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Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois

Pour faire l'exposition du système philosophique et religieux des Cathares, il n'y aurait pas, sans doute, de meilleures sources à consulter que les livres même de la secte ; mais aucun de ces livres n'existe plus. C'est une perte d'autant plus regrettable, qu'il y a eu parmi ces hérétiques des auteurs distingués par leurs talents et par leurs connaissances. L'inquisiteur Monétade Crémone, qui dans la première moitié du treizième siècle a composé un volume considérable pour les réfuter, assure qu'il a recueilli leurs doctrines dans leurs propres écrits1 5 il cite surtout ceux d'un docteur qu'il appelle Tétricus, et qui paraît avoir été aussi versé dans l'art de la dialectique que dans celui d'interpréter la Bible 2 5 nous avons dit ailleurs que ce Tétricus pourrait bien être ce chanoine Guillaume de Nevers qui, s'étant retiré, en 1201, dans le comté de Toulouse, prit le nom de Théodoric et fut, à cause de sa science, en grande vénération

1 Monéta, II, 42, 94. — °~ Ibid., 71, 79.

auprès des Albigeois1. Vers le même temps Jean de Lugio. docteur célèbre parmi les Cathares d'Italie, écrivit un ouvrage où il déposa le résultat de ses spéculations hardies et ingénieuses, différentes en quelques points du système général de la secte 2 \ tandis que dans le royaume de Léon , le provençal Arnauld inspirait de vives appréhensions au clergé par ses nombreux écrits hérétiques3. Suivant l'évêque Luc de Tuy, les Cathares avaient un ouvrage philosophique, entremêlé de passages de l'Écriture sainte et intitulé Perpendiculum scientiarum^ , destiné peut-être a rechercher la véritable harmonie des connaissances humaines , en partant de l'antithèse de la matière et de l'esprit. Outre ces livres, qui paraissent avoir été composés de préférence pour les hommes plus instruits , la secte avait aussi des écrits et même des chants populaires dans les idiomes nationaux, et qui n'ont pas dû être les moins curieuses de ses productions5. Tous ces ouvrages, qui seraient aujourd'hui pour l'historien d'un si grand prix, l'inquisition les a détruits comme étant les sources impures d'une hérésie détestée ; nous ignorons de la manière la plus absolue si l'un ou l'autre en a échappé aux flammes. Pour exposer le système de la secte, on est donc forcément réduit aux témoignages des adversaires.

1 Petr. Vall. Cern., 558. Tome I, p. 199.

2 ...Johannes de Lugio... compilavit quoddam volumen magnum decem quatemorum, cujus exemplum habeo. Reinerius, 1773.

3 Arnauld était scriptor velocissimus , et corrupta sanctorum opuscula vendebat, vel dabat catholicis. Lucas Tudensis, 182.

* Ibid., 158.

5 Au commencement du treizième siècle, le marquis de Montferrand, en Auvergne, après avoir amassé pendant quarante ans libros omnium sectarum , surtout ceux des Albigeois , les flt brûler peu de temps avant sa mort. Stephanus de Bellavilla, 85. — En 1510, un clerc de Toulouse donna à un bourgeois un livre pour l'instruire dans l'hérésie. Liber sentent, inquisit. , 152, 169. Les Cathares faisaient des chansons qu'ils enseignaient aux enfants. Berthold, 308. Ils déposaient sur les bords des routes de petits traités. Lucas Tudensis, 1 84.

Quelques auteurs ont voulu refuser à ceux-ci toute créance, sous prétexte qu'ils n'ont pas eu l'impartialité requise pour porter un jugement incontestable 5 on est allé jusqu'à prétendre qu'ils ont calomnié des hommes professant les doctrines les plus saines , et qu'afîn de les rendre plus odieux aux regards du peuple catholique, ils leur ont attribué a dessein les erreurs les plus détestables. C'est la une opinion qui ne saurait se justifier. Plusieurs des écrivains qui ont réfuté la secte ne l'ont fait qu'après en avoir été membres euxmêmes, et leur témoignage mérite d'autant plus de confiance, qu'ils déploient plus de zèle a démontrer la fausseté de leurs anciennes convictions. D'ailleurs, il serait difficile de croire qu'un savant docteur, comme Monéta de Crémone, eût écrit un volume qui forme un in-folio de plus de 500 pages, uniquement pour combattre des erreurs imaginaires, inventées par la malveillance. Il règne, en outre , un tel accord entre les monuments des époques et des pays les plus divers, qu'il est impossible de concevoir l'idée que tout ne serait qu'invention et que calomnie. Les chroniqueurs et les théologiens qui parlent des Cathares depuis la fin du dixième jusqu'au quinzième siècle, les Italiens comme les Français, les Allemands comme les Espagnols, sont tous unanimes au moins sur les points les plus essentiels. Il est vrai que les rapports qui datent des premiers temps de la secte sont encore vagues et incomplets, ils ne mentionnent en général que quelques parties détachées du système , dont ils ignorent quelquefois la base dualiste. Peut-être même qu'à cette époque le dualisme formait une espèce de doctrine ésotérique que les Cathares ne communiquaient à leurs disciples qu'après s'être assurés de leur fidélité; il paraît résulter des documents sur les hérétiques d'Orléans, d'Arras, de Monteforte , etc. , que beaucoup de personnes ne connaissaient alors que les pratiques ascétiques de la secte, et qu'elles croyaient pouvoir s'y livrer sans inconvénient, parce qu'elles n'y

voyaient sans doute qu'une morale plus rigoureuse que celle de leur siècle. Tous les points partiels mentionnés par les auteurs du dixième et du onzième siècle, se retrouvent du reste à la place qui leur est indiquée par l'enchaînement général du système cathare, dans les ouvrages plus complets des siècles postérieurs. Enfin , tout ce que les écrivains catholiques nous rapportent sur ce système, est confirmé au treizième et au quatorzième siècle par les dépositions des témoins et des accusés devant les inquisiteurs de la France et de l'Italie , et reparaît en résumé au quinzième siècle dans une lettre d'Eugène IV à son légat en Bosnie1.

On ne saurait donc hésiter a ajouter foi aux adversaires, et a considérer leurs ouvrages comme des sources authentiques et suffisantes , sauf a leur appliquer une critique sévère , et a se mettre en garde contre les exagérations de leur zèle orthodoxe.

Dans plusieurs des traités écrits contre le catharisme , on trouve aussi les preuves et les autorités sur lesquelles il prétendait s'appuyer. L'exposition du système serait incomplète, si elle négligeait de citer ces preuves Elles sont de différentes sortes. Les preuves rationnelles, les arguments logiques et métaphysiques tiennent le premier rang-, ils ne manquent souvent ni de subtilité, ni d'une certaine apparence de force-, c'est par le moyen de ces arguments surtout que l'on parvient à comprendre comment des esprits médi-

1 Chez Farlati , IV, L257. Muratori (Antiquit. ital. medii œvi , V, 93 et suit.) donne un extrait d'une chronique manuscrite de Ferrare , par Peregrinus Priscianus, qui vécut vers 1495, et qui a conservé une série assez complète des principales propositions des Cathares d'Italie; mais outre que c'est une source très-secondaire, il y régne beaucoup de confusion. Le «mémoire touchant les erreurs des Albigeois, tiré d'un ancien registre de l'inquisition de Carcassonne» (Vaissette, III, preuves, n° 216, p. 371), ne contient qu'un mélange des erreurs les plus contradictoires, des Vaudois , des Cathares et même des juifs. Comp. la seconde section de notre troisième partie.

tatifs , mais dépourvus de direction , ont pu se perdre sur la pente du dualisme. A côté de ces preuves philosophiques, qui n'ont pu exercer leur influence que sur des hommes capables de se livrer a la spéculation, les docteurs cathares avaient aussi des arguments plus populaires, à la portée des intelligences les moins exercées; c'étaient le plus souvent des sophismes basés sur une observation superficielle et incomplète de la nature extérieure et des destinées de la vie humaine, mais d'autant plus frappants pour les gens du peuple, qu'ils s'adressaient beaucoup plus à l'imagination qu'au jugement et a la réflexion. Ce n'est pas tout. Malgré la distance profonde qui sépare une doctrine dualiste du christianisme, dont le caractère est essentiellement monothéiste, les Cathares s'efforçaient de s'appuyer sur le Nouveau Testament ; c'est même à ce livre qu'ils en appelaient de préférence, et l'autorité qu'ils lui attribuaient facilitait singulièrement leur propagation parmi les masses. Le catharisme ne peut pas être appelé une hérésie chrétienne, ayant conservé encore l'un ou l'autre des caractères fondamentaux de la révélation de Jésus-Christ; il est une doctrine philosophique et religieuse en dehors du christianisme , mais qui , ayant eu son origine au milieu de l'Église, a cherché à s'appliquer le code sacré des chrétiens , à en prendre ce qui lui convenait , a l'interpréter et à l'arranger à son service. D'ailleurs, les Cathares ne recèlent pas la Bible entière; ils n'accordaient une autorité qu'aux livres du Nouveau Testament ; on verra plus bas pourquoi ils refusaient une origine divine, soit a la totalité, soit au moins à une partie importante des livres de l'Ancien Testament. Quant au Nouveau, ils en possédaient des versions en langue vulgaire, dont le texte, différent de la Vulgate, se rattachait, sinon a la version slave elle-même , du moins au même texte byzantin sur lequel cette dernière avait été faite1. Monéta allègue, il est

1 Voy. la note 5 à la fin de l'ouvrage.

vrai, des passages tirés de la Vulgate, dont ils se seraient servis à l'appui de certaines de leurs doctrines 1 ; mais comme son intention formelle est de mentionner aussi les textes qu'ils pourraient invoquer en leur faveur2, il faut évidemment ranger les passages de la Vulgate parmi ce nombre , car Monéta ignorait sans doute que la version officielle de l'Église n'était pas reçue dans la secte.

La manière dont les Cathares interprétaient le Nouveau Testament dut se ressentir de leur position à l'égard du christianisme. Leur point de départ n'étant pas dans l'Écriture sainte, mais en dehors de cette source de la religion chrétienne, ils n'ont pu songer qu'à l'adapter a leurs propres doctrines, et a cet effet ils ont dû avoir recours a une interprétation purement arbitraire. Ce n'est pas leur opinion qu'ils veulent mettre d'accord avec la Bible, c'est la Bible qu'ils s'efforcent d'accommoder a leur système3; ils y choisissent les passages qui paraissent leur convenir, et les expliquent a leur guise d'une manière tour a tour allégorique ou tout a fait littérale, suivant que les besoins du système l'exigent ; ce manque de principe fixe, cet arbitraire absolu ont pu induire en erreur plusieurs de leurs adversaires, dont les uns leur reprochent de n'entendre l'Écriture que littéralement, et trouvent la cause de leurs hérésies en ce qu'ils ne recherchent

1 P. 69, par exemple, il assure qu'à l'appui de la doctrine que Dieu a créé toutes les âmes à la fois, ils citaient Jés. Sirach , XVIII , 1 : Deus creavit omnia simul. Le texte grec a extics Ta Travxa xoivî), qu'on doit traduire plutôt, ainsi que la version latine elle-même, par: tout ensemble, tout sans exception. Monéta prend simul dans le sens de : tout à la fois , en même temps. Il est possible que les Cathares aient attribué à xoivvj le même sens; cependant cela ne prouve pas qu'ils aient connu et adopté la traduction de l'Église.

3 Ils disaient: Non reprehendimus sacras scripturas, sed quod ipsœ dirunt : quia Deus fecit cœlum et terram, etc., nos qualiter ca fecerit ejpl> camus. Lucas Tudensis, 156.

pas le sens spirituel1, tandis que selon d'autres ils n'auraient admis que ce dernier, en prétendant que rien dans la Bible ne doive être pris a la lettre*2. Nous le répétons, ils font l'un et l'autre; par suite de leur doctrine sur l'origine et la nature de la matière, ils envisagent tous les récits de faits matériels comme les enveloppes d'un sens mystique, et d'un autre côté ils expliquent littéralement certains passages figurés et paraboliques , quand ils croient y trouver des moyens en faveur de leurs opinions. Nous aurons souvent occasion dans la suite de fournir des exemples de leur interprétation quelquefois ingénieuse , mais presque toujours arbitraire et hasardée.

Outre le Nouveau Testament, ils accordaientaussi unehaute autorité a plusieurs livres apocryphes. La vision d'Isaïe, qui avait été en honneur chez différentes sectes gnostiques, et qui s'était répandue jusqu'en Ethiopie, servait tant aux Bogomiles de la Thrace qu'aux dualistes absolus de l'Italie, qui en avaient des versions latines a leur usage3. Ce livre, toutefois, ne contientrien d'important relativement àladoctrinecathare. Un autre ouvrage moins ancien offre sous ce rapport plus d'intérêt 5 c'est une série de questions adressées par saint Jean à Jésus-Christ, sur la création du monde par le démon, sur l'envoi du fils de Dieu , et sur le sort final des bons et des méchants-, Jésus-Christ répond à son disciple par des mythes fort curieux, qui interprètent dans le sens cathare la tradition de la Genèse sur la création, et les chapitres de l'Évangile selon saint Matthieu, où il est parlé du jugement dernier et de la fin du monde4. Ce livre, dont l'original fut sans doute grec , fut apporté vers la fin du douzième siècle de la

J Ebrardus, 174.

2 Lucas Tudensis, 138.

3 Euthymius , Victoria de Massalianorum seclà , 116; Mouéla , 218. Voy. la note 5 à la fin de l'ouvrage.

* Matth., XXIV, 29-31 ; XXV, 31 et suiv.

Bulgarie aux Cathares d'Italie, et de ceux-ci il parvint en France1.

Après ces observations préliminaires nous allons aborder maintenant l'exposition du catharisme. Nous examinerons d'abord la partie spéculative de ce système , sa théologie , sa cosmogonie et sa doctrine sur la nature et la destination de l'homme ; nous y rattacherons ensuite la théorie éthique et ascétique , pour passer de la au culte de la secte et a son organisation comme Église. Un dernier chapitre contiendra les détails que nous avons pu recueillir sur les mœurs des Cathares. Quelques considérations générales , pour apprécier la tendance et l'esprit de cette hérésie , termineront cette partie de notre ouvrage.

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