II
INTKODtlCTION.
auprès des Albigeois V Vers ic môme temps Jean de Lugfa, docteur célèbre parmi les Calhares dMlalie^ écrivit un ouvrage où il déposa le résultat de ses spéculations hardies et ingénieuses, différentes en quelques points du système général de la secte ^ ; tandis que dans le royaume de Léon , le provençal Arnauld inspirait de vives appréhensions au clergé par ses nombreux écrits hérétiques^. Suivant l'évêque Luc de Tuy, les Cathares avaient un ouvrage philosophique, entremêlé de passages de l'Écriture sainte et intitidé Perpendiculum sdeïiîianim*, destiné peut-être à rechercher la véritable harmonie des connaissances humaines, en partant de Tantilhèse de la matière et de Tesprit. Outre ces livres, qui paraissent avoir été composés de préférence pour les hommes plus instruits^ la secte avait aussi des écrits et même des chants populaires dans les idiomes nationaux , et qui n'ont pas dû être les moins curieuses de ses productions^. Tous ces ouvrages, qui seraient aujourd'hui pour Thistonen d'un si grand prix, Tinquisition les a détruits comme étant les sources impures d'une hérésie détestée ï nous ignorons de la manière la plus absolue si Tun ou Tautre en a échappé aux flammes. Pour exposer le système de la secte , on est donc forcément réduit aux témoignages des adversaires.
t Petr. VaU. Cern., 55B. Tome I, p, 199.
2 ..Johannes de Ltsgio... compUarit quoddam vùlumeft magnum d^cem quaîernorum, cujus exemplnm habeo, Remerius, 177S,
3 Arnauld élatl svriptor velovmimm , et cortupta Monctorum oputeula vcndebaî, vd dabat catholicis, Lucas Tudensis^ ISS.
^ éka CQmmenceitienl tlu Ireiziémo siècle, Le marquis de Montferraud^ en Auvergne, après avoir amassé pendaui quarante ans Hbroi omnmm teetarum^ surtout coni des AINgeois, les fit brùkr peu de temps avant sa mort. Siephanus de BeUaviUa, B5. — En 1310» un clerc de Toulouse donna à un Iwurgeoii un livre pour Unstruire dans Théré^ie. Liber sm* tent. inquisit, . 152 , I6î), Les Cathares faisaient des chansons qu1Ki enlieigoaleiit aui enfants. Berthold, 308- Ils déposaient mt les bords des rouies de petits traHés. Luc^s Tudensis, ia4.
INTBODUCTION. 3
Quelques auteurs ont voulu reiuser à ceux-ci toute créance , sous prétexte qu'ils n'ont pas eu l'impartialité requise pour porter un jugement incontestable^ on est allé jusqu'à prétendre qu'ils ont calomnié des hommes professant les doctrines les plus saines , et qu'afin de les rendre plus odieux aux regards du peuple catholique, ils leur ont attribué à dessein les erreurs les plus détestables. C'est là une opinion qui ne saurait se justiOer. Plusieurs des écrivains qui ont réfuté la secte ne l'ont fait qu'après en avoir été membres euxmêmes , et leur témoignage mérite d'autant plus de confiance, qu'ils déploient plus de zèle à démontrer la fausseté de leurs anciennes convictions. D'ailleurs, il serait difiicile de croire qu'un savant docteur, comme Monéta de Crémone, eût écrit un volume qui forme un in-folio de plus de 500 pages, uniquement pour combattre des erreurs imaginaires, inventées par la malveillance. II règne, en outre, un tel ac- M cord entre les monuments des époques et des pays les plus 1^ divers, qu'il est impossible de concevoir l'idée que tout ne serait qu'invention et que calomnie. Les chroniqueurs et les théologiens qui parlent des Cathares depuis la fin du dixième jusqu'au quinzième siècle, les Italiens comme les Français, les Allemands comme les Espagnols, sont tous unanimes au(\ moins sur les points les plus essentiels. Il est vrai que Ies\^ ^ rapports qui datent des premiers temps de la secte sont encore vagues et incomplets , ils ne mentionnent en général que quelques parties détachées du système, dont ils ignorent quelquefois» la base dualiste. Peut-être même qu'à cette époque le dualisme formait une espèce de doctrine ésotérique que les Cathares ne communiquaient à leurs disciples qu'après s'être assurés de leur fidélité vil parait résulter des documents sur les hérétiques d'Orléans, d'Arras, de Monteforte , etc. , que beaucoup de personnes ne connaissaient alors que les pratiques ascétiques de la secte, et qu'elles croyaient pouvoir s'y livrer sans inconvénient, parce qu'elles n'y
voyaient sans doute qu^une morale plus rigoureuse que celle de leur siècle. Tous les points partiels nientionoés par les auteurs du dixième et du onzième siècle, se retrouvent du reste b la place qui leur est indiquée par Tenchainement général du système cathare, dans les oui'rages plus complets des siècles postérieurs. Enfin, tout ce que les écrivains catholiques nous rapportent sur ce système, est confirmé au treizième et au quatorzième siècle par les dépositions des témoins et des accusés devant les inquisiteurs de la France et de rïtalie, et reparaît en résumé au quinzième siècle dans une lettre d'Eugène IV à son légat en Bosnie*.
On ne saurait donc hésiter k ajouter foi aux adversaires, et k considérer leurs ouvrages comme des sources authentiques et suffisantes, sauf à leur appliquer une critique sévère , et à se mettre en garde contre les exagérations de leur zèle orthodoxe.
Dans plusieurs des traités écrits contre le catharisme , on trouve aussi les preuves et les autorités sur lesquelles il prétendait s'appuyer. L'exposition du système serait incomplète, si elle négligeait de citer ces preuves Elles sont de différentes sortes. Les preuves rationnelles, les arguments logiques et métaphysiques tiennent le premier rang; ils ee manquent souvent ni de subtilité, ni d'une certaine apparence de force 5 c'est par le moyen de ces arguments surtout que Ton parvient h comprendre comment des esprits médi-
t Cbeî Farlatî , [V, ^ST, MuTMmi { Àntiqidt. itat medii œvi, V, 95 el suïV.) lionne im entrait d'une chronique raanuscriï*! de Ferrare ^ par Peregricus Prisciaivus, qui vécut vers 1495, et qui a cunserré une série assei compléfe des principales proposilion» deis Calliarcs d'Italie; maïs outre que c'est uua source trèâ-Aiicondaîrej U y règne beaucoup de confusion. Le ff mémoire louchant les erreurs des Albigeois, tiré d'un ancien registre derinquisition deCareas&ûnne[»(Yais3ette, Itli preuves» u<> ât6, p, 371]^ ne non Lient qu'un mélange de» erreurs les plus contradictoires, des Yaudois ^ des Cathares et mêm& des juits. Gomp* U seconde section de noire troisième partie.
tatifs, mais dépourvus de direction, ont pu se perdre sur la/ pente du dualisme. A côté de ces preuves philosophiques/ qui n'ont pu exercer leur influence que sur des hommes ca(^ pables de se livrer k la spéculation , les docteurs cathares avaient aussi des arguments plus populaires , k la portée des intelligences les moins exercées \ c'étaient le plus souvent des sophismes basés sur une observation superficielle et incomplète de la nature extérieure et des destinées de la vie humaine, mais d'autant plus frappants pour les gens du : peuple, qu'ils s'adressaient beaucoup plus à l'imagination ' qu'au jugement et k la réflexion. Ce n'est pas tout. Malgré la distance profonde qui sépare une doctrine dualiste du ^ ^
christianisme, dont le caractère est essentiellement mono- o>* théiste, les Cathares s'efibrçaient de s'appuyer sur le Nou- ^ veau Testament-, c'est même à ce livre qu'ils en appelaient o de préférence, et l'autorité qu'ils lui attribuaient facilitait singulièrement leur propagation parmi les masses. Lecatharisme ne peut pas être appelé une hérésie chrétienne, ayant conservé encore l'un ou l'autre des caractères fondamentaux ^ de la révélation de Jésus-Christ; il est une doctrine philoso- I phique et religieuse en dehors du christianisme , mais qui , I ayant eu son origine au milieu de l'Église , a cherché k s'ap- j pliquer le code sacré des chrétiens , k en prendre ce qui lui convenait, k l'interpréter et k l'arranger k son service. D'ail- — leurs, les Cathares ne recevaient pas la Bible entière; ils n'accordaient une autorité qu'aux livres du Nouveau Testament; on verra plus bas pourquoi ils refusaient une origine divine, soit k la totalité, soit au moins k une partie importante des livres de l'Ancien Testament. Quant au Nouveau, ils en possédaient des versions en langue vulgaire, dont le texte, différent de la Yulgate, se rattachait, sinon k la version slave elle-même , du moins au même texte byzantin sur lequel cette dernière avait été faite ^ Monéta allègue, il est
^ Yoy. la note 5 à la fin de Vouvrag^e.
iiNTa01*UCT10N.
vrai, des passages tires de la Vulgate, dont ils se seraient servis a Fappui de certaines de leurs doctrines* ; mais comme son intention Tormelle est de mentionner aussi les textes qu'ils pourraient invoquer en leur faveur'^, il faut évidemment ranger les passages de la Vulgate parmi ce nombre , car Monéta ignorait sans doute que la version officielle de l'Église n'était pas reçue dans la secte.
La manière dont les Cathares interprétaient le Nouveau Testament dut se ressentir de leur position à Tégard du christianisme. Leur point de départ n'étant pas dans TÉcriture sainte, mais en dehors de cette source de la religion chrétienne, ils n'ont pu songer qu'à Tadapter à leurs propres | 1 doctrines , et à cet effet ils ont dû avoir recours à une interprétation purement arbitraire. Ce n'est pas leur opinion qu'ils : mêulent mettre d'accord avec la Bible, c'est la Bible qu'ils | ^efforcent d'accommoder k leur système^; ils y choisissent | les passages qui paraissent leur convenir, et les expliquent à leur guise d'une manière tour à tour allégorique ou tout ^ fait littérale, suivant que les besoins du système l'exigent; caj manque de principe fixe, cet arbitraire absolu ont pu induire en erreur plusieurs de leurs adversaires, dont les uns leur ! reproehent de n'entendre TÉcriture que littéralement, et] trouvent la cause de leurs hérésies en ce qu'ils ne recherchent
1 p. 69^ par exemple j il assure qu'à Tappui de ta doiïtriiie que Bieu ij Gréé lautes Les âmes à la fob, ils eilaieuË Jés. Sirach , XVin t i ' D^u9i creamî omnia ilmuL Le teste grec a ^xno-e îà TravraxotvTJ, qu'on doit U'adaire platét, ain&î que la Tersiou latJaa elle-'inéuie, par: lout enp temble^ tout saDi excepUon. Âlonéta prend Hmtd daus le ^ens de i lout à la rois , £D même temps, n est possible que tes Cal h ares aient attribué à xoivïj le même sem; cepeudant t^eU ne prouve pas qu'ils aient connu et adopté la traductton de TË^Iise^
•"^ Ik disaient: Non reprékendimus sacras $cripturati ud quod ipsœ dij^ miui t quia Ùeus fsçii cŒlum ei t^rram, etc. ^ nos ptaUter ea fhterit i^ll camus. Lucas Tudeubis^ 1 54}*
pas le sens spirituel^, tandis que selon d'autres ils n'auraient admis que ce dernier, en prétendant que rien dans la Bible ne doive être pris à la lettre*^. Nous le répétons, ils font Tun etTautre; par suite de leur doctrine sur Torigine et la Û nature de la matière, ils envisagent tous les récits de faits y matériels comme les enveloppes d'un sens mystique, et d'un autre côté ils expliquent littéralement certains passages figurés et paraboliques , quand ils croient y trouver des moyens en faveur de leurs opinions. Nous aurons souvent occasion dans la suite de fournir des exemples de leur interprétation quelquefois ingénieuse , mais presque toujours arbitraire et ha* sardée.
OutreleNouveau Testament, ils accordaientaussiunehaute autorité à plusieurs livres apocryphes. La vision dlsaïe, quivp avait été en honneur chez difierentes sectes gnostiques , et qui s'était répandue jusqu'en Ethiopie, servait tant aux Bogomiles de laThrace qu'aux dualistes absolus de Tltalie, qui en avaient des versions latines à leur usage^. Ce livre, toutefois, ne contient rien d'important relativement à la doctrine cathare. Un autre ouvrage moins ancien offre sous ce rapport plus d'intérét ; c'est une série de questions adressées par saint Jean à v^ Jésus-Christ, sur la création du monde par le démon, sur l'envoi du fils de Dieu , et sur le sort final des bons et des méchants; Jésus-Christ répond à son disciple par des mythes fort curieux, qui interprètent dans le sens cathare la tradition de la Genèse sur la création, et les chapitres de rÉvan-(^ gile selon saint Matthieu, où il est parlé du jugement dernier et de la fin du monde^. Ce livre, dont l'original fut sans doute grec , fut apporté vers la fin du douzième siècle de la
1 Ebrardus, 174.
2 Lucas Tudensis, i58.
3Euthyniius, Victoria de Massalianorum seclà , i\i>; Monéta , ±18. Yoy. la note 5 à la fin de l'ouvrage.
* Matth., XXIV, 29-31 ; XXV, 31 el suiv.
8 laVHE FHEHIUH.
Bulgarie aux Cathares dltalie, et de ceux-ci il parvint en France*.
Après ces observations préliminaires nous allons aborder maintenant l'exposition du catharisme. Nous examinerons d'abord la partie spéculative de ce système , sa théologie . sa cosmogonie et sa doctrine sur la nature et la destination de rhcmmeî nous y rattacherons ensuite la théorie éthique et ascétique, pour passer de là au culte de la secte et ^ son organisation comme Église. Un dernier chapitre contiendra les détails que nous avons pu recueillir sur les mœurs des Cathares. Quelques considérations générales, pour apprécier la tendance et Tesprit de cette hérésie, termineront cette partie de notre ouvrage.