SYSTÈME MODIFIÉ P.4U JEAN UK LUC
1 ir? et qui est-ce qtii Ta mis a mort? Évidemment il n'a pas dû mourir pour racheter les âmes reléguées sur la terre; Jean de Liigio applique h sa mission auprès de celles-ci, le dogme ecclésiastique de la descente aux enfers ^ d'un autre côté, il n'y avait dans le ciel lui-même personne pour qui le Christ eût dû mourir, et personne qui eût pu le mettre à •mort; car toutes les âmes célestes ayant pécbé, toutes avaient dû quitter le séjour céleste, où n^étaieot restés par conséquent que Dieu et son Fils, Il paraît que Jean de Lugio n'admettait pas Texistence des esprits purs, des anges, qui jouent un rôle si considérable dans le système général des dualistes ateolus; selon lui, le germe mauvais fut implanté au Fils de Dieu lui-même , et ce Fils ne devint le Sauveur que parce qu'il fiit le seul chez lequel cette malice originelle demeurât saus effet. En présence de ces considérations , on peut donc se demander avec raison à quoi a du servir la passion du Christ; ce que nous savons des opinions de Jean de Lugio, ne nous fournit aucune donnée pour répondre k cette question. Du reste, on ne peut nier que, malgré cette lacune, la doctrine de ce philosophe cathare ne soit en principe plus conséquente que celles des autres dualistes absolus ; car il est manifeste que, dès qu'on admet l'éternité, Topposîtion naturelle et essentielle des deux Dieux, il faut aussi admettre que Tun limite lautre et que, par conséquent, il y a lutte perpétuelle; le Dieu mauvais, viciant la création du Dieu bon et empêchant celui-ci d'exécuter ses volontés, doit alors être plus fort que lui, et le Dieu bon n^est plus la perfection suprême, infinie^ absolue.
DEUXIEME SECTION. — dualisme mitigé.'
C'est pour éviter cette inconséquence du dithéisme qui , tout en admettant deux Dieux également puissants et éternels, veut^^ni^iWoiris^maintenir la perfection illimitée du Dieu bon , et pour échapper en général aux difficultés d'une opposition fondamentale entre deux principes, que de bonne heure beaucoup de Cathares essayèrent de mitiger et d'adoucir le dualisme, en plaçant un seul Dieu au faite de tout le système. Ce furent d'un côté les Bogomiles de la Thrace, et de l'autre les Cathares de Concorezo en Bulgarie et en Italie. Les uns comme les autres crûrent sauver l'idée monothéiste, quoique dans le fait ils ne pussent renoncer au caractère dualiste , inhérent à toute doctrine qui enseigne qu'un mauvais principe gouverne les choses visibles, et que la matière est la cause et le siège du mal.
Dans la partie historique de ce travail , nous avons essayé de montrer que dès le milieu du onzième siècle il s'est manifesté dans les contrées où le dualisme cathare avait pris naissance , une tendance à le mitiger par la soumission du
1 La meilleure source pour connaître la doctrine des Bogomiles, sont les écrits d*Euthymius Zygadenus, qui vécut au commencement du douzième siècle; il inséra dans sa Panoplia dogmatica, au titre XXIII, un récit sur l'histoire et les dogmes de cette secte. Le teile grec de cet ouvrage parut en 1710, in-fol., à Tergovist en Valachie; une version latine parut à Venise, en 1555, in-fol., et se trouve dans le t. XIX de la Bihlioth. Patrum maximafâe Lyon. La partie relative aux Bogomiles fut publiée, en grec et en latin, par le professeur Gieseler, Gœtting.. 1842, in-40. Le second ouvrage d'Euthyraius, à consulter ici, est sa Victoria de Massalianorum sectà, publié par Tollius, dans ses Insignia itinerarii italici.
S8 LE SYSTÈME BOGOMfLK..
mauvais principe h Dieu* Plusieurs des hérétiques qui suivaient cette doctrine admettaient un Dieu suprême^ ayant deux fils dont Vaine gouverne le monde matériel, tandis que le cadet gouverne le royaume céleste, le Père ne s'étant réservé que le règne des choses surnaturelles, des intelligences pures*. Le Père et les deux fils étaient également vénérés; on croyait que lors de la fin de toutes choses, les deux fils se réuniraient de nouveau dans le Père, et que l'unité absolue serait ainsi rétablie. Il parait que cette doctrine, sur laquelle on n'a pas d'autres détails , n'a pas été d'abord un dualisme véritable; le fils qui a le gouvernement du monde n'était peut-être qu'une espèce de délégué du Dieu suprême, et ne doit pas être considéré comme étant de nature ou de volonté mauvaise. D'autres allaient plus loin, et n'adoraient de préférence, outre le Père, que le fils cadet, celui qui gouverne le ciel et l'âme ; le fils aîné, maître de la terre et des corps , était pour eux Tauteur du ma! ; cependant ils ne le méprisaient pas^ afin de ne pas s'attirer sa vengeance^. Il y avait enfin une troisième opinion, qui consistait à ne rendre un culte qu'au fils qui crée les choses visibles; son frère cadet, disaient ces hérétiques, lui en veut de ce qu'il dispose et gouverne si bien le monde terrestre, et c'est pour lui témoigner sa rancune qu'il provoque les catastrophes, les tremblements de terre, les famines; il faut donc le maudire, et ne vénérer que le Dieu du monde et ses démons, qui seuls peuvent faire du bien aux hommes^. Ce parti, le plus grossier de tous, et qui rappelle le plus les souvenirs du paganisme, a néanmoins subsisté pendant plusieurs siècles parmi les Slaves; toutefois on manque de données plus complètes sur sa doctrine.
L'opinion qui paraît avoir trouvé le plus de partisans^ est celle qui adorait le Père et le fils qui préside au ciel ; c'est
^^Psellufi, 4. — ^ Ibidem.
Topinion qui sert de base au système des Bogomiles, dualisme relatif, mitigé par le dogme d'uu Père suprême et absolu , mais plein de mythes auxquels se mêlèrent , dans les pays orientaux de TEurope , quelques éléments gnostiques , pour la plupart étrangers au catbarisme occidental.
Voici ce qu'en somme on peut trouver dans le petit nombre de sources , sur la théologie de ce système.
Les Bogomiles se représentaient le Père, le Dieu suprême, comme une essence spirituelle, sans corps (àcrcofxaToO ] comme il a servi de prototype k l'homme , ils disaient figurément qu'il a la forme humaine (àvôpcoTroVopcpoç)^ Ce Dieu a deux fils, Satanaël, Fainé, Jésus, le cadet, formant avec lui une trinité, au-dessus de laquelle ils admettaient, dit-on, une trinité supérieure, tout à fait spirituelle, ayant son siège dans le plus élevé des sept cieux , et composée sans doute de Dieu, du Verbe et du Saint-Esprit^ ces deux derniers, subordonnés au Père, partent comme des rayons de ses yeux^. Satanaël était le gouverneur, l'économe chargé de l'administration du royaume céleste ; Dieu l'avait doté de la puissance créatrice ^ les Bogomiles lui appliquaient , comme tous les autres Cathares, la parabole de l'économe injuste, racontée chez S. Luc XVI, 1 et suiv. Transporté d'orgueil, Satanaël séduisit plusieurs anges pour s'insurger contre son père^ celui-ci les chassa du ciel. Le fils déchu créa alors, à l'aide des compagnons de sa chute, un autre monde, ayant son firmament, son soleil , ses astres, comme le monde céleste; il fit Adam d'un limon formé de terre et d'eau ; lorsqu'il l'eut dressé sur ses pieds, une humeur sortit du pied droit et prit la forme d'un serpent; par le même pied ressortit l'esprit dont Satanaël aurait voulu animer l'homme ; cet esprit passa dans le corps du serpent, lequel devint ainsi un
Eolhymius, Narratio de Bogomility 8.
Eatbymins, l c 8; Victoria de Massai., 116.
[ministre du démon . Voyant son impuissance , celui-ci s'a- [dressa au Père suprême et lui demanda uoe âme^ le Père la [.lui accorda. Eve fut formée cl animée de la même manière. ■*our prévenir la communicalion de Tàme d'Eve avec celle [^d'Adam, de peur qu'elles ne s'entretinssent de leurs regrets id'être emprisonnées dans la matière , Satanaël séduisit la [femme, et donna le jour avec elle à Caïn et à une fllle, k la- [quelle les Bogomiles donnaient, suivant Euthymius, le nom [de Caloména'^ ce n'est qu'après ce péché primitif avec le I démon lui-même, qu^Èveeul d'Adam leur fils Abel, moins [mauvais que Caïn. Satanaël , qui lorsqu'il séduisit les âmes des deux premiers hommes, avait encore sa beauté céleste, fut alors dépouillé de sa gloire divine et de sa faculté créa- [trice, et rendu laid et ténébreux; Dieu toutefois lui aban- [donna le gouvernement de sa création , espérant de son côté tque les âmes résisteraient h Tintluence funeste du mal^. Mais [cet espoir fut déçu ; T immense majorité des hommes se perrdit, et Dieu fut obligé de prendre des mesures extraordinaires pour les sauver. Dans cette intention il fit sortir de I son cœur son Verbe ou son Fils Jésus, que les hommes appelèrent le Christ, et qui porte aussi le nom d'archange Mi- 'chaéP. L'opinion que Jésus entra dans Marie par Toreille, se trouve aussi chez les Bogomiles*, qui n ont pas eu besoin fde la prendre uniquement dans des livres apocryphes; nous avons remarqué plus haut qu'elle avait pour elle rautorité [d'anciennes liturgies et de quelques Pères orthodoxes. Les ïogomiles enseignent en outre sur la nature du corps de [Jésus-Christ le dokétisme commun a tous les Cathares \ Jésus n'a été homme qu'en apparence, il a eu un corps divin, étranger aux besoins et inaccessible aux souffrances de Thumanité. Jésus mourut, on ignore pourquoi-, il descendit aux
" Ëulhymïus, Narratio de Bogofn*, 15 î îtoXwjAEva; Giâ&eliir cite une ' /6ïU, 10 el suiv. — ^ EuUiymius 18* - ^ IMd., IT.
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enfers, difiTérenls dans ce syslème du monde terrestre ^ il y enchaîna k jamais le rebelle Satanaël , et retrancha de son nom la syllabe finale qui avait rappelé encore son origine céleste*. Malgré cela, Satan et ses démons ont encore le pouvoir de nuire ; les Bogomiles les honoraient , non pas , sans doute , à cause de leur nature , mais afin de se préserver de leurs rancunes et de leurs vengeances^. Après sa victoire sur le mal, Jésus retourna auprès du Père; k la fin des temps, le Verbe et l'Esprit s'absorberont de nouveau dans le Père, et la Trinité ne formera plus qu'un Dieu , sans corps , quoique conservant toujours la forme humaine^. Les Bogomiles rejetaient, par les motifs inhérents au dualisme cathare, l'Ancien Testament comme témoignage de Satan , à l'exception des Prophètes et des Psaumes* -, quant au Nouveau Testament, ils en interprétaient allégoriquement tous les passages qui n'étaient pas en harmonie avec leurs principes fondamentaux^. Il a été dit dans Fintroduction qu'ils se fondaient aussi sur des livres apocryphes, dont le plus répandu parmi eux était la Vision d'Isaïe.
Malgré les modifications introduites par ce système dans le dualisme absolu primitif, il a néanmoins conservé plusieurs points particuliers à ce dernier, et qu'on ne retrouve pas dans le dualisme mitigé de l'Occident. De même que le dualisme absolu , il ne rejette de l'Ancien Testament que les livres de la loi et les livres historiques, tandis que les Cathares de Concorezo le condamnent dans son ensemble; il prétend que le Verbe est entré dans la Vierge par l'oreille, opinion professée aussi par beaucoup de dualistes absolus , mais inconnue aux partisans bulgares et italiens d'un seul
' Ibid., 16 et sui?.
2 Ibid., 19 et saiv.
^ Ibid., 6; Germa nus, Oratio de imaginum restituHone, 443.
^ Eathymius, l. c, 7, 56 et suiv.
LE SySTÈfWE BOGOMILË.
Dieu suprême. D'un autre côlé, la doclrine bogomile a mêlé au calharismc pur des élëmeuts qu'elle n'a pu prendre que dans des rémiulscences païennes el gnosliques, ei dont plusieurs passèrent plus tard dans le dualisme mitigé de FOccîdent, tandis qu'ils restèrent en général éÈrangers au dualisme absolu. Ce sont les anthropomorphismes sur Dieu et ses fils, les mythes sur Satanaël, sur la création de Fliomme el du serpent , qui rappellent des conceptions gnosliques de Técole syriaque 5 enfin , la doctrine sur Thonneur qu'il faut rendre aus dénions. Ce dernier point est un reste de ce paganisme slave qui, selon nous, a contribué à la propagation du dualisme cathare; ce reste, incompatible au fond avec un système qui pose en principe Tau lagonisme entre le règne du bien et celui du mal , a été rejeté dès les premiers temps par les Cathares proprement dits; il n'a été conservé que par les Bogomiles, et dans son acception la plus grossière par les Lucifériens. Quant aux éléments gnostiques, dont il ne se trouve guère de traces k l'origine du catharrsme, les Bogomiles ne les ont mêlés à leur système que dans la Thrace, où des souvenirs de ce genre avaient été conservés par l'ancienue secte des Euchètes, avec laquelle les Bogomiles ont souvent été confondus. Le bogomilisme ne s est guère répandu que dans les pays orientaux ; ce n*est que vers le milieu du douzième siècle que, par son contact avec une autre modification du système primitif, il fit pénétrer dans TOccident quelques traits de sa mylliologie. Cette modification, tentée par des Cathares de la Bulgarie et de T Italie, pour mitiger le dualisme^ nous est mieux connue^ elle a été ta doctrine du parti de Coucorezo, et c'est ce parti que nous avons de préférence en vue, quand nous parlons de dualistes mitigés.