzes lui ouvrirent les portes. Les missionnaires auraient succombé aux mauvais traitements dont ils furent l'objet en cette circonstance, sans l'empressement que mirent les nouveaux convertis à les défendre et à les secourir ; enfin ils parvinrent à s'échapper, et se réfugièrent à Fucheo. Dès que le peuple connut leur arrivée, il se porta en foule à leur rencontre , et les fit entrer dans la ville comme en triomphe.

Le P. de Torrez , voyant tous les ouvriers apos-

toliqnes du Japon réunis autour de lui dans le Bungo, résolut d'exécuter un projet qu'il avait fort à cœur depuis quelque temps. Voici ce dont il s'agissait : à six lieues de Méaco se trouve une montagne très-élevée, et qui présente un aspect délicieux ; elle se nomme lésan. Ce lieu est pour ainsi dire consacré à la religion des Japonnais ; on y compte jusqu'à trois mille temples idolâtres et beaucoup de monastères. Parmi le nombre infini de bonzes qui habitaient ce beau pays, il y avait unTunde qui désirait beaucoup connaître le christianisme. Il écrivit aux missionnaires que son grand âge l'empêchait de les aller trouver , mais qu'il les engageait beaucoup à venir visiter une contrée où ils avaient un si grand intérêt à établir leur religion. Le P. de Torrez se détermina alors à envoyer à lésan le P. Vilela, Laurent et un jeune Japonnais qui devait leur servir de catéchiste. Ces courageux envoyés s'embarquèrent au mois de septembre sur un petit bâtiment qui faisait voile vers Sacai , et ce voyage fut pour eux un tissu de croix , sous le poids desquelles un courage moins ferme que le leur eût cent fois succombé. L'équipage, entièrement composé d'idolâtres, leur attribua les temi)S contraires qu'ils eurent à subir, les accabla d'outrages, et finit par les mettre à terre dans un petit port où personne

ne voulait se charger de leur transport , dans la crainte d'irriter les dieux de la mer. Ils trouvèrent cependant une mauvaise petite barque sur laquelle on consentit à les recevoir. Celte frêle embarcation parvint seule à sa destination , tandis que tous les navires qui leur avaient refusé le passage furent brisés par la tempête , ou devinrent la proie des corsaires.

Quant le P. Vilela parvint enfin à lésan , il ne trouva plus le bonze qui avait appelé les missionnaires ; il était mort depuis quelques jours. Quelques autres bonzes semblèrent persuadés de la véritQ du christianisme ; mais aucun d'eux n'osa abandonner le culte auquel il était consacré. Vilela, désespérant d'obtenir là aucun succès, se rendit à Méaco, oi^iil obtint de l'empereur Cubo- Sama l'autorisation de prêcher ; mais les bonzes ameutèrent la populace contre les docteurs portugais en répandant sur eux les contes les plus ridicules , et la multitude les huait dès qu'ils paraissaient , en les appelant mangeurs de chair humaine. Ils eurent même à supporter des menaces et des mauvais traitements , mais enfin leur courage et leur persévérance furent récompensés ; le roi les prit hautement sous sa protection , et l'on vit même les bonzes embrasser comme à Tenvi le christianisme. Dès qu'on eut consenti à entendre

les missionnaires, leur parole produisit des fruits plus abondants qu'on ne pouvait l'espérer, et leur plus grand embarras fut de trouver du temps pour satisfaire tous ceux qui voulaient être instruits.

(1561) On demandait de tous côtés au P. de Torrez des ouvriers pour annoncer l'Évangile ; mais il n'en venait point des Indes , et , pour comble de chagrin , il se vit privé du seul prêtre qu'il eût avec lui dans le Ximo. Le P. Gago avait été un des premiers que Fapôtre des Indes eut jugés dignes de prendre part aux missions du Japon ; c'est assez faire connaître ses vertus et ses mérites. Il répondit d'abord par d'éclatants succès au choix de son supérieur, mais il paraît que la position critique où il s'était trouvé à la prise de Facata avait affaibli ses facultés ; depuis ce moment , son zèle, qui ne connaissait pas de bornes, parut se refroidir ; enfin il déclara que ses infirmités ne lui permettaient pas de rester plus longtemps au Japon, et il fallut bien consentir à son départ. Il se rendit à Goa, où il continua de mener une vie irréprochable , et où il ressentit encore quelques étincelles de ce feu divin dont il avait si longtemps brûlé.

La réputation du P. Vilela n'était plus renfermée dans l'enceinte de Méaco ; il fut appelé à Sa-

cai par un des principaux de la ville. Sacai était alors une des villes les plus fortes et les plus opulentes du Japon ; le gouvernement y était républicain, et les délices dans lesquelles ses habitants étaient plongés, les rendaient peu disposés à recevoir l'Évangile. Parmi tant d'endurcis il y avait une famille prédestinée ; le P. Vilcla fut reçu comme un ange du ciel par le gentilhomme qui l'avait fait venir , et dont il baptisa en peu de temps toute la maison. Ce missionnaire a écrit des choses merveilleuses de cette famille , qui était une des plus puissantes de tout le pays , surtout d'un enfant de quatorze ans, nommé Vincent, qui ne respirait que le martyre, et de sa sœur Monique qui , plus tard , se refusa aux alliances les plus brillantes pour se consacrer entièrement à Dieu.

Le P. Allela retourna bientôt à Méaco , où le nombre des prosélytes croissait tous les jours. Pendant ce temps , Louis Alméida visitait les Eglises du Ximo qui étaient destituées de pasteurs , et il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'esprit de pénitence qui régnait parmi ces nouveaux fidèles , à un tel point qu'il devenait très-dilTicile de les retenir dans les bornes de la discrétion. L'union la plus étroite existait aussi , non-seulement entre les particuliers de chaque Église, mais aussi entre toutes les Églises : elles s'écrivaient

miiluellement pour se consoler dans les persécutions, pour s'animer à la sainteté, pour s'exciter à la persévérance. Les convertis montraient aussi une charité parfaite les uns pour les autres. Les jeunes gens étaient élevés avec un soin tout particulier, et ils montraient dans tous leurs exercices une facilité et une bonne volonté surprenantes. Tous les vendredis ils s'assemblaient dans l'église, d'où ils allaient processionnellement vers une représentation du saint sépulcre, vêtus en pénitents et portant chacun un instrument de la Passion. Arrivés au terme de la station , ils se prosternaient contre terre et formaient à haute voix des actes et des aspirations conformes aux instruments dont ils étaient chargés , et les terminaient toujours par demander avec larmes la grâce du martyre.

Louis Alméida parcourut ensuite plusieurs autres provinces ; il trouva les chrétiens de Cangoxima aussi fervents, mais bien plus nombreux queFapôtre des Indes ne les avait laissés; enfin , avant de partir de ce port , il eut la consolation d'y voir une église bâtie au vrai Dieu. Il se rendit ensuite chez Ekandono, dans ce château que le P. Xavier avait visité en sortant de Cangoximo, et où il avait laissé des marques si sensibles de son passage. Alméida fut fort édifié de

la conduite de ce petit troupeau , et lui donna pour chef le fils du seigneur même, pour remplacer celui que le saint apôtre avait chargé de ce soin , et qui venait de mourir. Cependant Ekandono, tout en adorant dans son cœur le Dieu des chrétiens, se refusait à embrasser ouvertement son culte, dans la crainte de déplaire au roi de Saxuma , qui , tout en semblant favorable au christianisme, ne pouvait souffrir qu'il se répandît parmi la noblesse de son royaume.

Le missionnaire se rendit ensuite dans le pays d'Omura, où l'envoyait un ordre qu'il avait reçu du P. de Torrez. Cette province est formée d'une des quatre pointes de terre qui avancent au loin dans la mer à l'extrémité occidentale du Ximo ; la capitale , qui porte le même nom d'Omura , est située dans le fond d'une baie , sur le bord de la mer , et relève du royaume d'Arima. Sumilanda , qui gouvernait ce pays, était le fils puîné du roi d'Arima ; ses brillantes qualités lui avaient concilié l'estime de ses voisins et l'affection de ses peuples. Un ouvrage composé par le P. A'ilela, et qui était tombé sous la main de ce prince , lui avait donné un grand désir d'appeler des missionnaires dans ses États. Pour faire goûter celte opinion à son conseil, il exagéra les avantages que le pays pouvait retirer du commerce des Por-

tiigais, en ajoiuant que le meilleur moyen de les attirer était de fixer dans le pays les ministres de leur religion ; il avait écrit au P. de Torrez que le port de Vocoxiura serait ouvert sans aucun droit aux Portugais, et qu'il leur céderait toutes les terres qui sont à deux lieues à la ronde ; qu'il y aurait une maison pour les missionnaires , et qu'aucun idolâtre ne pourrait s'y établir sans leur consentement. C'est par suite de ces offres qu'Alméida reçut l'ordre de se rendre à Omura ; il Yisila le port de Vicoxiura, dont il fut extrêmement satisfait, car c'est un des plus beaux et des plus grands du Japon. Le prince reçut le missionnaire avec la plus grande faveur, et fit aussitôt dresser le projet de l'acte relatif à la cession du port de Vocoxiura. Après avoir envoyé ce projet à son supérieur, Alméida mit les ouvriers en œuvre , et il eut bientôt dressé une chapelle propre et une maison de bois de cèdre. Pendant qu'il était occupé à ces travaux, il vit, à sa grande surprise, arriver le P. de Torrez. Voici quelle avait été l'occasion de ce voyage.

Le roi de Firando avait vu avec peine l'établissement qui se préparait à Omura , et il avait écrit aussitôt au P. de Torrez pour lui faire les offres les plus avantageuses, si les missionnaires voulaient revenir dans ses Étals. Sur ces entrefaites,

un navire portugais étant venu mouiller dans son port, il se repentit de ses avances, et dit publiquement qu'il n'avait Î3esoin de faire aucun sacrifice pour attirer les marchands européens dans ses ports , qui étaient les meilleurs du Japon , et que d'ailleurs ces marchands s'inquit^taient peu de la manière dont on traitait les prêtres de leur religion. Instruit de ces propos, le P. de Torrez partit aussitôt de Bungo , et alla , pour l'honneur de la religion et celui de la nation portugaise, engager le capitaine à quitter le Firando. Il leva en effet l'ancre immédiatement, et prit le chemin de Yocoxiura , où il arriva en peu d'heures, ce port ne se trouvant, par mer, qu'à huit lieues de Firando.

Un grand nombre de chrétiens de Firando suivirent de près le supérieur à Vocoxiura, et il en arrivait chaque jour, même des royaumes les plus éloignés. Ainsi Vocoxiura, qui, peu de mois auparavant, n'avait que quelques cabanes de pêcheurs, prit la forme d'une jolie ville, à laquelle le P. de Torrez donna le nom de Notre-Damede-Délivrance. Quelque temps après, le prince d'Omura, qui avait été retenu à l'extrémité de ses États, vint avec un grand train visiter le nouvel établissement. Le P. de Torrez alla à sa rencontre , et le pria de lui faire l'honneur que le roi de

Bungo lui faisait tous les ans, de venir manger chez lui, le jour qui lui serait le plus agréable. Sumitanda vint le lendemain, et il resta jusqu'à minuit, ne se lassant pas de faire des questions et d'entendre exposer les principes et les mystères du christianisme. Il déclara qu'il était chrétien dans le cœur, et qu'aussitôt que Dieu lui aurait donné un fils il se ferait baptiser, mais qu'il n'oserait prendre ce parti avant d'avoir un héritier, dans la crainte d'exciter de grands troubles dans l'État. Cependant il porta dès ce moment une croix d'or sur sa poitrine. Son frère , le roi d'Arima, ayant vu ce signe qu'il portait constamment , lui demanda s'il était chrétien. Sumitanda répondit qu'il ne l'était pas encore, et il parla ensuite avec tant de force de la loi du Dieu des chrétiens, que ce prince fit aussitôt conjurer le P. de Torrez de lui envoyer un missionnaire, offrant de tbnder dans le port de Cochinotzu un établissement semblable à celui de Vocoxiura. Alméida se rendit auprès du roi d'Arima, qui lui donna les autorisations nécessaires pour bâtir une église et une maison pour les missionnaires à Cochinotzu. En se rendant à ce port, il traversa la ville de Ximabara, où il fit un grand nombre de conversions. Ses efforts ne furent pas moins heureux à Cochinotzu, où il se rendit ensuite,

en moins d'un mois toute la ville était chrétienne ou se disposait à l'être , et la suite fera voir que des conversions si promptes n'avaient point été précipitées.

Quelque temps après , la princesse d'Omura parut enceinte, et alors Sumitanda, voulant dégager sa parole, vint à Vocoxiura avec trente gentilshommes qu'il avait gagnés à Jésus-Christ. Ils reçurent le sacrement de la régénération avec des sentiments de piété qui attendrirent toute l'assistance ; le prince reçut au baptême le nom de Barthélémy. Dès le lendemain , il fut obligé de partir pour aller rejoindre l'armée du roi d'Arima , son frère, et il ne tarda pas à faire éclater son zèle ardent pour la vraie religion. C'est une coutume du pays de ne point se mettre en campagne sans avoir rendu ses hommages à une célèbre idole , nommée Manstem , qui y est regardée comme le dieu de la guérie. Lorsque les troupes sont assemblées , elles vont au temple où cette prétendue divinité est adorée sous la figure d'un géant armé, le casque en tète, et ayant pour cimier un coq déployé qui couvre presque entièrement le casque de ses ailes. En approchant du temple , on déploie les enseignes , on met bas les armes, et l'on pratique plusieurs autres cérémonies militaires mêlées de superstitions. On fut surpris de voir Su-

mitanda prendre , comme à Tordinaire, le chemin de la pagode, mais bientôt letonnement changea d'objet. S'arrêtant à la porte du temple , le prince met le cimeterre à la main, fait signe aux troupes de n'avancer pas davantage, et entre seul avec ses gardes dans le temple. Là, il commande qu'on jette l'idole parterre et qu'on la tire dehors la corde au cou; il sort lui-même, et, à grands coups de sabre, il met la statue en pièces, en disant : « Combien de fois, dieu sourd et impuissant , m'as-tu trompé ? » Il fit ensuite réduire le temple en cendres et planter une croix sur ses ruines.

Sumitanda ne borna point son zèle à ce coup d'éclat : il entreprit la conversion de toutes ses troupes; et l'on voyait avec admiration ce prince, au milieu du tumulte d'un camp, occupé à instruire lui-même ses officiers, et jusqu'aux moindres soldats , des vérités de la religion. En môme temps qu'il faisait triompher la foi de l'idolâtrie , Dieu le fit triompher de ses ennemis. De retour chez lui, il ne garda plus aucun ménagement avec les infidèles, et mit tous ses soins à faire régner le vrai Dieu dans sa principauté. Il continuait de porter la croix sur sa poitrine , et en cela il était imité de toute sa cour; chaque jour il nourrissait cinq à six mille pauvres , et s'honorait de les servir lui-même.

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Cependant Alniéida était retourné à Ximabara, et le christianisme y faisait chaque jour de nouveaux progrès, malgré tous les efforts des bonzes pour effrayer les néophytes. Enfin le roi se"* déclara ouvertement le protecteur des missionnaires, et leur céda un terrain très-convenable pour bâtir une église. A peine fut-elle achevée que le Seigneur manifesta par un miracle qu'il avait choisi ce lieu pour y être particulièrement honoré. On y avait porté un enfant moribond pour y être baptisé ; la cérémonie ne fut pas plutôt finie , que ce petit innocent, qui ne faisait que de naître 5 levant les mains au ciel, prononça distinctement ces paroles : « Je m'en vais jouir de Dieu ; ') après quoi il expira.

lilTRE II.

Le P. de Montî et Louis d'Alméida dans le Bungo. — Révolte à Ornura. — Victoire de Sumitanda. — Vocoxiura est ruiné.

— Dangers que courent les missionnaires. — Siège de Méaco.

— Ferveur des chrétiens de la capitule. — Voyage du P. Froez et d'Alméida à 3Iéaco. — Description d'un temple fameux. — Les missionnaires sont admis à l'audience impériale. • — Révolte contre l'empereur. — Sa mort. — Etat de la religion dans le Firando et dans le Bungo. — Le royaume de Gotto. — Nobumanga établit le frère de l'empereur sur le trône. Sa fermeté à l'égard des bonzes. — Les missionnaires reviennent à Méaco.

— Le P. Froez est reçu à Anzuqniama par Nobunanga. — Vatadouo et Niquixoxuni. — Création de Nangazaqui , ville chrétienne. — Mort des Pères de Torrez et Vilela. — Nobunanga est attaqué par les menrtriers de l'empereur. — Mort de Vatadono. — Massacre des bonzes de lésan. — Nobunanga en guerre avec l'empereur. — Il prend ie titre de Cubo-Sama.

— Progrès de la religion à Omura.

Le Japon s'ouvrait ainsi tous les jours de plus en plus à l'Évangile, mais la disette de missionnaires empêchait de profiter autant qu'on l'aurait pu de la disposition favorable des peuples. Enfin , le 7 juillet 1563, on vit arriver fort à propos les PP. Froez et de Monti, et Jacques Gonzalès; ce dernier seul n'éiait pas prêtre. A peineleP. de Monti

fut-il arrive dans le Bungoque tous les chrétiens, privés depuis longtemps des secours religieux, voulurent se confesser à lui , bien qu'il ne pût les entendre que parle ministère d'un interprète. Le roi Civan continuait de se montrer favorable à la religion , et il accueillit parraitement les nouveaux, ministres de rÈvangile.

Le prince d'Omurase trouvait alors embarrassé dans une guerre avec un de ses voisins ; le P. de Torrez pria le roi de Bungo de terminer par sa médiation une lulle qui retardait les progrès de la religion. En effet , Civan mit fin à ces débats , et dès que Sumitanda fut libre de ce côté, il employa tout son zèle en faveur delà religion, et commença par abolir une fête pleine de folie et de superstition , qui se célébrait tous les ans en l'honneur des morts. Jusqu'alors tout avait réussi à ce prince, mais le ciel voulut éprouver sa vertu par des revers de fortune. Suivant une coutume inviolable dans ce pays , le prince se rendait tous les ans , à certain jour , en grand cortège , dans un temple où était la statue de son prédécesseur, et pratiquait en son honneur plusieurs cérémonies qui ressemblaient fort à un culte religieux. Le jour marqué étant venu , Sumitanda , ne regardant plus cette statue que comme une idole , la fit arracher du temple et la fit jeter au

feu. Les conseillers du prince, qui avaient toujours vu avec peine le roi favoriser le christianisme, profilèrent de cette circonstance pour fomenter sourdement une révolte , à la têie de laquelle ils mirent un fils illégitime de l'ancien roi, qui , à la mort de son père , avait été jugé indigne du trône. Les conjurés voulaient faire du P. de Torrez leur première victime , et ils engagèrent le prince à le prier de venir pour baptiser la princesse son épouse. Sumitanda, ne soupçonnant rien, envoya en effet chercher le supérieur des missionnaires; mais celui-ci , éclairé par une inspiration divine, ajourna son voyage, malgré les instances des envoyés du prince, et ce retard lui sauva la vie. En effet , dans ce moment même, les rebelles mettaient le feu au palais et à la ville, et le bâtard d'Omura était solennellement proclamé prince. Sumitanda, entouré de flammes et assailli par des ennemis furieux, s'ouvrit un passage le sabre à la main , et , suivi de quelques sujets fidèles, il se cacha dans un petit bois, d'où il gagna ensuite une forteresse bien munie , où il se trouva bientôt assiégé. Une autre troupe s'empara du port de Vocoxiura, qu'elle réduisit en cendres, mais où elle ne trouva personne, la plupart des habitants et les missionnaires s'étant retirés sur les vaisseaux qui étaient en rade. Les

insurgés qui tenaient le prince assiégé lui proposèrent de mettre bas les armes s'il voulait adorer les dieux de ses pères et rétablir leur culte ; mais, sans écouter des rebelles qui voulaient lui faire la loi , il se défendit avec une vigueur qui les étonna. Une révolte avait aussi éclaté dans le royaume d'Arima, et le roi avait été obligé de se retirer dans une forteresse, lorsque son père, qui avait autrefois abdiqué en sa faveur, se mit à la tète de ses vassaux et de quelques sujets fidèles de son fils, et mit les rebelles en déroute. Il garda ensuite les rênes du gouvernement , et éloigna même son fils de la cour. Ce prince, nommé Xengandono , détestait les chrétiens et leur religion qu'il regardait comme la cause des malheurs de sa famille, et commença aussitôt à les persécuter dans les Etats du fils qu'il venait de détrôner. Il est bien probable qu'il en aurait agi de même avec son autre fils Sumiianda et avec ses sujets chrétiens, s'ils avaient eu besoin de son secours pour se tirer du mauvais pas où ils se trouvaient ; mais le prince d'Omura avait pour lui le Dieu des armées qui lui avait donné des assurances de la victoire en lui montrant, comme à Constantin, le signe du salut dans fair, et en lui faisant connaître, comme autrefois au premier empereur chrétien, qu'il combattrait pour lui.

Sumitanda, ayant appris que de puissants voisins armaient par terre et par mer contre lui , ne crut pas devoir rester dans une place oii il était facile à ses ennemis de ratîamer. lien sortit donc en plein jour en forçant un quartier des assiégeants ; il marcha ensuite hardiment à la rencontre de l'armée ennemie, malgré Textréme inégalité de ses forces. Sa petite troupe , toute composée de chrétiens, fondit sur les premiers bataillons aux cris de vive Sumitanda, les culbuta sur ceux qui suivaient, et en un moment celte formidable armée se trouva dans un désordre complet. Les chrétiens ne cessèrent de tuer que quand la lassitude leur fit tomber les armes des mains, et ceux des ennemis qui échappèrent à ce carnage assurè- Tent qu'ils n'avaient pu supporter l'éclat qui sortait des croix que les soldats chrétiens portaient sur leurs habits. Enfin, il semblait que tous les éléments se fussent armés pour une cause si juste, car , tandis qu*on se battait sur terre, une horrible tempête dissipa la flotte ennemie. Quelque temps après , une seconde victoire fit tomber les chefs des révoltés entre les mains de Sumitanda : ils furent décapités, et leurs terres furent réunies au domaine du vainqueur.

La joie d'un succès aussi inattendu fut cependant mêlée de quelque amertume : tout le pays

était dans un état déplorable j il ne reslait plus un seul habitant ni une seule maison sur pied à Vocoxiura , et Xengandono persécutait les chrétiens de Cochinolzu ; mais ces courageux néophytes protestèrent à Alméida, qui allait les visiter, qu'ils resteraient toujours fidèles à la religion du Christ.

(1564) Le P. de Torrez, qui était resté pendant tout ce temps dans la rade de Vocoxiura , voyant les bâtiments portugais prêts à mettre à la voile pour les Indes , s'embarqua sur un petit bâtiment que les chrétiens de Ximabaralui avaient envoyé, et se rendit à l'île de Tacaxi, qui est le commencement du royaume de Bungo ; il y fixa sa demeure pour quelque temps , pour être à portée de secourir les Églises du Ximo, et envoya de là Louis Alméida à Fucheo , avec ordre d'en faire partir Damien pour Méaco.

Tandis que ces événements se passaient dans le Ximo , la foi s'établissait solidement dans le centre de l'empire , mais non pas sans de grandes traverses. Nous avons vu qu'en 1561 le P. Vilela avait fait une excursion à Sacai , et qu'il y avait obtenu peu de succès ; il se disposait à retourner à Méaco , lorsqu'il apprit les événements qui agitaient cette capitale. Morindono , roi de Naugato, mécontent du Cubo-Sama, s'étant allié avec quel-

ques autres princes et avec les bonzes negores , avait mis sur pied une armée de quarante mille hommes qui vint surprendre Méaco ; mais après bien des alternatives de succès et de revers, l'empereur défit tous ses ennemis et rentra vainqueur à Méaco. Pendant ces troubles, les chrétiens de la capitale , que Laurent eut le courage de visiter au fort du péril , se montrèrent sujets aussi fidèles que braves , ce qui disposa favorablement à leur égard le Cubo-Sama. Le P. Vilela ne tarda pas à revenir dans celte capitale, où il sévit entouré des néophytes les plus fervents qu'il pût désirer. Les vertus qu'ils pratiquaient avec le plus de zèle étaient précisément celles qui s'éloignent le plus des mœurs du pays ; ainsi les plus fiers des hommes en étaient devenus les plus humblesj et on voyait les membres les plus riches de la noblesse sacrifier leurfortune pour établir des hôpitaux, eux qui, avant d'être chrétiens , se faisaient un devoir de mépriser et de maltraiter les malheureux.

Les bonzes ne purent voir sans frémir la rapide propagation de la foi chrétienne dans la capitale, et ils portèrent leurs réclamations au gouverneur qui ordonna que la doctrine des missionnaires fût soumise à deux commissaires chargés d'examiner si elle était bonne ou mauvaise. On

chargea de cet examen deux bonzes des plus éminenls et des plus ennemis du christianisme. Il n'y eut personne qui ne regardât dès lors la religion comme perdue ; mais Dieu, qui se sert quelquefois des plus grossiers instruments pour accomplir ses volontés, voulut qu'un simple villageois chrétien, que les deux bonzes interrogèrent , trouvât dans sa foi profonde assez d'éloquence pour convertir ces docteurs ; et le P. Yilela, qui avait cru devoir s'éloigner, revint en toute hâte de Sacai, pour achever ces deux conversions éclatantes et donner le baptême à ces deux hommes qui devaient être les champions de l'idolâtrie. Ce succès inespéré eut la plus heureuse influence, et on vit accourir au baptême les hommes les plus distingués delà noblesse, parmi lesquels il faut remarquer un seigneur nommé Tacayama , qui reçut le nom de Juste sous lequel il devint célèbre par la suite.

Lesaffairesde la religion allaient aussi de mieux en mieux dans le Firando , bien que la cour ne s'y montrât pas favorable aux chrétiens; le christianisme florissait toujours dans la principauté d'Omura et dans le royaume d'Arima où la mort de Xeniïandono avait rétabli son fils aînésur le trône. Aussitôt le P. deTorrez courut àCochinoîzu, où il n'eut pas de peine à rendre à cette chrétienté si longtemps opprimée tout son ancien lustre. A Xi-

mabara, les bonzes, ne pouvant exciter une persécution contre les chrétiens, s'en prirent à Léon, le gouverneur de la ville , qui était leur plus ferme appui, et ils le firent empoisonner.

Cependant le navire la Sainte-Croix avait amené au Japon trois nouveaux ouvriers apostoliques que le supérieur-général répartit entre les missions qui en avaient le plus pressant besoin. Il envoya aussi à Méaco le P. Froez avec Louis Alméida, pour se faire rendre un compte exact de l'état des Églises de cette contrée. Les deux missionnaires, après un voyage fort pénible, arrivèrent à Sacai, où le P. Froez fut obligé de laisser Alméida, qui était tombé malade; il continua sa route, et courut les plus grands dangers à Ozaca. En effet , pendant la nuit qu'il y passa , un incendie trèsconsidérable dévora une partie de la ville , et les idolâtres , auxquels les bonzes avaient persuadé qu'ils devaient attribuer ce malheur à la présence du missionnaire, l'auraient immolé si quelques chrétiens n'eussent trouvé les moyens de le soustraire à leur fureur.

Après son rétablissement, Alméida visita les chrétiens qui se trouvaient dans les villes voisines ; il fut édifié de leurs vertus, et fit partout de nombreuses conversions. Le récit de son voyage contient des détails intéressants sur le pays qu'il

parcourut. Voici la description qu'il donne d'un temple dédié à Xaca, qu'il visita. Avant d'y entrer, il lui fallut traverser trois grands portiques soutenus de très-belles colonnes. On montait au premier par un escalier de pierre bien travaillé , et la porte en était flanquée de deux statues colossales qui avaient une massue à la main. Du troisième porlique on montait au temple par un second escalier qui ne le cédait point au premier, et deux lions d'une grandeur énorme en gardaient l'entrée. La statue de Xaca était au milieu du temple ; ce dieu était assis , et avait ses deux fils à ses côtés. Ces trois figures avaient chacune sept coudées de haut. Tout le pavé était formé de grandes pierres carrées; les murailles et les colonnes qui régnaient autour du temple étaient peintes en rouge , et les colonnes étaient de cèdre d'une seule pièce, avec des bases et des chapiteaux de cèdre doré. Le toit, couvert de grandes tuiles ornées de figures et de couleurs très-vives , avait quatre brasses de saillie , et l'on ne comprenait pas ce qui pouvait soutenir en l'air un si énorme poids.

Le P. Froez , en arrivant à Méaco , trouva tous les esprits dans la meilleure disposition à l'égard du christianisme. Le roi de Tamba , jeune prince fort considéré à la cour , venait de recevoir le

baptême, et bien des personnes du premier rang paraissaient ébranlées par un si grand exemple. Ce succès augmenta encore quand les missionnaires eurent été admis à l'audience solennelle que l'empereur donne au commencement de Tannée. C'était une cérémonie très-auguste. L'empereur , assis à la manière des Orientaux sur une estrade élevée et fort spacieuse , dans une salle où l'or brillait de toutes parts , voyait devant lui , d'un coup d'œil , prosternés contre terre tous ses grands vassaux, rois, princes et grands officiers de la couronne , chacun selon son rang , et portant tous un présenta la main. Un petit geste du souverain, une inclinaiionde tête, baisser, en regardant quelqu'un , l'éventail que , selon la coutume du pays, il tenait à la main, tout cela était estimé une grande faveur. Le monarque s'entretenait assez familièrement après l'audience avec ceux qu'il admettait à son intimité. Les deux missionnaires furent cette fois de ce nombre , et l'on vit avec une surprise extrême deux pauvres religieux fort simplement vêtus honorés de la conversation de ce prince , aux yeux des premiers de la cour , sur qui il daignait à peine jeter quelques regards. Avant de se retirer , les missionnaires prirent le thé avec l'empereur , et la mère du Cubo-Sama , à qui ils furent ensuite présentés , leur fit un accueil non moins flatteur.

Tout concourait ainsi à donner l'espoir que le christianisme allait dominer dans la capitale de l'empire et jusque dans le palais de l'empereur ; mais de si belles apparences s'évanouirent en un insiant , et la chrétienté de Méaco , sauvée de tant de dangers, établie sur des fondements si solides, et cultivée avec tant de soins , était à la veille de se voir ensevelie sous les ruines de l'Etat , par une des plus étranges révolutions qui se lisent dans l'histoire.

Mioxindono , roi d'Imori et de Cavaxi , était parvenu au plus haut point de gloire et de grandeur où un sujet puisse jamais espérer de monter par la faveur de son souverain. Son mérite , sa réputation , plusieurs victoires qu'il venait de remporter sur ses propres ennemis , après avoir plus d'une fois dompté ceux de son maître , le faisaient regarder de l'empereur comme Fornement de sa cour et le soutien de son trône. Mais tant de grandeurs n'avaient pu encore satisfaire l'ambition de IMioxindono , et il résolut de franchir par un crime le dernier degié qui le séparait du trône. Ne pouvant agir à JVIéaco sans le secours de Daxandono qui gouvernait cette place , il lui offrit de partager l'empire avec lui , et à ce prix il le gagna sans peine. Les conjurés disposèrent donc toutes les troupes qui étaient accou-

tumées à leur obéir , et investirent tout à coup le palais. L'empereur envoya son beau-père pour voir de quoi il s'agissait. Dès que ce seigneur parut sur le pont , les deux chefs de la révolte s'approchèrent , et lui remirent un billet pour son gendre. Il l'ouvrit , et voyant qu'on y demandait sa tête et celle de l'impératrice sa fille , il fit aux deux traîtres les reproches les plus sanglants , mit le billet en pièces , entra chez l'empereur , et, pour lui faire comprendre que tout était désespéré , il se fendit le ventre , et tomba mort à ses pieds. Alors les conjurés mirent le feu au palais ; l'empereur , à la tête de deux cents gardes et de quelques gentilshommes , tenta de s'ouvrir un passage, mais il vit tomber tous ses derniers défenseurs autour de lui , et , se trouvant lui-même couvert de blessures , il se fendit le ventre. Un page de quatorze ans montra un courage extraordinaire; les rebelles, admirant sa valeur, voulaient le prendre vivant; mais il s'avance vers les chefs comme pour leur parler , leur reproche leur ingratitude et leur perfidie, jette son épée , saisit son poignard , s'en ouvre le ventre en croix, puis se l'enfonce dans la gorge, et va expirer sur le corps de l'empereur.

Le pillage du palais suivit cette scène de carnage , et toute la famille impériale fut immolée.

Deux filles du Cubo-Sama furent cependant sauvées par un chrétien, sans qu'on s'y opposât, et un de ses frères , qui était bonze, put aussi s'échapper. Après que les premières fureuis furent passées , on se contenta d'envoyer en exil ceux qu'on soupçonnait d'attachement à la famille impériale. Les missionnaires furent de ce nombre; et, grâce à la protection du secrétaire de Mioxindono, qui était chrétien et qui détestait la trahison de son maître , le P. Vilela eut la permission de se retirer à Imory , et le P. Froez avec Damien dans l'île de Canga. A peine étaient-ils partis de Méaco , qir'ony publia l'éditde proscription contre eux et contre leur religion qui fut déclarée abominable. Alors les bonzes triomphèrent , mais ils n'avaient pourtant rien gagné. Les fidèles, dirigés par un ancien bonze que le P. Froez avait chargé de ce soin, se soutinrent dans la foi avec une inébranlable fermeté.

L'Église de Firando était toujours persécutée et toujours fervente. Le roi n'osait se déclarer ouvertement contre le prince Antoine qui avait embrassé le christianisme, mais il labreuvait de dégoûts. Ayant appris qu'Antoine recevait des lettres du prince d'Omura , le roi fit, contre le droit des gens , arrêter et exécuter les porteurs de cette correspondance , qui était cependant tout à fait in-

nocente. Quelque temps après, un vaisseau portugais richement chargé arriva dans le port de Firando , mais ayant appris que les chrétiens y étaient persécutés , il le quitta pour se rendre dans rOmura. A cette nouvelle, le roi, furieux, envoya une flotte de cinquante voiles à la poursuite de ce bâtiment, mais le capitaine portugais, bien que surpris , mit en fuite les Japonnais.

La chrétienté de ce pays fit alors une grande perte : Jean Fernandez mourut à Firando d'une langueur que lui avait causée l'excès de ses travaux. Pour surcroît de malheur, on apprit que deux missionnaires qui venaient au secours de leurs frères avaient péri sur un vaisseau richement chargé , qui apportait des présents du roi de Portugal pour le prince d'Omura.

Cependant un nouveau royaume s'ouvrait au christianisme : le roi de Gotto , qui règne sur cinq îles assez peuplées qui font partie du Figen, voulut être instruit dans la religion chrétienne, et le supérieur-général lui envoya Alméida et Laurent. Déjà ces zélés prédicateurs avaient lieu d'espérer les plus heureux succès , lorsque le roi tomba malade , et les bonzes ne manquèrent pas de publier que les dieux punissaient ce prince d'avoir songé à introduire dans ses États une secte étrangère. Heureusement, Alméida , ayant obtenu de voir le

roi , lui administra un remède qui le rendit à la santé. Les conférences recommençaient , mais un incendie qui désola la ville fut encore atiribué à la présence des missionnaires, ctTindignation du peuple les menaçait des plus grands dangers. Les deux missionnaires , voyant qu'ils avalent peu de fruits à espérer dans ce pays , s'embarquèrent malgré tous les efforts que fit le prince pour les retenir; mais une tempête furieuse les força de regagner le port. Alméida pensa que Dieu le voulait dans cette île ; il recommença ses instructions, qui devinrent enfin fructueuses. Vingt-cinq gentilshommes donnèrent l'exemple de la conversion, et trouvèrent de nombreux imitateurs. La ville d'Ocura participa avec la capitale à leurs prédications , et bientôt elle fut presque entièrement chrétienne. Le principal temple fut renversé, et sur ses ruines on bâtit une fort belle église qui fut achevée avec une inconcevable rapidité , car tout le monde y voulait mettre la main. Une guerre qui survint au roi de Golto lui donna la preuve qu'il n'avait pas de sujets plus braves et plus fidèles que les chrétiens.

Cependant la principauté d'Omura souvraitde plus en plus au christianisme. Les idolâtres prenaient bien tous les moyens d'arrêter ses progrès et tendaient constamment des pièges au prince j

mais son courage et sa prudence le faisaient toujours soriir en vainqueur de ces occasions périlleuses. Un jour qu'il assiégeait une forteresse dont les rebelles s'étaient emparés, il prit avec lui trente chrétiens, les conduisit par des sentiers secrets jusqu'au sommet de la montagne sur laquelle le fort était construit. Dès la pointe du jour, il dirigea une attaque si vigoureuse et si brusque, que la gainison surprise prit la fuite , et fut entièrement détruite par l'armée qui occupait la plaine.

Ce que les victoires de Sumitanda produisaient dans celte principauté, la persécution le faisait dans le Firando. Un bonze nouvellement converti paya de sa tête le zèle qu'il montrait pour la cause de Dieu. Quelques autres néophytes eurent le même sort, mais les infidèles ne gagnèrent à cela que de voir le culte de leurs dieux plus abandonné.

(1566) Une révolution vint bientôt rétablir le christianisme dans son premier lustre à Méaco. En effet, le bonze Cavadono Voyacata, frère de l'empereur, s'était réfugié dans la forteresse de Coca, qui appartenait à Yatadono , seigneur qui se disposait alors à recevoir le baptême. Ce fidèle sujet chercha pour son roi un appui imposant, en s'adressant à Nobunanga , roi de Voary , que son

génie supérieur , ses qualités et son courage ont rendu le héros du Japon. Avec l'aide de ce puissant allié, le prince légitime se vit bientôt rétabli sur son trône ; Nobunanga , qui lui avait rendu son pouvoir, voulut lui faire conslruire un nouveau palais pour remplacer celui que les rebelles avaient incendié ; à son ordre vingt-cinq mille personnes se mirent à l'œuvre , et le général présidait lui-même les travaux, le cimeterre à la main, et couvert, suivant sa coutume, d'une peau de tigre. Comme les pierres manquaient, il fit abattre les monastères et briser les statues des faux dieux, malgré les plaintes et les menaces des bonzes qu'il réduisit promptement au silence.

Vatadono, à qui sa loyauté et son courage avaient aussi donné une grande influence, demanda le rappel des missionnaires, et presque aussitôt, malgré l'opposition du Dairy , leP. Froez rentra à Méaco comme en triomphe et au milieu des acclamations. Nobunanga le reçut très-favorablement, et le Cubo-Sama lui accorda des patentes qui garantissaient sa sûreté et l'autorisaient à prêcher la véritable doctrine au peuple.

Nobunanga s'était réservé tout le pouvoir en laissant les honneurs du trône à l'empereur ; il avait fait de Vatadono son lieutenant à Méaco , et celui-ci continuait de protéger les chrétiens.

3\obunanga étant sur le point daller faire un voyage dans ses Etats, le P. Froez fut invité par Vatadono à aller lui souhaiter un bon voyage. Le missionnaire se rendit donc à son palais ; il y trouva un bonze célèbre et aussi méchant qu'habile , qui se nommait Niquixoxuni ; une discussion s'engagea entre eux, et le prêtre idolâtre, furieux de Tavantage que son adversaire avait sur lui, saisit un sabre, et endurait frappé Laurent qui accompagnait le P. Froez, s'il n'en avait été empêché.

A peine le roi de Voary fut-il éloigné de Méaco que Niquixoxuni se mit à intriguer auprès du Dairy pour faire bannir les prêtres européens; déjà même il semblait sur le point de réussir. D'après le conseil de Vatadono , le P. Froez partit pour aller trouver Nobunanga dans son royaume de Mino. Il le trouva dans sa capitale Anzuquiama, ville qu'il avait fait construire avec une magnificence qui surpassait tout ce qu'on avait vu au Japon jusqu'à lui. Anzuquiama était construite en amphithéâtre au pied d'une montagne qui se terminait en trois sommets ; ses rues larges et droites, les nombreux canaux qui la coupaient, ses magnifiques jardins lui donnaient l'aspect le plus opulent. La cime du mont qui la domine était entourée d'un gros mur de pierre de trente coudées

de haut, et sûr le point le plus élevé on voyait le château du roi, auquel on parvenait par de magnifiques escaliers ; tous les appartements étaient d'une richesse incroyable : l'or, l'azur, les plus belles étoffes, les meubles les plus précieux, rien n'y éiait épargné ; les gonds , les serrures , les pitons des portes et des fenêtres , tout était d'or fin , et les jardins étaient des lieux enchantés. La citadelle dominait encore le château, et on découvrait de là tout le royaume de Mino et celui de Yoary. Celte forteresse était terminée par une espèce de dôme surmonté d'une couronne d'or massif. II était à jour, enrichi en dedans et en dehors de peintures et d'ornements en mosaïque dont le vernis était si brillant, qu'on avait peine à y arrêter la vue. Tels étaient les lieux que l'on appelait communément le Paradis de ISohunauga.

Ce prince reçut très-bien le P. Froez , lui remit une lettre pour l'empereur et une autre pour le Dairy , lui recommandant de ne pas s'inquiéter de tout ce que l'on pourrait tramer contre lui , et lui promettant de le mettre à l'abri de tout danger. Il voulut ensuite lui faire visiter tous ses appartements ainsi que sa forteresse, où il le conduisit lui-même, honneur qu'il n'accordait pas aux plus grands princes. Enfin il lui fit apporter un

habit japonnais, lui recommanda de le porter afin qu'on fût instruit de l'affection qu'il lui por- , tait , l'assura de nouveau de sa protection , et le congédia.

Niquixoxuni attribuait à Vatadono le succès des prêtres chrétiens , et le désir de la vengeance lui fit inventer contre ce seigneur un tissu d'accusation^s si adroitement tramées, que Nobunanga le dépouilla de toutes ses charges, supprima ses pensions , saisit ses revenus et fit raser une de ses forteresses. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour les chrétiens ; mais Dieu , qui tourne à son gré le cœur des rois , permit que Nobunanga ne voulût jamais céder en rien à Niquixoxuni sur ce qui regardait les chrétiens. Vatadono, de son côté, n'aidait pas peu à les consoler parla manière héroïque dont il supportait sa disgrâce. Toutefois elle ne dura pas longtemps ; au bout de quelques mois, Nobunanga le rétablit dans tous ses emplois, et Niquixoxuni, convaincu de calomnie, ne dut la vie qu'à l'intercession du Dairy , mais il passa le reste de ses jours dans l'opprobre et dans une affreuse indigence.

(1569) Ainsi le culte du vrai Dieu s'affermissait de plus en plus dans le centre de l'empire. Ses progrès n'étaient pas moins sensibles dans toutes les provinces du Ximo , où la lumière de l'Evangile

avait pénétré, et il ne tint pas au roi de Bungo que le Naugato ne devînt tout clirélien. Le prince d'Omura voulait faire de Nangazaqui le centre du commerce des Portugais et un asile toujours assuré pour les chrétiens, (le lieu présentait un mouillage excellent, et la ville que Sumitanda y fonda prit de rapides développements; le P. Vilcla, qui s'y rendit, la convertit presque entièrement au christianisme, et on y construisit une église.

(1570) Ces nouveaux succès déterminèrent Sumitanda à ordonner à tous ses sujets d'embrasser le christianisme, et d'abord il voulut convertir sa mère, sa femme et ses enfants. A cette époque arriva au Japon le P. François Cabrai , qui venait, avec le titre de vice-provincial, décharger le P. de Torrez du poids de la supériorité que son grand âge ne lui permettait plus de porter. Ce fut le nouveau chef de la mission qui baptisa la famille du prince. Le P. de Torrez fut presque aussitôt attaqué d'une fièvre et d'une langueur qui le conduisirent en quelques jours au tombeau ; il expira au milieu des regrets universels des chrétiens et même des infidèles, et dans ces transports de joie qui commencent dès celte vie la souveraine félicité des Saints. Trente mille personnes baptisées de sa main et cinquante églises fondées par ses soins attestent son zèle infatigable, sa charité sansbor-

nés et l'influence que ses vertus lui avaient acquise sur le peuple japonnais. Ses obsèques furent célébrées au milieu d'un concours surprenant et accompagnées de ces acclamations des fidèles qui , dans les premiers siècles de l'Église, canonisaient les saints. Le P. Yilela, qui prononça son éloge , ne lui survécut pas longtemps ; s'étant embarqué pour les Indes, il mourut presque en arrivant à Malaca , et alla recevoir dans le ciel la récompense due aux grands travaux qu'il avait soufferts et aux éminentes vertus qu'il avait pratiquées dans la carrière apostolique.

Vers cette époque , le P. Cabrai crut devoir se transporter lui-même dans l'île d'Amacusa, où les missionnaires étaient rappelés , après avoir été obligés de la quitter par suite des révolutions excitées par les bonzes. Sa présence produisit dans cette île les fruits les plus abondants; le prince et son épouse reçurent le baptême avec leurs deux fils, dont l'aîné, nommé Jean, s'est illustré par son héroïque fermeté à soutenir la foi dans les temps les plus difficiles. Les bonzes se convertirent ou quittèrent l'île, et il n'y resta plus aucun vestige d'idolâtrie.

Mais, de toutes les parties du Ximo , il n'y en avait pas qui donnât plus de consolation aux missionnaires que le Golto. Bien que les fidèles fus-

sent restés deux ans sans prêtres, leur ferveur ne s'était pas ralentie , et le prince héréditaire, baptisé sous le nom de Louis par le P. de Monti , devint lui-même l'apôtre du pays. Les bonzes , appuyés par un frère du roi, voulurent susciter une révolte ; le roi les força à rentrer dans le devoir , et quelques années après , le prince Louis , étant monté sur le trône après la mort de son père, fit plus que jamais fleurir le christianisme dans le Gotto.

(1571) Tout paraissait alors tranquille dans toutes les parties de l'empire. Nobunanga avait établi son autorité dans la capitale et dans les provinces du domaine impérial , mais il avait laissé trop de pouvoir aux chefs des révoltés qui avaient assassiné le dernier empereur. Ces hommes , humiliés mais non réconciliés, réunirent des forces imposantes et tendirent des embûches au roi de Voary. JMais c'était un homme plus facile à surprendre qu'à vaincre ; aidé de Vatadono qui l'accompagnait, il se défendit si bien à la tête de son escorte, qu'il mit ses ennemis en fuite. Le vice-roi de Méaco se comporta dans cette occasion avec une telle valeur, que Nobunanga, lui présentant son sabre au sortir du combat , déclara qu'il lui devait le succès de la journée. Toutefois Vataclono avait été blessé, et il resta à Tacaçuqui pour

V^ Ottavienî'^

y attendre son rétablissement. Il profita de ce loisir pour se faire instruire dans la doctrine du christianisme, et il se disposait à recevoir le baptême , lorsqu'il fut tué dans une embuscade, au moment où il courait sans assez de précautions au secours de son frère Tacayama , assiégé dans un fort par un de ses voisins. La surprise et la douleur que ressentit l'Eglise du Japon fut inexprimable lorsqu'elle apprit cette triste nouvelle. Les chrétiens venaient en effet de perdre leur plus puissant appui ; mais la Providence voulut qu'en même temps l'Église se trouvât délivrée de ses plus implacables ennemis; voici à quelle occasion.

Nous avons déjà parlé d'une suite de montagnes voisines de Méaco, nommées Tésan , et qui étaient comme le principal sanctuaire des bonzes du Japon. Ces faux prêtres avaient toujours favorisé le parti de Mioxindono et de son collègue; Nobunanga était instruit que, dans le dernier armement que ces deux princes avaient fait contre lui , ils en avaient reçu de grands secours. Il était résolu de s'en venger, mais il crut devoir dissimuler quelque temps et faire ses préparatifs en secret. Au moment où on s'y attendait le moins, il vint subitement attaquer lésan qu'il avait fait investir par ses troupes. En vain le Cubo-Sama et le Dairy intercédèrent-ils pour les bonzes, en vain ceux-

ci lui firent-ils les propositions les plus avantageuses; rien ne put apaiser un prince qui haïssait les bonzes par passion et par principe , qui savait bien qu'il en était haï, et qu'il devait s'attendre à périr parleurs œuvres, s'il ne les prévenait. Malgré toute la résistance des bonzes, les troupes pénétrèrent jusque dans les plus profondes cavernes de lésan, et massacrèrent tout ce qu'ils y rencontrèrent de ces religieux idolâtres. Peu de temps après, Nobunanga remporta encore une grande victoire sur les anciens meurtriers de l'empereur; puis, croyant n'avoir plus rien à redouter de leur part, il montra une grande modération et laissa ses ennemis jouir tranquillement d'une partie de leurs biens\

Le Cubo-Sama avait promis de protéger la religion chrétienne ; mais comme son pouvoirn'avait pas une grande étendue, le P. Cabrai crut devoir aller saluer Nobunanga à Anzuquiama ; ce prince le reçut parfaitement, et se tournant vers les seigneurs qui l'accompagnaient, il s'écria : « Voilà « des hommes tels que je les aime: droits, sin-

* cères et qui me disent des choses solides, au

* lieu que les bonzes, avec leurs camis et leurs

* fotoques , ne nous débitent que des fables , et

* sont de vrais hypocrites. » Il combla ensuite les missionnaires d'honneurs , et leur donna sa

parole quïl leur ferait connaître en toute occasion combien il les estimait. Cette haute protection imposa silence aux ennemis de la foi , et rien ne s'opposa plus aux progrès du christianisme qui se répandit en peu de temps dans tous les royaumes voisins. Celui où les missionnaires recueillirent le plus de fruit, fut le royaume de Tamba , un des cinq qui composent le Tense, et ^nt le roi se montra l'un des plus fervents propagateurs du christianisme.

(1575) Tout semblait tranquille au Japon, et Nobunanga jouissait en paix de la toute-puissance; mais l'empereur, qui se sentait en tutelle sur son trône, se laissa entraîner par les conseils dangereux de quelques ambitieux qui l'excitaient à reconquérir l'autorité dont il n'avait que l'apparence. Enfin il déclara la guerre à Nobunanga et poussa l'imprudence jusqu'à s'allier contre lui avec les meurtriers de son père. Le roi de Voary se mit en marche à la tête de cinquante mille hommes, et le bruit seul de sa marche suffît pour dissiper deux puissantes armées qu'on avait envoyées à sa rencontre. Parvenu auprès de Méaco, Nobunanga écrivit à l'empereur pour lui offrir la paix , en lui rappelant que , s'il était sur le trône, c'était à lui qu il le devait. Il attendit ensuite quatre jours, sans faire aucun acte d'hostihté;

puis il fit piller les environs de la ville , et offrit encore un accommodement; Cavadono ne voulut rien entendre. Enfin Nobunanga entra dans Méaco, traversa, sans toucher à une seule maison, la ville basse qui avait fait sa soumission, força et brûla la ville haute qui était habitée par les seigneurs, et se présenta devant la citadelle. Alors l'empereur eût voulu traiter, mais il n'était plus temps ; il fallut qu'il se rendît à discrétion. On dit cependant que IVobunanga lui laissa son titre et l'apparence d'un souverain. Quoi qu'il en soit, les historiens, à partir de cette époque, donnent à Nobunanga le titre d'empereur sous lequel nous le désignerons dorénavant. En retournant dans son royaume de Voary , il apprit qu'un aventurier avait pillé quelques provinces, et avait déposé son butin dans un lieu nommé Facusin , où il y avait une université de bonzes. Il n'en fallait pas tant pour réveiller toute la haine de l'empereur contre ces prêtres idolâtres; il brûla Facusin et n'y laissa pas une maison sur pied.

Le P. Cabrai profita de la paix qui succéda à ces troubles pour visiter les provinces où les fidèles étaient sans pasteurs , et il y rencontra partout de grands sujets de consolation. Quoique depuis dix ans aucun missionnaire n'eût paru à Facaia , le vice-provincial y trouva une fort belle

10/i HISTOIRE

église et des chrétiens en grand nombre. De là, il passa dans le Naugato, où la cbrétienlé d'Amanguchi gémissait sous la tyrannie de Morindono; très-peu de chrétiens avaient échappé aux carnages furieux par lesquels ce conquérant s'était frayé un chemin au trône; il y avait cependant encore un petit troupeau de fidèles qui s'assemblaient régulièrement chez l'un d'entre ^eux. Le P. Cabrai baptisa à Amanguchi un homme <Je distinction qu'un pauvre ouvrier chrétien avait converti. Le supérieur de la retraite arriva ensuite -à Amura , où il trouva Sumitanda qui venait d'é- 'Chapper au danger le plus imminent; en effet il avait été surpris par ses ennemis dans un château îOÙ il se trouvait seulement avec douze hommes, et il ne semblait pas possible qu'il échappât. Cependant, aidé de trente chrétiens qui étaient parvenus à le rejoindre , il repoussa une première fois les agresseurs dans le chemin étroit qui conduisait à sa forteresse. Bientôt il vit sa petite troupe se grossir de sujets fidèles ; il mit avec une poignée d'hommes une armée en déroute ; la tempête dispersa la flotte du Firando qui le menaçait, et il finit par s'emparer de plusieurs places importantes sur des ennemis auxquels il semblait d'abord hors d'état de résister.

Tant de marques sensibles d'une protection

particulière du ciel dclerminèrenl Sumilanda à bannir entièrement l'idolâtrie des terres de son obéissance; il y parvint facilement; il sut même convaincre les bonzes , et , à l'exception de quelques-uns qui se retirèrent ailleurs, tous embrassèrent le christianisme. Les temples furent convertis en églises, et on compta plus de cinquante mille chrétiens dans cette principauté. L'idolâtrie aavaitplns de retranchement dans Omuraque la petite ville de Cori, dont les bonzes étaient seigneurs; le P. Cuello voulut s'} rendre, malgré l'avis de Sumilanda , qui craignait qu'on attentât à sa vie. Le pieux missionnaire y rencontra en effet de grandes difficultés; mais son zèle triompha de tous les obstacles , et il eut la consolation de baptiser dix mille personnes en deux mois. Malheureusement, sa ferveur produisit l'effet que l'on redoutait de la haine des idolâtres , etl'excès de ses travaux le jeta dans une langueur qui le consuma en très-peu de temps.

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liîTRï: III.

Un des fils du roi de Buiigo reçoit le baptême. — Conversion du roi d'Arima. — Sa mort. — Histoire de Cicatora. — La reine et son frère persécutent les chrétiens. — Ardeur des néophytes pour le martyre. — La reine de Bungo est répudiée. — Civan, converti, dépose sa couronne et fonde une ville toute chrétienne. — Le P. Valegnani arrive au Japon en qualité de visiteur.

— Des Saxumans attaquent le Fiunga. — Défaite de l'armée de Bungo. — Conversion et baptême d'x\rima. — Nouvelles victoires de Nobunanga. — Séminaire des nobles à Anzuquiama.

— L'ancien roi de Bungo reprend les rênes du gouvernement.

— Le P. Yalegnani à la cour de l'empereur. — Les rois de Bungo et d'Arima et le prince d'Omura envoient des ambassadeurs a Rome. — Voyage des ambassadeurs. — Ils sont reçus par le pape. — Ils retournent au Japon. — Nobunanga veut se faire adorer comme un dieu. — 11 est trahi et tué dans son palais avec son fils aîné. — Punition du meurtrier de l'empereur. — Faxiba se rend maître de l'empire. — Portrait de ce prince.

(1575) Le P. Cabrai eût bien voulu pouvoir demeurer quelque temps dans la principauté d'Omura, pour y régler les affaires de la religion, mais deux lettres très-pressantes qu'il reçut coup sur coup du roi de Bungo l'obi igèrent d'en sortir pour se rendre auprès de ce prince. Civan avait

trois fils, dont le second était celui qui lui ressemblait le plus par les qualités qui font les grands rois. Ce prince était destiné au sacerdoce des faux dieux, comme tous les princes qui ne doiventpas monter sur le trône; mais ce jeune homme, âgé de quatorze ans, déclara formellement qu'il ne voulait pas être bonze, et qu'il voulait se faire chrétien. Le roi y consentit malgré les emportements de la reine, et le P. Cabrai , ayant trouvé le prince très-instruit dans la religion, le baptisa sous le nom de Sébastien. Un grand nombre de nobles, déterminés par un exemple aussi éclatant, embrassèrent aussitôt le christianisme, et la réforme de leurs mœurs fit le plus grand honneur à leur nouvelle religion. Un des gendres deCivan, roi de Tosa et pour le moment chassé de son royaume par une faction, se fit aussi baptiser sous le nom de Paul.

(1576) Une conversion plus éclatante encore fut celle du roi d'Arima , qui fit venir le P. Alméida de Cochinotzu pour finstruire , et qui se fit ensuite baptiser avec la reine , une partie de sa famille et un grand nombre de seigneurs. L'exemple du roi fut si puissant sur ses sujets, que les missionnaires ne pouvaient suffire à instruire tous ceux qui le demandaient. Heureusement, quatre nouveaux ouvriers prirent terre vers cette époque

àCochinolzu; c'étaient les P P. Alphonse Gonzalès, Christophe cle Léon, Jean-François et Antoine Lopez. Jamais secours ne vint phisà propos, etle roi seconda si bien leur zèle, qu'il pouvait sellatter de n'avoir bientôt plus un seul idolâtre dans ses États ; mais il fut tout à coup atteint d'une maladie violente , qui remporta en quelques jours; il n'eut pas même la consolation de recevoir les sacrements de l'Église, parce que le prince , son fils aîné, zélé idolâtre, ne permit à aucun missionnaire ni à aucun chrétien de l'approcher. Le roi n'eut pas plutôt rendu le dernier soupir, que son successeur fit publier un éditqui ordonnait à tous les docteurs étrangers de sortir incessamment du royaume, et aux chrétiens de retourner au culte des dieux du pays. Tous les lieux saints furent détruits et les croix abattues.

La persécution semblait en même temps menacer les chrétiens du Bungo ; le roi Civan avait, suivant la coutume , abandonné le pouvoir à son fils aîné, prince d'un caractère faible, que sa mère se flattait de dominer et de diriger. Elle usa d'abord de son influence pour faire rendre à son fils un édit contre les chrétiens, mais Civan en arrêta les effets. Une nouvelle circonstance ne tarda pas à venir ranimer la furenr de la reinecontreles chrétiens : elle avait un frère nommé Cicalondono ,

DU japon; 109

riche et puissant, qui , n'ayant pas d'enfants, avait adopté le fils d'un des conseillers du Dairy. Ce jeune homme, nommé Cicatora, remarquable parles plus heureuses qualités, ne tarda pas à s'attacher aux chrétiens, et fut baptisé à l'insu de son père adoptif et de la reine. Quand ils connurent sa conversion, ils usèrent de tous les moyens pour lui faire abjurer sa religion ; mais les caresses, les séductions , les menaces et les rigueurs ayant été inutiles , Cicatondono et la reine ordonnèrent que Ton tuât le P. Cabrai, que l'on fît main-basse sur les chrétiens , et qu'on réduisît leur église en cendres. Les deux rois étaient absents, et Civan , instruit de ce qui se passait, n'avait pu obtenir de son fils qu'une lettre qui engageait sa mère à la modération, mais à laquelle on ne fit aucune attention. Les chrétiens se réunirent alors pour recevoir la mort ensemble, et il en venait, de la campagne, des troupes considérables, qui s'empressaient de chercher le martyre. Le P. Cabrai ayant voulu envoyer les vases sacrés au P. de Manti , aucun chrétien ne vouhit se charger de les porter, dans la crainte d'être absent au moment où il faudrait soufTrir pour la foi. Le prince Sébastien parla aussi à son oncle de manière à lui faire sentir qu'il n'aurait pas aussi bon marché des^chrétiens qu'il l'avait espéré.

La reine et son frère, ne sachantplus quel parti prendre, accusèrent les chrétiens de complots dirigés contre le roi , mais Civan repoussa cette inculpation en menaçant son épouse de la répudier. Cette ])rincesse fut saisie en même temps d'une maladie fort douloureuse qu'on ne pouvait expliquer; touchée enfin de cette marque visible de l'indignation du ciel, elle promit de ne plus molester les chrétiens, et fut aussitôt délivrée de son mal. Quant à Cicatondono, comme il n'agissait guère qu'à l'instigation de sa sœur, il se calma facilement; les deux rois revinrent, et la persécution qui avait menacé l'Eglise n'eut pas d'autre suite , mais elle avait servi à faire éclater la foi vive et ardente des chrétiens du Bungo.

Peu de jours après, le P. Balthazar Lopez débarqua à Cochinotzu, ramenant avec lui douze missionnaires de la Compagnie de Jésus, parmi lesquels il n'y en avait que cinq qui ne fussent pas prêtres. Le P. Cabrai assigna sur-le-champ à chacun sa mission, et comme on lui demandait de toutes parts des ouvriers, il n'en n'eut bientôt plus un seul dont il pût disposer. Le jeune prince d'Arima ayant changé de sentiment à l'égard du christianisme, le vice-provincial lui rendit une visite, et le prince, après l'avoir parfaitement accueilli, lui demanda pardon de ce qu'il avait fait d'abord

contre la religion, et réclama deux religieux pour Cochinotzu. La principauté d'Onuira était presque toute chrétienne , et le zèle du prince Louis faisait espérer qu'il en serait bientôt de même du Gotto. Il était devenu roi par la mort de son père , et son zèle ne s'en était pas ralenti. Il lui restaitbien peu de choses à faire pour détruire entièrement l idolâtrie dans ses États , lorsque Dieu l'appela pour lui faire porter au ciel une couronne bien plus précieuse que celle qu'il portait sur la terre. Malheureusement, le tuteur de son fils était un prince idolâtre dont les persécutions arrêtèrent les progrès du christianisme dans celte contrée.

(1578) Quoique Civan, roi du Bungo, eût déjà mis le prince Joscimon, son fils aîné, surlelrône, il y était resté lui-même pour le former au grand art de régner. La reine son épouse ayant recommencé ses persécutions contre Cicatora et les chrétiens, le roi ne manifesta pas immédiatement son mécontentement , mais quelque temps après il fit dire à celte princesse qu'elle eût à se retirer chez son frère, et, pour lui , il épousa une dame qui se faisait instruire dans le christianisme, et qui fut baptisée bientôt après. Le roi lui-même , après de sérieuses réilexions , embrassa la religion du Christ, dont la vérité et la

sublimité avaient depuis longtemps pénétré son cœur. Voulant ensuite vaquer librement au soin de son salut, il abandonna entièrement le soin du gouvernement , et se retira dans une ville qu'il fonda dans le royaume de Fiunga , et où il n'admit que des chrétiens.

Après son départ , Joscimon déclara aux missionnaires que leur culte serait protégé comme sous le règne de son père. Il favorisa l'érection d'un collège à Fuchéo, et donna aux prêtres du vrai Dieu un temple magnifique , bâti autrefois par son père en Thonneur des idoles. Il voulut aussi se faire instruire dans le christianisme, et écrivit à son père qu'il était décidé à se faire baptiser, mais qu'il ajournait l'exécution de ce projet, pour avoir le temps de disposer les seigneurs de la cour à Tapprouver.

(1579) Sur ces entrefaites, le P. Alexandre Valegnani, visiteur-général des Indes, arriva au port de Cochinolzu , où il appela tous les missionnaires qui s'empressèrent de s'y rendre. Le rapport que ce père , qui était un des plus grands hommes que sa Compagnie ait cas dans l'Orient, adressa au P. Acquaviva, son général, est le plus digne éloge que Ton puisse faire de ces hommes apostoliques qui avaient formé la plus belle chrétienté qui eût peut-être été depuis les apôtres. Il ajoutait que

ces zélés ouvriers succombaient sous le poids du travail ; un seul avait baptisé en deux ans soixantedix mille personnes; le visiteur réclamait pour le Japon l'établissement d'un noviciat et d'un séminaire, ainsi que l'érection d'un évêché. L'assemblée tei-minée, chaque missionnaire retourna au poste qui lui avait été assigné.

Tandis que le jeune roi de Bungo se faisait instruire des vérités de la religion, il apprit que le prince de Saxuma avait fait une invasion sur ses États. Il envoya aussitôt Cicatondono à la tête d'une armée , en lui recommandant de suivre les conseils de Civan. Le commencement de cette expédition fut fort avantageux ; Cicatondono obtint de brillants succès ; mais , ayant négligé les mesures de prudence , il fut surpris par le général de Saxuma, et son armée fut taillée en pièces. Cicatora, le fils adoptif du général bongois , perdit la vie en sauvant celle de son père , et la province de Fiunga fut perdue pour Joscimon. Quelques seigneurs voisins profitèrent aussitôt de l'affaiblissement du Bungo pour l'attaquer de plusieurs côtés à la fois , et enlevèrent au jeune roi toutes les conquêtes que son père avait jointes aux États de ses aïeux.

(Ui80) Ces événements jetèrent un grand trouble dans lu cour du Bungo , et les progrès de la

religion en furent retardés , mais elle en faisait de rapides dans le royaume d'Arima. Le roi, qui avait commencé son règne par proscrire le christianisme de ses Éiats , fut ramené à d'autres sentiments par le P. Valegnani , et reçut le baptême avec une partie de sa famille ; on lui donna le nom de Protais. Dieu ne tarda pas à lui faire sentir sa protection ; en effet , des ennemis qui le mefiaçaient acceptèrent les conditions de paix que le P. Valegnani se chargea de leur porter, et le jeune roi vit régner dans ses États la paix qu'il avait rendue à l'Église.

La religion prospérait aussi dans le centre de l'empire et dans toutes les provinces qui obéissaient à Nobunanga. Ce prince avait accordé une maison aux missionnaires dans la ville d'Anzuquiama , faveur que les bonzes n'avaient jamais pu obtenir. Nobunanga remporta de nouvelles victoires contre quelques-uns de ses vassaux révoltés, et la fidélité qu'il trouva partout chez ses sujets chrétiens , lui fit encore davantage apprécier la pureté de leur culte ; aussi il ne semblait ne plus faire la guerre que pour ruiner Tidolâtrie dans l'empire , et il paraissait surtout s'être fait un point d'honneur d'exterminer les bonzes. On avait nourri pendant quelque temps l'espoir que ce puissant prince finirait par embrasser le chris-

tianismc comme le roi de Bungo, mais on ne tarda pas à se convaincre qu'il n'avait aucune religion , et que si la droiture de son esprit le faisait estimer le christianisme et ceux qui le prêchaient, il était loin encore d'ouvrir son âme à la vraie lumière. Toutefois il faisait tout ce qui dépendait de lui pour favoriser la religion et ses ministres. Il avait fait combler en vingt jours une baie considérable , formée par une partie du lac qui s'avançait entre la ville de Nanzuquiama et la montagne où était son palais. De grands seigneurs lui demandèrent en vain ce terrain pour y construire leurs palais , mais il l'accorda sans hésiter au P. Gnecchi, qui lui proposa d'y fonder un séminaire pour y élever de jeunes gentilshommes sous ses yeux. On avait depuis peu construit à Méaco une fort belle maison destinée au même usage ; les chrétiens , profitant de l'avantage qu'offrent les bâtiments japonnais de pouvoir facilement se monter et se démonter, la transportèrent tout entière à Anzuquiama, où elle produisait un effet dontNobunanga se montra fort satisfait.

Pendant ce temps , Joscimon , le jeune roi du Bungo , se voyait sans cesse en butte aux exigences des seigneurs de son royaume qui lui montraient d'autant moins de soumission qu'ils le croyaient moins en état de leur résister. Ce prince

prit alors le meilleur parti qui s'offrît à lui : il pria son père Civan de reprendre les rênes de l'Etat que ses faibles mains ne pouvaient tenir, et bientôt la paix et Tordre furent rétablis. Ce fut vers ce temps que le P. Valegnani arriva à Vosuqui ; les deux rois lui firent l'accueil le plus favorable , et Joscimon lui renouvela la promesse de se faire baptiser , aussitôt que les troubles du royaume seraient entièrement apaisés. Le visiteur s'occupa avec les P P. Cabrai et Froez d'établir des règlements exacts sur la manière dont les missionnaires devaient se comporter dans leurs \ rapports ordinaires avec les Japonnais , dans ce qui ne concernait pas la religion ; il apporta ensuite toute son attention à donner une forme convenable aux séminaires qu'il venait de former à Arima et à Fucliéo.

Le P. Valegnani visita ensuite Méaco , et fut fort édifié de la ferveur qu'y montraient les chrétiens. Il partit de cette ville avec l'empereur, qui s'en retournait à Anzuquiama , après avoir donné dans la capitale de l'empire une fête où il étala toute sa magnificence , mais qu'il ensanglanta par sa cruauté. Tous les nobles s'y étaient trouvés dans un appareil qui les aurait fait prendre tous pour les souverains d'un grand Etat , car on savait que cette somptuosité plaisait au prince.

Mais, comme il avait donne au troisième de ses fils le nom du roi d'Ixo , ayant appris que les principaux gentilshommes de ce royaume en avaient murmuré, il en fit arrêter trente et leur fit couper la tête. Cette sévérité inspira une si grande terreur dans tout l'empire , que le seul nom de Nobunanga faisait trembler les plus hardis.

Le principal but du P. Valegnani , dans ce voyage, était d'établir un ordre convenable dans le séminaire d'Anzuquiama ; l'empereur, qui voulut tout examiner par lui-même , fut enchanté de la tenue de cet établissement , et si le règne de ce prince eût été plus long, le seul séminaire d'Anzuquiama eût fait embrasser le christianisme à toute la première noblesse du Japon , parce que les grands seigneurs et les rois mêmes , voyant rintérêt que l'empereur y prenait, n'auraient pas I manqué d*y envover leurs enfants. Quand le visi- ; teur prit congé de Nobunanga , celui-ci lui fit don j d'une tenture de tapisserie qu'il avait refusée au \ Dairy , et qui représentait le plan de la ville d Anjzuquiama avec ses plus beaux édifices. Ce travail fit l'admiration du pape Grégoire XIÏI , auquel ;le P. Valegnani l'envoya , et l'on convint à Rome 'qu'il ne se voyait rien en ce genre de si beau ni ide si fini.

lis HISTOIRE

Le nombre des nouveaux chrétiens allait toujours en augmentant, et cependant il n'y avait pas au Japon plus de cinquante Jésuites , qui ne pouvaient suffire à administrer les sacrements , à rompre le pain de la parole aux fidèles , encore moins à instruire les idolâtres. Ce fut en partie pour remédier à un si grand mal que le P. visiteur se hâta de mettre à exécution un projet qu'il avait concerté avec les rois de Bungo et d'Arima et avec le prince d'Omura. Il s'agissait d'une ambassade d'obédience vers le pape de la part de ces trois princes. Le roi de Bungo choisit pour le représenter son petit-neveu Mancio-Ito , jeune prince de quinze à seize ans d'un esprit extrêmement avancé ; le roi d'Arima et le prince d'Omura ne nommèrent qu'un seul ambassadeur qui fut Michel deCingiva , leur parent, presque aussi jeune que son collègae. Deux seigneurs de la maison royale d'Arima , Julien de Nacaura et Martin de Fara furent désignés pour les accompagner. Le P. Yalegnani voulut conduire lui-même les ambassadeurs , et prit avec lui le P. Diego de Mesquita qui devait leur servir de précepteur , et un frère japonnais nommé Georges Loyola.

Ce fut le 20 février 1582 que les ambassadeurs s'embarquèrent à Nangazaqui sur un navire por-

tugais qui allait à Macao. Ils furent contraints de rester dix mois dans ce port , et ce ne fut qu'au mois de janvier 1583 qu'ils parvinrent à Malaoa, après avoir couru de grands dangers dans la traversée. Au mois d'avril , ils arrivèrent à Cochin , mais c'était encore la saison pendant laquelle ces mers ne sont point navigables , et il fallut attendre six mois avant de pouvoir passer à Goa , où le vice-roi leur fit une magnifique réception. Il fit aussitôt préparer le plus grand navire qui fût alors dans le port de Cochin , et le 20 février 158^, ils appareillèrent, après avoir pris congé du Père visiteur, qui venait de recevoir des ordres très-précis de ne point quitter l'Asie, et qui substitua à sa place le P, Nugno Rodriguez. Le 10 aoiJt , les ambassadeurs entrèrent dans le port de Lisbonne , où ils passèrent vingt-cinq jours, chacun desquels fut marqué par quelque fête-, de là ils se rendirent à Madrid au milieu des honneurs qu'on leur prodigua sur toute leur roule. Dans cette capitale, ils eurent une audience publique du roi , où tout se passa avec une magnificence extraordinaire. Ils allèrent ensuite s'embarquer à Alicante , et arrivèrent à Livourne où on leur rendit les honneurs royaux; à Pise, à Florence, à Sienne, le même accueil les attendait.

120 niSTOlRE

Le dernier jour de leur marche , qui était le 22 mars , Julien de Nacaura fut saisi d'une fièvre violente , ce qui leur fit retarder leur marche , d'autant plus qu'ils auraient voulu entrer dans la capitale du monde chrétien , la nuit et sans être vus. Mais une compagnie de cavalerie que le pape avait envoyée à leur rencontre et à laquelle s'étaient réunis un grand nombre de geniilshommes , signala leur arrivée à la foule qui les attendait et qui les accueillit par ses acclamations. Grégoire XIII , qui sentait ses forces décliner , avait fixé le lendemain pour leur entrée publique et solennelle. Nacaura étanttoujours fort malade n'aurait pu supporter cette cérémonie ; on le conduisit d'abord en carrosse au Vatican , où il baisa les pieds du Saint-Père ; il voulait attendre que le consistoire fût assemblé , mais Sa Sainteté l'ayant embrassé , l'engagea à se retirer , et lui promit d'assembler une autre fois le consistoire , afin qu'il eût la consolation de le voir.

Les autres ambassadeurs firent leur entrée solennelle avec la plus grande pompe. Les chevaux légers et la garde suisse du pape ouvraient la marche du cortège , puis venaient les voitures des ambassadeurs de France , d'Espagne et de Venise ; toute la noblesse de Rome à cheval marchait précédée de trompettes et de timbales. Les

camériers dû pape et les otticiers du palais , tous en robes rouges, précédaient immédiatement les ambassadeurs , qui étaient à cheval et vêtus à la japonnaise. Leur costume était très-riche ; ils portaient trois robes longues l'une sur l'autre , d'une blancheur éblouissante et d'une finesse extraordinaire. Ces étoffes étaient semées de fleurs, de feuiUages et d'oiseaux parfaitement dessinés, d'une vivacité de couleurs étonnante , et qui paraissaient travaillés au point. Ces robes étaient ouvertes par devant et avaient des manches extrêmement larges qui ne venaient que jusqu'au coude. Ils avaient encore sur leurs épaules une espèce d'écharpe attachée avec des rubans, croisée sur la poitrine, rejetée en arrière et nouée comme une ceinture. .Ils étaient chaussés jusqu'aux genoux d'une espèce de brodequins d'un cuir extrêmement fin, fendu au pied entre l'orteil et les autres doigts , avec une semelle attachée par des courroies : leurs cimeterres et leurs sabres étaient de la plus fine trempe, et leurs poignées, aussi bien que les fourreaux, étaient garnis de perles fines, de pierres de prix et de plusieurs sujets travaillés en émail. Ils n'avaient rien sur la tête, qui était toute rasée, à la réserve du haut , d'où tombait par derrière un flocon de cheveux- Les traits de leur visage ne paraissaient pas moins étranges que leurs vé-

tements ; mais on y remarquait cet air aimable que donnent Tinnocence et la vertu, une fierté modeste, et je ne sais quoi de noble et de distingué.

Le prince de Fiunga marchait le premier entre deux archevêques 5 le prince d'Arima le suivait entre deux évêques, et Martin de Fara venait après, entre deux personnes titrées ; le P. Diego de Mesquita , en qualité de leur interprèle , était derrière, aussi à cheval, et un grand nombre de cavaliers richement vêtus fermaient la marche. Quand les ambassadeurs furent sur le pont Saint- Ange, tout le canon du château tira, rarlillerie du Vatican y répondit, ensuite on entendit un concert de toutes sortes d'instruments, qui les accompagna jusque chez le pape. Sa Sainteté descendit, pour les recevoir, à la salle royale; à peine y était-elle assise, que les ambassadeurs parurent, chacun la lettre de son prince à la main; ils se prosternèrent aussitôt à ses pieds, et déclarèrent qu'ils venaient des extrémités de la terre reconnaître en sa personne le vicaire de Jésus-Christ, et lui rendre obéissance au nom des princes dont ils étaient les envoyés. Le P. de Mesquita traduisit en latin ce discours qu'ils avaient prononcé dans leur langue naturelle. Le pape les releva , les embrassa plusieurs fois , les

baigna de ses larmes, et leur témoigna une tendresse dont l'impression leur resta toute leur vie. On les conduisit ensuite sur une estrade qu'on avait dressée exprès, et où ils demeurèrent debout, tandis que le secrétaire du consistoire lut à haute voix les lettres qu'ils avaient apportées , et que le P. de Mesquita avait traduites en italien.

Cette lecture terminée, les ambassadeurs furent conduits de nouveau au pied du trône , et baisèrent encore une fois les pieds du pape, après quoi les cardinaux, s'étant approchés, les embrassèrent et conversèrent avec eux. Quand le Saint-Père fut rentré dans son appartement, son neveu, le cardinal de Saint-Sixte , leur fit servir un magnifique repas. Ensuite le pape voulut encore les entretenir; ils allèrent de là à l'église de Saint- Pierre rendre de nouvelles grâces à Dieu , et réitérer leurs hommages au prince des -apôtres sur son tombeau. Le Saint-Père déclara au P. Acquaviva qu'il se chargeait de veiller à tous les besoins des amba^ssadeurs ; il leur fournit des habits magnifiques, et leur faisait porter tous les jours des plats de sa table. Julien de Nacaura était toujours malade , et Ton craignait même pour sa vie; mais grâce aux soins empressés de Sa Sainteté, qui lui envoya ses médecins et l'entoura

des soins les plus attentifs, il revint enfin à la santé.

Cinq jours après l'audience solennelle, Grégoire Xllï nfiourut, et le pape Sixte V, qui lui succéda immédiatement, ne leur donna pas de moindres preuves de bienveillance et d'affection. Ils assistèrent à son couronnement, et y tinrent le rang d'ambassadeurs de rois. Quelques jours après, le pape les fit solennellement chevaliers de rÉperon-d'Or, en présence de toute la noblesse romaine. Le pape leur mit lui-même le ceinturon et Tépée, et, en les embrassant, il passa au cou de chacun d'eux une chaîne d'or avec sa médaille. Sa Sainteté s'occupa ensuite des sujets traités dans les mémoires qu'ils lui avaient remis, et répondit de la manière la plus obligeante et la 1)1 us honorable aux princes qui avaient écrit à son prédécesseur.

Les missionnaires du Japon eurent aussi part aux bontés du Saint-Père, et l'on peut dire que ce Pontife n'omit rien de tout ce qui pouvait contribuer à l'avancement et à l'affermissement du christianisme dans le Japon. La dernière visite des ambassadeurs fut au Capitole, où on les reçut en qualité de patrices. Le temps de leur départ étant arrivé, le pape les combla de caresses, pourvut généreusement aux fiais de leur voyage,

et les congédia pénétrés de la plus vive reconnaissance pour ses bontés.

Ce nouveau voyage à travers de l'Italie fut accompagné partout de Féclat qui les avait entourés à leur arrivée. Les princes et les villes s'empressaient à l'envi de les fêler et de leur faire la réception la plus splendide. Us reçurent les plus grands honneurs à Spoletle , à Pérouse, à Lorette , à Bologne , à Ferrare , à Venise où Ton avait retardé de plusieurs jours la procession de Saint- Marc, afin qu'ils en fussent témoins, à Milan où ils passèrent toute une semaine en exercices de piété et en toutes sortes de divertissements. Enfin ils s'embarquèrent à Gènes, et arrivèrent heureusement à Barcelone ; la mauvaise santé de Nacaura les retint plus d'un mois dans cette ville. Ils firent ensuite le pèlerinage de Notre-Dame de Monlserrat , et de là ils allèrent à IMonçon , où le roi d'Espagne les attendait et les reçut avec les plus grands honneurs. Ils prirent la roule de Sarragosse , d'où ils se rendirent à Lisbonne, et le 13 avril 1586 , ils s'embarquèrent avec dix-sept jésuites qu'ils avaient obtenus du pape et du roi d'Espagne, pour le Jiipon. Nous parlerons ailleurs de leur arrivée à Goa et de leur retour dans leur patrie, où les afiFaires avaient bien changé de face pendant leur absence , et où il est temps que nous retournions.

Les succès constants de Nobunanga avaient porté à un tel point sa vanité naturelle, qu'il voulait se faire adorer. Il construisit à grands frais et avec une extrême diligence un temple magnifique qu'il orna des plus belles idoles du Japon , et plaça dans le lieu le plus apparent une pierre où ses armes étaient gravées avec quantité dé devises. Il parut après cela un édit qui suspendait tout culte religieux dans Fempire , et qui ordonnait de venir adorer le Xantai (c'était le nom de cette pierre dont nous venons de parler) , et de lui adresser toutes ses prières et ses demandes. On s'empressa d'obéir à l'empereur , et le concours fut immense. Aucun chrétien n'y parut cependant ; l'empereur s'y était bien attendu sans doute , et il fit semblant de ne pas s'en apercevoir. Mais il ne savait pas encore jusqu'à quel point leur Dieu est jaloux de sa gloire. Son impiété ne resta pas longtemps impunie, et Dieu se servit, pour précipiter le superbe Nobunanga, de l'instrument le plus misérable. Ce prince était toujours en guerre contre Morindono, roi de Naugato; pour terminer cette lutte par un coup d'éclat, il envoya à son général trente mille hommes, sous le commandement d'un de ses favoris, nommé Aquechi. Cet homme, que Nobunanga avait tiré des rangs du peuple pour l'élever sur

un trône, ne se vit pas plutôt à la tête d'une force aussi considérable , qu'il conçut la pensée de détrôner son maître et son bienfaiteur. Il sut gagner les principaux officiers de son armée, et, répandant le bruit que l'empereur venait de lui envoyer un contre-ordre, il reprit la roule de Méaco. Nobunanga n'apprit cette contre-marche que quand on vint l'avertir que les troupes environnaient son palais. Il s'avança aussitôt vers une fenêtre, et, dans ce moment, Aquechi lui tira une flèche qui le blessa au côté. Cela ne l'empêcha point de sortir , le sabre à la main, avec le roi de Mino, son fils aîné, et un petit nombre de gardes qui se trouvaient auprès de sa personne : il combattit quelque temps avec cette valeur qui portait la frayeur dans l'âme des plus hardis; mais ayant eu le bras cassé d'un coup de mousquet, il fut obligé de rentrer dans son palais avec le roi de Mino , et les rebelles y ayant mis le feu de toutes parts, ils y furent en peu de temps ré- I duils en cendres avec tous ceux qui y étaient renfermés. Telle fut la fin tragique du fier Nobunanga, qui trouva la mort dans la force de son âge et au milieu de ses conquêtes, le 20 juin 1582. Aquechi , se croyant maître de Tempire , exerça les plus cruelles vengeances sur tous ceux qui avaient eu part aux bonnes grâces du malheureux

Nobiinanga. Les missionnaires s'attendaient à éprouver aussi les eifets de sa cruauté; mais il les ménagea , espérant gagner par eux ralliance des princes chrétiens , et particulièrement d'Ucondono ; mais celui-ci avait déjà pris son parti, et, après avoir réuni ses forces à celles de Faxiba et du roi d'Ava > il marchait contre l'usurpateur. Ce roi d'Ava était, ainsi que nous l'avons déjà dit, le troisième fils de Nobunanga. Des deux autres, l'un était mort avec son père, l'autre était tombé en démence, et il ne tarda pas à en donner une preuve frappante, en mettant le feu au palais d'Anzuquiama, qui fut consumé par les flammes, avec la ville, la forteresse et tous les autres édifices qui avaient fait de cette ville la merveille du Japon.

Aquechi avait été défait à la première rencontre ; des paysans l'arrêtèrent et lui tranchèrent la tête, comme il cherchait à se sauver sous un déguisement. Le roi d'Ava fit rattacher cette tête au tronc, et le corps fut mis en croix, douze jours après qu'il eut ôté la vie et l'empire à Nobunanga. Ce ne fut les jours suivants qu'un massacre continuel,on ne voyait autre chose sur les chemins de Méaco que des têtes que l'on portait sur de longs bâtons , et il s'en trouva un jour jusqu'à deux mille qui venaient d'être placées autour des ruines du palais du feu empereur.

Le roi d'Ava croyait qu'il allait se mettre en possession de la toute-puissance; mais Faxiba, qui commandait rancienue armée de Nobunanga, lui déclara qu'il devait se contenter de l'île de Xicoco, que son père lui avait donnée en apanage, et que le feu roi de Mino, son frère aîné, ayant laissé un fils au berceau, l'empire appartiendrait à cet enfant. Pour lui, il prit la tutelle du jeune prince et la régence de ses États; c'est-à-dire qu'il couvrit d'abord son usurpation de ce prétexte, car le jeune roi de Mino n'hérita jamais de la puissance de son aïeul.

Faxiba, qui venait ainsi de parvenir à la souveraine puissance, était d'une naissance très-obscure. Il avait d'abord été domestique, puis soldat; Nobunanga s'amusa de son esprit plaisant, distingua son courage , et le promut promptement aux grades les plus élevés de l'armée. Cet homme était petit, gros et extrêmement fort. 11 avait six doigts à une main ; ses yeux sortant de la tète, la laideur de son visage dépourvu de barbe, rendaient son aspect hideux. Le premier usage qu'il fit de son pouvoir, fut de célébrer en l'honneur de Nobunanga les plus magnifiques obsèques dont on eût jamais entendu parler au Japon.

liivRi: IV.

État florissant du christianisme au commencement du règne de Faxiba. — Le roi d'Ava est dépouillé de ses Etats. — Faxiba prend le titre de Cambacondono. — Il rebâtit et agrandit Ozaca. — Voyage du vice-provincial des jésuites à la cour, — Accueil qu'il y reçoit. — Mauvaise conduite du jeune roi Joscimon. — Gtierres dans le Eungo. L'empereur s'empare du Ximo. — Mort de l'ancien roi de Bungo et du prince d'Omura. — Ucondono est exilé. — L'empereur proscrit le christianisme , et ordonne aux missionnaires de sortir du Japon. — - Ce qui sauva la religion dans ces circonstances. — Apostasie de Joscimon. — Persécutions contre les chrétiens. — Ferveur des missionnaires. — Ucondono est rappelé à la cour et exilé de nouveau. — Mort du P. Cuello. — L'empereur célèbre le couronnement du nouveau Dairy, et feint de vouloir le rétablir dans sa puissance. — Palais et luxe de ce prince. — Conquête de Bandoue par l'empereur. — II conçoit le projet de soumettre la Chine. — Le P. Valegnani, ambassadeur du vice-roi des Indes, et les princes japonnais qui avaient été à Rome arrivent au Japon. — Cambacondono leur donne audience. — Sa réponse au vice-roi.

Les premières années du règne de Faxiba furent assez tranquilles. Il affectait de suivre en tout les traces de JVobunanga; les amis de ce prince furent les siens; il s'attacha surtout à faire du bien aux missionnaires et à protéger la reli-

gion chréliènnc. Les bonzes élaient aussi maltraités par Faxiba qu'ils l'avaient été par son prédécesseur; il en extermina un grand nombre et força les autres à s'expatrier ou à embrasser le christianisme. Il donna même aux missionnaires un des plus beaux temples qu'eussent les Négores.

Le christianisme triomphait aussi dans d'autres États qui semblaient lui devoir la prospérité dont ils jouissaient. Le Bungo s'était parfaitement remis de ses anciennes pertes ; il en était de même de la principauté d'Omura et du royaume d'Arima , où Riozogni, ayant recommencé la guerre , fut battu et tué. Méaco et les provinces du domaine impérial, quoique sous la domination d'un prince idolâtre , ne donnaient pas moins de consolation aux ouvriers évangéliques que les royaumes où le christianisme était le plus en honneur. Les progrès prodigieux du christianisme dans la capitale de l'empire furent dus en grande partie à la conversion d'un célèbre médecin, nommé Dosam, qui s'était fait un nom illustre dans la Chine et dans le Japon, et que l'on regardait comme le plus savant docteur des deux nations. Il entrait d'ailleurs dans la politique de Faxiba de se montrer favorable à une religion que professaient les hommes de son royaume dont il avait le plus be-

soin. En effet, tous ses principaux officiers étaient chréiiens : c'étaient Ucondono , le plus célèbre général de Tempire; son grand amiral était Tincamidono , qui venait de recevoir au baptême le nom d'Augustin; et le colonel général de la cavalerie était Coudera, qui avait été nommé Simon; ces deux personnages sont célèbres dans les fastes du Japon.

Cependant le roi d'Ava supportait fort impatiemment la honte de voir un sujet et un homme de néant occuper un trône où il croyait que sa famille seule eût le droit d'être assise. Il avait ras-^ semblé quelques troupes, s'était joint au roi de Miscava, son oncle, et ne laissait pas de donner de l'occupation à Faxiba. Enfin le régent voulut une bonne fois se tirer d'inquiétude. Il se mit en campagne à la tête d'une puissante armée et obligea les deux rois à s'enfermer dans une place qui passait pour imprenable, mais dont il savait bien le moyen de s'emparer. Elle était tout environnée d'une forêt, à l'exception d'un seul endroit qu'il ferma d'un bon mur. Il détourna ensuite une rivière qu'il fit entrer dans la forêt; et comme les eaux , par la disposition du terrain, ne pouvaient avoir d'autre issue que par l'endroit que l'on venait de fermer de murailles , la place assiégée se trouva bientôt au milieu d'un lac qui croissait

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toujours sans aucune espérance de secours. Le roi d'Ava et son oncle n'eurent point d'autre parti à prendre que de se mettre à la discrétion de Faxiba. Retenu par un reste de respect pour le sang de son ancien maître , ce prince leur fit grâce de la vie , mais il ne leur laissa pas un pouce de terre et leur assigna seulement un revenu suffisant pour vivre honorablement.

Ce fut après cette victoire que Faxiba prit le titre de Cambacu , ou Cambacondono , et fut reconnu empereur dans tout le Japon; il demanda en même temps une des filles du Dairy en mariage et l'obtint , mêlant ainsi le sang des anciens Camis avec le sien. Voulant imiter et surpasser en tout Nobunanga , il résolut d'opposer à Anzuquiama une ville où il réunirait toutes les richesses de l'empire , et il fit choix d'Ozaca. Cette ville est heureusement située, sur les bords de la rivière de ledogawa, qui se jette dans la mer douze cents pas plus loin. Elle est défendue à son extrémité orientale par un château bien fortifié, de forme carrée, et composé de plusieurs enceintes qui vont en s'élevant comme des terrasses. Il y avait au milieu de la dernière enceinte une tour d'une grande magnificence, au sommet de laquelle brillaient deux poissons monstrueux couverts d'écaillés d'or poli; cette tour a été brûlée

par accident vers 1660. Cambacondono fit abattre la ville, et en fit construire une autre, avec des rues régulières coupées d'un grand nombre de canaux que l'on traverse sur plus de cent ponts , dont quelques-uns sont d'une beauté remarquable. Le palais de l'empereur, placé sur le bord du fleuve, était d'une grandeur et d'une magnificence incroyables, et tout couvert de tuiles d'or, en sorte que quand le soleil donnait dessus , il n'était pas possible d'y arrêter les yeux. Ces édifices furent nchevés avec une promptitude incroyable; aussi dit-on que soixante mille ouvriers y travaillèrent en même temps.

Le vice-provincial, P. Cuello, visitant les Églises de cette contrée , demanda une audience à Cambacondono. Il se rendit au palais à l'heure indiquée , accompagné de plusieurs de ses religieux ; ils furent reçus à la première porte par le principal médecin du prince , qui les combla de civilités et les conduisit auprès de son maître. Ce dernier les reçut dans l'appartement où il avait coutume de donner audience aux ambassadeurs et aux princes, ayant tous ses grands officiers autour de lui , et à ses pieds un secrétaire d'État , qui lui nommait tous les religieux à mesure qu'ils entraient, ajoutant quelque chose d'obligeant pour chacun. Api es le cérémonial , il congédia tous les

seigneurs excepté Ucondono, et, s'entretenant familièrement avec les missionnaires , il leur dit que, quand il aurait accompli tous ses projets, il assujettirait tout le pays à leur doctrine et purgerait le Japon de tous les bonzes , en donnant leurs biens aux religieux d'Europe. Il les envoya ensuite visiter son palais qui était d'une richesse incroyable; pendant cette promenade, l'empereur les rejoignit après avoir quitté son costume de cérémonie, et ne cessa de les combler de civilités et d'honneurs. Quelques jours après , il voulut que les religieux fussent présentés à l'impératrice; cette princesse les accueillit avec les plus grands égards et voulut demander elle-même pour eux quelques grâces qu'ils réclamaient de l'empereur , et que celui-ci leur accorda de suite. Elle voulut ensuite que les missionnaires soupassent dans son appartement, et leur envoya les fruits les plus exquis qu'on pût trouver dans Ozaca.

Pendant que l'empereur s'occupait d'affermir et d'accroître sa puissance, les princes du Ximo s'affaiblissaient en se faisant continuellement la guerre , et lui préparaienl eux-mêmes la conquête de leurs États. Civan avait de nouveau remis le pouvoir à son fils Joscimon, qui, cédant aux suggestions de sa mère et de son oncle, ne tarda pas à persécuter les chrétiens. Il tourna môme sa

fureur contre le prince Sébastien, son frère, qu'il dépouilla de tous ses biens et qu'il laissa mourir dans la plus grande misère. Il en fut bientôt puni , car le roi de Saxuma envahit ses États et les conquit en grande partie. Civan recourut alors à l'empereur pour réclamer ses secours. Cambacondono le reçut bien; il envoya des troupes contre le roi de Saxuma , et Coudera , qui commandait cette armée, eut bientôt forcé le roi de Saxuma à retourner dans ses États. Son zèle pour la religion le porta à adresser à Joscimon de vives représentations sur les torts dont il s'était rendu coupable; des reproches passant aux exhortations, il convertit si bien ce jeune prince, qu'il demanda le baptême ; ce fut le P. Gomez qui lui conféra ce sacrement, en lui donnant le nom de Constantin.

Les choses en étaient là lorsqu'on apprit que l'empereur se disposait à entrer dans le Ximo à la tète d'une armée formidable. Cambacondono commença par s'emparer de la forteresse de Fingo, et il allait faire trancher la tête à tous ceux qui l'avaient défendue, lorsque le P. Cuello, arrivant auprès de l'empereur, demanda et obtint la grâce de ces malheureux. Le Fingo réduit, tout le Ximo fut sommé de reconnaître l'empereur pour son souverain, et comme il n'y avait pas

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moyen de résister à une sommation appuyée par des forces aussi considérables , Tempereur , sans avoir presque tiré l'épée, se trouva maître absolu de celte belle et grande île , que la commodité de ses porls, la fertilité de ses campagnes et l'avantage de sa situation rendent une des plus importantes parties del'empire japonnais. Les royaumes de Bungo, de Firando, d'Arimaet la principauté d'Omura, conservèrent leurs gouvernements respectifs; le Fiunga fut offert au roi Civan, mais ce prince répondit qu'il n'avait plus d'ambition que pourrégner dans leciel. L'empereur admira ce détachement des choses humaines , et partagea ses terres entre ses grands officiers. Le grand amiral eut, en outre, la lieutenance générale du Ximo. Il rétablit ensuite l'église et la maison que les missionnaires avaient possédées à Facata, et défendit qu'il y eût dans cette ville aucun autre temple ni de maison de bonze . Jamais les chrétiens n'avaient semblé si en faveur, et cependant on doit reconnaître que la révolution qui soumit les rois chrétiens du Ximo à l'autorité de l'empereur fut fatale à la religion , car cette île avait offert jusque-là à la religion un asile contre les édits des empereurs, et il ne pouvait plus en être de même dorénavant. (1587) Les fidèles eurent en ce temps à pleurer des pertes qui leur furent bien sensibles :

Sumilanda , prince d'Omura , mourut après une longue maladie qui acheva de le purifier et donna un nouveau lustre à ses vertus. Il passa ses derniers instants entre son confesseur et quelques autres missionnaires dont les pieux discours remplissaient son âme de confiance et lui faisaient verser d'abondantes larmes. Civan, ancien roi de Bungo, ne lui survécut que de quatorze jours. Dans le peu de temps que ce prince avait été chrétien , il était parvenu à un degré de perfection si sublime , qu'il était également l'admiration des fidèles et des idolâtres. Il posséda toutes les vertus qui font les plus grands saints ; ses austérités étaient extrêmes , son oraison perpétuelle ; il avait une dévotion tendre et solide envers la reine des anges , et son inébranlable constance dans l'adversité lui a mérité une place distinguée parmi les héros du christianisme. Sa mort fut précieuse devant Dieu, comme Test celle de tous les saints , et les merveilles qui ont rendu son tombeau glorieux ont fait penser à le placer sur les autels ; mais la situation où le Bungo a presque toujours été depuis, a sans doute empêché que cette affaire ne fût suivie.

La perte irréparable que venait de faire l'Église du Japon fut d'autant plus sensible aux missionnaires , qu'ils avaient tout à craindre et peu à es-

pérer de l'empereur. En effet , quoique ce prince semblât les combler de faveurs, ils étaient loin d'avoir confiance dans ses sentiments à leur égard, et leurs tristes pressentiments ne se réalisèrent que trop tôt. Le 25 juillet 1587, Cambacondono signa un édit qui ordonnait le bannissement des missionnaires , et il le fit signifier au P. Cuello. Quelques heures auparavant, il s'entretenait encore familièrement avec ce Père, et jamais il n'avait semblé mieux disposé en faveur de la religion. Il est vrai qu'il avait passé la nuit dans une orgie où ses compagnons de débauche l'avaient excité contre les chrétiens ; en même temps , un ancien bonze qui remplissait auprès de lui les honteuses fonctions de ministre de ses plaisirs dissolus , arrivait du royaume d'Arima , où les femmes chrétiennes avaient toutes résisté à ses séductions , et où même il avait été accueilli de telle manière , qu'il s'estimait heureux d'en être sorti avec la vie sauve ; cet homme infâme, voyant l'empereur disposé à l'entendre, vomit toute espèce de calomnies contre les prêtres chrétiens , qui, dit-il, faisaient autant de rebelles qu'ils convertissaient de sujets de l'empire. Avant la fin de la nuit , les seigneurs idolâtres obtinrent plus qu'ils n'avaient osé espérer , et la destruction du christianisme au Japon fut résolue.

Le premier coup de foudre tomba sur Ucondono, à qui l'empereur ordonna de choisir immédiatement entre l'abjuration du christianisme ou l'exil. Ce seigneur n'hésita pas un moment, et dit qu'il préférerait même la mort à l'abandon de ses croyances. Ucondono était à la tête de l'armée qui l'adorait; ses officiers, qui lui étaient tous dévoués, se présentèrent à lui avec leurs cheveux coupés , ce qui est la plus grande marque de désespoir, et s'offrirent à le suivre en exil ou à le seconder dans unerésistance ouverte. Mais Ucondono était aussi incapable de se révolter qu'il aurait été en état de soulenirla révolte, et, s'apercevant de la rumeur séditieuse qui se répandait parmi les soldats, il précipita son départ.

En même temps des courriers furent envoyés au P. Cuello pour lui signifier la sentence de bannissement, avec ordre d'assembler au plus tôt tous ses religieux à Firando , et de s'embarquer avec eux pour les Indes dans six mois. Le jour même il ordonna d'abattre toutes les croix et les églises des chrétiens , et il menaça les chrétiens de les obliger, sous peine de mort ou d'exil , à renoncer à l'Évangile, menace qu'il n'effectua pourtant jamais. Il ajoutait que les missionnaires auraient vingt jours pour se rendre à Firando , mais qu'après cette époque , tous ceux qui seraient décou-

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verts ailleurs qu'à Firando auraient la tête coupée. Les missionnaires, sur l'ordre du vice-provincial, cédèrent à l'orage, livrèrent leurs maisons et leurs églises aux officiers du prince , après avoir mis en sûreté les vases sacrés , et se réunirent dans le port de Firando , au nombre d'environ cent vingt. Ceux qui étaient venus d'Ozaca furent obligés d'amener presque tous leurs séminaristes, qui ne voulurent jamais se séparer d'eux. Le P. Gnecchi était demeuré caché à Ozaca, et un frère était resté dans le Bungo.

Cependant ces mesures tyranniques soulevèrent dans toutes les provinces des murmures qui se changèrent bientôt en un cri général. Les idolâtres eux-mêmes s'écriaient que la nation avait toujours joui de la liberté religieuse la plus illimitée , et que Tempereur ne pouvait la dépouiller de ce droit. Cambacondono n'ignorait pas la disposition des esprits à cet égard, et il est probable qu'il reconnaissait intérieurement son tort ; mais il plaçait sa vanité à ne jamais revenir sur ce qu'il avait une fois résolu , et il ne songeait qu'à faire exécuter ses édits. Un navire portugais, qui était à Firando , se disposant à faire voile pour les Indes , il fut signifié au capitaine qu'il eût à y faire embarquer tous les missionnaires. Le vice-provincial en fit partir quelques-uns pour la Chine ,

mais en même temps tous les autres se répandirent , déguisés , dans les diverses provinces appartenant à des princes chrétiens. Le plus grand nombre se relira dans les Etats du roi d'Arima , qui leur fit bâtir deux maisons très-commodes , l'une pour eux, et l'autre pour les jeunes séminaristes qui les avaient suivis.

L'empereur n'ignorait pas ce qui se passait dans le Ximo , mais il croyait de son intérêt de sembler ne pas s'en apercevoir. Il craignait en effet que , s'il poussait à bout les princes chrétiens , Ucondono ne se mît à leur tête et ne lui donnât de l'embarras. Le grand amiral Tsucamidono et Coudera , général de la cavalerie , étaient fervents chrétiens, et l'empereur, qui avait besoin d'eux , n'osait pas les contrarier ouvertement. Le premier de ces deux seigneurs , qui avait la lieutenance générale du Ximo , veillait en secret à ce que rien ne manquât aux missionnaires et aux seigneurs exilés pour cause de religion , et c'est peut-être à sa puissante protection que l'Église du Japon dut sa conservation dans cette circonstance. Cette persécution donna une nouvelle ferveur aux chrétiens de toutes les provinces qui attendaient le martyre avec joie , et cette époque vit les conversions les plus éclatantes , parmi lesquelles il faut placer celle de la reine de Tango, épouse deJu-

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condono. Cette princesse, douée de la plus grande beauté et des plus brillantes qualités de l'esprit , résista pendant quinze ans aux persécutions continuelles de son mari qui la tenait comme prisonnière dans son palais, et mourut dans la foi qu'elle avait embrassée après de profondes réflexions. Souvent son mari avait changé ses officiers et toutes les personnes qui l'approchaient, mais c'étaient autant de conquêtes qu'il préparait à la doctrine chrétienne ; aucun de ceux qui l'entendaient ne pouvait résister à la douceur et à la force de ses discours.

Tandis que la chrétienté du Japon prenait ainsi de nouvelles forces , l'Église du Bungo était dans la désolation. Joscimon , qui avait d'abord montré une grande ferveur, cédant aux instigations de son oncle Cicatondono, et craignant de déplaire à Cambacondono, obligea les missionnaires de quitter ses Étals. Il avait surtout pour but d'humilier Scingandono , un de ses parents , fort zélé pour la religion. Après avoir pris ces mesures qu'il croyait devoir être fort agréables à l'empereur , Joscimon se rendit à Ozaca ; mais là il reçut un sanglant affront , car Cambacondono le reçut fort mal, et montra , au contraire, qu'il faisait grand cas de Scingandono , le plus grand homme de guerre , dit-il , qui fût dans le Bungo. De retour

Ihk HISTOIRE

dans ses Etats, le roi, toujours excité par son oncle , voulut forcer Scingandono à quitter la religion chrétienne; mais ce seigneur lui ayant répondu avec une noble fermeté, il n'osa pas se déclarer hautement contre un homme que l'empereur honorait d'une si grande estime. Il déchargea sa fureur sur des citoyens moins considérables , qu'il condamna à mort parce qu'ils se montraient fidèles à la foi. Ainsi les premiers martyrs que la persécution du Japon ait donnés à l'Eglise périrent par ordre d'un roi chrétien. En même temps , un 1, prince idolâtre rétablissait le christianisme dans ses États: en effet, l'usurpateur de Gotto , qui ' d'abord avait persécuté les chrétiens , ne tarda pas à les tolérer , et même il fut le premier à rappeler les missionnaires.

On crut à cette époque qu'Ucondono allait rentrer en grâce auprès de l'empereur ; en effet , ce prince avait dit aux amis de cet illustre proscrit qu'il pouvait se présenter à la cour. Ucondono , qui était alors chez le prince d'Arima , vint sur cette assurance et fut bien accueilli par le ^ monarque. Mais quelques jours après , Cambacondono l'envoya en mission auprès du roi d Canga, et il fit dire en même temps à ce piinc de le traiter en exilé. Personne ne douta aloi que le monarque n'eût eu pour unique but de ti

rer Ucondono du Xinio, où il appréhendait quelque soulèvement en sa faveur.

L'année suivante, les missionnaires du Japon perdirent leur supérieur général, le P. Gaspard Cuello. Il eut la consolation de finir une vie tout apostolique par le baptême de la princesse douairière d'Isafay, sœur du roi d'Arima. Sa vertu et son zèle le firent beaucoup regretter des fidèles, et le roilui fit, dans Arima , des obsèques magnifiques.

A^ers cette époque, l'empereur, qui aimait à voir à sa cour les rois qu'il avait subjugués, donna ordre au roi d'Arima et au prince d'Omura de se rendre auprès de lui. Les deux princes hésitaient à obéir, craignant que Cambacondono ne voulût les punir de la désobéissance qu'ils avaient commise à son égard , en retirant les missionnaires dans leurs États. Ils communiquèrent leurs inquiétudes au grand amiral, qui les engagea vivement à se rendre à l'invitation de l'empereur, ajoutant qu'il répondait de leur sûreté. En effet, l'empereur combla d'honneurs les deux princes, elles renvoya chargés de présents.

Cambacondono était occupé en ce moment à rebatiravecmagnificence, à Méaco, le grand temple de Daïbo que Nobunanga avait ruiné ; il en fit la dédicace avec un appareil prodigieux où il

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étala toute sa grandeur et sa puissance. Il s'avisa aussi de faire publier qu'il allait remettre les empereurs héréditaires en possession de toute leur autorité. Il commença par leur faire bâtir un palais superbe ; et comme le Dairy venait d'abdiquer la couronne en faveur de son fils, il prit occasion du couronnement du nouveau monarque pour donner à cette cour une fête splendide. Le jeune Dairy y parut comme monarque toutpuissant; mais après que la comédie eut duré quelques jours, les choses furent remises au même état où elles étaient auparavant, et le nouvel empereur n'y gagna que le magnifique palais qu'on lui avait construit.

Si Ton en croit les récits des ambassadeurs hollandais , cette demeure était d'une richesse prodigieuse. On entre dans ce palais par un portail surmonté d'énormes boules de vermeil, et qui donne accès dans une galerie ornée de peintures et de statues. On trouve ensuite une cour pavée de mosaïques , aux deux extrémités de laquelle sont deux édifices somptueux occupés par les femmes de l'empereur ; derrière se trouvent des jardins délicieux où l'on cultive les fleurs les plus rares, et qui sont ornés de tours et de pavillons. Le palais lui-même s'élève sur une hauteur à laquelle on parvient par un large escalier

de bronze; la principale entrée est ornée de colonnes, et toute la sculpture de la façade se détache encore sur un fond blanc. Le second est supporté sur seize colonnes et surmonté d'un toit saillant. Aux quatre angles de ce toit sont couchés quaire dragons volants d'or bruni. Le milieu du château est en dôme, et s'élève à perte de vue. A droite et à gauche sont des galeries magnifiques. Les croisées sont garnies de tissus de soie si fins et si unis, qu'on les prendrait pour du cristal. Le pavé est noir , gris , bleu , et couvert des plus belles nattes qui se fassent au Japon.

-Quand le Dairy sort de son palais , c'est toujours dans une litière faite à peu près comme nos carrosses, et dont Timpériale, soutenue par des colonnes d'or massif, est ornée de figures et surmontée de pointes du môme métal. Il est porté par quatorze gentilshommes des plus qualifiés. Sa garde est nombreuse, et, en outre, il est suivi d'une foule d'olficiers qui ne le quittent jamais. La litière de la reine marche derrière , et elle est ornée de perles et de diamants ; des gentilshommes marchent à côté, portant de grands éventails et des parasols. Les dames de la suite et les courtisans viennent ensuite dans un grand nombre de voitures traînées par des chevaux; les litières et les voitures sont enveloppées de toiles extrême-

ment fines qui empêchent d'être vu, mais qui n'empêchent point de voir.

Cependant Cambacondono ne perdait pas de vue son projet secret de se rendre maître de tout le Japon; il ne lui restait plus que le Bandoue à conquérir, et, après avoir de longue main préparé le succès de son expédition, il se dirigea tout à coup versée royaume, à la tête de deux cent mille hommes. Cette conquête fut pour lui l'affaire d'une campagne , et ce nouveau succès lui fit concevoir les gigantesques projets d'ambition dont nous parlerons bientôt.

(1590) Les ambassadeurs qui avaient été à Rome étaient enfin de retour, après avoir éprouvé bien des fatigues et des traverses ; ils avaient pris, en passant à Goa, le P. Alexandre Valegnani, qui était revêtu du litre d'ambassadeur du vice-roi des Indes, et débarquèrent à Nangazaqui, au milieu des transports de joie des chrétiens. Le P. Valegnani avait fait prévenir l'empereur de son arrivée, et celui-ci avait répondu que l'ambassadeur du vice-roi serait toujours le bienvenu à sa cour. Peu de temps après, le roi d'Arima et le prince d'Omura ayant été de nouveau demandés à Ozaca, le Père aurait voulu s'y rendre avec eux , mais une maladie l'en empêcha. Il profita de ce délai pour régler la conduite des ou-

vriers apostoliques qui n étaient pas alors moins de cent quarante , répartis dans les États des princes chrétiens.

Cambacondono , se voyant maître de tout l'empire japonnais, ce qui était sans exemple dans l'histoire des Cnbo-Sama, résolut de porler ses armes dans la Chine, et écrivit à l'empereur de ce pays pour le sommer de se reconnaître son vassal. La réponse de ce prince n'ayant pas été favorable, Cambacondono fit construire une flotte immense, et fortifia le port de Nangoya, dont il fit sa place d'armes. On présume que celte expédition avait pour but secret d'abolir le christianisme au Japon, sans employer la violence et les persécutions ouvertes. En effet, Cambacondono désirait par-dessus tout être adoré comme un dieu après sa mort, et pour cela il fallait détruire la religion du Christ. Il résolut donc de confier cette tentative aventureuse aux princes chrétiens : s'ils ne réussissaient pas , ils y périraient probablement ; si , au contraire , ils faisaient des conquêtes, il les leur donnerait à gouverner, et se débarrasserait ainsi, dans l'un ou dans l'autre cas , d'hommes dont la présence et l'autorité contrariaient ses projets.

Les ennemis des chrétiens ne tardèrent pas aussi à exciter ses soupçons contre l'ambassade du vice-

roi, qui, suivant eux, n'avait pas d'autre objet que de l'entraîner à rendre ses bonnes grâces aux missionnaiies. Cependant l'ambassadeur partit de Kangazaqui, accompagné de quatre religieux européens, de quelques jeunes jésuites japonnais, des quatre ambassadeurs revenus de Rome et de vingtsix ou vingt-sept négociants portugais qui avaient fait les plus grands efforts pour donner à l'ambassade un aspect brillant et imposant. Le voyage fut long, mais il y avait longtemps qu'on n'avait fait autant et de si illustres conversions qu'en fit le P. Valegnani dans ce trajet. Partout on fit à l'ambassadeur les plus magnifiques réceptions, et les seigneurs idolàires eux-mêmes le comblèrent de marques de respect et d'affection.

Le roi de Bungo , Joscimon , vint trouver le P. Valegnani sur la route. Déjà il avait demandé à rentrer dans le sein de l'Église, maison connaissait trop la légèreté et la fai blesse de son caractère pour croire sa conversion sérieuse. Cependant il accompagna de tant de larmes ses promesses de réparer tout le mal qu'il avait fait, et la mémoire du roi Civan plaidait si efficacement en sa faveur, que le P. Valegnani crut devoir lui tendre les bras , et la cérémonie de sa réconciliation eut lieu avec une grande pompe.

A Ozaca, les missionnaires furent agréable-

ment surpris par la \isile d'Ucondono. Ce grand homme était plus que jamais inébranlable dans sa foi , et il leur protesta qu'il regardait comme le jour le plus heureux de sa vie , celui auquel il avait tout perdu pour Jésus-Christ.

(1591) Lorsque le P. Valegnani , avec sa brillante escorte, arriva à Méaco, l'empereur lui fit rendre les plus grands honneurs, lui donna un de ses palais pour habitation, et convoqua tous les grands à un repas somptueux, pour donner plus d'éclat à l'audience qu'il allait donner à l'ambassadeur. Le cortège se rendit au palais dans l'ordre le plus imposant : on voyait d'abord un magnifique cheval arabe, richement caparaçonné, conduit par des palefreniers en costume musulman. Le vice-roi avait envoyé en présent deux chevaux arabes , mais il en était mort un en chemin. Derrière le cheval, on portait les autres présents, consistant en armes, étoiles, etc. Ensuite venaient des pages magnifiquement vêtus ; puis les ambassadeurs japonnais, vêtus, à rilalienne, des habits de velours noir à passements d'or que le pape Grégoire XIII leur avait fait faire; le P. Valegnani et ses religieux les suivaient , portés chacun dans un magnifique norimon. Enfin la marche était fermée par les Portugais à cheval, couverts d'or et de pierreries. L'ambassadeur fut

conduit avec beaucoup de cérémonie en présence de l'empereur, qui l'aitendaitau milieu de sa cour, et lui remit la lettre du vice-roi. L'empereur, après s'être fait lire celte lettre et après avoir reçu d'une manière fort gracieuse les présents dont nous avons parlé, fit distribuer des habits de soie aux missionnaires et à leur suite de l'ambassade; puis i! les invita à un grand banquet. A la fin de ce repas, qui se passa tout entier en cérémonies , l'empereur revint en déshabillé s'entretenir familièrement avec les ambassadeurs. Le soir même, il fit appeler Jean Rodriguez, jésuite portugais qui n'était pas encore prêtre, pour apprendre de lui à monter une pendule que le vice-roi lui avait envoyée. Quelque temps après , il le nomma son interprète , ce qui l'attacha à la cour et le mit à même de rendre de grands services à la religion.

Cambacondono avait promis au P. Yalegnani de séjourner où il voudrait, en lui recommandant toutefoisune discrétion qui ne le forçât pas à faire un éclat ; le pieux missionnaire profita de cette faculté qui lui était accordée, pour visiter plusieurs endroits où il communiqua une nouvelle ardeur aux chrétiens. Il se rendit ensuite auprès des rois d'Arima et d'Omura auxquels il remit les présents du saint-père , qui furent reçus

DU JAPO>'. 153

avec de grandes cérémonies et surtout avec une profonde religion. Ce fut à la même époque que les quatre ambassadeurs japonnais , ayant levé par leur constance tous les obstacles qui s'opposaient au désir qu'ils manifestaient depuis longtemps, furent admis dans la Compagnie de Jésus.

La tranquillité dont jouissaient les chrétiens ne fut pas de longue durée ; deux seigneurs païens, gouverneurs deNangazaqui , s'elTorcèrent de persuader à l'empereur que l'ambassade du P. Yalegnani n'était pas réelle , et que ce missionnaire avait inventé ce prétexte pour rétablir les prêtres chrétiens dans le Japon. Ils parvinrent à exciter la colère du roi, qui se livra à d'affreuses menaces contre les chrétiens. On crut que la persécution allait recommencer , et on cacha dans des îles les séminaires qui existaient dans le Ximo. Cependant les mesures rigoureuses que Ton redoutait ne furent pas prises, et même les gouverneurs de Nangazaqui, ayant trop compté sur le succès de leurs manœuvres, et ayant voulu exercer des violences et des exactions contre les négociants portugais, ces derniers trouvèrent moyen de faire parvenir leurs plaintes à l'empereur , qui révoqua les gouverneurs.

Cependant le navire qui devait emmener le P. Yalegnani aux Indes était prêt à partir, et l'on

n'attendait plus que la lettre et les présents de l'empereur , lorsque l'ambassadeur apprit que cette lettre contenait des invectives contre les missionnaires. Le P. Valegnani mit alors tout en usage pour faire changer les termes de cette missive, et il y parvint, grâce à l'intervention d'un seigneur idolâtre qui était gouverneur de Méaco. Une lettre plus convenable, quoiqu'elle peignît tout Torgueil de Cambacondono, lui fut donc remise avec les présents deslinés au vice-roi ; cependant des circonstances qui nous sont inconnues retinrent encore longtemps ce religieux au Japon.

lilVRË ^.

Préparatifs pour la guerre contre la Cliine. — L'empereur associe son neveu au pouvoir, et prend le titre de Tayco-Sama. — Guerre de la Corée. — Victoires et désasUesde l'armée jajjonnaise. — Le gouverneur des Philippines envoie quatre religieux de Saint-Fraucois an Japon. — ïls sont admis à l'audience de l'empereur, qui leur permet de demeurer au Japon. — Tayco- Sama se brouille avec son neveu. — 3Iort du jeune empereur.

— Progrès de la foi en Corée. — Conduite peu mesurée des Pères de Saint-François. — Arrivée d'un évèque au Japon.

— L'empereur de la Chine envoie une ambassade à Ta)co- Sama. — Le fds de l'empereur est ])roclamc Cambacondono.

— Phénomènes singuliers. — Un galion espagnol dans le port de Tosa. — Calomnies contre les Jésuites. — Arrestation de religieux et de chrétiens. — Leurs soiifïiances. — Leur martyre.

— Proscription des missionnaires.

(1592) L'empereur continuail les préparatifs pour rexpédilioii coulre la Chine, et, comme il devait la commander en personne, il voulut donner à l'empire un chef qui le remplaçât pendant son absence ; ce fut dans ce but qu'il associa Daïnangandono, son neveu, à la souveraine puissance. Pour célébrer celte solennité , il ordonna des fêtes magnifiques, parmi lesquelles

on remarque une chasse merveilleuse , où plus de cent cinquante rois et princes assistèrent, chacun avec une suite brillante , et où il fut pris au moins trente mille oiseaux de toutes les espèces. Au reiour de cette chasse , il rentra en triomphe à Méaco au milieu d'un cortège somptueux dont lui-même avait réglé la marche. Enfin l'empereur déclara Daïnangandono son collègue dans le pouvoir, et lui fit donner par le Dairy le litre de Cambacondono ; pour lui , il se fil nommer Tayco-Sama , titre qui veut dire très-haut et souverain seigneur, et c'est ainsi que nous le nommerons désormais. Ensuite il se rendit à JXangoya. rendez-vous de son armée.

Avant de rendre compte des événements de ceîte guerre, nous donnerons en quelques mots une idée du pays qui en fut le théâtre. La Corée est une péninsule qui tient par le nord au pays des Tartares Niuches ou Orientaux, et à celui des Orancays ; au nord-ouest , elle est séparée du continent par la rivière de Yalo. Les Coréens sont originaires de la Chine, dont ils ont conservé la langue, la manière d'écrire et la forme du gouvernement ; ils suivent la religion de Xaca et le culte des Foës , et s'appliquent beaucoup à l'étude de la philosophie et des sciences. Ils sont braves , et se sont souvent rendus redoutables

aux Chinois. A celte époque, le roi de Corée ne laissait pénétrer dans ses États aucun étranger, à Texceplion de quelques marchands de Zeuxima. La Corée fournit abondamment tout ce qui est nécessaire à la vie, on y trouve toutes sortes de légumes et de fruits ; on y voit des manufactures de diverses sortes , et l'on trouve des mines d'or et d'argent dans les montagnes.

Tayco-Sama ne voulut pas attaquer ce pays sans avoir au moins une raison spécieuse. Il envoya demander au roi passage sur ses terres pour envoyer des troupes contre la Chine ; sur son refus qui était bien prévu, le grand amiral reçut Tordre de mettre à la voile avec le corps qu'il commandait. La flotte japonnaise prit terre auprès d'un fort nommé Fusancay , que Tsucamidono emporta d'assaut le lendemain. Deux jours après, il s'empara de même d'une autre forteresse nommée Foquinangi, qui était considérée I comme le principal rempart du pays et défendue i par vingt mille hommes. Ai)rès ce brillant avan- I tage, le grand amiral se vit maître de plusieurs I places qui lui ouvrirent leurs portes sans résisj tance; il dissipa avec le même bonheur une arj mée de vingt mille hommes envoyée contre lui. \ De nouvelles victoires qu'il remporta effrayèrent \ tellement le roi de Corée, qu'il lit mettre le feu à

son palais et à ses magasins, et s'enfuit avec ses trésors et sa famille à la Chine , où il jeta la consternation et l'effroi. En même temps , Tsncamidono se rendait maître, presque sans coup férir, de la ville de Sior, capitale du pays.

Tandis que l'empereur , qui s'était rendu à Nangoya , était au comble de la joie en apprenant les succès de ses armes, les chrétiens étaient plongés dans la plus grande affliction. En efTet, Tayco-Sama , excité par un aventurier nommé Faranda, avait écrit au gouverneur des Philippines, pjur le sommer de reconnaître la souveraineté de l'empereur du Japon sur ces îles. Le gouverneur, ne sachant trop comment résistera cet ordre sans irriter l'empereur et sans compromettre la dignité de l'Espagne, avait envoyé au Japon deux Espagnols chargés de demander à l'empereur si cette lettre était réellement émanée de lui. Ces envoyés, jaloux du commerce que les Portugais faisaient au Japon, se répandirent en calomnies contre les religieux de cette nation , et prétendirent que les missionnaires , restés au Japon malgré les ordres de l'empereur , étaient maîtres absolus à Nangazaqui. L'empereur prit feu à ce discours, et sur-le-champ il nomma un gouverneur de IXangazaqui , et lui ordonna de renverser l'église et la maison des Jésuites. Cet or-

dre fut exécuté, et les missionnaires durent se reliier dans l'hôpital de la Miséricorde. Le ciel se chargea de punir les auteurs de ces maux , car la mère de l'empereur mourut à Méaco le jour même que Tarrét sacrilège était signé à Nangoya , et les Espagnols qui , par leur jalousie , avaient causé ces malheurs, se noyèrent en retournant aux Philippines. Le P. Valegnani , qui venait de convertir le roi d'Inga , partit la même année , emmenant avec lui le P. Froez à Macao.

On n'avait pas cessé de faire passer des troupes en Corée, et bientôt les généraux japonnais s'y virent à la tête de plus de deux cent mille hommes. L'empereur lui-même disait hautement qu'il allait s'y transporter, et il fit revenir la flotte sous ce prétexte , mais on pensa qu'il n'en avait pas l'intention. Cependant l'armée japonnaise se trouva bientôt dans la situation la plus critique au milieu d'un pays qu'il était plus facile de conquérir que de conserver. Les Coréens s'étaient retirés dans des lieux inaccessibles , et leurs ennemis , maîtres des villes au milieu d'un pays ruiné , se virent bientôt exposés à la plus grande disette. En les voyant ainsi affaiblis, les Coréens se rassurèrent, et, secondés par une puissante armée de Chinois et de Tartares , ils reprirent roffensive. Le grand amiral supporia presque

seul tout leur effort ; il fut plusieurs fois assiégé , il livra plusieurs batailles, et, quoiqu'il eût perdu la plus grande partie de ses troupes, il ne laissa pas de remporter quelques avantages , et ne fut jamais entamé. Les deux partis , fatigués enfin d'une lutte si pénible , convinrent d'une trêve pendant laquelle des ambassadeurs coréens allèrent trouver l'empereur japonnais et conclurent avec lui une convention d'après laquelle cinq provinces de la Corée étaient abandonnées au Japon ; l'empereur de Chine devait donner une de ses filles en mariage à Tayco-Sama ; le commerce entre les deux nations était rétabli, et l'empereur de Chine payait un tribut annuel au Japon. Le grand amiral fut nommé lieutenant-général des possessions \ japonnaises en Corée , et tous les chrétiens qui y étaient reçurent l'ordre d'y rester. Plus que jamais, on pensa que leur éloignement du Japon avait été le but principal et caché de l'expédition de Corée.

(1593) Le roi de Bungo , ayant été mandé à la cour, fut dépouillé de ses Etats pour avoir compromis l'armée par sa lâcheté , et toute sa famille , réduite presque à la mendicité, alla chercher un asile à Nangazaqui , où elle n'eut d'autre ressource que les soins des missionnaires et la charité des chrétiens. La désolation était grande

aussi dans la principauté d'Omura et dans tous les lieux voisins de Nangoya, où le grand nombre d'olUciers et de soldais qui s'y trouvaienl réunis rendaient la mission des religieux très-périileuse. L'empereur, excité contre les chrétiens du Ximo, ordonna qu'ils fussent tous désarmés; malgré la délicatesse des Japonnais sur ce point , ils se soumirent avec une patience qui est peut-être la preuve la plus Happante de leur attachement à la religion. Le gouverneur que Tayco-Sama avait envoyé à Nangazaqui rendit bientôt quelques services aux chrétiens, car, ayant reconnu la fausseté des calomnies répandues contre les missionnaires, et ayant admiré la résignation avec laquelle ils s'étaient soumis aux ordres sévères de l'empereur, il obtint de lui que les Pères de la Compagnie restassent à Nangazaqui au nombre de douze, et qu'ils reconstruisissent leur maison et leur église. Un capitaine portugais et le P. Pasio vinrent le remercier de cet adoucissement à ses premiers

I ordres, et il les reçut de manière à les remplir

j d'espérance.

I Cependant - les gouverneurs que l'empereur

! avait envoyés dans le Bungo, et qui s'y condui-

j saient comme en pays conquis, accablaient les

i chrétiens de mauvais traitements; les fidèles n'é-

! talent pas plus heureux dans le Firando, où qua-

162 HiSTOirxE

tre missionnaires furent empoisonnés par les seigneurs de ce pays, malgré la protection de la princesse Mancie, fille de Sumitanda, dont le mari gouvernait cette contrée.

Pendant que l'empereur semblait revenir à des sentiments plus doux à l'égard des chrétiens, Faranda , cet intrigant dont nous avons déjà eu l'occasion de parler, continuait aux Philippines le rôle qu'il avait déjà joué au Japon. Il publiait toute espèce de calomnies contre les Jésuites; il affirmait que le chiistianisme était entièrement aboli au Japon , par suite de la retraite de ces missionnaires. Il alla trouver les Pères de Saint-François de la réforme de Saint-Pierre d'Alcantara, et leur dit que l'empereur, ayant eu connaissance de leurs vertus, désirait ardemment de voir dans ses Etats des religieux de l'ordre; auprès du gouverneur, il étalait les avantages que les Portugais retireraient du commerce avec le Japon; enfin il ut si bien , que, malgré le bref du pape et les ordres du roi d'Espagne, qui recommandaient de ne pas envoyer au Japon d'autres ouvriers apostoliques que les membres de la Compagnie de Jésus, le P. Baptiste, commissaire des Pères de Saint- François, accompagné de trois autres religieux de son ordre, de Faranda et d'un gentilhomme espagnol, partit pour le Japon, chargé

d'une lettre du gouverneur. Ils débarquèrent heureusement à Firando, passèrent un mois à Nangazaqui, où les missionnaires leur firent l'accueil le plus cordial, et se rendirent enfin auprès de l'empereur. Celui-ci s'emporta d'abord quand il apprit que les Pères n'apportaient pas encore la soumission du gouverneur des Philippines, puis il s'apaisa sur les promesses que lui firent les inlerprèles qui ne rendaient pas exactement les paroles des religieux. Enfin il leur permit de séjourner à Méaco , tout en leur défendant de prêcher la foi chrétienne aux Japonnais. Les Pères se bâtèrent cependant d'apprendre la langue du pays et de commencer iexercice de leur ministère; heureusement pour eux, l'empereur, occupé par d'autres intérêts, ne surveillait plus leurs démarches.

Ce prince , que rien ne retenait plus à Nangoya , en partit au commencement de 159^; le vaisseau qu'il montait se brisa contre un écueil, tout l'équipage fut noyé, et lui seul se sauva à la nage au milieu des plus grands dangers. Il alla aussitôt faire terminer les magnifiques bâtiments qu'il avait commencés à Fucimi, et qui firent de cette ville une des plus grandes cités, et peut-être la plus belle du Japon. Pour l'embellir, il avait détourné des rivières, formé d'immenses monta-

gnes fadiccs, et construit des ponls dont les arches étaient tellement élevées, que les plus grands bateaux passaient dessous, voiles déployées.

La satisfaction d'amour- propre que lui fit éprouver le succès de ces grands travaux sembla rendre son caractère plus facile, et les chrétiens s'en ressentirent. Leur culte était toléré ; les princes chrétiens qui séjournaient en Corée y avaient appelé des missionnaires qui y faisaient de grandes conquêtes. Les religieux de Saint-François étaient assez bien dans Tesprit de l'empereur, et lui avaient demandé la permission de se bâtir une maison à Méaco. Celte requête leur ayant été accordée, ils gardèrent peu les règles de la prudence, car ils construisirent ime église dont ils célébrèrent l'inauguration avec autant d'appareil qu'ils auraient pu le faire en Espagne; et depuis ce jour, ils continuèrent à chanter en chœur, à prêcher publiquement dans leur église, et à accomplir toutes les fonctions du ministère avec une confiance qui alarmait les gens prudents.

Vers la fin de la même année, trois autres religieux franciscains arrivèrent à Méaco , chargés de nouveaux présents et d'une lettre du gouverneur des Philippines. Tayco-Sama reçut les présents, mais se montra fort irrité de la lettre qui ne parlait pas de rhommage qu'il exigeait; on l'apaisa en-

coréen lui disant que le gouverneur attendait les ordres du roi d'Espagne. Le P. Baptiste fonda à Ozaca un couvent sous le nom de Bethléem , et personne ne s'opposa à cette nouvelle entreprise. Il envoya ensuite deux de ses religieux à Nangazaqui, où ils furent reçus avec de grands témoignages d'amitié par les Jésuites. Les deux nouveaux venus s'emparèrent d'une petite église où Ton ne célébrait plus le service divin depuis les derniers édits de Tayco-Sama , et y exercèrent le ministère aussi publiquement que leurs confrères le faisaient à Méaco et à Ozaca ; mais le gouverneur les força de sortir de l'étendue de sa juridiction, et ils retournèrent à Méaco.

(1595) Depuis longtemps on prévoyait une rupture entre l'empereur et son neveu ; elle éclata enfin, sans que Ton sut trop pourquoi ces deux princes s'étaient brouillés; la véritable raison est sans doute que l'empereur, ayant eu un fils , se repentit l'avoir trop tôt associé son neveu à l'empire, ^ambacondono était alors dans sa trente-unième mnée, beau, bien fait, d'un esprit vif et pénérant , prudent , sobre , modeste et aimant les arts. VLais ces belles qualités étaient ternies par le •laisir que ce prince trouvait à répandre le sang lumain, au point que sa plus grande distraction lait de se faire amener les criminels condamnés

à mort, et de leur faire souffrir de sa propre main tout ce que pouvait lui suggérer la plus capricieuse et la plus féroce barbarie.

Ïayco-Sama, voulant cacher à son neveu se* dispositions hostiles, lui manda qu'il voulait lui abandonner le trône tout entier, et qu'en cette circonstance il voulait, suivant l'usage, lui faire une visile solennelle. Des préparatifs immenses furent faits pour celte cérémonie qui s'accomplit avec une pompe piodigieuse. Le jeune prince ne se dissimula pas cependant les dangers qui le menaçaient, et il chercha à s'assurer de la fidélité des seigneurs sur lesquels il croyait pouvoir compter. Ceux-ci allèrent le dénoncer à l'empereur , qui manda aussitôt son neveu auprès de lui. Cambacondono refusa d'obéir, mais son oncle ayant réuni promptement des forces imposantes , il fut obligé de se l'endre dans un couvent qui lui avait été assigné pour lieu d'exil. Peu de jours après, il reçut un écrit signé de la main de son oncle, qui lui ordonnait, à lui et à ses pages, de se fendre le ventre. Celui qui était chargé de faire exécuter celte sentence avait ordre de couper la tête à tous, après qu'ils auraient expiré, et d'apporter ces tristes trophées à l'empereur; un des pages de Cambacondono, âgé seulement de dix-neuf ans, rendit ce service à

son maître et à ses compagnons, après quoi il se fendille ventre en croix, et l'envoyé lui coupa la tcte avec un sabre que l'empereur lui avait mis en main pour cette exécution. Dans le désir de faire disparaître tout ce qui pouvait rappeler son neveu, Tayco-Sama fit décapiter les confidents de Cambacondono, ses femmes et ses enfants; il fit, en outre, raser les paîais et les autres édifices que ce prince avait fait bâtir à Méaco et ailleurs.

Ces sanglantes exécutions avaient rendu l'empereur farouche et irritable à l'excès ; cependant les missionnaires voyaient , grâce aux sages précautions qu'ils prenaient, le royaume de Jésus- Christ s'étendre tous les jours ; le gouverneur de jNangazaqui lui-même avait embrassé la vraie foi; jamais le christianisme n'avait été plus florissant dans cette contrée. Tant d'heureux succès ne purent pourtant engager les Pères de Saint-François à imiter une conduite que Dieu bénissait si visiblement. Il y eut plus; ils pensèrent et dirent que c'étaient les Jésuites qui les avaient fait exiler de Nangazaqui; ce bruit commença à faire naître parmi les fidèles une espèce de schisme dont les suiies furent très-funestes. Le mal croissant tous l' s jours, on crut devoir signifier aux Pères de ^aint-Franrois la bulle de Grégoire XIII, qui jhargeail exclusivement les Jésuites d'exercer le

ministère dans le Japon ; mais ils répondirent que cette bulle ne pouvait les regarder, eux qui étaient venus comme envoyés du gouverneur des Philippines, et qui résidaient à Méaco par raulorisation de l'empereur. Ils ne voulurent pas même déférer à l'autorité de levêque du Japon, qui arriva sur ces entrefaites à Nangazaqui, revêtu de toute l'autorité du siège apostolique.

(1596) Le P. Mariinez, provincial aux Indes, avait été nommé à cette dignité; c'était le quatrième évêque nommé pour le Japon, mais les trois premiers étaient morts en s'y rendant. Ce prélat était chargé par don Mathias d'Albuquerque, vice-roi des Indes, d'une lettre et de présents pour l'empereur. Grâce à l'entremise du grand amiral Tsucamidono, il obtint une audience du Tayco-Sama , qui le reçut bien , mais lui montra des dispositions peu favorables au christiaïiisme.

Depuis longtemps le grand amiral s'était aperçu que son maître souhaitait ardemment de recevoir une ambassade de la part de l'empereur de la Chine; il sut si bien agir auprès de ce dernier, qu'il le détermina à une démarche qui étonna tout rOrient, et devait couvrir Tayco-Sama de gloire, s'il avait su se modérer. Les préparatifs qui furent faits au Japon pour recevoir les am-

bassadeurs chinois , sont si prodigieux et d'une si grande splendeur , qu'on ne lit rien de semblable dans l'histoire d'aucune monarchie. En même temps , l'empereur songeait à assurer le trône à son fils , qui n'avait encore que trois ans et qui se nommait Fide-.Tori; il lui fit donner le titre deCambacondono, au milieu des fêtes magnifiques qui furent célébrées à Méaco.

Tout prospérait alors à Tayco-Sama ; mais Dieu sembla vouloir lui faire sentir, au moment de sa plus grande puissance , qu'il avait un maître qui pouvait renverser en un jour ses ambitieux projets. Le 21 juillet, il tomba du ciel, à Fucimi et à Méaco , beaucoup de cendre, ce qui dura une demi-journée. En même temps , il plut du sable rouge à Ozaca et à Sacai , et , peu de temps après , une quantité d'une espèce de poils gris qui offraient l'apparence des cheveux grisonnants

\ d'une personne âgée ; la terre parut toute cou-

' verte de ces espèces de cheveux. Trois semaines après , une comète vint effrayer lesJaponnais , et

, le 30 août, on ressentit dans tout le pays un tremblement de terre qui causa de terribles ravages.

; Il se renouvela le U septembre , et fut tellement violent , surtout à Ozaca , qu'il renversa tous les palais que Tempereur avait fait construire. La ville de Fucimi fut aussi presque entièrement dé-

truite, mais on remarqua que presque partout les maisons des chrétiens étaient restées debout au milieu des ruines qui les entouraient. Tayco-Sama s'était sauvé presque nu , portant son fils dans ses bras , et demeura longtemps sous une cabane de jonc qu'il faisait construire tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. Le nombre des personnes qui périrent est incroyable ; mais ce qui causa les plus grands ravages , ce fut un débordement de la mer qui inonda tout le pays jusqu'à Méaco d'un côté , et de l'autre , jusqu'à l'extrémité du Bungo.

La protection évidente que le ciel avait accordée aux chrétiens au milieu de ces calamités aurait dû frapper Tayco-Sama ; mais Dieu avait endurci son cœur , et il ne vit pas plutôt la terre tranquille et la mer rentrée dans ses limites , qu'il fit rebâtir ses palais et se livra de nouveau à ses ambitieuses pensées. La réception des ambassadeurs chinois eut lieu à Ozaca , dans les bâtiments élevés à la hâte sur les débris des palais renversés. On déploya en cette occasion une grande magnificence; les présents de l'empereur de la Chine étaient fort beaux : sa lettre était écrite sur une lame d'or , et accompagnée de deux couronnes du même métal , l'une pour Tayco-Sama , et l'antre pour son épouse. L'au-

dience se passa en civilités réciproques ; le premier ambassadeur y fut assis à côté de l'empereur; le monarque chinois se regardait comme fort audessus de l'empereur du Japon , et il avait prétendu l'honorer de la dignité royale en lui envoyant une couronne. Le P. Froez dit même que, dans sa lettre, l'empereur de la Chine commandait avec menaces à Tayco-Sama de laisser désormais la Corée en repos; mais ce prince ignora le contenu de cette lettre, ou feignit de l'ignorer. Les ambassadeurs furent reconduits à Sacai dans des bâtiments où tout, jusqu'aux rames, éta it d'or moulu ; de là ils écrivirent à l'empereur pour lui demander de faire évacuer et raser les forts que ses troupes occupaient en Corée. A la lecture de cette lettre , Tayco-Sama , qui s'était flatté de partager la Corée avec l'empereur chinois , tomba dans un violent accès de colère ; il maltraita cruellement le grand amiral , et fit dire au gouverneur de Sacai que, si dans deux jours les ambassadeurs et tous les Chinois et les Coréens n'étaient embarqués, il lui en coûterait la vie. I! ordonna en même lemps que la guerre recommençât en Corée et fût poussée à toute outrance ; les Coréens , surpris et épuisés par la guerre précédente , ne résistèrent sur aucun point, et les Japonnais se virent en peu de temps maîtres encore une fois de toute la presqu'île.

(1 596) Tandis que ces guerres occupaient l'empereur, les Pères de Saini-François continuaient à travailler au salut des Japonnais avec un zèle et des venus qui , dans d'autres temps , auraient pu convertir tout le Japon , mais qui ne convenaient pas à la situation de la religion dans cet empire. Le vice-roi de Méaco, les ayant inutilement avertis d'agir avec plus de réserve , informa l'empereur de tout ce qui se passait. Tayco-Sama entra à cette nouvelle dans une grande colère , qui fut encore augmentée par un autre événement qui arriva en même temps. Un galion espagnol ayant échoué dans le port de Tosa , le roi de ce pays confisqua, au nom de l'empereur, son chargement, montant à deux millions. Le capitaine envoya réclamer auprès de Tayco-Sama , et une parole imprudente prononcée par le pilote du vaisseau espagnol , pendant le cours de ces négociations, porta un coup terrible aux affaires de la religion. Comme on demandait à cet homme par quels moyens le roi d'Espagne avait pu acquérir de si grandes possessions dans les Indes , il répondit : « Nos rois commencent par envoyer, dans * les pays qu'ils veulent conquérir , des reli- « gieux qui engagent les peuples à embrasser «« notre religion , et quand ils ont fait des progrès « considérables , on envoie des troupes qui se

« joignent anx nouveaux chrétiens et n'ont pas « beaucoup de peine à venir à bout du reste. » Les officiers qui entendirent ce langage en informèrent promptemcnt Tenipereur, sur Tesprit duquel cet imprudent discours produisit une profonde impression. Il fit aussitôt donner des gardes aux Pères Franciscains d'Ozaca, jurant qu'il ne laisserait pas un seul missionnaire en vie, et il répondit au capitaine du vaisseau espagnol qu'il le considérait comme un corsaire, et qu'il eut à sortir immédiatement de l'empire, s'il ne voulait être traité comme tel.

Le P. Gnecchi et les autres Jésuites s'empressèrent de pourvoir aiix besoins des Espagnols , qui se trouvaient dans le plus complet dénuement et qui auraient péri de misère sans eux. Cette conduite généreuse n'empêcha pas les Castillans des Philippines , qui étaient jaloux du commerce des Portugais, de publier toute espèce de calomnies contre les Pères de la Compagnie ; ils les

accusèrent d'avoir dénoncé le vaisseau comme un

! corsaire et d'avoir causé la saisie du chargement ; ils prétendaient, en outre, que les Jésuites faisaient au Japon , pour leur propre compte , un commerce fort lucratif, tandis qu'en réalité ces missionnaires n'auraient pu subsister avec le faible secours annuel que leur envoyaient les rois

de Portugal , si la Providence ne leur avait envoyé de temps en temps quelques dons que leur faisaient les princes chrétiens ou les commerçants de Macao.

Le gouverneur d'Ozaca , qui avait reçu ordre de donner des gardes aux religieux de Saint- François , crut devoir prendre la même mesure à l'égard des Jésuites ; mais il ne s'en trouva à Ozaca qu'un seul , avec deux prosélytes. Ce Jésuite se nommait Paul Miki , les deux prosélytes étaient Jean Soan et Diego ou Jacques Kisaï , tous trois Japonnais. Les Pères de Saint- François se renconirèreut au nombre de six , dans les villes d'Ozaca et de Méaco ; savoir : trois prêtres , un clerc et deux laïques.

A la suite de ces arrestations, le bruit se répandit aussitôt qu'on allait faire main basse sur tous les chrétiens qu'on trouverait dans les églises ou avec un missionnaire, et cette nouvelle excita dans tous les cœurs des fidèles une joie et un désir du martyre qui causèrent de l'admiration , même aux idolâtres. Ucondono fut le premier qui donna, dans cette rencontre , à toute l'Eglise du Japon l'exemple de ce courage dont nous verrons tant de traits surprenants dans la suite de cet ouvrage ; il se rendit aussitôt auprès du P. Gnecchi, pour avoir la consolation de mourir avec ce

religieux, dont il respectait fort la vertu. Cet exemple fut suivi par un nombre infini de cliréliens, et les fidèles de tout âge et de toute condition n étaient plus occupés qu'à chercher les moyens de se procurer l'honneur du martyre. L'empressement avec lequel on se faisait inscrire sur les listes des chrétiens embarrassait les officiers de Tayco-Sama eux-mêmes. Mais tout ce mouvement, qui avait donné lieu à un spectacle si glorieux à la religion, s'apaisa tout à coup; la nouvelle se répandit qu'on ne ferait mourir que les religieux qui étaient actuellement arrêtés à Ozaca et à Méaco , avec quelques chrétiens qu'on avait trouvés chez eux. En effet, on était parvenu à adoucir l'empereur, surtout à l'égard des religieux portugais qui s'étaient toujours soumis à ses ordres et qui n'avaient cessé de prêcher l'obéissance aux princes ; il ordonna même d'écrire à l'évêque et au P. Gnecchi pour les rassurer.

On espérait qu'il se contenterait d'exiler les Pères de Saint-François ; mais, dans les derniers jours de décembre , il donna ordre à Xibunojo de prendreles prisonniers arrêtésà Ozaca et à Méaco, dont il lui remit une liste, de leur couper le nez et les oreilles, de les promener en cet état dans les rues de Méaco , d'Ozaca et de Sacai , en portant devant eux la sentence de mort qui les con-

damnait a eire crucifiés a JNangazaqiii. Les condamnés de Méaco étaient au nombre de dix-sept, cinq religieux de Saint-François et douze laïques, la plupart domestiques ou catéchistes de ces Pères. Comme on les appelait tous parleur nom, l'un d'eux, nommé Matthias, ne se trouva pas ; il était allé faire quelques emplettes pour le couvent 5 car on leur avait laissé la liberté sur parole. Alors un bon artisan du voisinage , qui portait le même nom , entendant appeler Matthias, s'approcha, déclara qu'il était chrétien et fort disposé à mourir pour son Dieu. Les gardes, voulant que leur liste fût complète , le joignirent, à sa grande joie , aux autres confesseurs de Jésus-Christ. On envoyait en même temps d'Ozaca à Méaco les sept chrétiens arrêtés dans cette ville; il s'y trouvait les trois Jésuites dont nous avons parlé, un religieux de Saint-François et trois séculiers. Parmi les chrétiens condamnés à mourir, il y avait trois enfants; Tun se nommait Louis, et n'avait que douze ans ; les deux autres, Antoine et Thomas , n'en avaient pas plus de quinze. Il n'eut tenu qu'à eux de ne pas être portés sur la liste fatale , mais ils firent tant par leurs larmes et leurs prières, qu'ils obtinrent cette satisfaction, et ils continuèrent jusqu'au dernier moment à étonner les infidèles par leur constance et leur ferveur.

(1597) Le 3 janvier, les vingt-qvialre prisonniers furent conduits sur une place de Méaco, où on leur coupa à chacun un bout de l'oreille gauche, Xibunojo n'ayant pu se résoudre à les faire défigurer, comme l'ordonnait l'arrêt. On les fit ensuite monter trois à trois dans des charrettes, et on les promena de rue en rue. Cette exposition , qui est pour les coupables un traitement ignominieux, fut pour les confesseurs de Jésus- Christ l'occasion d'un véritable triomphe. Le peuple criait à l'injustice, et les autres chrétiens les suivaient , en suppliant leurs gardes de leur faire partager le sort des martyrs. Le lendemain, on les fit partir pour Sacai , où ils furent traités de la même manière. On les fit ensuite partir par terre au milieu de l'hiver , quoique le voyage I eiitété beaucoup plus facile par mer; deux fer- I vents chrétiens , Cosaqui et Danto , qui les avaient I suivis pour chercher à soulager leurs souffrances, furent joints aux autres prisonniers par le coni- ; mandant de l'escorte, et ils en eurent une joie I inexprimable. Les martyrs prêchaient Jésus- Christ avec beaucoup de zèle dans tous les lieux de leur passage, et ils firent encore en cette circonstance d'éclatantes conversions.

Deux Jésuites de Nangazaqui avaient été envoyés par révoque à la rencontre des prisonniers^

ils les embrassèrentlendremeiit , et le P. Baptiste, qui était comme le chef de cette troupe de martyrs, se plut à reconnaître en ce moment suprême que ses frères et lui avaient été indignement trompés, quand ils s'étaient laissé prévenir contre les missionnaires portugais.

Vingt-six croix avaient été élevées sur une montagne qui entoure presque entièrement Nangazaqui, et qui, depuis celte époque, fut appelée le Mont des Martyrs ^ ou la sainte Montagne. Le P. Pasio et le P. Rodriguez attendaient les confesseurs à l'ermitage de Saint-Lazare, qui se trouvait sur leur passage; ils les confessèrent et reçurent leurs vœux. Les martyrs se rendirent ensuite sur la colline, où on les attendait; ils montraient une vive allégresse, et dès qu'ils aperçurent leurs croix ils coururent les embrasser.

Les croix du Japon ont vers le bas une pièce de bois en travers sur laquelle les patients ont les pieds posés, et au milieu une espèce de billot sur lequel ils sont assis. On les attache avec des cordes par les bras , par le milieu du corps , par les cuisses et parles pieds, qui sont un peu écartés. On ajouta aux martyrs un collier de fer. On élève ensuite la croix , et le bourreau perce le côté du patient d'un coup de lance; il redouble ses coups si le crucifié respire encore.

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Presque tous étaient attachés à leurs croix et près d'être frappés du coup mortel, lorsque le P. Baptiste, qui se trouvait placé au milieu de la troupe rangée sur une même ligne, entonna le cantique de Zacharie, que tous les autres achevèrent avec un courage et une piété qui transportèrent les fidèles et attendrirent les idolâtres. Quand il fut fini, le petit Antoine commença le •ps'àume Laudate^pueri, Dominum ; mais ayant, quelques moments après, reçu le coup delà mort, il l'alla achever dans le ciel avec les anges. Le premier qui mourut fut Philippe de Jésus, et le P. Baptiste fut le dernier. Paul Miki prêcha de dessus sa croix avec une éloquence toute divine, et finit par une fervente prière pour ses bourreaux.

Dès qu'ils eurent tous expirés, les gardes ne furent plus les maîtres ; ils furent contraints de s'éloigner, et de laisser les chrétiens recueillir tout ce qu'ils purent du sang dont la terre était teinte. Le ciel fit connaître par quantité de signes sensibles la gloire dont il avait récompensé le courage de ces invincibles soldats de Jésus- Christ. Sur les témoignages juridiques de ces merveilles, le pape Urbain VIII, trente ans après, décerna aux vingt-six confesseurs de Jésus-Christ les honneurs des saints martyrs que l'Église ré-

vère. Le concours des fidèles de toutleXimo qui venaient adorer les précieuses reliques des confesseurs fut si grand, que les oiïiciers de l'empereur s'en alarmèrent et prirent des mesures sévères pour l'empêcher, ou du moins pour le diminuer.

Le marlyre des vingt-six chrétiens n'avait fait que raviver le zèle dans les royaumes d'Arima, de Firando et de Bungo ; l'empereur en étant inslruit, au moment où il allait se rendre à Nangoya pour activer par sa présence la guerre de Corée, ordonna de rassembler à Nangazaqui tous les missionnaires qui étaient répandus dans les environs et de les embarquer sur les premiers vaisseaux qui feraient voile pour la Chine ou pour les Tndes. Il excepta de ses dispositions le P. Rodriguez, son interprète et quelques Jésuites, pour le service des Portugais. Pour adoucir Tayco-Sama par une apparente déférence , il fut décidé que Tévéque du.Tapon retournerait à Macao ; on abandonna le noviciat et le collège d'Amacusaj quelques religieux se rendirent ostensiblement à Nangazaqui, pendant qu'un plus grand nombre se répandaient eu «.acheltedaus les provinces. L'évêque mourut sur mer d'une fièvre lente, et presque en même temps la religion perdait le P. Louis Froez.

Cependant le gouverneur de Nangnzaqui avait fait partir tout ce qu'il avait pu découvrir de Franciscains, et il fut si bien servi, qu'il ne resta dans le Japon qu'un seul de ces religieux , nommé Jérôme de Jésus. Au moment du départ d'un navire pour les Indes, le P. Gomez fit déguiser en religieux un grand nombre de Portugais qui s'embarquèrent en plein jour , et cet innocent stratagème sauva la mission.

Dans ces circonstances, on \it arriver un envoyé du nouveau gouverneur des Philippines, qui, après s'être plaint de la confiscation du chargement du galion et du traitement fait aux Franciscains revêtus du caractère d'ambassadeurs, réclamait des sûretés pour les navires espagnols qui viendraient au Japon , et demandait la permission d'emporter les corps des martyrs. Tayco-Sama accueillit assez bien l'envoyé, lui accorda un sauf-conduit pour les vaisseaux de sa nation, et lui permit d'emporter les reliques j mais on ne les retrouva pas toutes.

(1598) L'année suivante, on pressa de nouveau le P. Gomez de faire embarquer ses religieux , et il fut contraint d'en faire partir quelques-uns. Au même moment, un navire japonnais arriva des Philippines, portant deux religieux franciscains déguisés en Japonnais. Ceux qui les

avaient amenés les ayant dénoncés, l'un d'eux fut immédiatement saisi et renvoyé à Manille; mais l'autre , le P. Gomez de Saint-Louis , qui était déjà venu au Japon, échappa à toutes les recherches.

lilVRE Vï.

L'empereur tombe malade. — Il donne Gixasu pour tuteur à son fils. — Sa mort. — Les troupes japonnaises reviennent de Corée. — Brouillerie entre les régents. — Persécution dans le Firando. — Mort du P. Gomez. — Apothéose de Tayoo-Sama. — Guerre ci\ile entre les régents elle tuteur. — Bataille générale.

— Les rois d'Omi et de Fingo sont faits prisonniers et exécutés.

— Le tuteur prend le titre de Cubo-Sama. — Canzugedono désole le Fingo. — Apostasie du prince d'Omuia. — Mort de Joscimon , roi de Bungo. — Le supérieur des Jésuites visite le Cubo-Sama et l'empereur. — Mort du P. Yalegnani. — Nouveaux martyrs dans le Fingo. — Premier établissement des Hollandais au Japon. — Combat entre les Portugais et le roi d'Arima. — Un navire portugais coulé bas à Nangazaqui. — Le Cubo-Sama dépose le Dairy. — Ambassadeurs européens auprès du Cubo-Sama. — Le roi d'Arima tombe dans le relâchement. — Son fils devient apostat et parricide. — Les Anglais aigrissent le Cubo-Sama contre les Espagnols et les missionnaires.

(1598) Malgré les persécutions dirigées contre les chrétiens , la bonne intelligence qui régnait depuis longtemps entre les Japonnais et les Portugais n'avait point été iroublée, et les missionnaires de cette dernière nation étaient même quelquefois tolérés ; c'est ainsi que le nouvel évéque, don Louis Sergueyra, put venir à JVan-

gazaqiii avec le P. Yalegnani et plusieurs autres Jésuiies, sans que personne y trouvât à redire. Il est vrai que la nouvelle, qui se répandit tout à coup que Tempereur était à l'extréiniié, empêcha qu'on ne pensât à autre chose qu'à ce grand événement.

Ce prince avait été attaqué d'une dyssenterie qui le réduisit à une extrême faiblesse; il vit bien qu'il était frappé à mort, et il ne songea plus qu'aux moyens d'assurer l'empire à son fils, . qui n'avait que six ans. L'exemple tout récent du petit-fils de Nobunanga , à qui lui-même il avait enlevé le sceptre, lui faisait comprendre combien ce projet était difficile à exécuter , et combien un enfant est peu affermi sur un trône auquel il n'a d'autre droit que l'usurpation de son père.

Si l'empereur n'avait pas ressenti contre les ! chrétiens d'injustes défiances, il aurait trouvé parmi eux des hommes habiles et fidèles ; mais Dieu ne voulait pas que la postérité de ce mo-f narque régnât dans un pays où il avait tenté d'exterminer son culte, et les moyens mêmes que ce grand politique employa pour conserver la couronne à son fils furent ce qui la lui fit perdre. Ïayco-Sama se confia dans cette circonstance à l'homme qu'il devait le plus redouter, à Gixasu, roi de Boudouë, beau-frère de Nobunanga ; cette

résolution prise , il le fil appeler , et , devant toute la cour , lui remit le sceptre comme un dépôt qu'il devait conserver pour son fils. Il voulut aussi que Fide-Jori, l'héritier du trône, épousât immédiatement la petite-fille de Gixasu ; et ce mariage fut célébré le jour même avec de grandes réjouissances. Le roi de Boudouë prêta ensuite serment de fidélité entre les mains du monarque, qui lui fit prendre le nom de Daysu-Sama, c'est-à-dire grand goiwerneur ; puis il ordonna que les princes et seigneurs prononçassent entre ses mains le serment de maintenir de tout leur pouvoir Fide- Jori sur le trône, et il leur fit à tous de magnifiques présents. L'empereur forma ensuite un conseil de régence composé de neuf personnes, et sans l'avis duquel le Daysu-Sama ne devait rien entreprendre de considérable.

Après avoir ainsi travaillé pour son successeur, Tayco-Sama s'occupa encore de son ambition personnelle, qui avait toujours été sa passion dominante et qui devait même lui survivre. Il avait construit un temple superbe dans lequel il voulait être adoré après sa mort ; ce désir occupa ses derniers moments, et il mourut le 16 septembre, âgé de soixante-quatre ans.

Un des premiers soins de Daysu-Sama et de ses collègues fut de terminer la guerre de la Co-

rée , en rappelant les troupes qui occupaient ce pays. Le retour de cette armée rendit au christianisme de puissants protecteurs et un grand nombre de fervents prosélytes; le nouveau gouverneur et plusieurs des régents avaient depuis longtemps témoigné les dispositions les plus fa- u vorables à l'égard des missionnaires; il était donc permis d'espérer un moment de calme et de triomphe pour la vraie foi. Toutefois les religieux continuèrent d'agir avec beaucoup de mesure et de modération, et celte règle de conduite réussit au delà de toute espérance, car ils firent en peu de temps un grand nombre d'illustres conversions, jusque dans les provinces les plus reculées, où la religion avait fait jusquelà moins de progrès.

(1599) Un orage imprévu arrêta un peu le cours de tant d'heureux succès. La division se mit entre le tuteur du jeune empereur et les régents. L'un de ces derniers , Xibunojo , roi d'Omi, le protecteur le plus déclaré des chrétiens, était à la tête du parti opposé à Daysu-Sama; mais, abandonné par ses collègues , il fut obligé de se démettre de la régence et de se retirer dans ses États. La disgrâce de ce prince causa beaucoup de regrets aux chrétiens; en même temps le roi de Firando commença à les persécuter pour les

forcer à rendre les lionneiirs divins à son père j mais , ayant vu une partie de la famille royale et un grand nombre de ses principaux sujets s'exiler pour se rendre à Nangazaqui, il revint à des sentiments plus doux, et laissa la conscience de ses sujets en repos.

L'apothéose de Tayco-Sama, qui fut célébrée vers ce même temps avec une pompe extraordinaire , ne contribua pas peu à inspirer aux peuples et aux grands une grande estime pour le christianisme et du mépris pour les sectes du Japon. On compta cette année-là soixante-dix mille conversions , dont vingt-cinq mille dans les seuls Etats du roi de Fingo.

(1600) Cependant cette tranquillité n'était accordée aux ouvriers de l'Évangile que pour les préparer à essuyer de nouveaux combats plus terribles que ceux qu'ils avaient eus à soutenir Jusqu'alors. Daysu-Sama ne gardait plus aucun ménagement avec les régents, et ne leur laissait aucune part du pouvoir. Ceux-ci, irrités d'une pareille conduite , formèrent une ligue contre le tuteur, et Xibunojo, roi d'Omi, y adhéra, ainsi que Tsucamidono , roi de de Fingo , grand amiral sous Tayco-Sama. Aussitôt tout le Ja])on parut en feu, et jamais guerre ne s'annonça comme plus acharnée. Les opérations de la ligue furent

d'abord assez heureuses. Les régents s'emparèrent de Fucimi, et la forteresse de cette ville fut réduite en cendres avec le magnifique palais qui était devenu le principal sanctuaire du nouveau dieu Tayco-Sama. ÎMais bientôt les confédérés perdirent du temps, faute de s'entendre, et laissèrent leur ennemi se créer des intelligences parmi leurs principaux officiers ; le roi de Buygen , le roi d'Omura et le prince d'Omura passèrent aussi au parii de Daysu-Sama ; ainsi les princes chrétiens se trouvaient divivsés entre les deux camps.

A cette époque la religion fit une perte qui lui fut bien sensible. Jucondono, roi de Tango, attaché au parti du tuteur, avait laissé sa famille à Ozaca, en donnant ordre à son intendant de décapiter la reine et de brûler son palais, si la place était forcée par les ennemis. Les régents étant entrés à Ozaca voulurent s'emparer de la reine de Tango, comme d'un otage; Tintendant fit alors part à sa maîtresse des ordres du roi, et cette princesse , qui était une des plus belles personnes et en même temps une des plus ferventes chrétiennes du Japon , s'y soumit immédiatement. Après avoir adressé sa prière au ciel et pardonné à ceux qui allaient la faire mourir, elle tendit elle-même son cou au cimeterre qui fit voler sa

tête. L'intendant et les autres serviteurs du palais se fendirent le ventre, après avoir mis le feu à des traînées de poudre disposées à dessein, et qui incendièrent tout le palais. Les chrétiens recueillirent quelques restes de la reine , ei le P. Gnecchi célébra un service solennel pour l'illustre défunte.

(1600) Cependant les armées des deux partis se trouvèrent en présence dans une bataille générale ; dès le commencement , quelques-uns des officiers, gagnés par Daysu-Sama, passèrent de son côté, ce qui jeta du désordre dans les troupes des régents. Le roi de Nangato , qui commandait le principal corps de bataille, se retira avec une précipitation qui ressemblait à une fuite. Il ne resta donc plus que les rois de Fingo , de Saxuma et d'Omi qui se trouvaient à l'avant-garde , et qui ne combattaient plus que pour mourir les armes à la main. Le roi de Saxuma parvint cependant , à la tête de quarante hommes , à traverser l'armée victorieuse et à s'embarquer à Ozaca pour ses États ; Tsucamidono , roi d'Omi , et Xibunojo, roi de Fingo, furent pris vivants malgré tous les efforts qu'ils firent pour trouver la mort dans le combat. Aussitôt le roi de Nangato livra la ville d'Ozaca au vainqueur, et la ligue se trouva dissoute. Les deux rois furent condamnés à être

promenés comme des criminels dans les rues d'Ozaca et à avoir la tête tranchée. Tsucamidono monira jusque sur réchafaud une grandeur d'âme et une piété que ses ennemis mêmes furent forcés d'admirer , et il expira en prononçant les noms sacrés de Jésus et de Marie. Le fils aîné de Tsucamidono , qui avait hérité des belles qualités et des vertus de son père , s'était réfugié chez le roi de Naugato ; mais celui-ci crut assurer sa réconciliation avec Daysu-Sama en lui envoyant la tête du jeune prince.

(IGOl) Si quelque chose eût pu consoler les ouvriers de TEvangile au milieu de tant d'afflictions, c'eût éié la manière dont le régent agit avec eux, quand il se vit maître de l'empire. Il leur permit d'élever des établissements à Méaco, à Ozaca et à IVangazaqui, et se montra pour eux plein d'estime et d'arniiié. Plusieurs religieux de différents ordres arrivèrent à celle époque des Philippines , et ce renfort eût été précieux si tous eussent agi de concert ; mais les anciens préjugés subsistaient et empêchaient toujours une union qui eût été si utile aux intérêts de la religion. D'un autre côté , les missionnaires trouvaient de nouveaux protecteurs : le jeune roi de Buygen avait obtenu le royaume de Chicugen en échange du sien , et il y appela les religieux ; jj

Jeciiiidono , roi de Tango , se déclara aussi favorable au christianisme.

Cependant le titre de chef de la régence ne convenait plus à un prince qui s'était défait de tous ses collègues ; le tuteur se fit donner par le Dairy le litre de Cubo Sama, et à partir de ce moment tous les historiens le nomment l'empereur, quoique Fide-Jory fût toujours traité en monarque à Ozaca. Le nouveau Cubo-Sama alla établir sa cour à Surunga , capitale d'un royaume de même nom, à six journées de Méaco. Celte ville, devenue le centre de toutes les affaires de l'empire , se trouva bientôt dans l'état le plus florissant.

Ce fut aux quatre-temps de septembre 1601 que l'on ordonna les premiers prêtres séculiers au Japon. Le peu de services qu'on en tira par la suite donne beaucoup de poids aux raisons de ceux qui s'étaient longtemps opposés à cette nouveauté.

(1602) L'année suivante fut remarquable par l'arrivée d'une troupe d'illustres missionnaires, à la tête desquels étaient les Pères Charles Spinola, Génois, et Jérôme de Angclis, Sicilien, dont nous aurons souvent occasion de parler dans la suite.

Au milieu d'une paix si profonde et si favorable à l'accroissement du royaume de Dieu , le

Fingo seul était dans l'affliction , bien qu'on y comptât plus de cent mille chrétiens , dont plus de la moitié étaient entrés dans le sein de l'Église par les soins du roi Tsucamidono. Pendant la guerre civile , Canzugedono , qui possédait déjà de grandes terres dans ce royaume, avait affecté un grand zèle pour la cause du tuteur , et il en fut récompensé , ainsi qu'il l'avait espéré , par le titre de roi du Fingo. Il n'eut pas plutôt pris possession d'un si beau domaine , qu'il sembla s être fait un point d'honneur d'y exterminer le christianisme. 11 voulut forcer tous les gentilshommes de Jutenxicoro , une des villes du Fingo , d'embrasser la secte de Foquexus, et , sur le refus des chrétiens , il résolut de poursuivre sans aucun ménagement deux des principaux seigneurs , dont il s'imaginait que l'exemple avait déterminé la résistance des chrétiens à ses ordres. Sur leur refus constant de satisfaire le roi , même par la moindre marque de déférence envers les idoles, ils furent décapités sous les yeux de leurs femmes qui les encourageaient à ce noble sacrifice ; les veuves et les enfants de ces illustres martyrs furent crucifiés ensuite , et marchèrent au supplice avec une joie indicible.

Heureusement cette persécution ne semblait pas devoir s'étendre aux royaumes voisins, dont les

princes montraient aux missionnaires des dispositions les plus favorables. Jecundono, roi de Buygen, y mettait tant de chaleur, que, discutant un jour sur le christianisme avec le roi de Fingo, ces deux princes en vinrent à tirer l'épée l'un contre l'autre, et ils allaient s'cîgorger , si un seigneur qui se trouvait présent ne les eût séparés.

(160/i) Les Pères Jésuites avaient de fréquents rapports avec le Cubo-Sama qui les recevait bien, et même ayant appris que le navire portugais qui leur apportait leurs revenus annuels avait été capturé par des pirates hollandais, il voulut remplacer par ses libéralités cette perte qui mettait les missionnaires dans un grand embarras. Cependant il ne persévéra pas longtemps dans ces sentiments, et il conçut contre les chrétiens des soupçons et une haine qu'il dissimula d'abord, mais qui ne se manifesta que trop par la suite. Ce prince avait fait donner à son fils, par le Dairy, le litre deXogun-Sama, et dès lors on n'hésita pas à penser qu'il voulait rendre l'empire héréditaire dans sa famille.

La défiance que les Espagnols inspiraient depuis longtemps aux souverains du Japon, attira encore aux religieux de celte nation une affaire qui commença à montrer la haine du Cubo-Sama contre les chrétiens. Des religieux de Saint-Fran-

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cois, voulant s'établir dans le Quanto, qui était toujours le domaine particulier du tuteur, lui avaient promis qu'il s'établirait un commerce suivi entre ce canton et les Philippines. Cependant aucun vaisseau ne s'y étant présenté pendant l'intervalle d'une année , le Cubo-Sama crut que l'on s'était joué de lui. Ayant su que des Espagnols avaient pris terre dans un autre port, il leur fit défense de trafiquer; et comme il apprit qu'on avait reçu à Manille une grande quantité d'armes et de provisions de guerre destinées à la conquête des Moluques, les craintes que lui inspiraient des voisins si puissants et si entreprenants se réveillèrent dans son cœur, et il donna ordre de faire sortir de son empire tous les Espagnols qui s'y trouvaient. On lui obéit facilement en ce qui concernait les marins et les négociants ; mais les religieux, s'élant déjà dispersés dans différentes provinces, ne purent être trouvés. Les recherches que l'on fit pour les saisir furent encore une occasion de persécution que saisirent le roi de Fingo et quelques autres princes ennemis du christianisme j mais la religion n'en continua pas moins à être florissante dans un grand nombre de royaumes, dans le Méaco et dans les grandes villes soumises directement au Cubo-Sama.

Plusieurs malheurs successifs vinrent cepen-

dant affliger le christianisme : le premier coup qui lui fut porté fut l'apostasie subite et inattendue du prince d'Omura. Ce seigneur, dont la famille avait été une des premières à embrasser et à favoriser le christianisme, abandonna la vie édifiante qu'il menait depuis longtemps, pour les plaisirs coupables et la dissolution des idolâtres, et cette résolution fut la suite d'un dépit qu'il conçut contre deux missionnaires auxquels il attribuait une décision du Cubo-Sama, qui lui enlevait la propriété d'une partie de la ville de Nangazaqui, et lui donnait en échange un terrain bien moins avîintageux. Le roi de Chicugen se laissa en même temps entraîner par des habitudes de débauche, et abandonna le christianisme qu'il avait professé jusque-là.

Comme pour consoler les chrétiens de ces sujets d'affliction, Dieu voulut qu'ils fassent édifiés, à peu près vers la même époque , par la mort religieuse de Joscimon , fds de Civan et ancien roi de Bungo, dont la vie avait été marquée par bien des tergiversations , des scandales et des crimes, mais qui expia toutes ses fautes, dans les derniers temps de sa vie, qu'il passa dans l'exercice des vertus les plus pures et des plus austères mortitications.

(1606) L'évoque du Japon, dom Louis Ser-

queyra , alla faire une visite au Cubo-Sama , et il en fut accueilli avec une distinction qu'il n'avait osé espérer. Il visita ensuite plusieurs provinces et fut reçu partout avec les plus grands respects , même par les infidèles. Le roi de Buygen se distingua particulièrement par les honneurs qu'il rendit à ce prélat. On comptait alors dix-huit cent mille chrétiens au Japon.

A son retour à Nangazaqui, l'évêque apprit une nouvelle qui lui donna d'abord de grandes inquiétudes. L'impératrice, mère de Fide-Jori, ayant appris que quelques dames de son palais avaient embrassé la religion chrétienne sans son consentement , s'en montra fort irritée et en porta plainte au Cubo-Sama, qui, sur sa demande, rendit un édit par lequel il était défendu aux Japonnais d'embrasser la religion des Européens. Toutefois cet édit , qui ne fut publié qu'à Ozaca, n'eut aucun effet et ne fut suivi d'aucune persécution. L'impératrice elle-même revint bientôt à des sentiments d'estime en faveur de notre sainte religion , et le Cubo-Sama se montra le même pour les missionnaires.

(1607) L'année suivante, le P. Pasio , qui exerçait les fonctions de provincial, visita le Cubo-Sama, qui lui donna deux audiences et le reçut très-favorablement. Il se rendit ensuite,

comme le Cubo-Sama Y y avait engagé, à Yedo, auprès dii Xogun-Sama, fils du Cubo-Sama. Le jeune prince accncillil le missionnaire mieux encore que ne l'avait fait sou père et lui offrit de riches présenis. En retournant à Nangazaqui, le P. Pasio alla encore visiter à Ozaca Fide-Jori et sa mère, qui lui firent une réception semblable à celle qui lui avait été faite dans les deux autres cours. A son arrivée dans sa résidence , le pieux missionnaire apprit la mort du P. Valegnani , un des plus dignes successeurs qu'ait eus l'apôtre des Indes dans le gouvernement de sa Compagnie eh Asie.

(1608) La persécution se rallumait de temps en temps dans le Saxuma et dans le Naugato; elle n'avait jamais cessé dans le Fingo , et le roi de ce pays fit encore décapiter deux seigneurs qu'il tenait depuis longtemps en prison à cause de leur religion. Il fit supplicier en même temps les enfants de ces seigneurs; l'un de ces jeunes martyrs était âgé de neuf ans, l'autre de sept, et tous les deux montrèrent la plus grande joie de mourir pour le nom de Jésus. Le bruit de ces horribles exécutions parvint à la cour de Suranga, le roi y fut généralement blâmé. Il y avait aussi quelques martyrs dans le Firando; mais ces persécutions n'empêchaient pas l'Église

du Japon de prospérer, et contribuaient même beaucoup à entretenir les tidèles dans une ferveur qui tenait vërilablement du prodige.

(1609) La religion fit à cette époque des pertes considérables par la mort d'un grand nombre de ses plus illustres ouvriers. Celui qui laissa le plus grand vide, fut le P. Gnecchi, qui alla, dans une extrême vieillesse, recevoir au ciel la récompense d'une vie toute sainte et consommée dans les plus pénibles travaux de l'apostolat.

L'événement le plus mémorable de cette année fut le premier établissement des Hollandais au Japon. Il y avait longtemps qu'ils regardaient avec un œil jaloux les grandes richesses que le commerce de ces îles procurait aux Portugais, et ils trouvèrent moyen d'obtenir du Cubo-Sama Fautorisaiion d'établir un comptoir à Firando. Dans le même temps, les Portugais semblaient sur le point de se brouiller avec les Japonnais; en effet, plusieurs navires de cette dernière nation s'étant trouvés ensemble à Macao, leurs équipages s'étaient portés à de graves excès, et le gouverneur portugais, qui se nommait Pessoa, avait cru devoir prendre contre eux des mesures de rigueur; un assez grand nombre de Japonnais avaient été tués dans cette circonstance. L'année suivante, ce fut Pessoa lui-même qui conduisit à

Nangazaqiii le grand navire du commerce de Macao. Le roi d'Arima, voulant venger ses sujets tués à Macao , alla aussitôt porter plainte au Cubo-Sama et lui demander l'autorisation d'attaquer les Portugais. Le monarque hésita d'abord, mais , déterminé par des Espagnols qui se trouvaient à sa cour , il accorda au roi d'Arima la permission qu'il demandait et ordonna en même temps de faire sortir du Japon tous les religieux portugais. Le roi d'Arima réunit immédiatement douze cents hommes qu'il envoya à Nangazaqui par différents chemins , dans l'espoir de surprendre le capitaine portugais; mais celui-ci, averti à temps, se tenait prêt à appareiller. Cependant , le vent étant contraire , il ne put s'éloigner. Le roi d'Arima , après avoir vainement essayé , par de trompeuses protestations, d'attirer les Portugais dans la ville , s'embarqua pendant la nuit avec toutes ses troupes sur trente bâtiments à rames. Les Japonnais, s'étant avancés à la portée du trait , décochent leurs flèches et font jouer leur mousqueterie , faisant à chaque décharge retentir tout le rivage de leurs cris. Le navire portugais, au contraire, restait immobile et silencieux ; mais quand les Japonnais se furent approchés , il leur répondit par cinq coups de canon dont aucun ne porta à faux, et, par une

sorte de dérision , chaque coup était accompagné d'un concert de flûte. Les Japonnais se retirèrent, et revinrent la nuit suivante sans plus de succès ; à leur troisième attaque , ils essayèrent de quelques brûlots qui ne produisirent aucun effet. Le vent s'était enfin un peu levé , Pessoa en profita pour sortir de la rade , mais avant qu'il se fût éloigné , les Japonnais firent un si grand efi'ort , qu'il succomba enfin. Le roi d'Arima avait fait construire une macbine en forme de tour qu'il fit porter sur deux gros bateaux; elle avait des créneaux garnis de mousquetaires et d'archers , et elle était revêtue en dehors de peaux toutes fraîches. Pessoa . faute de vent, ne pouvait manœuvrer et fut porté par le courant dans un détroit où la machine le battit par un feu terrible et continuel. Il se défendit pourtant avec beaucoup de valeur , et ne désespérait point encore de se tirer de ce mauvais pas , lorsque le feu prit à son navire et gagna de telle sorte qu'on ne put s'en rendre maître. Jetant alors ses armes et prenant son crucifix , le capitaine s'élança à la mer et fut suivi de tous ses gens. Un instant après , le navire coula bas ; les Japonnais , au désespoir de voir une si belle proie leur échapper , tiraient sans pitié sur les Portugais, qui furent tous tués ou noyés.

On célébra par de grandes réjouissances la victoire du roi d'Arima , mais la joie de ce prince fut loin d'être pure. Le désir de se venger n'avait pas été plutôt satisfait, qu'il avait fait place dans son cœur à de violents remords. Il se rendit auprès du Cubo-Sama, et fit, pour l'adoucir à l'égard des Portugais, autant d'efforts qu'il en avait fait auparavant pour l'exciter contre eux. Ce monarque fit en conséquence annoncer aux Portugais que, maintenant que sa justice était satisfaite par la mort de Pessoa , ils pouvaient continuer leur commerce en toute liberté.

. (1610) Cependant la puissance et l'autorité du Cubo-Sama s'affermissait de jour en jour. Il en fit alors un essai qui surprit tout l'empire et qui lui réussit. Il partit de Suranga à la tête de soixante-dix mille hommes , se fit suivre de tous les grands du Japon , et , s'étant rendu à Méaco , il déposa le Rairy et mit sur le trône le fils de ce prince. Nous ignorons les raisons qui le déterminèrent à ce grand coup d'éclat. 11 voulut aussi faire sentir sa puissance au fils du Tayco-Sama, et renvoya inviter à le venir voir. Le jeune empereur, qui déjà une fois avait éludé une pareille invitation , crut cependant devoir se rendre aux instances de son redoutable tuteur, et partit d'Ozaca avec un magnifique cortège. Le Cubo-

Sama alla forl loin à la rencontre du jeune prince; il lui prodigua les démonstrations d'attachement et de fidélité , et voulut que le Xogun-Sama qui l'accompagnait, traitât avec Fide-Jori comme un sujet avec son souverain. L'événement a prouvé que les féies qu'il donna en l'honneur de son pupille et les honneurs dont il l'entoura n'avaient d'autre but que de lui inspirer de la confiance et de l'empôcher de se tenir sur ses gardes.

Le zèle des missionnaires continuait à produire les fruits les plus abondants. Les Jésuites de JMéaco, voyant le goût que les grands prenaient à l'étude des mathématiques , établirent une espèce d'académie , où ils réunissaient toutes les personnes distinguées par leurs mérites et par leurs emplois. En leur expliquant le cours des astres et les plus beaux secrets de la nature , ils avaient soin d'élever leurs esprits jusqu'à l'Etre invisible qui a créé le ciel et la terre et qui en conserve l'admirable harmonie. L'effet produit par cette institution fut admirable : les meilleurs esprits du Japon s'écriaient que des gens si instruits ne pouvaient être accusés d'erreur ou d'ignorance dans leur religion , et l'on compta jusqu'à huit mille adultes baptisés dans une seule année à JMéaco.

(1611) Cependant les Hollandais faisaient de nouveaux efforts pour rétablir des relations commerciales avec le Japon ; un de leurs vaisseaux étant venu à Firando fut parfaitement reçu par le roi de ce pays , qui était toujours animé de la même haine contre les chrétiens, et qui espérait que ces nouveaux venus feraient un tort considérable aux Portugais. Le capitaine hollandais se rendit à la cour , où il se trouva en même temps que deux autres ambassadeurs, Tun Portugais, qui venait demander réparation de l'affaire de Pessoa et renouer les relations avec le Japon ; l'autre Castillan , qui faisait ses efforts pour appeler la faveur du prince sur le commerce de la Nouvelle-Espagne. Malgré les efforts de leurs concurrents, les Hollandais se retirèrent avec de grandes espérances pour l'avenir.

Cette même année , on reçut au Japon un bref du pape Paul V, par lequel ce pontife permettait à tous les religieux , de quelque ordre qu ils fussent , de se rendre dans ces îles indifféremment par les deux voies de Manille et de Macao. Cette permission était devenue nécessaire pour les Jésuites mêmes , depuis que le commerce était également libre des deux côtés. Celte décision contribuait à rendre plus grande la paix de l'Église du Japon , qui était florissante en. ce moment ; mais un certain pressentiment, trop universel pour

n'être fondé que sur de vaines conjectures, faisait juger à tout le monde que ce calme précédait un grand orage. 11 fut encore confirmé par la découverte miraculeuse de deux croix , qui furent les instruments de plusieurs merveilles.

Les malheurs de la religion vinrent en grande partie de la conduite du roi d'Arima. Ce prince , que Ton avait vu , dans les temps les plus difficiles , prendre en main les intérêts du christianisme avec un courage et une ferveur qui excluaient même tout calcul de prudence , n'était plus le même homme. L'ambition l'avait fait consentir au divorce du prince : uchendono, son fils aîné, avec la princesse Luc.<^, nièce de Tsucamidono, pour épouser une petite-fille du Cubo-Sama. Cette princesse idolâtre fut une furie qui remplit sa maison de troubles et d'horreurs. Elle corrompit d'abord le cœur de son époux , lui fit abandonner sa religion , et lui inspira un tel désir de régner, qu'il ne craignit pas d'aller dénoncer son père au Cubo-Sama , l'accusant de trahison et d'autres crimes imaginaires. Sans entendre le roi d'Arima , le Cubo-Sama l'envoya en exil et fit passer sa couronne à son fils. La jeune reine n'était pas encore satisfaite , elle chargea son beau-père de nouvelles imputations, et le Cubo-Sama, qui allait se déclarer contre les chrétiens , saisit avec empressement l'occasion

de se débarrasser d'un de leurs plus anciens défenseurs. Il envoya donc un officier et des soldats au prince exilé, avec ordre de lui couper la tête , s'il n'aimait mieux mourir en brave. Le vieux roi éiait revenu à ses premiers sentiments ; il fit ses dernières dispositions, pardonna à son fils et à ses ennemis, et, chargeant un de ses serviteurs de lui trancher la tête , il mourut avec la résignation d'un chrétien, encouragé jusqu'aux derniers moments parla reine Juste, son épouse.

Cette fâcheuse affaire avait fait déjà beaucoup de m4il à la religion chrétienne, lorsqu'une nouvelle iniquité vint faire crever l'orage et déterminer le Cubo-Sama à éclater contre les chrétiens. Quelques Anglais avaient trouvé moyen de s'introduire à la cour de ce prince et de s'y faire bien accueillir. Ils profitèrent adroitement d'un moment où le Cubo-Sama était mécontent des Espagnols pour faire revivre toutes les craintes qu'on avait déjà conçues au Japon sur la prétendue ambition de cette nation. Ils représentèrent surtoul leurs religieux comme des agents dangereux, que la plupart des princes européens avaient été obligés de chasser de leurs royaumes. Il n'en fallait pas tant pour décider le Cubo-Sama, et il déclara qu'il allait chasser de l'empire ces religieux qui inspiraient une telle défiance même dans leur pays, mOme à ceux qui professaient leur religion.

IiIVR£ VU.

Le Cubo-Sama se déclare hautement contre le christianisme. — Persécution dans le royaume d'Arima. —Fermeté des chrétiens. — Huit seigneurs sont condamnés au feu. — Leur marche triomphante au lieu du supplice. — Leur martyre. — Mort de l'évêque du Japon. — Schisme qui s'élève à cette occasion.— Nouvel édit contre les chrétiens. — Supplices inventés contre eux. — Phisienrs familles sont exilées dans le nord du Japon. — Bannisscmeiti de beaucoup d'autres chrétiens. — Mort d'Ucondono à Manille. — Le Cubo-Sama assiège l'empereur dans Ozaca. — Fide-Jori est vaincu dans une bataille générale. — Mort du Cubo-Sama. — Nouvelle persécution. — Nombre prodigieux des martyrs. — Mort du roi d'Arima. — Apostasie de quelques chrétiens. — Cinquante personnes sont condamnées au feu par l'empereur. — Deux princes d'Omura meurent apostats.

(1613) Le Cubo-Sama ne tarda pas à exécuter les funestes desseins qu'il avait conçus contre le christianisme. Il fit d'abord venir devant lui quatorze seigneurs chrétiens de sa cour, et les somma d'abandonner une religion qu'il réprouvait. Surpris de la fermeté de leur réponse et voulant essayer des voies de rigueur, il les fit dépouiller de leurs titres et de leurs richesses, elles exila, eux et leurs familles, en défendant à tous ses su-

jets de les recevoir ni de leur rendre aucun bon office. Réduits à errer dans les bois et dans les déserts sans autres ressources que cette même Providence qui nourrit les oiseaux du ciel, ces infortunés firent assez voir au prince, par la manière dont ils soutinrent ce renversement de fortune, qu'il n'avait pas bien connu les chrétiens. Le sexe le plus faible triompha même de tous ses efforts. Jamais l'ambition ni les autres passions ne firent jouer plus de ressorts que les dames chrétiennes n'en mirent en œuvre pour mériter d'être martyres de Jésus-Christ. Le Cubo-Sama s'étant luimême attaché à en poursuivre trois des plus remarquables par leur piété, il ne put pas même obtenir d'elles qu'elles dissimulassent leurs sentiments. L'une d'elles, qui était Coréenne , se nommait Julie Ota; après avoir résisté aux plus rudes assauts, elle fut remise entre les mains d'une compagnie de soldats qui la laissèrent dans une île où il ny avait que quelques misérables pêcheurs logés dans des cabanes. Elle y vécut quarante ans sans aucune consolation de la part des hommes, mais comblée des faveurs célestes qui lui firent trouver un véritable paradis dans ce désert.

Après ce premier éclat, le Cubo-Sama sembla fermer les yeux sur ce qui regardait les chrétiens; mais le feu de la persécution, qui avaitété allumé

dans le royaume d'Arima parle cruel Suchendono, ne s'éteignit pas si vite. On poursuivait tous ceux dont la vertu et le mérite donnaient plus d'ombrage ou reprochaient plus vivement au roi sou apostasie. La princesse Lucie, que le roi avait répudiée, fut condamnée à l'exil comme chrétienne. Elle y passa le reste deses jours, manquant souvent du nécessaire, mais dans un contentement qu'elle n'avait pas goûté à la cour.

Sasioye, gouverneur de Nangazaqui, excitait de tout son pouvoir Suchendono à commettre tous ces forfaits, lui promenant pour récompense la faveur du Cubo-Sama; il devait encore Tentraîner dans un nouveau crime qui le renaît l'objet de l'exécration des païens mêmes. Le feu roi d'Arima avait eu, de son second mariage avec la reine Juste, deux enfants qui étaient restés auprès de leur frère; l'aîné avait huit ans, et le second deux ans de moins. Ces deux enfants professaient la religion chrétienne avec un zèle et une fermeté au-dessus de leur âge. Le perfide Sasioye persuada au malheureux Suchendono que les chrétiens fondaient de grandes espérances sur ces deux enfants, qu'ils regardaient comme le sangle plus pur de leurs rois, et qu'ils mettraient quelque jour sur le trône à sa place ; il Tassura en outre que le sacrifice de ces deux enfants serait très-

agréable à Tempereur. 11 fit tant enfin que le roi envoya au gouverneur d'Arima Tordre de faire mourir les jeunes princes. Ils furent enfermés pendant quelquetemps,etleur tendre piété, leur douceur, leur constance auraient touché des tigres; enfin on les poignarda tous les deux pendant leur sommeil.

Le roi d'Arima avait appelé d'Ozaca un célèbre bonze, nommé Banzui, sur le talent duquel il comptait beaucoup pour ramener ses sujets au culte des idoles ; mais il vit bientôt qu'il n'avait pas assez tenu compte de la constance des chrétiens. La reine elle-même ne put jamais, par ses prières, encore moins par ses menaces, déterminer aucune personne de sa maison à communiquer avec ce faux prêtre. Une de ses filles d'honneur, ayant rejeté au ministre des faux dieux ime espèce de chapelet qu'il lui avait mis entre les mains, fut enfermée dans une prison où elle resta douze jours sans recevoir aucune nourriture. Elle résista à tous les tourments, à toutes les séductions, et, ce qui étonna le plus la cour , elle sortit de prison après une si excessive abstinence , sans que son extérieur et sa santé en eussent reçu la moindre atteinte.

Le royaume deFigen eut aussi ses martyrs, qui furent les premiers que l'on fit périr par le feu.

La persécution devenait peu à peu générale, et cependant la ville de Nangazaqui , gouvernée par le plus grand ennemi du nom chrétien , n'y avait encore que peu de part. Il paraîtque Sasioye recevait en secret duCubo-Sama des ordres qui retenaient sa fureur. Il s'en vengeait en excitant sans cesse le roi d'Arima à montrer plus de rigueur contre les fidèles. Ce fut encore lui qui détermina Suchendono à faire périr trois seigneurs de la cour qui avaient répondu par un refus formel à la demande que leur faisait le roi de dissimuler au moins leur foi religieuse. Ils furent d'abord mis en prison avec leurs femmes et leurs enfants , ce qui formait huit personnes. Au bruit de la mort qui les menaçait, les chrétiens des campagnes environnantes, au nombre de vingt mille personnes, accoururent, jaloux de partager leur sort. Ce concours extraordinaire donna d'abord quelque inquiétude au roi, mais ayant appris qu'ils étaient sans armes, il les laissa en paix. Cette foule campa aux portes de la ville , et les chrétiens d'Arima pourvurent à sa subsistance, car ils n'avaientavec eux aucune provision.

Les confesseurs de Jésus-Christ apprirent que l'arrêt de leur condamnation était prononcé, et ils eurent le bonheur de recevoir la visite de deux Jésuites qui, s'étant introduits dans leur prison,

leur distribuèrent le pain des forts. Enfin le moment du sacrifice était arrivé, et l'on vit commencer une espèce de triomphe qui n'avait point eu d'exemple peut-être depuis la naissance de l'Eglise. Les \ingt mille chrétiens de la campagne entrèrent dans la ville en bel ordre , la tète couronnée de guirlandes et tenant leur chapelet à la main. Ceux de la ville, dont le nombre était aussi grand , couronnés aussi de guirlandes et ayant un cierge à la main, les attendaient, et au moment où les confesseurs parurent, tous se mirent en marche dans le rang qui avait été marqué à chacun. Les huit martyrs étaient au milieu ; ils n'étaient point liés, mais leurs bourreaux les suivaient avec une compagnie de soldats , faible défense contre quarante mille hommes, mais inutile précaution contre quarante mille chrétiens dont l'unique regret était de ne pouvoir mourir avec ceux qu'ils accompagnaient au lieu de leur supplice.

L'exécution eut lieu sur une grande esplanade, sous les fenêtres du palais ; chaque martyr fut attaché à une colonne placée au milieu d'un bûcher ; aucun d'eux ne marqua la moindre faiblesse. Les liens qui retenaient un de ces martyrs, encore enfant, ayant été brûlés, on le vit courir au milieu des flammes et des brasiers. On crut qu'il

cherchait à s'échapper, mais on le vit bientôt joindre sa mère qui était attachée à un autre poteau , et se précipiter dans ses bras pour y mourir. Cette sainte dame sembla se ranimer pour exhorter son fils à consommer courageusement son sacrifice. La fille de cette héroïne, restée debout et les yeux fixés vers le ciel , semblait insensible à ses douleurs, lorsqu'on la vit ramasser des charbons allumés , les porter sur sa tête et s'en former une couronne, comme si elle avait voulu séparer pour aller au-devant de son céleste époux. Les chrétiens s'emparèrent des corps de ces martyrs, qui furent trouvés entiers et sans odeur.

Pendant ce temps, le P. Sotelo, Franciscain, qui remportait de grands avantages sur le paganisme dans le nord du Japon, avait déterminé le prince d'Oxa à envoyer une ambassade solennelle au souverain pontife et au roi catholique, et il partait avec les ambassadeurs et de grands présents adressés au pape et au roi d'Espagne. Nous parlerons en son temps du succès de cette ambassade, dont les suites ne répondirent pas à la manière dont elle fut reçue dans les Etats du roi catholique et à Rome, ni aux espérances qu'elle avait fait concevoir au P. Sotelo.

(161^^) Jamais l'Église du Japon n'avait eu en

même temps un aussi grand nombre de missionnaires d'un mérite distingué. Il ne leur manquait qu'un peu plus de concert et de subordination de la part des religieux mendiants, qu'on ne put jamais engager à reconnaître la juridiction de l'ordinaire. Ce fut dans ces circonstances que cette chrétienté perdit dom Louis Serqueyra , son vénérable pasteur. Cette mort fut l'occasion malheureuse de nouvelles divisions : la cour de Rome avait prévu ce cas, et, pour ne pas laisser la Mission sans supérieur, pendant une vacance qui ne pouvait manquer d'être longue, le P. Carvaglio, provincial des Jésuites , avait été muni d'un bref apostolique en vertu duquel, dès que l'évêqueeut expiré, il se porta pour vicaire-général et administrateur de l'évêché. Mais le P. Baptiste, commissaire des Pères de Saint-François , élevait la même prétention. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est qu'on voulut rendre le public juge de ce démêlé, et qu'on vit bientôt courir des placards contre le P. Carvaglio. Enlin, le clergé séculier, composé de sept prêtres, et qui d'abord s'était uni au provincial des Jésuites, se crut autorisé de faire un mandement qui déclarait le P. Baptiste seul vicaire-général. Ce débat était loin d'édifier les fidèles , et il est facile de penser qu'en voulant partager le troupeau , on affai-

blissait beaucoup le lien qui le tenait attaché à Jésus-Ciirist. L'archevêque de Goa mit fin à ce schisme en déclarant le provincial des Jésuites, seul administrateur de révêché du Japon, et sa semence fut depuis confirmée par un bref de Paul V.

(1615) Cependant les Anglais et les Hollandais ne cessaient d'effrayer le Cubo-Sama de l'ambition effrénée des Espagnols et des Portugais; d'un autre côté, le gouverneur de Nangazaquine cessait de calomnier les chrétiens, disant qu'un des principaux dogmes de leur religion leurfaisait un devoir d'adorer les criminels condamnés au plus ignominieux supplice. Enfin le Cubo-Sama, circonvenu de tous les côtés, rendit un édit qui enjoignait à tous les prêtres et religieux qui suivaient la croyance des Portugais, de sortir incessamment de toutes les terres de l'empire, et à tous les Japonnais qui avaient embrassé leur doctrine d'y renoncer au plus tôt, sous peine de mort.

Jamais volonté souveraine ne fut plus promptement exécutée : des officiers furent envoyés de toutes parts pour renverser ce qui restait d'églises sur pied, et tout ce qu'on put découvrir de missionnaires fut conduit à iXangazaqui pour y être embarqué sur les premiers navires qui sortiraient du port. Mais les chrétiens ne montraient

pas moins de constance que leurs persécuteurs avaient de fureur. A Méaco, le crieur public ayant proclamé dans les rues que les chrétiens allaient être brûlés vifs et qu'ils eussent à préparer leurs poteaux, il y en avait le lendemain de plantés devant toutes les portes des chrétiens, et en nombre suffisant pour les fidèles de la maison. On se saisit des principaux, hommes et femmes; on les renferma dans des sacs faits d'un tissu de paille , dont tous les bouts étaient en dedans; on les laissa des jours entiers sans nourriture ; on les faisait en même temps solliciter parleurs parents et par les bonzes; mais rien ne put vaincre la courageuse résolution qui les faisait souff"rir avec joie pour leur foi. A Ozaca, le même officier, voulant saper le christianisme dans ce qui devait le perpétuer, fit renfermer tous les enfants qui professaient cette doctrine et les fit fouetter cruellement ; mais tous les mauvais traitements qu'on essaya n'en ébranlèrent pas un seul.

Se flattant de réduire les chrétiens en éloignant leurs chefs, leCubo-Sama rendit une sentence en vertu de laquelle un grand nombre des plus considérables familles chrétiennes de Méaco, de Sacai et d'Ozaca devaient être transportées dans les provinces du nord. Ce fut pour tout l'empire un

douloureux spectacle que la vue de tant de personnes illustres menées comme une chaîne de galériens , de ville en ville , et condamnées à n'avoir plus d'autre demeure que les bois et les montagnes, ni d'autre compagnie que les bèies sauvages. Dans la suite, le nombre des bannis augmenta considérablement, et tout un canton, nommé Tsugaru, jusqu'alors entièrement désert, en fut peuplé. Ils y seraient morts de besoin , si les fidèles n'avaient trouvé moyen, de temps en temps, de leur faire parvenir quelques provisions.

Enfin , un nouvel édit de la cour de Suranga priva l'Église du Japon de tout ce qui lui restait de fidèles d'une haute noblesse. Juste Ucondono, l'ancien roi de Tamba , Jean Naytadono , le prince Thomas , son fils, la princesse Julie, sa sœur, et un grand nombre d'autres personnes du premier rang devaient être conduits à Nangazaqui pour être ensuite embarqués et transportés hors des terres du Japon. Ces illustres bannis se réunirent et firent ensemble le trajet , marchant à pied , malgré la ligueur de la saison et la neige qui couvrait la terre. Ils furent reçus à Nangazaqui avec toute la magnificence que les fidèles purent déployer, car la religion était encore soufferte dans cette ville, à cause du commerce dont elle était le siège.

Suchendono, roi d'Arima, continuait la perse-

culion avec plus de fureur que jamais ; mais enfin , après avoir fait mourir les plus illustres de ses sujets , et dépouillé de leurs biens les plus riches de sa cour qui ne voulurent pas imiter son apostasie, il désespéra de pouvoir tenir au Cubo- Sama la parole qu'il lui avait donnée de faire changer de religion à tout son royaume. Alors Dieu permit qu'il commençât lui-même à se faire justice de tant d'excès , où la passion de régner l'avait fait tomber. Il écrivit à ce prince qu'il ne pouvait pins se résoudre à vivre parmi les irréconciliables ennemis des dieux tutélaires de l'empire, et qu'il le priait de lui confier un autre royaume. Il ne doutait point que son alliance avec la famille de ce prince et son zèle pour les sectes du Japon ne lui fissent obtenir quelque chose de meilleur que ce qu'il quittait ; mais il fut trompé dans son attente. Le royaume d'Arima fut donné àSafioye , qui y aspirait depuis longtemps , et le malheureux Suchendono fut obligé de se contenter du petit royaume de Fiunga , beaucoup moins considérable que celui qu'il perdait. Ce prince recoiinui , dii-on , la main qui le frappait si justeiiimt , surtout lorsque , s'étant embarqué avec tous s('S trésors pour se rendre dans son nouveau domaine, il eut perdu dans un naufrage la plus grande partie de ses richesses; maison n'ajoute

point qu'il ait profité de ce rayon de lumière pour rentrer dans la voie du salut.

Le Cubo-Sama et tous les grands qui partageaient sa haine des chrétiens attendaient impatiemment le départ des missionnaires, persuadés que la fcrmeié des fidèles était l'effet de la présence des prédicateurs de rÉvangile ; aussi hâtaient-ils de tous leurs vœux la venue de quelque navire européen . Quatre-vingt-huit Jésuites avaient été conduits à Facunda , où le gouverneur aimait mieux les garder qu'à Nangazaqui même , au milieu de cinquante mille chrétiens. Cependant vingt-huit de ces religieux avaient échappé aux recherches des commissaires et étaient répartis en différents lieux. Enfin , on contraignit tous les bannis de s'embarquer sur trois jonques chinoises assez mal équipées. Ucondono , le roi et le prince de Tamba , avec leurs familles, tous les religieux de Saint-Augustin, de Saint-Dominique et de Saint- François , avec vingt-trois Jésuites , prirent , sur un de ces bâtiments , la route des Philippines. Soixante-treize Jésuites et quantité de Japonnais de toute condition tournèrent sur deux autres du côté de Macao, et y arrivèrent en peu de jours.

Il s'en fallut bien que le premier bâtiment eût le vent aussi favorable et la mer aussi calme : il

fut presque toujours en danger de périr , et quatre Jésuites moururent dans la traversée. Enfin , ils parurent en vue de Manille ; le gouverneur envoya à leur rencontre un officier de marque sur une galère magnifiquement ornée, et les reçut avec un grand appareil , à la tête de toutes ses troupes et aux décharges de tous les canons de la place et des navires qui étaient dans le port. On logea les princes et les autres personnes de marque dans des maisons qui avaient été meublées pour eux , et on leur fit, de la part de Sa Majesté catholique, les offres les plus généreuses, mais ils répondirent unanimement qu'ils ne voulaient pas être dédommagés sur la terre de ce qu'ils avaient perdu pour la cause de Dieu. On leur assigna cependant des pensions sur le trésor royal.

(1615) Il n'y avait guère qu'un mois que les bannis étaient à Manille lorsque la joie publique fut tout à coup troublée par la maladie d'Ucondono. Ce grand homme fut d'abord attaqué d'une fièvre continue qui en peu de jours fit désespérer de sa vie. Dès qu'il sut le danger où il était , il fit appeler son confesseur , et après lui avoir témoigné le plaisir qu'il ressentait de mourir exilé pour Jésus- Christ, il ajouta : «Je ne recommande ma famille à personne; ils ont l'honneur, aussi bien que moi , d'être proscrits pour la religion ; cela

leur doit tenir lieu de tout. » Il parla sur le même ton à sa femme et à ses enfants, et mourut dans ces sentiments, après avoir recules sacrements de l'Église avec une dévotion et dans des transports de ferveur dignes d'un héros chrétien et d'un confesseur de Jésus-Christ. Sa mort, qui fut annoncée par le son des cloches de toute la ville, mit également en deuil les Japonnais et les Espagnols. Il fut exposé sur un lit de parade où tout le peuple vint lui baiser les pieds, et les honneurs funèbres lui furent rendus avec la plus grande magnificence.

L'éloignement de ces illustres bannis n'avait pas apaisé la fureur des ennemis du nom chrétien au Japon ; ce fut surtout le royaume d'Arima qui fut ravagé par le feu de la persécution. Des corps armés parcouraient ce pays en tous sens ; des tribunaux étaient dressés au milieu des places publiques dans un enclos palissade ; les chrétiens appelés dans cette enceinte étaient saisis par les oreilles avec des pinces de fer , traînés par les cheveux, foulés aux pieds; on leur fracassait les jambes entre des pièces de bois ; mais toutes ces tortures étaient sans effet. On faisait enfin mourir les plus intrépides : leurs têtes exposées sur les palissades et leurs corps hachés en pièces étaient laissés sur place poiu^ servir de pâture aux oi-

seaux et aux animaux carnassiers. Le roi, s'étant rendu à Cochinotzo pour faire exécuter les édits, trouva sur la place un grand nombre de chrétiens qui s'y étaient réunis d'eux-mêmes pour \enir chercher les supplices, et qui avaient eux-mêmes apporté des cordes dans la crainte que les bourreaux n'en manquassent. Outré de colère, Safioye ordonna qu'on leur fît souffrir les plus cruels tourments. Il est impossible de décrire tout ce que rimagination des bourreaux inventa d'atroces cruautés. On leur lia les mains derrière le dos, et, après les avoir enlevés par les bras, ainsi placés à une grande hauteur , on les laissait tomber à terre de tout leur poids augmenté par des pierres dont on les chargeait. Après un moment de relâche , on les liait de nouveau , on les brûlait , on les piquait par tout le corps ; on leur coupait les doigts des pieds les uns après les autres , on leur brisait les dents à grands coups de cailloux ^ on leur crevait les yeux ; mais ce qui portait jusqu'à la rage la fureur des bourreaux, c'était de ne jamais entendre ces malheureux pousser une plainte et de les voir publier, au milieu des souffrances , les louanges du Dieu qu'on voulait les empêcher d'adorer.

De tant de courageux athlètes qui triomphèrent en cette occasion de la fiii^eur des tyrans , il n'y

en a aucun dont on ne pût raconter des choses édifiantes , mais Tespace nous manque pour retracer tant de glorieux martyres. Les procès-verbaux envoyés à Rome prouvent que le nombre de ceux qui signalèrent leur courage dans cette occasion est incroyable , et pas un de ceux qui parurent devant les tribunaux ne témoigna la moindre faiblesse.

(1615) Le roi d'Aiima et les fidèles eux-mêmes ne regardaient ce que nous venons d'exposer que comme le prélude de la persécution , lorsque les événemenis politiques rappelèrent ce prince auprès du Cubo-Sama , qui voyait son autorité menacée par une guerre civile. Malgré l'autorité absolue dont il jouissait sur tout le Japon , le Cubo-Sama n'était pas sans inquiétude sur la solidité de son pouvoir : il redoutait toujours en secret les droits légitimes qu'avait au trône impérial le fils de son ancien maître. Plusieurs fois il avait essayé de s'emparer de la personne de Fide-Jori , mais ses plans avaient tous échoué contre la prudence de l'impératrice-mère ; il résolut alors d'agir à force ouverte , et rassembla une armée de deux cent mille hommes. Le jeune empereur , averti à temps , se renferma dans la forteresse d'Ozaca, qui était très-bien approvisionnée, et s'y défendit avec tant d'avantage, que

le Cubo-Sama fut obligé de proposer la paix que les deux princes signèrent de leur sang et jurèrent d'observer sur tout ce qu'ils croyaient de plus respectable dans la religion de l'empire.

Cependant cette trêve ne fut pas de longue durée; le Cubo-Sama faisait d'immenses préparatifs dont il ne pouvait dissimuler le but , et la guerre fut déclarée dans les formes. Tout le Japon s'agita pour cette grande querelle; les deux princes s'étaient mis en campagne, et leurs armées se trouvèrent en présence à peu de distance d'Ozaca. L'armée du Cubo-Sama avait un immense désavantage, et déjà la victoire et la couronne semblaient assurées à FideJori, lorsque tout à coup Ozaca parut tout en flammes , le feu y étant mis par des gens que le Cubo-Sama avait gagnés. Le jeune prince abandonna aussitôt le champ de bataille pour aller mettre en sûreté sa famille et ses trésors ; son armée , sur le point de remporter la victoire, s'arrêta indécise; une partie des troupes avait suivi l'empereur à Ozaca; le reste , étonné et privé de chef, fut facilement mis en déroute par le Cubo-Sama , qui sut habilement profiter d'un événement sur lequel il comptait. Ce fut alors une horrible boucherie, et l'on dit que plus de cent mille hommes restèrent sur le terrain. Ce massacre se renouvela à Ozaca, où

vainqueurs et vaincus étaient entrés en même temps ; le carnage et le pillage remplissaient toute la ville; bientôt l'incendie, que personne n'avait combattu, vint ajouter de nouvelles horreurs et de nouveaux dangers à cette scène de destruction. Un giand nombre de femmes, de blessés, d'enfants et de vieillards périrent au milieu des îbmmes. Le P. de Torrez, qui se trouvait dans la ville, se sauva avec une peine infinie; étant -tombé dans un parti ennemi, il fut entièrement dépouillé de ses vêtements, et, s'étant encore échappé, il fil deux lieues en cet état, marchant toujours sur des corps morts, et entendant de 4out«es parts des gens qui criaient qu'on l'arrêtât, ilj'empereur n'était pas tombé aux mains de son fennemi, mais la précaution que prit le Cubo- Sama de démanteler tous les châteaux et toutes les places qui pouvaient lui servir d'asile, força ce malheureux prince à s'expatrier, et l'on croit qu'il finit ses jours dans quelque coin obscur de la Chine.

(1616) L'empereur était retourné à Suranga, où il s'occupait à satisfaire sa passion dominante, celle de thésauriser. Ce fut là qu'il mourut, vers le commencement de juin. Sa haine contre les chrétiens s'était encore augmentée, parce qu'il en avait vu un grand nombre dans l'armée de Fide-

Jori; aussi ne recommanda-t-il rien plus vivement à son fils, en mourant, que d'arracher de ses États jusqu'à la racine de la religion chrétienne, et surtout de veiller à ce qu'il n'y restât aucun docteur européen. Ce prince, qui voulait être adoré comme un dieu après sa mort, indiqua , pour le lieu de sa sépulture , la cime d'une montagne ; son fils lui fit bàiir un temple magnifique , et n'oublia rien pour rendre auguste la cérémonie de son apothéose.

Si le Cubo-Sama jouit peu du fruit de la victoire qu'il avait remportée sur Fide-Jori, il eut du moins, en mourant, la consolation de laisser le trône impérial aussi assuré à sa famille , que s'il Teût reçu par la succession légitime d'une longue suite d'aïeux; c'était encore cette même famille qui l'occupait à la fin du dix-septième siècle, lorsque le Japon s'interdit toute communication avec les Européens.

Ce fut à cette époque que l'empereur fixa le siège de sa cour à Yedo , capitale du royaume de Musasi, qui est devenue la plus opulente cité du Japon. Cette ville est située dans une plaine agréable, au fond d'une baie peu profonde. Elle est entourée de fossés, et fermée par des portes qui peuvent résister à un coup de main ; les maisons des particuliers ne sont ni plus hautes ni plus

grandes qu'ailleurs ; elles ont toutes à leur sommet une cuve pleine d'eau, précaution qui n'a pas empêché de grands incendies de détruire souvent des quartiers considérables. Le nombre des temples et des palais est immense , et l'on trouve dans la ville plusieurs canaux dont les bords sont agréablement plantés d'arbres.

Le château est presque au milieu de la ville; sa figure forme un cercle irrégulier d'environ quatre lieues de circuit. Il est composé de trois enceintes, dont le palais impérial occupe le centre, et est flanqué de deux châteaux , défendus aussi par trois rangs de fossés et de murailles. C'est dans la première enceinte , défendue par de larges fossés et des portes bien fortifiées, que la plupart des princes de la famille royale ont leurs hôtels : on y trouve d'immenses jardins parfaitement soignés ; la seconde est occupée par les conseillers d'État, les grands officiers de la couronne, et généralement par tous ceux que leurs emplois rapprochent de la personne du monarque. Tout ce qui compose le château impérial est d'une solidité extraordinaire, bâti de pierres énormes posées les unes sur les autres sans ciment , ce qui les met plus en état de résister aux tremblements de terre. Il y a dans le centre une tour d'une hauteur surprenante , et dont chaque étage a son toit

suivant la coutume de ce pays. Tous les bâtiments ont aussi leurs toits recourbés avec des dragons dorés à tous les angles, ce qui produit un très-bel effet. Le palais n'a qu'un étage, ce qui ne l'empêche pas d'être assez haut; on y voit de longues galeries et des chambres spacieuses; les plafonds, les solives, les piliers sont de bois de cèdre , de camphre, ou de ce beau bois de Jescry , dont les veines forment des fleurs ou des figures variées; le tout est très-bien verni et ciselé avec art. Le plancher est partout couvert de belles nattes blanches, avec un bord ou une frange dor.

On prétend qu'il y a sous ce palais des appartements souterrains dont le plafond soutient un grand réservoir d'eau, et où l'empereur se réfugie quand il tonne. On assure que le bruit de Forage n'y pénètre pas , et on croit y être à l'abri des effets de la foudre. On a ménagé dans les mêmes lieux des chambres où se trouvent les trésors du monarque et où des portes de fer les mettent à l'abri des voleurs et du feu.

C'est là que les derniers mémoires placent encore le siège du gouvernement japonnais; la politique des souverains oblige tous les rois particuliers à laisser à Yedo leurs familles et leurs trésors , qui servent comme d'otages de leur tidé-

lité, eux-mêmes ne peuvent s'absenter plus de la moitié de l'année de cette capitale, où la présence de tant de princes puissanls entrelient un immense commerce et une population innombrable.

Les chrétiens, qui avaient respiré pendant la durée delà guerre civile, espéraient qu'à la mort du Cubo-Sama, Fide-Jori reparaîtrait, et qu'il se formerait facilement un parti suffisant pour renverser Xogun-Sama; on espérait aussi que ce prince se montrerait reconnaissant du dévouement que les chrétiens lui avaient témoigné. Mais toutes ces idées flatteuses s'évanouirent; Fide- Jori ne se montra pas, le nouvel empereur s'empara du pouvoir sans obstacle , et la tranquillité de l'État produisit le renouvellement d'une persécution qui n'a fini que par l'extinction du christianisme dans l'empire.

(1617) Il y avait alors au Japon trente-trois Jésuites, seize religieux d'autres ordres et sept prêtres séculiers, avec un grand nombre d'excellents catéchistes, qui rendaient les plus grands services. Ils avaient échappé à toutes les recherches sous différents déguisements; ceux qui demeuraient à Nangazaqui portaient l'habit des marchands portugais qui continuaient d'y être reçus; ceux qui demeuraient dans l'intérieur étaient vê-

tus comme les Japonnais. Ils obtinrent encore de grands succès, mais le calme qu'ils devaient à leurs précautions fit oublier à quelques-uns les mesures de la prudence ; ils reprirent les habits de leur ordre , et prêchèrent en public. Cette malheureuse tentative amena de nouveaux édits plus formels que les précédents , qui ne furent que trop ponctuellement exécutés. Le P. Pierre de l'Ascension, Franciscain espagnol, et le P. Tavora , Jésuite portugais , ayant été arrêtés , furent conduits à Omura , où ils curent la tête tranchée sur la place publique. A la nouvelle de cette exécution, les PP. Navarette et Joseph, le premier Dominicain et le second Augustin , résolurent de braver la fureur des tyrans ; ils revêtirent donc leurs habits et se mirent à parcourir le pays, suivis d'une foule immense qu'ils remplissaient de leur ferveur. Mais ces succès n'eurent pas une longue durée ; ils furent saisis et conduits dans une île , où ils furent aussi décapités. Peu après , le commissaire-général des PP. de Saint-François eut le même sort , ainsi que plusieurs chrétiens de Nangazaqui , que l'on accusait d'avoir reçu chez eux des missionnaires. On cachait aux fidèles le lieu de la sépulture de ces martyrs , de peur qu'ils n'enlevassent leurs corps pour en garder les reliques.

(1618) L'année suivante , le P. Jean de SaintejVIarihe, qui avait été commissaire des PP. de Saint-François , fut décapité à Méaco , coupé par morceaux et jeté à la voirie. Ce vertueux confesseur fit beaucoup de conversions dans sa prison et refusa les propositions du gouverneur, qui lui offrait les moyens de sortir du Japon. Le cruel Safioye avait déjà reçu le juste châtiment de tous les maux qu'il avait faits à l'Eglise. Il était mort à Sacai , et sa fin fut digne d'un tyran ; son sang se coirompit et le rendit infect à tel point que personne ne pouvait plus approcher de lui.

Le canton de Tsugaru, où nous avons vu qu'on avait exilé un grand nombre de personnes de distinction , se peuplait encore de jour en jour de chrétiens de tout âge et de tout sexe , qu'on y envoyait de toutes les provinces de l'empire , et leur ferveur croissait à mesure qu'ils se multipliaient. Trois PP. Jésuites, qui ont été tous trois martyrs , les secouraient spirituellement , au milieu de dangers et de fatigues incroyables. Presque tous ceux qui faisaient partie de cette glorieuse troupe finirent par signer leur foi de leur sang. A JVangazaqui , le feu de la persécution était attisé par deux apostats , nommés Antoine Toan et Jean Feizo. Ils firent brûler tout \ifs un nombre considérable des chrétiens les plus distingués , ce qui

ne leur porta -pas bonheur, car le premier fut exilé, et peu après condamné à mort , sous l'accusation d'infidélité envers l'empereur. Un prêtre japonnais , nommé Antoine Toan , qui avait fait ses études à Rome, ayant été mis en prison, ne put résister à la terreur des supplices ; il apostasia aussi, et ses dénonciations devinrent fatales à plusieurs missionnaires et à un grand nombre de chrétiens.

(1619) On avait arrêté à Firoxima deux hommes qu'on ne connaissait point pour ce qu'ils étaient, et que peu de gens de cette contrée savaient être deux des plus illustres ouvriers qu'eût alors la chrétienté du Japon. C'étaient le P. Antoine Iscida Pinto et Léonard Kimura , tous deux Jésuites japonnais. Ils ne furent pas plutôt arrêtés , qu'ils déclarèrent qui ils étaient. Ils eurent bientôt coûverti leur prison en maison de prières , et y firent un grand nombre de conversions. Le premier fut brûlé vif à Firoxima , et le second fut décapité à Nangazaqui.

L'empereur, étant venu à Méaco , apprit qu'il y avait cinquante chrétiens dans les prisons ; il ordonna sur-le-champ que , sans aucune distinction d'âge ni de sexe, ils fussent tous brûlés, et il ne voulut pas même différer le supplice d'une dame de qualité qui était près d'accoucher.

On fit monter tous les confesseurs dans les charrettes qui parcoururent la ville au milieu d'un silence qui n'était troublé que par les sanglots de quelques-uns des assistants et par les cantiques des confesseurs. En arrivant sur une place, les condamnés trouvèrent des croix dressées au milieu de grands amas de bois. Leur joie augmenta à cette vue, et bientôt, le feu ayant été mis de tous les côtés, on les vit au milieu de cette fournaise ardente où ils semblaient goûter d'avance les délices du paradis.

(1620) Cependant le malheureux Sanche , prince d'Omura, était mort sans donner le moindre signe de repentir. Le prince Barthélemi , son fils et son successeur, donna bientôt une nouvelle preuve qu'on ne peut servir deux maîtres à la fois : le désir de se concilier les bonnes grâces de Tempereur le détermina à abjurer publiquement le christianisme. Il unit ensuite ses efforts à ceux de tous les princes qui persécutaient sans pitié et sans relâche les chrétiens. Il avait encore les mains teintes de leur sang lorsqu'il fut cité au tribunal du souverain juge , car il mourut celte même année. Avec lui s'éteignit la race du premier prince chrétien du Japon , race dont les chefs avaient bien dégénéré de la vertu de Tillustre Sumitanda.

Le roi tl'Oxii devient hostile au christianisme. — L'Evangile prêché en Yesso. — Le jubilé de l'année sainte est avancé de trois ans en faveur des Japonnais. — Deux religieux sont pris par des Hollandais et déférés à l'empereur. — Leur martyre. — Exécution de soixante-deux religieux et chrétiens — L'empereur cède le pouvoir à son fils. — Siège de Macao par les Anglais et les Hollandais. — Belle action de P. de Angelis. — Ambassade espagnole repoussée avec mépris. — Edits contre le commerce avec les étrangers et contre le christianisme. — L'empereur assujettit à son pouvoir tons les rois particuliers — Nouveaux supplices mis en usage contre les chrétiens. — Leur ferveur. — Entrevue de l'Empereur et du Dairy. — Nombre prodigieux de martyrs. — Les eaux ensoufrées du montUngen. — Cruauté du roi d'Arima. — Sa mort terrible. — Brouillerie et réconciliation entre les Japonnais et les Hollandais.

(1620) Les chrétiens des provinces septentrionales avaient été d'abord beaucoup moins inquiétés que ceux des autres parties de l'empire. Nous avons vu qu'en 1613, le P. Angelo était parti du Japon avec un ambassadeur que Mazamoney , prince d'Oxu , envoyait au pape et au roi catholique. C'est ici le lieu de rapporter l'issue de cette démarche, que ce prince avait faite plutôt dans le but d'attirer le commerce des Européens dans

ses États que par zèle pour la religion. Fraxecura, son ambassadeur, fut accueilli en Espagne avec les marques de la plus haute distinction et reçut le baptême à Madrid, au milieu d'un pompeux appareil. Il eut ensuite une audience de Sa Sainteté, et le pape nomma le P. Sotelo évêque de la partie septentrionale et orientale du Japon ; mais lorsqu'il arriva aux Indes , il y fut retenu par Tordre du roi. Fraxecura , à son retour au Japon , ne fut reçu dans les États de Mazamoney qu'après avoir abjuré le christianisme , car à cette époque déjà , ce prince commençait à persécuter les chrétiens.

Peu de temps auparavant, le P. de Angelis s'était transporté dans l'île d'Yesso , et il eut la gloire de fonder une Église dans ce pays , où la découverte récente de mines d'or fort abondantes attirait un grand nombre de marchands japonnais.

La persécution continuait dans le Ximo , mais avec moins de vivacité que dans le commencement , et les missionnaires en profitaient pour se transporter partout où les besoins de leur troupeau les appelaient ; il leur arriva même un renfort d'ouvriers apostoliques que l'on distribua dans les Églises qui les demandèrent. La ferveur des chrétiens fut encore ranimée par la réception

d'un bref de Sa Sainteté, qui avançait de trois ans, en faveur des fidèles japonnais, le jubilé de Tannée sainte 1625. Cette attention du vicaire de Jésus- Christ, et les éloges qu'il donnait à l'Eglise du Japon, inspirèrent à cette chrétienté un redoublement dardeur ])0ur le martyre , et les Jésuites japonnais, auxquels il était moins dilficile de se déguiser, s'exposèrent aux plus grands dangers pour faire connaître aux chrétiens dispersés ce qu'ils devaient faire pour profiter de la libéralité du saint-père.

(1621) Deux religieux, l'un Augustin, nommé P. Zugnica, etTautre Dominicain, nommé Louis riorez, s'étaient embarqués, déguisés en marchands, sur un petit navire japonnais, frété à Macao. Rencontrée en mer par un bâtiment hollandais , leur petite embarcation fut bientôt capturée; les Hollandais, ayant trouvé dans les effets des prétendus marchands des habits et des patentes de religieux, conduisirent l'équipage à Firando, et dénoncèrent le capitaine comme un chrétien qui avait voulu introduire des missionnaires européens dans le Japon , malgré la défense du souverain. Les deux religieux voulurent d'abord, pour sauver léquipage qui les avait amenés, cacher leur véritable profession; mais, dénoncés pai' des apostats, et ne pouvant suppor-

ter la dissimulation, ils déclarèrent ouvertement i qui ils étaient et quelle avait été leur intention en venant au Japon. Les hérétiques qui les avaient arrêtés ne cessaient d'exciter l'empereur contre eux, prétendant que le P. de Zugnica, qui était! d'une des meilleures familles d'Andalousie et fils d'un ancien vice-roi du Mexique, venait se mettre ' à la tête des chrétiens pour s'emparer du Japon. L'empereur, outré décolère , ordonna le supplice de tous les prisonniers que les Hollandais avaient i' amenés à Firando. Les deux religieux et le capitaine du navire sur lequel ils avaient été saisis furent brûlés, et tous les gens de l'équipage eurent la tête tranchée : on offrit la vie à tous ceux qui voudraient adorer les dieux de l'empire. Mais tous rejetèrent celte proposition avec dédain. Le supplice des deux religieux et de leur compagnon dura plus de deux heures, parce que les bourreaux retiraient le bois quand le feu devenait trop vif.

(1622) Quelque temps après, le gouverneur de Nangazaqui , craignant que l'on ne crût à la cour que son zèle contre la religion se ralentis-'i sait, choisit trente chrétiens, hommes, femmes et enfants, parmi ceux qui remplissaient les prisons, et, les trouvant inébranlables dans leur foi, les condamna à avoir la tête tranchée. On les

garda encore quelques jours, pour attendre l'arrivée de trente-deux autres prisonniers qui venaient de Suzuta pour être brûlés vifs, et qui étaient presque tous religieux. Le plus ancien de tous ces ouvriers évangéliques était le P. Charles Spinola , que nous avons déjà eu plus d'une fois l'occasion de nommer. Les malheureux avaient eu les plus grandes souffrances à supporter dans la prison de Suzuta, qui ne consistait qu'en quatre fortes murailles sans toit et sans abri, et où les prisonniers étaient entassés en nombre très-considérable, privés de toutes les choses nécessaires et même d'une nourriture suffisante. Lorsqu'on les amena à Nangazaqui, on mit au cou de chacun d'eux une corde dont un soldat tenait le bout , et on ne permettait à personne de les approcher. Ils arrivèrent ainsi au lieu du supplice , qui était une colline près de Nangazaqui, sur le bord de la mer; on amena les trente condamnés qui les attendaient, et pendant qu'on attachait à des poteaux ceux qui devaient être brûlés, on commença à trancher la tète aux autres. Le P. Spinola soutenait glorieusement son caractère; il encourageait ceux qui souffraient avec lui et prêchait la parole de Dieu à la foule qui l'entourait. Il prédit en cette circonstance divers événements qui arrivèrent

par la suite. Quand on eut décapité tous ceux qui devaient subir ce genre de mort , on plaça les têtes vis-à-vis de ceux qui devaient être brûlés, et l'on alluma le feu. Il était éloigné de vingt-cinq pieds des patients, et le bois était tellement disposé que le feu ne pouvait gagner que lentement; on avait même soin de l'éteindre quand on s'apercevait qu'il gagnait trop vite. Le P. Spinola mourut de la seule ardeur du feu , sans avoir été atteint par les flammes; après sa mort on le trouva tout entier avec sa soutane que le feu , avec l'eau qu'on y avait jetée, avait durcie et collée sur son corps. Le P. Kimura souffrit encore plus longtemps, et ce ne fut qu'après trois heures de supplice qu'il obtint la palme du martyre. Les martyrs ne donnant plus aucun signe de vie, on mit des gardes à toutes les avenues de la place, et les corps y demeurèrent exposés pour inspirer de la terreur aux fidèles; mais une telle vue était bien plus propre à ranimer leur ferveur. Un grand nombre de chrétiens resta dans les environs , dans l'espérance de pouvoir enlever quelques-unes de ces saintes reliques ; mais ils furent trompés dans leur attente, et il en coûta la vie à l'un d'eux qui avait voulu enlever la main de Tun des martyrs. Enfin, au bout de trois jours, on alluma un grand bûcher et on y jeta tous les

corps ; on emplit ensuite des sacs de toutes les cendres, de la terre même qui avait été arrosée de sang, et on les alla vider en pleine mer. Dieu fit voir combien il s'intéressait à la gloire de ses serviteurs, par la terrible vengeance qu'il lira du cruel Xuquendain, qui avait présidé à leur supplice. Cet officier, étant un jour à table, tomba mort tout à coup , et lorsqu'on voulut le relever son corps parut grillé, comme si on l'eut tiré du feu.

Une exécution comme celle dont nous venons de faire le récit était bien plus capable d'entretenir et d'augmenter la ferveur des fidèles, que de produire l'effet espéré par les persécuteurs. Ils s'en aperçurent bientôt, aussi ils inquiétèrent moins les chrétiens, mais ils s'attachèrent à exterminer tout ce qui restait d'ouvriers évangéliques au Japon, et à empêcher qu'il n'en revînt d'autres à leur place. Dès le lendemain du grand martyre, Gaspard Cotenda, du tiers-ordre de St-Dominique, fut décapité avec onze autres chrétiens, et dans les mêmes jours , le P. Constanzo fut brûlé vif à Firando. Un grand nombre d'autres religieux de différents ordres étaient martyrisés en même temps. Dans le nombre de ces saintes victimes il faut remarquer le P. Navarro, qui fut brûlé vif, après être resté près d'une année en prison à Ximabarra. Ce religieux était au Japon depuis 1585,

et les royaumes de Naugato et de Bungo avaient été le théâtre de ses eiforts et de ses succès.

(1623) L'empereur, s'étant déchargé du soin des affaires sur le prince son fils, le fit revêtir par le Dairy du tiire de Xogun-Sama , et prit ou garda pour lui celui de Cubo-Sama. Le nouveau monarque ne tarda pas à faire connaître qu'il haïssait encore plus les chrétiens que n'avait fait son prédécesseur; du moins sa haine leur fut-elle beaucoup plus funeste ; mais l'occupation que donna à toute la cour le changement dont je viens déparier, procura quelque relâche à l'Église. Malgré les défenses rigoureuses, neuf ou dix religieux de ditférents ordres entrèrent heureusement au Japon sans être reconnus. Mais la joie qu'avait causée aux fidèles et aux missionnaires un renfort si considérable fut bientôt altérée par de fâcheuses nouvelles que Ton apprit de Macao. Les Anglais et les Hollandais joints ensemble avaient tenu longtemps cette ville assiégée, et quoiqu'ils eussent été contraints de se retirer, elle ne se trouva point en état d'envoyer cette année son grand navire de commerce à Nangazaqui. Les Hollandais ne manquèrent pas de profiter de cette circonstance pour déconsidérer leurs rivaux.

D'autre part, le nouvel empereur fit faire une recherche si exacte des chrétiens et des mission-

naires dans les provinces voisines de Yedo qu'en irès-peu de temps les prisons se trouvèrent remplies. Un des premiers qu'on arrêta fut un seigneur allié à la famille impériale ; sur le refus qu'il fit d'adorer les dieux de l'empire , on lui coupa les extrémités des pieds et des mains , on lui imprima sur le front une croix avec un fer rouge, on le chassa de Yedo, et on défendit à qui que ce fût de lui donner retraite. Quelque temps après, un valet de ce seigneur chrétien alla dénoncer deux religieux qui étaient cachés dans la ville. Le père de Angclis , l'un d'eux, n'eut pas plutôt appris les recherches dont il était l'objet , qu'il sortit de la maison où il demeurait ; à peine en élait-il dehors, que les gardes du gouverneur y entrèrent. Ils emmenèrent le maître de cette maison , et le soumirent à la question pour lui faire déclarer la retraite actuelle du missionnaire qui avait demeuré chez lui. Dès que le père de Angelis fut instruit de ce qui se passait , et des tourments que l'on faisait subir à son hôte, il alla se I livrer lui-même. Son compagnon, le frère Jempo, n'était pas poursuivi ; il n»- voulut pas cependant [ se séparer du père de Angelis , et alla, en même temps que lui , se remettre entre les mains du gouverneur , qui les envoya dans deux prisons différentes. On continua activement les recher-

ches , et on parvint encore à s'emparer dupera Galvez et d'an grand nombre de chrétiens renommés pour leur ferveur , ou qui étaient accusés d'avoir caché des missionnaires.

L'empereur, informé de ces circonstances, condamna cinquante de ces prisonniers à mourir par le feu. Le jour de Texécution étant arrivé , on divisa les patients en deux bandes. A la tête de la première était le père de Angelis , monté sur un mauvais cheval, et portant sur ses épaules un écriteau où l'arrêt de sa mort était écrit en gros caractères ; le père Galvez conduisait la seconde. Grand nombre de soldats les environnaient , et on les conduisit ainsi hors de la ville dans un lieu où s'élait réunie une multitude infinie ; toute la cour s'y trouvait . et les princes et seigneurs avaient fait retenir les premières places. La joie et la constance que firent paraître ces généreux chrétiens au milieu des tlammes rendirent un témoignage fort glorieux à la religion , et les infidèles se retirèrent en avouant que les forces de la nature n'allaient point jusque-là. Cette exécution fut suivie de beaucoup d'autres où l'on massacra bien plus de victimes. Les bourreaux poussèrent l'inhumanité jusqu'à immoler un nombre infini déjeunes enfants.

L'empereur s'étant déclaré d'une manière aussi

DU JAPON. 2/i3

violente , il y eut parmi les grands de l'empire une sorte d'émulation à qui ferait paraître plus de fureur contre le christianisme. Mazamoney éclata le premier ; ayant appris que le père Car- \aillio s'était retiré dans une vallée écartée avec soixante fidèles qui vivaient sous des cabanes de jonc, il les fit saisir et leur fit subir toute espèce de tortures. On les traîna tout nus par un froid rigoureux dans des chemins horribles ; on les plongea à plusieurs reprises dans une rivière glacée, et enfin, ils y moururent tous, en chantant les louanges du Seigneur; le père Carvailho expira le dernier , après avoir eu la consolation de n'apercevoir aucun signe de faiblesse chez ses compagnons.

(162^) Les choses en étaient là , et le Japon , au milieu de la plus grande paix dont il eût jamais joui , nageait dans le sang de ses peuples , lorsqu'on vit arriver dans un port de Saxuma un galion espagnol sur lequel étaient deux ambassadeurs avec une suite nombreuse. Il paraît qu'ils étaient envoyés par le gouverneur des Philippines ; mais ils publièrent qu'ils venaient de la Nouvelle-Espagne, et qu'ils avaient une commission expresse du roi catholique. Ce qui est certain c'est qu'ils étaient chargés de magnifiques présents pour fempercur du Japon , auquel ils de-

valent proposer d'établir un commerce régulier entre les sujets de ces deux empires, et d'exclure les Hollandais du Japon. Mais ils ne purent accomplir leur mission ; non-seulement on ne les laissa pas parvenir à Yedo, mais on les força à se rembarquer immédiatement, et pendant plusieurs mois que les vents contraires les retinrent dans la rade, il ne fut permis à aucun de leurs gens de venir à terre, et deux Japonnais, désignés à cet effet , allaient leur porter les provisions qui leur étaient nécessaires. Enfin ils arrivèrent à Manille où Ton apprit bientôt qu'un édit impérial défendait aux chrétiens japonnais tout commerce avec les pays étrangers.

Ce premier édit fut suivi de près d'un second , en vertu duquel tous les ports du Japon , excepté celui de Nangazaqui pour les Portugais et celui de Firando pour les Hollandais, étaient fermés aux marchands des Indes et de l'Europe. De plus> il y était ordonué que , dès qu'un bâtiment arriverait , des officiers iraient prendre le nom et le signalement de tous ceux qui composeraient l'équipage. Un troisième édit condamna au bannissement tous les sujets du roi catholique qui s'étaient établis au Japon ; les Chinois et les Coréens furent même compris dans ce bannissement , et l'on obligea ceux qui avaient épousé des femmes

japonnaises à les laisser dans leur pays , aussi bien que leurs enfants, leurs esclaves et presque tout leur bien. On permit seulement le séjour des Hollandais , parce que , bien loin d'amener des missionnaires , ils dénonçaient ceux dont ils avaient connaissance.

Quand on eut ainsi mis ordre au dehors , on ne garda plus de mesure au dedans, et la persécution devint si générale et si sanglante , qu'il semblait que tout l'empire fût armé pour exterminer le christianisme. Les tombeaux même ne furent pas épargnés : les cimeiières chrétiens furent ruinés et les cadavres exhumés et dispersés. Ce traitement fait aux morts fit juger de ce qu'on préparait aux vivants.

Le père Sotelo , qui n'était enfin revenu au Japon que pour être immédiatement arrêté , gémissait depuis longtemps en prison avec quatre autres religieux ; ils furent brûlés vifs à Omura. Les royaumes deGotto, de Bungo , de Firando, d'Aqui, de Fingo, d'Yo, semblaient des pays nouvellement conquis où le mng coulait de toutes parts. L'embrasement pénétra jusque dans le canton de ïsugaru , où l'on avait exilé tant de nobles. On entreprit de faire des apostats de ces généreux confesseurs , mais leur vertu était trop éprouvée pour pouvoir succomber. Beaucoup

d'entre ces illustres proscrits furent brûlés vifsj les autres périrent bientôt de misère.

( 1625) L'empereur se montra à cette époque décidé à accomplir un grand acte de politique que ses prédécesseurs avaient mûri de longue main , et qui consistait à soumettre sans réserve au pouvoir despotique du souverain tous les rois particuliers , qui avaient encore conservé quelques restes de leur ancienne indépendance. On espérait que ce projet rencontrerait des difficultés qui donneraient aux chrétiens quelque temps de relâche , mais il n'en fut pas ainsi : tous les princes se soumirent avec empressement , et ne s'en montrèrent que plus empressés à faire la cour à leur maître en persécutant une religion qu'il voulait anéantir.

Le gouverneur de Nangazaqui publia quelques édits qui achevèrent de réduire les chrétiens du Ximo aux dernières extrémités ; il commença par les ruiner en confisquant leurs fonds qu'il les avait forcés de déposer au trésor royal , et en fermant les magasins de ceux qui se livraient au commerce. Enfin on ferma tous les ports aux navires qui viendraient des Philippines. Les Portugais pouvaient encore commercer à Nangazaqui ; mais rien ne sortait de leurs vaisseaux sans être visité avec la dernière exactitude , et l'on ouvrait même

Êà

toutes les lettres. Aussi les missionnaires ne pouvaient-ils plus correspondre avec leurs frères. Il y avait également un olTicier japonnais à Méaco , qui visitait les bâtiments à leur départ, et n'y admettait que ceux dont le capitaine répondait personnellement. La moindre contravention était punie par la confiscation de la cargaison et la mort de l'équipage. Aussi les visiteurs que le général des Jésuites envoya successivement au Japon ne purent-ils parvenir à y pénétrer.

11 y avait trois ans que le père François Pacheco gouvernait l'Église du Japon avec toute la prudence que réclamaient les temps difficiles où il se trouvait , lorsqu'il fut arrêté à Cochinotzu avec son compagnon et les chrétiens qui leur avaient donné asile. 11 en fut de même du P. Zola , qui fut saisi à Ximabara avec son catéchiste Caun. Le P. de Torrez était surpris à la même époque , au moment où il célébrait le saint sacrifice de la messe dans un village des environs d'Ozaca. Tous ces pieux ouvriers de rÉvangile furent renfermés dans des prisons, où ils firent de nombreuses conversions parmi ceux mêmes qu'on avait chargés de les garder. On résolut enfin de les tourmenter séparément , et Ton commença par Caun, le compagnon du P. Zola. Ce vertueux jeune homme, qui n'était prisonnier que parce qu'il

avait Youki se livrer lui-même , résista avec une constance héroïque à tous les supplices que l'imagination de son tyran put inventer. Enfin les prisonniers furent réuïiis et conduits à Nangazaqui, où ils fuient brûles avec quatre Espagnols des Philippines et quelques chrétiens. Ceux qui avaient donné asile aux missionnaires furent aussi exécu- .tés quelques jours après.

'(1626) Tandis que toutes les provinces de l'empire fumaient du sang des martyrs , l'empereur .semblait prendre à tache de combler de faveurs -les Hollandais ; il leur donna une nouvelle preuve •de considération par la manière distinguée avec 4aqi*elle il accueillit l'ambassadeur de la Compa- ,g^\e des Indes orientales. Cet ambassadeur assista ensuite à la cérémonie qui fut célébrée à Méaco , à l'occasion de l'entrevue du Dairy et de l'empereur. Il y avait dans cette capitale une foule si considérable, que la ville, malgré son immense étendue , ne pouvait la contenir. Le luxe des voitures et des litières , la quantité de domestiques, et de militaires ne peuvent être décrits ; la multitude qui suivait le cortège était si grande, qu'on y étouffait ; les cavaliers écrasaient cette foule sous prétexte de conserver le passage libre ; enfin les personnes qui craignaient d'être étouffées tiraient leur sabre et se faisaient jour à travers la foule , les armes à la main , de sorte que ce jour

de joie et d'aliégresse fut changé en un jour de tristesse et de deuil.

Cependant la persécution augmentait tous les jours, et les relations des années suivantes ne présentent qu'un long et déplorable récit des cruautés qu'on exerçait sur les fidèles. Le nombre des martyrs était infini , et le détail de tout ce qu'ils eurent à souffrir fait horreur. Aux uns , on arrachait les ongles, on perçait aux autres les bras et les jambes avec des vilebrequins, on leur enfonçait des alênes sous les ongles, et quand on avait laissé leurs plaies se refermer, on recommençait les mêmes traitements. On en jeiait dans des fosses pleines de vipères ; on remplissait de soufre et d'autres matières infectes de gros tuyaux, et on y mettait le feu ; puis on les appliquait au nez des patients, afin qu'ils en respirassent la fumée, ce qui leur causait une douleur intolérable. Quelques-uns étaient piqués par tout le corps avec des roseaux pointus, d'autres étaient brûlés avec des torches ardentes. Ceux-ci étaient fouettés en l'air jusqu'à ce que les os fussent tout décharnés ; ceux-là étaient attachés les bras en croix à de grosses poutres qu'on les contraignait de tiaîner jusqu'à ce qu'ils tombassent en défaillance. Pour faire souffrir doublement les mères, les bourreaux leur frappaient la tête avec celle de leurs enfants. On leur sciait les membres avec des

cannes dentelées, et on jetait du sel dans leurs plaies. Cette barbarie fit bien des apostats, mais le nombre des martyrs fut immense , et la plupart de ceux qui avaient cédé à la rigueur des tourments n'étaient pas plutôt remis en liberté, qu'ils faisaient ouvertement pénitence de leur infidélité. Mais le tourment dont on se servit plus efficacement pour affaiblir la foi des chrétiens dans l'Arima , fut l'eau ensoufrée du mont Ungen. Cette montagne est située dans le Figen , entre Nangazaqui et Ximabara ; son aspect a quelque chose d'affreux, son sommet est pelé, blanchâtre, et n'est guère qu'une masse brûlée. La terre y est brûlante en plusieurs endroits, et tellement spongieuse , qu'on n'y marche qu'en tremblant. On y entend constamment un grand bruit souterrain , et la montagne exhale une odeur de soufre si forte , qu'à plusieurs lieues à la ronde , on ne voit pas un oiseau. Cette montagne a plusieurs sommets qui sont séparés par des étangs d'eau brûlante. Il y avait surtout un de ces abîmes où, depuis peu d'années, il s'était fait une ouverture de figure ronde et d'environ six pas de diamètre. Il en sortait des exhalaisons si infectes , qu'on l'avait nommé Bouche d Enfer ; il était plein jusqu'à la surface, non d'eau bouillante comme les autres, mais d'un composé de matière et de soufre qui s'élevait quelquefois en bouillonnant par-dessus

les bords. Le roi d'Arima y fit conduire les chrétiens prisonniers ; on les y plongeait en partie, puis on les retirait, et on recommençait jusqu'à ce qu'ils se fussent rendus ou qu'on eût perdu l'espoir de les vaincre. On varia ce supplice de toutesles manières: la plus ordinaire était d'étendre le patient tout nu sur le bord de l'abîme , puis de l'arroser de la matière qu'on en tirait ; et comme il n'en fallait qu'une goutte pour former une ulcère , les martyrs étaient bientôt dans un état à faire horreur. Souvent leur supplice durait quinze jours, et lorsque leur corps n'était plus qu'une plaie, onles abandonnait comme des cadavres jetés à la voirie , sans aucun secours,

et souffrant des douleurs inexprimables.

(1627) La foi continuait pourtant à s'étendre dans les provinces du nord, et elle y regagnait ce qu'elle perdait dans le Ximo. La récolte y aurait été plus abondante , si on avait pu y faire passer des missionnaires; mais il ne fut pas possible à un seul d'y pénétrer, et le nombre de ceux qui y étaient restés diminuait tous les jours. Partout où il y avait des chrétiens on faisait des martyrs , et le P. Jean Rodriguez, ci-devant interprète de l'empereur Tayco- Sama, et qui était alors à Macao, chargé d'envoyer à Rome les mémoires qu'on recevait du Japon, pouvait à peine suffire à les transcrire , malgré les difficultés qu'on éprouvait à y faire passer les lettres.

Le roi d'Aiima trouvait constamment dans sa rage contre les chrétiens l'idée de nouvelles tortures qu'il se hâtait de mettre en pratique. Ainsi, il les exposait pendant plusieurs jours, la tête nue, aux plus grandes ardeurs du soleil ; ou bien on saisissait un patient, on l'étendait tout nu sur la terre, couché sur le ventre, on lui plaçait une grosse pierre sur les reins, puis avec quatre cordes attachées aux deux bras et aux deux jambes, on rélevait en l'air; quand il était à une certaine hauteur, on le faisait pirouetter pour tordre les cordes, qu'on laissait ensuite revenir à leur premier état, ce qui causait des douleurs insupportables et un étourdissement capable de faire perdre le jugement. Le même tyran avait fait creuser des fosses dans lesquelles il faisait asseoir les victimes ; elles y étaient attachées à un petit poteau , les bras écartés ; on couvrait ensuite la fosse avec des planches , de telle sorte que la tête seule sortait de terre. Dans cette position, on leur serrait le cou lentement et par degrés , les laissant pendant plusieurs jours dans celle position.

La justice divine frappa ce monstre , comme elle avait autrefois frappé Aniiochus dans une circonstance pareille. Une lièvre ardente alluma dans tout son corps un feu qui le brûlait sans relâche, et qui le jeta bientôt dans un véritable dé-

sespoir. C'était quelque chose d'horrible à voir et à entendre que la manière dont il s'agitait, les cris et les hurlements qu'il poussait, et les instances qu'il faisait pour qu'on éloignât de lui un chrétien qui, disait-il, armé d'une faux, le menaçait sans cesse. Enfin il fut son propre bourreau, car, ayant voulu qu'on le mît dans un bain d'eau chaude naturelle presque bouillante , il y fui à peine entré que tout son corps parut comme une chair bouillie, et peu après il s'en alla en morceaux, et il mourut dans un accès de rage, en poussant d'horribles hurlements.

On put croire un moment, à celte époque, que les Japonnais allaient se brouiller avec les Hollandais; en effet, le gouverneur de l'île Formose avait retenu injustement deux navires japonnais , et, par représailles, l'empereur s'éiait emparé de neuf vaisseaux de la Compagnie qui se trouvaient alors dans les ports du Japon. Mais les Hollandais sentirent bien qu'il était de leur intérêt de céder en cette circonstance à une nation fière et jalouse de sa puissance; ils livrèrent à l'empereur le gouverneur qui s'était rendu coupable d'exaction à l'égard des Japonnais ; ils envoyèrent , en outre, à l'empereur de magniliques présents, et les relations se rétablirent aussi amicales que jamais entre les deux nations.

lin re: IX.

JVIort de l'empereur. — Caractère de son successeur. — Renouvellement de la persécution. — Tourment de la fosse. — Histoire du P. Vieyra. — Nouvel édit contre les chrétiens. — Apostasie d'un ecclésiastique et d'un Jésuite. — Histoire du P. Mistrilli. — Pvcvolte des chrétiens d'Arima. — Ils se font tous tuer. — Edit ( outre les Portugais. — Les ambassadeurs de la ville de .Macao sont exécutés. — Les Hollandais sont confinés dans l'île de Désima. — Le P. PiuLino. — Ambassade inutile du roi de Portugal. — Mort de l'empereur. — Ambassade des Hollandais auprès du nouvel empereur. — Nouvelles entraves imposées au commerce avec les Européens. — Détails sur la manière dont s'opèrent les ventes à Désima.

(1630) Le Xogiin-Sama, père de l'empereur régnant, mourut âgé de 52 ans ; il paraît que ce prince avait conservé jusqu'à la mort le pouvoir souverain, et qu'il n'avait associé son fils au trône que pour lui en assurer la possession après sa mort. Le nouveau monarque avait environ 30 ans lorsque son père mourut ; il commençait à sentir les premières atteintes de la lèpre dont il fut bientôt tout couvert. Dès son enfance, on avait entrevu en lui une férocité qui se développa encore

mieux lorsqu'il se vit maître absolu deTempire. Il se fit nommer Toxogun-Sama , mot qui exprimait la supériorité qu'il s'attribuait sur ses prédécesseurs. L'Église du Japon, si elle avait à finir, ne pouvait périr plus glorieusement que par la main d'un tel monstre. Aussi mourut-il dans les supplices plus de chrétiens sous son règne qu'il n'en était mort depuis le commencement de la persécution. Le P. Iscida fut la première victime illustre qui périt sous ce règne; pendant trente jours, il lassa les efforts des bourreaux du mont Ungen , et il fut enfin brûlé avec trois pères Augustins , ses compagnons de captivité.

Le P. Matthieu de Couros gouvernait alors l'Église du Japon ; il vivait renfermé dans un petit souterrain où il pouvait à peine respirer, et d'où il sortait la nuit pour aller visiter les fidèles. Enfin, accablé d'infirmités , il rendit l'àme dans la cabane d'un lépreux qui l'avait accueilli.

(I600) Ce fut à l'occasion du martyre d'un Jésuite japonnais que l'empereur inventa le supplice de la fosse , qui fut si souvent appliqué depuis ; voici en quoi il consistait : on dressait , des deux côtés d'une grande fosse, deux poteaux qui soutenaient une pièce de traverse à laquelle on attachait le patient par les pieds avec une corde passée dans une poulie. Il avait les mains liées

derrière le dos, et le corps étroitement serré avec de larges bandes, de peur qu'il ne fut suffoqué tout d'un coup. On le descendait ensuite la têie en bas dans la fosse, où on l'enfermait jusqu'à la ceinture jjar le moyen de deux ais échancrés qui lui ôtaient entièrement le jour. Dans la suite, on laissait à ceux qu'on y suspendait une main libre, afin qu'ils pussent donner le signal qu'on leur marquait, pour faire connaître qu'ils renonçaient au christianisme, et l'on remplissait souvent la fosse de toute espèce d'immondices qui causaient une infection insupportable. Mais il n'était pas besoin de rien ajouter à ce tourment pour le rendre le plus cruel de tous ceux qui avaient été inventés jusque-là. On y souffrait un étouffement continuel : le sang sortait par tous les conduits de la tête en si grande abondance, qu'il fallait avoir recours à la saignée pour l'arrêter , et l'on sentait un tiraillement de nerfs et de muscles qui causait une douleur au-dessus de toute expression. Malgré cela , on y vivait quelquefois neuf et dix jours de suite.

Dans cette même année , la plus fatale de toutes à rÉglise du Japon, cinq Jésuites , quatre Dominicains et deux Augustins furent suspendus dans la fosse ; ces six derniers étaient entrés depuis peu au Japon, et venaient des Philippines. Le

nombre des autres mariyrs qui furent décapités ou brûlés est incalculable , et nous sommes obligés de renoncer à tracer le lablcau de leurs souffrances. L'année suivante , le nouveau chef de la mission, le vénérable P. Yieyra , mourut dans la fosse.

(1635) Les Hollandais faisaient constamment de nouveaux efforts pour ruiner le commerce de la ville de Macao, et s'ils n'obtinrent pas immédiatement de Tempereur que les sujets du roi catholique fussent exclus de l'empire, ils parvinrent à leur faire imposer des conditions tellement sévères, <jue cela revenait presque au même. On forma, en avant de Nangazaqui, une espèce de petite île jointe à la terre par un pont bien gardé , et il ne leur fut plus permis de débarquer que sur cette pointe de terre. En même temps un édit ordonna à tous les Japonnais de porter sur la poitrine une petite figure ou idole indiquant à quelle secte ils appartenaient; en outre, tous les Européens qui abordaient dans un port de l'empire devaient être conduits dans un lieu nommé Xoya, où on les obligeait à fouler aux pieds des images du Sauveur des hommes , de sa sainte Mère et de quelques saints.

(1636) Il n'est pas étonnant qu'après tant d'é- I dits , de règlements , de recherches et de précau-

tions, l'Église du. Japon se soil irouvée presque absolument dénuée de pasteurs. Mais elle pleurait moins la mort de ses enfanls et la perte des pasteurs que la chute déplorable de deux prêtres, à qui la crainte des tourments fit commettre la plus grande des infidélités. L'un était un Japonnais nommé Thomas Sama, et l'autre le P. Christophe Ferreyra, administrateur de l'évêché, qui, après être resté cinq heures dans la fosse, donna le funeste signal de son apostasie. Ce douloureux événement fit renouveler les calomnies que l'on avait déjà répandues contre les Jésuites, et un seul apostat fit compter pour rien quatre cents martyrs. L'ecclésiastique japonnais reconnut plus tard ses torts, et mourut martyr; la conversion du P. Ferreyra paraît plus douteuse, quoiqu'elle soit appuyée de témoignages d'un grand poids. Du reste les prières et les larmes de la Compagnie semblèrent avoir obtenu l'apparition d'un homme dont la vie ne fut qu'une suite de prodiges, par lesquels l'apôtre du Japon voulut préparer une victime destinée à apaiser le ciel en faveur de l'apostat. Nous voulons parler du P. Mistrilli : cet illustre confesseur, né d'une des plus nobles familles de Naples, fut destiné à servir Dieu dans la Compagnie de Jésus, et dès son entrée dans la carrière, on remarqua en lui

des traits d'une sainteté consommée. Hélait encore novice qu'il assura qu'on lui couperait la tête au Japon ; en effet, Dieu qui le destinait à mourir pour la gloire de son nom dans cette contrée qui avait rejeté son culte, l'arracha par miracle aux dangers les plus imminents, et au moment où sa ! mort paraissait inévitable, dans une maladie incurable rsaint François Xavier lui apparut etluiren- I dit tout à coup la santé, après lui avoir fait ajouter à ses vœux de religion celui d'aller au Japon. Il s'y rendit en effet dès que cela lui fut possible , et fut arrêté en mettant le pied dans ce pays. Amené devant le gouverneur de Nangazaqui , il déclara son nom et sa qualité, ajoutant qu'il était \enu au Japon pour tacher de ramener le P. Ferreyra etpour guérir l'empereur au moyen d'une relique de saint François Xavier. On l'appliqua à la question de leau. On le laissa tomber plusieurs fois d'une grande hauteur, la lêie la première , dans des cuves pleines d'eau ; on lui entonna de force dans le corps une grande quantité j deau; puis des hommes, sautant avec force sur 1 une planche placée sur son corps, lui faisaient ! rendre cette eau avec d'effroyables douleurs; ji enfin on le suspendit dans la fosse. Mail il avait déclaré qu'il ne mourrait pas de ce supplice ; en effet on le retrouva, le dix-septième jour, plein de

sanié, et on lui trancha la tête, parce que le lendemain était une fête pendant laquelle il était i défendu de tourmenter les criminels.

(1638) Cependant les Portugais , confinés dans la petite île qu'on leur avait bâtie, et qui est cette '■ même île de Désima qui sert aujourd'hui aux communications avec les Hollandais, se flattaient i qu'au moins on les y laisserait exercer tranquillement le commerce, lorsqu'un accident inat- ' tendu vint ruiner leurs espérances et porter le dernier coup àla chrétienlédu Japon. Les fidèles de TArima , poussés à bout par la dureté de leur roi, destitués de pasteurs qui les soutinssent et les consolassent, après avoir longtemps gémi dans le silence, prirent enfin conseil de leur désespoir et se révoltèrent ouvertement. Ils étaient i au nombre de trente-sept mille combattants , et après avoir misa leur tête un jeune prince de la famille de leurs anciens rois. Ils se saisirent de Ximabara. Le roi d'Arima et le gouverneur de Nangazaqui comprirent bien que des désespérés, dans un poste de cette importance , ne seraient pas aisés à forcer. Ils en écrivirent à l'empereur, qui en jugea comme eux et qui crut qu'il ne fallait rien moins que toutes ses troupes pour étouffer ce commencement de guerre civile. Ces forces marchèrent avec une extrême diligence , et '

Ximabara se \itbientôt assiégée par une armée de plus de quatre-vingt mille hommes, y compris les Hollandais qui y vinrent en assez grand nombre avec un train d'artillerie. On foudroyait les rebelles dans la ville insurgée ; mais les pertes qu'ils faisaient tous les jours semblaient ne servir qu'à relever leur courage. Cependant un ennemi contre lequel la valeur et l'habileté ne peuvent rien les réduisit bientôt aux dernières extrémités : c'était la famine qui commençait à se faire cruellement sentir. Ils firent des sorties furieuses, mais le nombre de leurs adversaires qui croissait toujours rendait ces actes de valeur inutiles. Enfin, sachant bien qu'il faudrait mourir en combattant ou dans les plus horribles tortures s'ils ne voulaient pas renoncer à leur religion, les chrétiens sortirent de la ville, et offrirent le combat à l'armée de l'empereur. On combattit avec un acharnement dont rien nepeutdonnerune idée. Tant que les chrétiens purent tenir leurs armes, ils obtinrent de grands avantages; mais à la fin le nombre l'emporta, et ijils périrent tous, jusqu'au dernier, sans avoir été vaincus. Le zèle que les Hollandais avaient montré dans ette guerre leur faisait espérer qu'ils avaient conquis à jamais la faveur de l'empereur ei la liberté de leur commerce. H ne paraît pas cepen-

dant que lesJaponnais les aient plus estimés pour cela; ils étaient même portés à avoir mauvaise opinion de gens qui, pour des intérêts mercantiles, se montraient si acharnés contre une religion qu'ils professaient eux-mêmes , quant aux points capitaux. Quoi quïl en soit, peu de temps après la bataille de Ximabara, il parut un nouvel édit impérial qui défendait, sous peine de la vie, aux sujets du roi d'Espagne de mettre le pied sur les terres du Japon, ni d'entrer dans aucun de ses ports , sous quelque prétexte que ce fût. Les seuls Hollandais devaient avoir désormais la liberté du commerce dans l'empire. Cet édit était motivé sur la persistance des Portugais à introduire des missionnaires dans l'empire, et sur l'imputation dirigée contre eux d'avoir fomenté la rébellion des chrétiens d'Arima. Deux vaisseaux portugais qui arrivèrent sur ces entrefaites reçurent la notification de cet édit : on défendit à ceux qui les montaient de venir à terre , et on leur signifia qu'ils étaient les derniers qui ne seraient pas traités en ennemis.

(1640) Cette nouvelle jeta la consternation dans Macao; toutefois on ne crut pas encore le mal sans remède, et on résolut d'envoyer à Tempereur une ambassade pour s'efforcer de le ramener à d'autres sentiments. Quatre personnages , distin-

gués par leur naissance, leur fortune et les hauts emplois qu ils avalent occupés , s'offrirent pour remplir cette mission, et partirent pour Nangazaqui. A leur arrivée dans ce port, bien qu'ils se fussent empressés de faire connaître leur caractère d'ambassadeurs, on enleva le gouvernail et les agrès de leur bâtiment , et on l'entoura de barques remplies de soldats qui les retenaient prisonniers sur leur bord, tandis qu'on était allé prendre les ordres de l'empereur. Au bout de vingt jours , la réponse arriva ; tous les Européens furent mis en prison, et on leur lut leur sentence aux termes de laquelle ils étaient condamnés à avoir la tète tranchée ; toutefois onleur accordait leur grâce s'ils voulaient renoncer à leur religion, et on donnait la vie à treize matelots de l'équipage, pour qu'ils allassent faire connaître à Macao l'accueil que l'on destinait aux Portugais sur les côtes du Japon. Les quatre ambassadeurs et leurs compagnons moururent avec joie pour leur religion; les treize autres , après avoir assisté à l'exécution et vu brûler leur vaisseau, furent embarqués sur une mauvaise barque qui les ramena à Macao. La ville entière fut plongée dans le deuil par leur récit ; toutefois les premiers moments furent donnés à la piété, et l'on honora le triomphe des nouveaux martyrs avec une grande solennité.

Les Hollandais croyaient être plus avant que jamais dans les bonnes grâces de l'empereur , et leur commerce devenait de jour en jour plus fructueux, lorsqu'un commissaire envoyé par le souverain vint leur dire que son maître était informé qu ils suivaient la même religion que les chrétiens , puisqu'ils observaient le dimanche et qu'ils faisaient baptiser leurs enfants; il leur ordonnait en conséquence de démolir les bâtiments et magasins qu'ils possédaient à Firando. Les Hollandais se hâtèrent d'obéir, et ils furent informés depuis que, s'ils n'avaient pas montré cet empressement à déférerauxordresqui leurétaient notifiés, le commissaire avait ordre de les faire immoler sur-le-champ par ses soldats. Cependant les rigeurs de l'empereur ne s'arrêtèrent pas là, et bientôt les négociants hollandais reçurent l'ordre de transporter leurs établissements et leurs marchandises dans Tîle de Désima, qui avait été construite pour les Poi'tugais, et qui devait être dorénavant la seule partie de l'empire ouverteaux Européens ; et en effet , depuis cette époque , les Hollandais ne sont librement admis que dans cette lie. Désima ne renferme qu'une seule rue et quelques autres maisons on magasins isolés. L'île est entourée d'une clôture en planches qui prive ceux qui l'habitent de la vue de la mer. Les Hol-

landais y sont encore soumis à l'inquisition constante de quelques magistrats ja{3onnais qui surveillent toutes leurs actions et visitent leurs marchandises avec une minutie dont il est difficile de se faire une idée. Ils paient en outre un loyer très-cher pour les huttes en bois qu'ils y occupent, et sont soumis à toute espèce d'humiliafions.

(1642) Cependant le zèle des missionnaires n'avait pas été refroidi par le supplice de leurs prédécesseurs et par l'impossibilité apparente de pénétrer dans le Japon, Le P. Rubino , qui était venu d'Europe avec le P. iMisirilli , se fit débarquer dans un port du Saxuma avec cinq autres Jésuites et trois Portugais séculiers. Quoiqu'ils fussent déguisés , ils furent découverts et arrêtés au bout de deux jours. Conduits à Naiigazaqui , ils furent , pendant sept mois, éprouvés par les tourments les plus cruels , et terminèrent enfin , à leur grande joie, leur vie mortelle par le supplice de la fosse.

Presque en même temps , on apprit que le P. Jean-Baptiste Porro , le plus ancien missionnaire qui fût encore au Japon, avait été brûlé avec tous les habitants d'une bourgade où l'on avait mis le feu, sans permettre à personne d'en sortir. C'est tout ce qu'on a pu savoir de cet événement, les communications avec l'intérieur de l'empire étant

devenues impossibles. Quelques religieux japonnais, qui avaient échappé jusque-là, furent encore exécutés, ainsi qu'on l'apprit de quelques Chinois qui étaient allés au Japon.

(1643) Cependant cinq Jésuites, à la tête desquels était le P. Marquez, provincial, voulurent encore affronter le même sort ; tout ce qu'on a appris de leur destinée , c'est qu'ils furent conduits à Yedo par l'ordre de Tempereur, qui leur fit scier les membres.

(16^6) La couronne de Portugal était passée sur la tête de don Juan , duc de Bragance. On persuada à ce prince qu'il était de ses intérêts de chercher à renouer le commerce de Macao avec le Japon , en envoyant au souverain de ce pays une ambassade chargée de lui faire connaître son avènement et la séparation des royaumes d'Espagne et de Portugal. Il équipa en conséquence deux bâtiments, et honora du titre de son ambassadeur don Gonzalo de Sequeyra. Après une navigation pénible, les deux bâtiments parvinrent à Nangazaqui, et l'ambassadeur fit connaître aux gouverneurs l'objet de sa mission. Les gouverneurs lui firent un accueil fort gracieux , et, après avoir , suivant l'usage , fait enlever le gouvernail et les agrès des bâtiments, ils envoyèrent un courrier à l'empereur. La réponse se fit atten-

dre quarante jours; elle était défavorable, et les Portugais durent se retirer immédiatement. On a appris depuis qu'il s'en était peu fallu que leur demande ne fût accueillie ; mais les réclamations des bonzes et les intrigues des Hollandais l'avaient emporté.

(1650) L'empereur To-Xogun-Sama étant mort, et son successeur n'étant pas en âge de régner, on lui donna des tuteurs qui régnèrent avec beaucoup de sagesse ; mais la religion chrétienne n'en resta pas moins bannie de l'empire , quoique la persécution eût cessé ; il est vrai qu'il ne restait plus de chrétiens. C'est à cette époque que l'on place la mort et la conversion du P. Ferreyra , qui , dit-on , supporta trois jours le supplice de la fosse que, dix-neuf ans auparavant, il n'avait pu supporter plus de cinq heures.

(1656) La Compagnie des Indes prit occasion de la mort de l'empereur To-Xogun-Sama pour envoyer une nouvelle ambassade à son successeur, et ne négligea rien pour la rendre brillante et fructueuse. Le sieur Zacharie Wagenaar fut choisi pour cette importante commission; il partit de Batavia le 11 juillet 1656 , et prit possession , en arrivant à Xangazaqui , delà charge de président du commerce.

Il gagna en douze jours Ozaca, où il fut encore

forcé de s'arrêter j arrivé enfin à Yedo , il en fit donner avis à celui des gouverneurs de Nangazaqui résidant alors à la cour, le priant de lui faire connaître les mesures qu'il devait prendre pour obtenir audience de l'empereur et lui faire ses présents. On renferma les présents dans les magasins de l'État jusqu'au jour de l'audience, qui se passa fort bien ; les présents furent trouvés trèsbeaux ; ils consistaient en pièces de velours et d'étoffes de soie, en instruments de précision, en lunettes, en armes et en animaux curieux. Sicungundono, très-satisfait des présents qu'il avait reçus pour sa part, voulut recevoir l'ambassadeur dans son palais; mais au moment où l'on allait se mettre à table, on entendit crier au feu. Sicungundono y courut pour donner ses ordres, mais toutes ses mesures furent inutiles : un vent impétueux du nord porta les flammes par toute la ville , et en deux jours les deux tiers de Yedo furent réduits en cendres; plus de cent mille personnes périrent dans cet immense incendie. Dans ce malheur, qui causa un dommage infini à la Compagnie des Indes, Wagenaar eut la consolation de recevoir de l'empereur, des ministres et des gouverneurs beaucoup de faveurs et de distinctions. Il retourna fort content à Nangazaqui; mais la suite ne répondit pas à de si heureux commencements. Il s'éleva successivement plu-

sieurs démêlés entre les Japonnais et les Hollandais, et les premiers poussèrent si loin î'animosité, que les Hollandais, ne se trouvant plus en sûreté dans leur île, annoncèrent au gouvernement qu'ils allaient renoncer au commerce du Japon.

Hs se flattaient que cette menace rendrait les Japonnais plus traitables, mais ils s'étaient trompés dans leur calcul. On ne répondit point à leurs réclamations , mais il arriva de la cour de nouveaux ordres plus sévères , qui portaient, entre autres dispositions, que désormais, dès qu'un navire hollandais arriverait au Japon , on en enlèverait le gouvernail. Cette exigence choqua tellement Wagenaar, qu'il prit sur-le-champ le parti de retourner à Batavia : mais il y était à peine arrivé, qu'on le fit repartir pour aller encore en ambassade à la cour de Yedo. 11 revint donc à Nangazaqui, d'où il partit pour la cour, le 10 février 1659. l\ apprit en arrivant que le grand protecteur des Hollandais, Sicungundono, cassé de vieillesse, s'était retiré et ne s'occupait plus d'affaires publiques. Il ne laissa pas cependant d'avoir une audience assez favorable de l'empereur. Les frais de cette ambassade furent immenses et sans compensation; Wagenaar ne put pas môme se faire payer de ce qu'il avait vendu dans les voyages précédents aux seigneurs de la cour.

(1672) Les rapports commerciaux entre les

deux nations restèrent encore sur ce pied pendant une douzaine d'années pendant lesquelles les Hollandais réalisèrent d'immenses bénéfices. Mais en 1672, cette mine opulente cessa d'offrir une exploitation aussi avantageuse. Ce changement fut causé par un malentendu à l'occasion des présents offerts à l'empereur. Mino-Sama, premier ministre, se trouva offensé que l'on eût présenté au prince une lampe que lui-même voulait lui offrir, et il en conçut contre toute la nation hollandaise une haine dont il ne tarda point à lui donner des marques.

Quelque temps après , il obtint le gouvernement de Nangazaqui pour un de ses parents , et le premier ordre que le nouveau gouverneur intima aux Hollandais, ce fut qu'ils donneraient désormais des montres et des échantillons de toutes leurs marchandises , pour les faire voir à des connaisseurs qui en fixeraient le prix selon leur juste valeur. Les marchands japonnais reçurent en même temps avis de se rendre au palais. L^estimation des marchandises fut faite par ces derniers seuls, puis le gouverneur déclara aux Hollandais qu'il fallait les donner à ce prix ou les remporter. Les négociants européens aimèrent mieux se défaire de leurs marchandises avec un bénéfice médiocre que de les remporter avec perte; mais comme, les années suivantes, les

gouverneurs diminuaient toujours le prix , les Hollandais en portèrent leurs plaintes à l'empereur. La réponse fut trois ans à venir, et quoiqu'elle fût favorable aux réclamants , elle leur devint très-funeste , car les gouverneurs de Nangazaqui en furent très-mortifiés et résolurent de tout faire pour nuire au commerce des Hollandais. Appuyés à la cour par le crédit de Mino- Sama et de ses parents , ils représentèrent que les profils des étrangers étaient immenses et portaient un grand préjudice aux sujets japonnais; enfin ils obtinrent des dispositions plus sévères qui furent signifiées aux marchands de Bésima.

(1685) Ce nouveau règlement, qui est encore en vigueur aujourd'hui, porte que les Hollandais ne pourront vendre au Japon , en marchandises de toute espèce , au delà d'une certaine somme chaque année. Cette somme, qui n'est que la moitié de celle accordée aux Chinois, se monte environ à deux millions cinq cent mille francs.

La veille du premier jour destiné à la vente , an met à toutes les portes des rues des affiches , par lesquelles on invile les marchands à se trouver à Désima, afin de s'instruire mieux des marchandises à vendre par les listes détaillées qui sont affichées à la porte de chaque magasin. Comme la direction du commerce est toujours

entièrement entre les mains des gouverneurs de Nangazaqui, il n'est permis de vendre qu'en présence de leurs subdélégués : les principaux officiers de l'île doivent aussi y assister, et le premier înlerprèie y préside , tandis que les deux directeurs , celui qui est nouvellement arrivé et celui qui doit retourner aux Indes, n'ont rien à faire et ne peuvent rien dire.

On n'expose qu'une espèce de marchandise à la fois : ceux qui veulent acheter donnent des billets signés d'un nom supposé sur lesquels est marqué le prix qu'ils veulent donner de chaque chose , et Us lâchent plusieurs de ces billets avec différents prix, afin de voir comment ira la vente et de js'^n tenir au plus bas, s'il est possible. Les directeurs hollandais ouvrent d'abord ces billets et les séparent selon le prix qui est offert , puis ils les remettent à celui qui préside, lequel les lit à haute voix les uns après les autres , commençant par ceux qui offrent davantage- A chaque billet, il demande par trois fois quel est l'offrant, et si personne ne répond, il prend le suivant, et continue ainsi jusqu'à ce que quelqu'un se présente et s'approche pour signer son billet de son vrai nom ; la marchandise lui est aussitôt adjugée , et l'on passe à une autre. Il est ainsi du reste, jusqu'à ce que tous les droits soient levés et que la gomme marquée par l'empereur soit fournie ; ce

qui est fait ordinairement en trois jours, tandis que nous avons vu qu'avant 1685 la foire durait un mois. Le lendemain de la vente, les marchandises son( délivrées. Le bénéfice des Hollandais varie suivant le débouché que leurs marchandises trouvent à Méaco, qui est le grand centre de tout le commerce. Le droit que l'empereur prélève sur les marchandises est de quinze pour cent , et l'ensemble des droits monte à soixante-cinq pour cent.

Les particuliers qui font du négoce au Japon obtiennent quelquefois des officiers ou des interprètes de faire vendre leurs marchandises avec celles de la Compagnie des Indes et sans les compter dans la somme fixée pour l'ensemble des affaires , mais ils sont obligés d'acheter bien cher dépareilles faveurs. Quelquefois aussi, quand ils ont plus de marchandises qu'il ne leur est permis d'en vendre, ils réussissent à s'en défaire en secret par le moyen des officiers de l'île , qui les prennent de la main à la main , surtout quand ce sont des objets qui ont une grande valeur sous un petit volume. Il est vrai qu'il y va de leur vie s'ils sont découverts. En 1686 , dix Japonnais furent décapités, et le directeur hollandais fut banni du Japon à perpétuité , pour avoir été surpris dans une opération de ce genre.

Les navires ne sauraient être chargés ni mettre

à la voile pour sortir du havre sans un congé exprès, et ce congé doit venir de la cour, qui s'est encore réservé ce droit. Lorsqu'on les charge, tout est examiné avec la dernière rigueur. D'abord deux des propriétaires de l'île, deux élèves interprètes et deux commis de TOttona avec quelques gens de travail vont de maison en maison et appellent tous les Hollandais dont ils ont la liste , tant ceux qui doivent demeurer à Désima , que ceux qui doivent s'embarquer pour Batavia. Ils visitent ensuite tous les coins et recoins, et examinent toutes les hardes pièce à pièce , prennent un mémoire fidèle detoutcequïls trouvent, lient le tout avec des cordes de paille, y mettent leur cachet, et y joignent le mémoire de tout ce que contient le paquet pour en informer le garde de la porte , lequel , sans cela , ouvrirait le paquet pour le visiter.

Toutes les marchandises de contrebande sont confisquées, et telles sont les figures des idoles du pays ou des cuges dans leurs habits de cérémonie, les livres imprimés, les papiers, les miroirs, les métaux qui sont marqués de caractères japonnais, l'argent monnayé, certaines étoffes du pays, mais surtout les armes et tout ce qui s'y rapporte; comme la figure d'une selle, d'une armure , d'un arc , d'une flèche , des épées et des sabres , des navires même et des bateaux.

I^Il'RE X.

Hommage que le directeur du commerce hollandais va rendre chaque année à l'empereur, — Son départ. — Son voyage. — Cérémonies observées lors de ses audiences. — Son retour à Nangazaqui. — Rapports des Japonnais avec les Chinois — Position pénible des Hollandais à Désima. — Préposés chargés de les surveiller. — Investigations continuelles et minutieuses auxquelles ils sont soumis. — Quelles traces de christianisme restaient au Japon en ÏG92. — Cérémonie sacrilège du Jesumi. — Dévouement de M. l'abbé Sidotti. — Il pénètre dans l'empire du Japon. — Deux autres missionnaires se font débarquer aux îles IXicobar. — Leur martyre, — Conclusion.

Nous avons vu que , depuis la révolution qui a mis sur le trône des Cubos-Samas une famille nouvelle, il n'y a pas un prince ou seigneur qui ne soit obligé d'aller une fois l'année à Yedo, nonseulement au commencement de l'année , comme cela s'est pratiqué de tout temps, à Tégard des souverains et même à l'égard des princes particuliers chacun dans leur Etat , mais encore au jour marqué par le monarque pour lui faire ses soumissions. Le directeur des Hollandais a été mis sur le même pied. Ainsi , c'est un véritable hommage que ce directeur va rendre au Cubo-

Sama au nom de la Hollande ; au moins paraît-il certain que l'empereur l'entend ainsi. Le jour du "départ de ce fonctionnaire est fixé au 15 du premier mois de l'année japonnaise, époque qui correspond à peu près au 20 de février, immédiatement après le dépait de son successeur. Quoiqu'il porte alors le titre d'ambassadeur et qu'il ait un équipage conforme à ce caractère , à la manière dont on le conduit à Yedo, on le prendrait plutôt pour un prisonnier d'État dont on veut s'assurer, que pour le ministre d'une puissance souveraine. Il semble même que cette pompe extérieure ne lui soit permise que pour l'engager dans de plus grandes dépenses.

Lorsque tout est prêt pour le départ, le directeur va avec tout son cortège rendre visite aux deux gouverneurs résidant à Nangazaqui , pour prendre congé d'eux et leur recommander le peu de Hollandais qui doivent demeurer à Désima. Le lendemain de cette visite , chacun fait son paquet , sur lequel il doit marquer tout ce qu'il contient, et avant de le fermer, il doit le faire visiter. Les présents qui doivent être faits sur la route à Ozaca et à Méaco; ceux qui sont destinés à l'empereur, aux ministres et aux amis de la Compagnie des Indes; les vivres et les autres provisions qui sont nécessaires pour le

voyage par mer; le gros bagage et la grosse batterie de oiiisine sont embarqués quelques semaines auparavant sur un petit bâtiment qu'on nomme herge, et qui doit aller sans s'arrêter jusqu'au port de Ximonoscki, dans le Naugato. Enfin le jour du départ, tous les officiers de Désima et généralement tous ceux qui ont quelque intérêt dans ce qui concerne les Hollandais se rendent chez le directeur de grand matin, avec ceux qui doivent l'accompagner. Les gouverneurs , suivis de tous les oflîciers et subalternes et de leur nombreuse cour, y viennent peu de temps après polir lui souhaiter un heureux voyage et le féliciter de l'honneur qu'il doit avoir d'être admis à l'audience d'un aussi grand prince que l'empereur du Japon. La coutume est de leur offrir un festin et de les reconduire ensuite jusque hors de l'île. Tout cela est fini vers neuf heures du matin , et le directeur se met aussitôt en marche. Le hugio ou commandant du cortège et le directeur ont chacun un norimon ou litière. Le chef des interprètes, s'il est trop âgé pour supiK)rter l'exercice du cheval , est porté dans un cangos , autre espèce de litière moins ornée ; tous les autres personnages sont à cheval, et les valets à pied. Les officiers japonnais de Désima et les amis des Hollandais les accompagnent jusqu'à la première

hôtellerie, mais le train du directeur n'est pas le même dans les trois parties du chemin qu'il a à faire. Tant qu'il est dans le Ximo , il a toujours environ cent quarante personnes , en y comprenant les gentilshommes que les seigneurs des provinces par où il passe lui envoient pour le complimenter et pour lui faire cortège tandis qu'il est sur leurs terres. Dans le trajet qu'il fait par mer, son train n'est pas moins nombreux , mais il est moins noble ; les valets et les matelots en font la plus grande partie. Depuis Ozaca jusqu'à Yedo, le cortège est au moins de cent cinquante personnes, à cause des présents et des autres effets qui sont venus par mer jusqu'à Ozaca et qu'il faut alors porter par terre ; mais on a soin de faire précéder le gros bagage de quelques heures, afin que la marche soit moins embarrassée et pour avertir les maîtres des hôtelleries où l'on doit loger de se tenir prêts. Au reste, c'est le bugio qui donne tous les ordres ; le directeur ne se mêle de rien. On voyage à grandes journées, on part de grand matin , on arrive souvent fort tard , on ne s'arrête qu'une heure pour le dhier , et l'on fait environ treize lieues par jour.

Le directeur reçoitplus d'honneur dans leXimo que dans la grande île Nipon , et partout il est beaucoup mieux traité par les Japonnais qu'il

rencontre que par ceux qui Tescortent et qui mangent, pour ainsi dire, son pain. Les seigneurs et les princes du Xinio lui font à peu près les mêmes civilités qu'à leurs égaux ; nulle part on ne manque de balayer et nettoyer les chemins devant lui, et dans les villages on jette de l'eau pour abattre la poussière; les habitants des villages le regardent passer avec un grand respect et dans un profond silence; les petites gens lui tournent le dos, comme ne se croyant pas dignes de le regarder, usage assez commun dans toute l'Asie. Toutefois ces distinctions semblent s'adresser bien plus-au bugio qui représente les gouverneurs de Kangazaqui quà l'ambassadeur hollandais.

Les Hollandais trouvent du reste, pour leur ai^gent, sur cette route, toutes les commodités qu'ils peuvent désirer; mais on observe à leur égard une surveillance des plus incommodes. Si quelqu'un est obligé de descendre de cheval pour un besoin quelconque, tout le monde s'arrête, et le bugio , accompagné de deux espèces de sergents , met pied à terre. On ne laisse jamais un Hollandais seul un instant , pour quelque motif que ce soit. Les maîtres des auberges où le directeur doit descendre viennent à sa rencontre pour le saluer, puis ils retournent en toute hâte chez eux, où ils saluent encore les norimons en

touchant la terre des mains et presque du front. Les Hollandais sont conduits à l'appartement qui leur est destiné , et ils n'y sont pas plutôt entrés que toutes les avenues, les portes, les fenêtres et toutes les autres ouvertures sont fermées et clouées; les gardes et les valets du coriége peuvent seuls les approcher pour les servir. x\u moment de partir , le directeur paie la dépense en espèces d'or qu'il met sur une petite table ; l'hôtellier va les prendre en se traînant sur les mains et sur les pieds.

Le directeui' s'arrête ordinairement quelques jours à Méaco, où il rend une visite de cérémonie au gouverneur, qui le reçoit toujours avec grand appareil et à qui il doit faire des présents. La même chose se pratique à Ozaca , qui n'est qu'à une bonne journée de cette ancienne capitale. Mais, dans la première de ces deux villes, laj première visite et les plus riches présents doivent] être pour le président du tribunal de la justice qui est la troisième personne de l'empire. Depuis Ozaca jusqu'à Yedo, le directeur ne séjourne nulle part ; il entre dans cette dernière ville par le long faubourg de Sinaga^va , où , après avoir marché pendant trois quarts de lieue , il se repose dans une petite hôtellerie qui se trouve au milieu de ce faubourg. On jouit de là du plus beau point de

vue qu'il soit possible d'imaginer : c'est la ville même qu'on voit en plein, avec ses grands et vastes bâtiments et sa rade ordinairement couverte de navires et de bateaux de toutes grandeurs et de toutes figures.

Le jour marqué pour avoir audience de l'emper-eur, les présents destinés pour sa majesté impériale sont envoyés de bonne heure au palais pour être rangés dans la salle des Cent-Natles, où l'empereur les doit examiner. La marche commence peu de temps après , elle n'a rien de magnifique. Quelques Hollandais à cheval précèdent le norimon du directeur, lequel est suivi d'un premier interprète porté dans un cangos ; tout le reste des ofiiciers et des domestiques suit à pied. On arrive ainsi au premier enclos du palais, lequel est bien fortifié de murs et de remparts, et d'abord on passe sur un grand pont bordé d'une très-belle balustrade ornée de boules de cuivre de distance en distance. La rivière qui coule sous ce pont est large , et l'on y voit presque en tout temps un grand nombre de barques et de bateaux. On passe ensuite par deux portes fortifiées, entre lesquelles il y a une petite garde, puis dans une plus grande place où il y en a une beaucoup plus nombreuse. La salle des gardes est au-dessous de cette place ; elle est tapissée de drap , et une forêt de piques

plantées en terre en marque l'entrée : le dedans est orné d'armes dorées , de fusils , de lances , de boucliers, d'arcs et de flèches rangés avec beaucoup de goût. Les soldats y sont assis par terre, les jambes croisées, habillés de soie noire, chacun avec deux sabres.

On entre ensuite dans le second enclos, qui est fortifié à peu près de la même manière ; mais le pont , les portes et le palais y ont plus de magnificence. Le directeur laisse son norimon en y entrant, et les Hollandais leurs chevaux; les valets ne vont pas plus loin. Ceux qui ont le droit d'être présentés au prince sont ensuite conduits à son palais , qui est dans le troisième enclos. On y entre par un pont de pierre fort long, et , après avoir passé au travers d'un double bastion et de deux portes fortifiées , on continue de marcher dans une rue irrégulière , disposée suivant le terrain et fermée des deux côtés de murailles fort hautes. Elle aboutit à la grande garde qui est de cent hommes , et qui se tient à l'extrémité de la rue , en dehors de la dernière porte qui mène aux appartements de l'empereur.

On fait arrêter le directeur en cet endroit, et le capitaine de la garde lui présente du thé et à fumer. Les commissaires chargés des affaires étrangères , avec une assez nombreuse suite de

genlilshomnies le viennent complimenter. Au bout d'environ trois quarts d'heure pendant lesquels le conseil d'État s'assemble, le directeur, après avoir passé plusieurs portes et monté quelques escaliers , se trouve dans une salle obscure et très-richement ornée, où on le fait attendre encore plus d'une heure. Enfin les commissaires dont nous venons de parler conduisent le directeur seul dans la salle d'audience. L'empereur y est assis à la façon des Orientaux, sur des tapis et des nattes, qui lui font une espèce d'estrade assez élevée. Dès qu'il est entré, un des commissaires crie à haute voix : Hollanda capitain, et à ce signal , le directeur approche en se traînant avec les mains et les genoux jusqu'à un endroit qui lui est marqué, et qui le met précisément à égale distance entre le monarque et les présents delà Compagnie. Alors il se dresse sur les genoux, puis se courbe jusqu'à loucher la terre du front; ensuite il se retire en se traînant comme il est venu, mais à reculons, et 1 audience finit sans qu'il se dise un seul mot.

On appelle la salle d'audience, salle des Cent- Nattes , parce qu'elle est véritablement couverte de cent nattes, toutes de la même grandeur, c'està-dire d'une toise de long et d'une toise de large. L'empereur est dans une chambre assez obscure

qui donne dans cette salle; il est environné des princes, des grands officiers de la couronne et d'un grand nombre de seigneurs qui forment une double haie et sont assis en ordre et dans leurs habits de cérémonie. Il règne en ce lieu un profond silence qui augmente beaucoup le respect qu'inspire la présence d'un souverain aussi puissant et aussi redouté.

Cette première audience , pendant laquelle il est presque impossible de voir le prince, est suivie presque immédiatement d'une seconde audience qui a lieu dans Tintérieur du palais, et cette nouvelle entrevue ne semble ménagée que pour satisfaire la curiosité du monarque et pour donner à l'impératrice et aux dames le plaisir de voir des étrangers. L'empereur et les femmes y sont derrière des jalousies d'où ils peuvent voir sans être vus. Les conseillers d'État et les autres grands sont en dehors, aussi bien que les Hollandais ; mais ceux-ci sont plus bas parce qu'ils sont assis à terre , et les autres sur des nattes plus ou moins élevées suivant leur rang.

Après le cérémonial qui est assez court, l'audience se tourne en conversation , et dégénère ensuite en une espèce de comédie que l'on fait donner aux Hollandais, bien malgré eux. On leur adresse quantité de questions, la plupart ridi-

cilles ; on les oblige de se mettre dans toutes sortes de situations, à ôter leurs habits ou leurs manteaux, et à les remettre. On veut qu'ils parlent hollandais et japonnais; on les fait peindre , danser, chanter, lire enleur langue :1e directeur seul est exempt de prendre part à cette espèce de représentation donnée pour le divertissement de la cour.

Le soir, il faut qu'il visite les ministres et les conseillers d'État , et le lendemain les principaux officiers de la couronne , ainsi que celui des gouverneurs de Nangazaqui résidant en ce moment à la cour. Toutes ces visites doivent être accompagnées de présents, et ces présents sont réglés. L'audience de congé n'a presque rien qui diffère de la première; mais après que le directeur a fait les prosternements accoutumés, on l'oblige à entendre la lecture des ordres de l'empereur, lesquels consistent en cinq articles , presque tous concernant le commerce des Portugais. Au sortir de cette audience, les présents de Sa Majesté sont portés chez le directeur : ils consistent en robes du Japon très-riches : tous les seigneurs à qui l'on a fait des cadeaux envoient aussi des robes, mais moins magnifiques que celles données par Fempereur.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans le retour

du directeur à Nangazaqui, c'est qu'en repassant à Méaco, onl'oblige , ainsi que les Hollandais de sa suite, à visiter les temples qui sont aux environs de cette grande ville. Ce sont les édifices religieux les plus grands et les plus riches de l'empire ; ils sont placés avec beaucoup d'art sur le penchant des collines qui entourent cette capitale. L'habitude d'y conduire les Hollandais a pris force de loi, de telle sorte qu'il ne faut pas dire qu'on leur permet de voir ces temples, mais bien plutôt qu'on les y conduit , qu'ils veuillent les voir ou qu'ils ne veuillent pas.

En 1673, les Anglais avaient essayé de renouer leur ancien commerce avec le Japon, mais ils n'y purent parvenir, et leur vaisseau fut obligé de s'en retourner sans avoir pu descendre un homme à terre et sans qu'il lui eiit été permis de faire aucun commerce.

LesJaponnais se montrent aussi défiants à l'égard de leurs voisins qu'à l'égard des chrétiens; les Chinois ne peuvent apporter au Japon qu'une certaine quantité de marchandise qui est fixée au double de la quantité accordée aux Hollandais ; ces marchandises doivent être chargées sur un nombre fixe de jonques , qui ne peuvent aborder que dans le port de Nangazaqui.

Un petit bâtiment japonnais, allant de ledo dans

l'île de Xicocô , avait été jeté par la tempête dans le port de Macao , où il s'était brisé. Les Portugais s'empressèrent de recueillir les naufragés et d'équiper le meilleur bâtiment du port pour les reconduire à iVangazaqui, espérant, par cet acte de courtoisie, renouer leurs rapports avec le Japon ; mais les gouverneurs du port, après les avoir civilement remerciés, les avertirent de ne pas se donner une autre fois la peine de reconduire les Japonnais, si pareil accident se renouvelait. Une tentative que fit à cette époque M. Colbert, pour faire pénétrer le commerce français au Japon ne fut pas plus heureuse *.

* Les Pvusses ont vainement essayé récemment de lier des relations commerciales avec le Japon. Ce fut en 1804 qu'une expédition officielle autorisée par le czar arriva à Nangazaqui. Le vaisseau russe fut mis aussitrjt en séquestre, sans qu'aucun officier pût obtenir l'autorisation d'aller à terre. Cène fut qu'après bien des sollicitations que l'ambassadeur , 3L RosanofF, malade et ayant besoin de séjourner à terre , put être débarqué dans la petite île de Mégazaki, ou il fut parqué dans un enclos qui entourait sa maison et se prolongeait jusques assez avant dans la mer. Ainsi emprisonné et soumis à la plus intolérable surveillance, M. Rosanort' attendit pendant cinq mois la décision que l'empereur prendrait h son égard. Enfin un délégué de l'empereur arriva à IVangazaqui, muni de pleins pouvoirs pour traiter avec les Russes. Il était chargé de remettre à l'ambassadeur européen une note diplomatique, dans laquelle on lui rappelait les I ordonnances des anciens empereurs qui avaient défendu aux Japonnais de sortir de l'empire et qui leur avaient interdit le négoce avec aucune autre nation que les Hollandais; la pièce officielle, après s'être étendue sur ces préliminaires, se terminait

Pour revenir aux Hollandais , il ne paraît pas que la position de leur commerce se soit améliorée depuis les derniers règlements dont nous avons parlé. Du plus loin qu'un navire est aperçu faisant voile pour entrer dans le havre de Nangazaqui, si on le juge hollandais, on l'envoie surle-champ reconnaître par quelqu'un des négociants de cette nation resté à Désima, et qui a ordre de s'informer de son état et de sa cargaison. La Compagnie des Indes entretient pour ce sujet deux barques; un grand nombre de Japonnais y entrent avec le Hollandais, qui doit leur servir un beau repas dans une île nommée Ivaragasima. A voir la manière aimable et gracieuse avec laquelle les Japonnais reçoivent les Hollandais , les compliments , les civilités et les présents qu'ils leur font, les nouveaux venus pourraient être tentés de croire qu'ils n'auront que de l'agrément avec des gens si polis et si affables; mais ils ne sont pas longtemps dans cette erreur et reconnaissent bientôt qu'ils n'ont ni l'amitié ni l'estime de ces fiers insulaires.

par la déclaration formelle que les Japonnais ne se départiraient pas de ces règles qu'ils s'étaient imposées et dont ils se trouvaient | bien. Quelques efforts que fît M. Rosanoff, il ne put rien obtenir de plus ; il se rembarqua donc au mois d'avril 1805, fort désappointé et très-peu satisfait, tant des Japonnais que des Hollandais, qui, sans doute, l'avaient desservi dans cette affaire.

Aussitôt qu'un navire hollandais a jeté l'ancre dans le port, on le visite avec la dernière exactitude. Il faut avoir été témoin de ce qui se passe alors pour imaginer jusqu'où les Japonnais portent en cela le scrupule ; ils vont jusqu'à sonder les planches qui forment les caisses , dans la crainte qu'on n'ait caché quelque chose dans leur épaisseur. On fait ensuite l'inventaire dos marchandises , après quoi l'équipage a la liberté de descendre à terre, et il y peut demeurer jusqu'au départ des vaisseaux , c'est-à-dire trois mois au plus. Ils sont sans cesse entourés d'une multitude de surveillants et d'oiïiciers de toute espèce qui se défient les uns des autres , qui s'espionnent mutuellement , et qui se tiennent en garde contre les Hollandais comme contre les plus grands malfaiteurs du monde.

La première garde et la principale de toutes s'appelle le Monhaii ou garde de la porte. Elle se lient à la porte du pont par où Ton entre dans la ville , et qui est le seul passage pour les hommes et pour les marchandises. On tient là un journal où l'on écrit tout ce qui se passe d'heure en heure , les personnes qui entrent et qui soritent, ce qui se porte dans l'île et ce qu'on Iransiporte ailleurs; ce journal est remis aux gouverjneurs, qui ne manquent jamais de le lire. Rien

ne passe sur le pont sans permission , et , pour plus de sûreté , il y a trois inspecteurs jurés dont Fun se tient toujours auprès de la porte pour fouiller tout le monde , à l'exception des interprètes et de ceux de leurs fils à qui Ton permet de traiter avec les Hollandais, pour apprendre leur langue. De plus , tout le temps que les vaisseaux sont dans le port ou dans le havre, quatre hommes doivent être entretenus dans le Monban aux dépens de la ville , et quatre autres aux dépens des marchands de soie , pour renforcer ce poste.

La seconde garde est le Mamarihan ; c'est le guet ou la ronde composée de six habitants , gens de travail. Ils vont et viennent les uns à la rencontre des autres toute la nuit, dont ils marquent les heures en frappant deux rouleaux de bois l'un contre l'autre. Leur principal emploi est de découvrir les voleurs et de prévenir les accidents du feu. Enfin les Hollandais font de leur côté une espèce de patrouille pendant la nuit , pour se précautionner contre leurs propres gardes , qui , sans cela, ne manqueraient pas de les voler.

C'est aux dépens de la Compagnie hollandaise que sont payés tous les officiers préposés à la surveillance de l'île, ou plutôt on destine à cette dépense une partie des marchandises apportées par

les Européens. Les Hollandais considèrent ces officiers comme leurs ennemis jurés , attentifs à leur rendre tous les mauvais offices qu'ils peuvent, et d'aulant plus à craindre , qu'ils cachent leur mauvaise volonté sous une apparence spécieuse d'amitié.

Les propriétaires de l'île ne passent guère de jours pendant la vente sans paraître dans les maisons, tantôt pour aider à faire une liste des marchandises, meubles, denrées et autres choses; tantôt pour avoir Toeil sur les locataires et pour examiner leur conduite dont ils sont responsables selon les lois de l'empire. Les interprèles sont au nombre d'environ cent cinquante. Le gouvernement a voulu par là rendre inutile aux Hollandais la connaissance de la langue du pays , et par ce moyen leur cacher son état présent , ses forces et ce qui peut y arriver journellement. D'ailleurs c'était la manière de procurer à plusieurs habitants de Nangazaqui les moyens de subsister honnêtement aux dépens des étrangers. Ce sont de nouveaux surveillants qui épient les Hollandais , et qui ne les épargnent point , quoiqu'ils soient à leurs gages.

Le corps des commissaires des vivres se compose d'environ dix-sept chefs de famille ; leur emploi est de fournir à Désima les vivres , la

boisson , les meubles et tous les ustensiles dont on peut y avoir besoin. Ils en ont le privilège exclusif, aussi les vendent-ils le double et même le triple de ce que ces objets se vendent au marché. Les Hollandais sont encore obligés de payer à un très-haut prix une compagnie de cuisiniers , de valets de cuisine , d'apprentis et de porteurs d'eau. On leur permet d'avoir quelques domestiques , et cet emploi est très-recherché par le peuple de Nangazaqui ; mais ils ne peuvent servir qu'nu mois ; après quoi ils cèdent leur place à d'autres qui sont envoyés à tour de rôle par chaque rue de la ville. On craindrait qu'un long séjour avec les Hollandais ne les familiarisât trop avec eux , et ne les attachât insensiblement à leurs intérêts.

Enfin il n'y a pas jusqu'aux ouvriers et aux artisans à qui il ne faille une permission spéciale pour travailler dans l'île , chaque fois que Ton y a besoin d'eux; et il faut les payer grassement, parla raison qu'ils sont obligés de partager leurs profils avec les autres membres de leurs compagnies, et que , pour se conserver les bonnes grâces de l'Ottona et des premiers interprètes , ils doivent leur faire chaque année un présent.

Toutes ces précautions n'ont point encore paru suffisantes aux monarques japonnais; ils ont en-

core voulu lier leurs agents par la religion et par la crainte, les deux plus puissants motifs pour faire agir les hommes et pour les retenir dans le devoir. Ils out donc en premier lieu exigé un serment de tous ceux généralement qui ont la moindre communication avec les Hollandais 5 on y atteste les dieux suprêmes, on se soumet à toute leur colère et à celle des souverains et des magistrats, et on livre au même anatlième sa famille, ses plus ])roches parents, ses amis et ses domestiques, au cas que l'on transgresse le moindre des règlements faits pour l'emploi que l'on doit exercer. On signe ensuite ces règlements et on les scelle de son cachet trempé dans de l'encre noire où l'on a versé quelques gouttes de son sang. Ces serments varient selon les personnes, les emplois et l'étendue du pouvoir dont on est revêtu.

Les marchands qui vont à Désima pour acheter ou pour vendre ne prêtent point de serment , mais il faut qu'ils aient des passeports de l'Ottona, qui ne les leur délivre qu'après les avoir fait fouiller. Ces passeports sont écrits sur de petites planches de deux pouces de long et de deux de large. D'un côté est le nom de l'Ottona, celui de la rue où demeure le marchand et le sceau de ce premier officier. De l'autre est sa marque par-

ticulière, ou si l'on veut ses armes ou son chiffre. Les ordres du gouvernement qui regardent les Hollandais sont lus en partie au directeur de leur commerce dans le palais de l'empereur à Yedo , et en partie communiqués par les gouverneurs de Nangazaqui ou par leurs lieutenants.

Dès qu'un navire est arrivé , le premier inter-l prête se rend à bord et recommande à l'équipage j l'observation de ces règlements , et surtout d'évi-j ter de donner aucune marque de christianisme en présence des naturels du pays. Enfin, on ne peut guère porter plus loin la gêne où l'on retient ces] marchands. Si on leur permet de temps en temps de sortir de leur île, ce n'est jamais que pour aller rendre leurs devoirs à quelque grand , ou pour d'autres affaires qui intéressent autant les Japonnais qu'eux-mêmes. D'ailleurs, ils n'ont pas plus de liberté dans ces sorties que dans leur prison , car ils sont toujours au milieu d'une troupe dej gardes et d'inspecteurs qui les conduisent comme on ferait des prisonniers d'Etat.

Ceux qui restent à Désima après le départ des navires ont , une ou deux fois l'année , la libert^ de se promener dans la campagne : on l'accorde pourtant un peu plus souvent aux médecins et au: chirurgiens, qu'on suppose chercher des plantes médicinales j mais cette hberté coûte cher aui

Hollandais. Ces promenades se font en nombreuse compagnie ; l'Ottona y assiste en personne avec les interprètes ordinaires et tous les autres préposés qui sont à leur service , et il faut donner un grand dîner à toute celte troupe dans un temple dont les ministres perçoivent aussi un droit sur les visiteurs étrangers.

Ce ne sont pas les Hollandais qui chargent et déchargent leurs navires; il y faut employer des Japonnais qui ne le font point gratuitement. De plus, si l'on a besoin de vingt personnes, il en faut louer quarante et payer la journée entière , quelquefois pour une ou deux heures de travail.

Rien ne montre mieux l'aversion ou plutôt le mépris des Japonnais pour les Hollandais que les difficultés presque insurmontables que ceux-ci rencontrent quand il est question d'obtenir justice dans les causes où leur droit est le plus manifeste. En voici un exemple bien marqué : un fameux pirate chinois, nommé Coxenga , s'était rendu maître de l'île Formose et du fort que les Hollandais y avaient. Ceux-ci crurent pouvoir user de représailles , et un de leurs bâtiments , ayant rencontré une jonque qui appartenait au pirate, et sur laquelle il y avait trois cents hommes , 1 attaqua et la maltraita si fort, qu'il n'y resta que treize hommes en vie , mais il ne put la pren-

dre, parce qu'elle se réfugia dans le port deNangazaqiii. Les Chinois portèrenl leur plainte aux gouverneurs de cette ville d'une hostilité commise à leur vue, et ceux-ci condamnèrent les Hollandais à un dédommagement considérable qui fut pris sur leur trésor. Douze ans après, le Kinlembourg, navire hollandais, échoua par malheur sur les côtes de Formose ; l'équipage fut massacré et la cargaison pillée par les Chinois sujets de Coxenga : la Compagnie hollandaise s'axlrcB-sa au même tribunal pour en avoir justice , mais ce fut inutilement.

On n'a rien appris des chrétiens du Japon de- IMÙs l'année 1692. Alors, si nous en croyons Kœmpfer, écrivain hollandais qui se trouvait à Nangazaqui^ il y en avait environ cinquante de tout -H^fi et de tout sexe dans les prisons de cette ville, ^t ils y avaient été amenés du royaume de Bungo. C'étaient des gens de la plus basse classe du peuple ; et ils étaient fort ignorants. On se contentait de les tenir enfermés, sans aucune espérance de recouvrer la liberté autrement que par l'apostasie. Tous les deux mois on les faisait venir chez les gouverneurs qui ne négligeaient rien pour les obliger à déclarer les autres chrétiens; mais ces instances étaient toujours inutiles. Du reste, on ne les maltraitait point ; on leur permettait même de

se promener six fois l'année dans un grand enclos qui est hors de l'enceinte de la prison. Ils passaient leur temps à filer de la laine et du chanvre pour ourler les nattes , ils cousaient leurs habits avec des aiguilles de bambou, n'ayant pas la permission d'avoir aucun oulil de fer. Quelques-uns travaillaient à d'autres métiers. L'argent qu'ils gagnaient par leur travail était à eux , et ils pouvaient en acheter des rafraîchissements dont ils faisaient part à leurs femmes et à leurs enfants , qui étaient renfermés comme eux , mais séparément , en sorte qu'il ne leur était pas possible d'avoir entre eux la moindre communication. Des restes du riz qu'on leur accordait pour leur subsistance , ils faisaient du sacki , ce qui était pour eux une grande douceur. On les sollicitait souvent de se tirer d'une si dure captivité en renonçant au culte de Jésus-Christ, sans qu'ils se montrassent moins fermes à confesser Jésus-Christ.

Mais, de toutes les inventions que l'enfer a suggérées aux empereurs du Japon pour abolir la religion chrétienne parmi leurs sujets, on peut bien juger qu'il n'en est pas de plus efiicace que l'horrible et sacrilège cérémonie qui se nomme le jesumi. Voici en quoi elle consiste : vers la fin de l'année, on fait à Nangazaqui, dans le district d'Omura et dans la province de Bungo , les

seuls endroits où l'on soupçonne qu'il y ait encore aujourd'hui des chrétiens , une liste exacte de tous les habitants de tout sexe et de tout âge ; le second jour du premier mois de l'année suivante , les Ottonas, accompagnés de leurs lieutenants, du greffier et des trésoriers de chaque rue , vont de maison en maison , faisant porter par deux hommes du guet deux images, l'une de Notre- Seigneur attaché sur la croix , et l'autre de sa sainte Mère ou de tout autre saint. Tous les habitants de la maison sont appelés les uns après les autres par ie greffier à qui on en a donné la liste; et, à mesure qu'on les nomme, on leur fait mettre le pied sur les images qu'on a posées sur le plancher. On n'en excepte pas les plus petits enfants, que leurs mères ou leurs nourrices soutiennent par les bras. Ensuite , le chef de famille met son sceau sur la liste qui est portée aux gouverneurs. Quand on a ainsi parcouru tous les quartiers, les officiers eux-mêmes font le jesumi , se servent mutuellement de témoins , puis apposent leur sceau sur le procès-verbal.

(1709) Une si grande obstination dans ce peuple aveugle et une aversion si marquée du christianisme dans ceux qui le gouvernaient, devaient, ce semble , persuader les missionnaires que cette nation, ayant mis le comble à son endurcissement,

s'était absolument fermé le retom^ aux miséricordes du Seigneur. Mais un cœur apostolique ne sait pas désespérer du salut des âmes que le fils de Dieu a rachetées de son sang, et croyant pouvoir dire à ce divin Sauveur ce que lui-même représenta à son Père en priant pour ses bourreaux , Seigneur, ils ne savent ce qu'ils font , il attend toujours le moment de la grâce. Tout ce que nous venons de rapporter n'a donc point empêché que plusieurs ouvriers évangéliques n'aient fait de temps en temps de grands efforts pour réparer les ruines d'une si belle Église. Le secret que demandaient ces tentatives n'a pas permis que nous en ayons été bien instruits , et la seule dont nous ayons appris quelques détails est celle de M. l'abbé Sidotti, ecclésiastique sicilien, d'une naissance distinguée, et un de ces hommes à qui rien ne coûte et que rien ne rebute quand il s'agit des intérêts du ciel.

Il partit d'Italie en 1702 avec monseigneur de Tournon , patriarche d'Antioche , que le pape Clément XI envoyait à la Chine avec les pouvoirs de légat à latere. Arrivé en 1707 à Manille , il y resta deux ans à étudier la langue japonnaise. Enfin , en 1709 , il trouva , grâce à l'appui du gouverneur des Philippines , un capitaine qui se chargea de le débarquer sur les terres du Japon.

Près des côtes on trouva une barque de pêcheurs , et un Japonnais , qui s'était chargé de conduire M. Sidotti en sûreté dans l'intérieur du pays, se mit en rapport avec ceux qui la montaient. A son retour à bord, cet homme déclara que le missionnaire ne pouvait songer à mettre le pied au Japon , qu'il serait infailliblement arrêté , et qu'il mourrait dans les plus horribles supplices. Malgré cet avis, le saint homme , après avoir consulté le Seigneur , persista dans la ferme volonté d'accomplir son généreux projet. Vainement le capitaine rengagea à choisir au moins une autre partie de la côte où il serait moins en danger d'être saisi , rien ne put ébranler la courageuse résolution de M. Sidotti.

Le capitaine vit bien qu'il était inutile de faire de nouvelles résistances ; il consentit , quoique malgré lui, à ce que souhaitait le courageux ecclésiastique, et se disposa à le débarquer à la faveur des ténèbres delà nuit. M. Sidotti, au comble de ses vœux , alla aussitôt écrire quelques lettres, puis il vint réciter le chapelet avec l'équipage, auquel il fit ensuite une courte mais vive exhortation. En la finissant, il se mit à genoux, demanda publiquement pardon des mauvais exemples qu'il avait, disait-il, donnés à tout le monde depuis qu'il était à bord. Il pria en particulier les

DU JAPON. oOl

enfants de lui pardonner sa négligence à les instruire , et il termina une action si sainte par un exercice d'humilité qui fut d'une grande édification : il baisa les pieds, non-seulement aux ofïîciers, aux matelots, aux enfants, mais aux esclaves fnémes; après quoi il alla s'enfermer pour traiter xivec Dieu de la grande affaire qu'il était sur le point d'entreprendre.

Vers le minuit, il descendit dans la chaloupe -avec le capitaine et sept autres Espagnols, qui voulurent l'accompagner jusqu'à terre. Il fut en oraison pendant tout le trajet, le temps était beau et la mer calme ; toutefois on ne laissa pas d'avoir beaucoup de peine à aborder, parce que la côte se trouva fort haute et presque sans rivage. Au sortir de la chaloupe , l'homme apostolique baisa la terre et remercia Dieu de l'avoir si heureusement conduit dans un pays qui faisait depuis si longtemps l'objet de ses vœux. Il s'avança ensuite dans les terres , marchant à grands pas et suivi de ses compagnons. Il fallut enfin se séparer, et les Espagnols prirent congé de M. Sidotti. Don Miguel appareilla aussitôt par un très-bon vent , et le 18 octobre il rentrait dans le port de Manille.

On a su tout ce détail par le P. Pierre Faure , jésuite français , qui arriva aux Philippines peu de temps après le départ du capitaine, et qui, au

commencement de l'année 1711 , se fit débarquer avec le P. Bonnet par nn navire malais sur les îles de Nicobar, de la même manière que M. Sidotti l'avait été sur les côtes du Japon deux ans auparavant. Le sort des deux Jésuites n'a pas été longtemps inconnu : on a su qu'ils avaient fait plusieurs chrétiens parmi les insulaires de INicobar , qui jusque-là n'avaient point encore entendu parler de Jésus-Christ ; mais qu'au bout de deux ou trois ans ils avaient été assommés par quelquesuns de ces barbares.

Pour M. Sidotii , il a couru des bruits bien variés sur sa destinée , et tous n'avaient que bien peu de fondement. Ce qu'on a pu recueillir de plus vraisemblable de divers renseignements qu'on a eus à la Chine sur lui , c'est que sa mort a été violente. On a même cru assez généralement qu'il avait été enfermé entre quatre murailles si rapprochées les unes des autres, qu'à peine pouvait-il s'y remuer , et qu'on l'y avait laissé mourir de faim.

Dieu seul, dont les secrets sont impénétrables, mais dont les miséricordes sont infinies , sait si une terre cultivée avec tant de fatigues, qui a produit tant de saints et tant de héros, que tant dliommes apostoliques ont arrosée de leurs sueurs et tant de martyrs de leur sang, ne recouvrera

point un jour sa première fécondité : si la voix de ces généreux confesseurs, qui demandent à Dieu, non la vengeance , mais le fruit de leur précieuse mort, ne touchera point le cœur du souverain pasteur des âmes, et si les vœux de tant de fervents missionnaires, qui ne souhaitent rien tant au monde que de se consacrer au salut d'un peuple si propre au royaume de Dieu , ne seront point enfm favorablement écoutés.

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