LIVRE V
auteurs , les pays et les mers , daus Tespoir de convertir ane âme h leur secte* 5 tantôt ils voyageaient comme pèlerins j taûtot ils se faisaient recevoir comme ouvriers dans les nombreux ateliers de tisserands du Midi ou de la Flandre ; tantôt ils parcouraient les pays comme marchands, s'arrétant dans les lieux où se tenaient les grandes foires du moyen âge, s'y mêlant aux vendeurs et aux acheteurs, et saisissant toutes les occasions pour entamer des conversations religieuses^. Quand il s'agissait de faire des prosélytes, leur prudence égalait leur zèle^ avant de s'adresser eux-mêmes à ceux qu'ils voulaient gagner, ils envoyaient auprès d'eux des croyants , pour exciter leurs désirs spirituels ou bien aussi leur simple curiosité* Tantôt c'est un croyant accompagné d'un parfait, qui entre chez un ami pour lui demander Thospitalité pour la nuit; le croyant commence par parler de la nécessité du salut et de la difficulté d'y parvenir; le soir le parfait vint s'asseoir au foyer avec les habitants de la maison, et leur demande s'ils veulent entendre {(quelques bonnes paroles ; ^î il parle alors k d'une manière excellente de Dieu et de rÉvangile ; » étonnés et curieux, les assistants vont engager leurs amis et leurs voisins li se joindre îi eux pour entendre les discours de cet homme; quand même ils apprennent finalement qu'il est un hérétique , ils le vénèrent
1 CirGttmmnîj ut ita dtcfam, mare et aridam, ut faeidnî Caîharum unutn. Eckbertus, 899, Lucas Tad,^ préface, Cum pericuh corporis non cessant per domos et villas diseur rere , uf p§ri^çrtani animas^ Hmmbt et Romani St 447.
2 In Suemam, Banariam et lialiam toreatevn sœpe inîrant eorummer* catores, qui Biblia ediscunt memoriter et ritus Ecclesiœ aversantuVf quos credunt esse fiovos. 1132, Fasti Corbeienses. 77» Hœreiîci... sut mercattùni$ ohtentUf adeunt toca suspecta et per très aut tfuatuor menses çommo- Tanlej ibidem, cum rsdeunt^ secum adduaint sani dogmutis ptri'erMorei* iâû7, Ituioeeitlii lU Epîst,, lib. X,ep« 2Û&; Baluze.ll, 1^5* Multos etiam fnetcatores*,, mittunt ad Hundinoê, utpervertanl dimies laicos ûommens^et et hospiieSy eum quitus hquendi fainiltariter indtUgHui!' faeuUQ$t lâl5. LeUre lïTves de Narbotiue, ehei MalUi. Paris, 41S,
néanmoins comme un «bon chrétien,» comme un «ami de Dieu ,» et le prient de continuer ses instructions^ Tantôt un croyant, conversant avec un ami, l'exhorte k songer au salut de son âme, et k se rendre k Dieu; Tami demande : «Comment le pourrai-je?» Et le croyant répond : «Si tu veux me croire, tu le pourras bien*, tu sais que Jésus-Christ a souffert la persécution pour nous; si donc nous voulons être sauvés , il faut que nous le soyons par ceux qui sont persécutés comme lui et k cause de lui.» L'ami demande quels sont ces hommes, et on le conduit dans une réunion où il voit avec quel respect on écoute les discours et on reçoit la bénédiction des Bonshommes-, il vient les visiter plus souvent, et il finit par s'attacher k leur foi^. Ou bien, suivant un adversaire de la secte , on commence par exciter chez les pauvres l'aversion pour un clergé comblé de richesses et ne se souciant pas de la misère du peuple ; on leur dit qu'k l'exemple de l'Église primitive, aucun chrétien ne devrait être ni plus riche, ni plus pauvre que l'autre, et que le vrai christianisme n'est que la où la communauté des biens est établie pour l'association des parfaits, et où tous ensemble, les parfaits comme les croyants , se réunissent pour soulager les infortunes de ceux qui n'ont rien; «veux-tu donc sortir de ton état misérable , viens k nous , nous aurons soin de toi,
^ Petrus Tardinide Cabanili,,, vidit in domosua quendam hominem..., eum quodam alto qui adduxerat eurriy et cenaverunty etjcumerunt ihi illà noete, et vidit ipsum legentem in quodam libro in qundam camerà^,,* et pottea dictus homo venit de camerà ad ignem , dicens sibi si volebat audire aliqua bona verba... Et audiverat ipsum excellenter loquentem de Deo et epistoli^ et evangeliis.,. Si venisset, audivisset tôt bona verba quàd toto tempore vitœ suœ plus valeret,,. Et comm>endavit et laudavit eos sibi multum quàd erant amiciDeif et induxit eum verbis suis ad amxyrem ipsorum, 13l»9. Liber sent, inquis.- Toi, y 23, etc. So get er (rhérélîque) aise geistlichen %u den liiten, und redet also sUsze rede,., Er seit dir vor aise sUsze rede von gote und von den engeln, daz du dez tusent eide wol schwUrest er toer ein engel. Berihold's Predigten, 307.
2 Arch. de VInquis. de Carcassonne, 1305; Doat, XXXIV, f» 94»» elsaiv.
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tu n'auras plus à lulEer coatre rinjustîce du sort^i» Nous ne Youlons pas nier que des motifs de cette nature n'aient été employés quelquefois par les croyants, jaloux de recruter des prosélytes; nous doutous encore moins de Teflet qu'ils Oût pu produire sur des hommes auxquels Tétat social du moyen âge nWrait aucune ressource, et qui devaient s'irriter profondément du contraste entre leur propre misère et les richesses des prélats de TÉglise. Cependant rien ne nous force a compter ce moyen d'action parmi ceux qui étaient prescrits et habituels pour attirer de nouveaux frères ^ le mode ordinaire j dont il est le plus souvent parlé dans les actes de Tinquisition, est celui dont nous avons donné des exemples, et qui consistait bien plutôt à éveiller des besoins relïfîieux^ qu'à exciter des envies et des espérances I communistes.
L'instruction que les parfaits donnaient à ceux qui s'étaient réunis pour les entendre, commençait d'ordinaire par le s doctrin es^^Mtnrncs , par ce qui se rapporte aux devoirs de la vie; a cela se rattachait renseignement anti-calholique sur^'vices du clergé et sur le joug sous lequel il tenait le peuple, sur les doctrines qui répugnaient au sens commua
1 $i quoM aident inope^ anhelc^re aâ dmiias mnndi, prima osiendunt eiw afjfectum mmrkordîm et tniserationh ; deinde cuipant ckrùîmnos dimtes^ ft muxifne sacerdotes et derum^ qui dcherentt aptatt $en^(trÊ aposîolicum viînm çî sublevare mf sérias patfperis et egeni^ nt nemo essct pgenus in religione ckrisHanà^ sicut non erat aliqulâ cgenus in eEclesiàpHmiiîvà. Deinde dicunt ms cj^cidisse a fidê, factos anlem persequutores justorum^ sicut samrdQtes iudworttm qui persequcbttntur apùsfotos. Ad itllinitmi faitnfur Me jfCîVe? komines qui sêixent ad inîegntm tipostoUcam fidem , iia ni non sti (tUquis inpjis inkr eosj et qui pmtper venit ad iltost protinuSf inquiuntt effidtiÀr titue*, Ilaie et his simiUa, qua^i rationabititer coficinnantes ^ munda anima lia se esse fingunt^ quousque pereutianf homlnes ex improvisOf diûentes ; Et tu quoque n vÎJt esse de credentilfiis in fidôm htamt et adhmrBTe Qh^erviXHiibus eam^ vel sattmn exhiber e tutdamf et eue tontrariuâ rexistenUbus Mect(B istt, poteris in fioc seculo etse dives et dditiis afflueni^ ff J infuiuro $ecuh titam œternam posiidere, Joachimi In ApocaLt f*' 151»
OU qu'on taxait d'idolâtrie, comme la transsubstantiation et la vénération des images. Ce n'est qu'après avoir ainsi disposé les âmes, qu'ils disaient que l'Écriture sainte a un sens qu'eux seuls peuvent expliquer, et qu'ils abordaient l'enseignement sur la partie métaphysique et théologique de leur système ^ ils terminaient en persuadant k leurs auditeurs que l'Église de Rome n'est pas la vraie, que pour être «bon chrétien. Bonhomme,» et pour arriver k «une bonne fin,» il faut entrer dans l'Église cathare , seule dépositaire de la vérité et des moyens du salut^
On raconte aussi que souvent , après avoir attiré des catholiques dans leurs réunions , ils établissaient entre euxmêmes des controverses sur les dogmes de l'Église et sur ceux de la secte; l'un d'eux se chargeait du rôle d'attaquer rhérésie, et finissait par s'avouer vaincu par son adversaire, afin de faire accroire aux catholiques présents que les arguments cathares étaient irrésistibles^. Sur les hommes lettrés on agissait par des écrits, qui exposaient le système dualiste et qui combattaient le catholicisme-, çk et Ik on déposait sur les bords des grandes routes , ou au milieu des forêts , des traités contenant les doctrines cathares revêtues de quelques formes orthodoxes ; les pâtres ou les chasseurs qui les trouvaient les apportaient aux prêtres , et beaucoup de ceux-ci se laissaient k leur insu séduire k l'erreur^. On composait même des chansons hérétiques , que l'on enseignait aux enfants, qui les chantaient dans les rues pour exciter l'attention du peuple^.
Ce qui faisait plus d'impression sur l'esprit de la foule que ces moyens et qu'en général le système théologique de la secte, c'était la vie simple et austère des Cathares, c'étaient
< Actes de VJnquis., souvent.
2 Lucas Tadensis, 161.
3 Lucas Tudensis, 184.
^ BerUiold, 308.
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les Tenus dont ils donnâieDt fetemple; biea souveul des hommes qiiî doulaient de la vérité de leurs doctrines, cédaient a rinfluenee qu'ils exerçaient par leurs mœurs, et Ciiissaicnt par se persuader que de tels résultats ne pouvaient provenir que d'une bonne source'. L'Église elle-même se laissa entraîner un jour et fut sur le point d'inscrire parmi ses saints un Cathare j Arraanno Pungilovo, qui par sa piété et sa charité était devenu Tobjet de la vénération publique* A rimpression produite par la vie des Bonshommes, se joignait celle que faisait leur mort, beaucoup de ceux que oi leurs prédications, ni leurs mœurs n'avaient pu ébranler, ne résistaient plus k la vue de leur courage dans les supplices , de leur enthousiasme au milieu des Ilammes, C'est la un des traits les plus étonnants de leur caractère ^ il prouve mieux que tout le reste qu'ils n'ont pas été des hypocrites. Les catholiques ne pouvaient pas comprendre tant de constance chez des hommes qu'ils flétrissaient comme hérétiques; la multitude assemblée, qui s'attendait peut-être à les voir saisis d'eifroi et de tristesse, était surprise de les voir monter avec joie sur les bûchers allumés , et bien des fois , au lieu de les accompagner de ses imprécations, elle les admirait et se joignait k leurs partisans pour les glorifier comme des martyrs de Dieu^. Frappée de ce spectacle, Timagination populaire inventait des fables sur le pouvoir surnaturel des
1 ,.,Quandt> attdiehai verha luttêUcorum ûi vttam quam ducebantf erat in dubitatione et errore. Liber sent, inquis, Tolos.f 220, etc.
- Probatum est^ mori magis eligunî quàm corner iL Mirahantur aliqui^ quàd non friodà patienter j sed et lafti^ ut ^idebaiarf dncerentur ad mortem^ S. Beroardi sermo 66; I, 1501. Martifres Dei nommant giws qui forte a catholieis concremati sunt igtie , existimanteâ ilios principes secttw lum, giorià et honore coronatos in cœli$,*. Nihil i^ereanfur adtersît déficientes peniîus vitam (emporalem, ac si per sujjjîlicia adepturiiPterfiam. Joachim, In Àpomt.f f* 132*. Quorundam h(Êretiûorîtm fnentcs in tantàm invoMt diaboîus, ut dtim propîer hœreêim copti ducunîur ad worf^m, nuttatemu fritiùri, ied §aiiderepoHus mleuntur^ Lucas Huâemk, 1^*
Caractère religieux et moral des cathares. 165
hérétiques; il n^y a pas de liens assez forts, disait-on, pour les retenir*, ils s'échappent par des miracles, ils s'envolent k travers les airs*. Le clergé, qui ne voyait qu'avec effroi l'effet qu'ils faisaient sur le peuple, ne contredisait pas ces fables absurdes, mais attribuait a un pacte avec le démon le courage avec lequel ils s'exposaient à la mort; à ceux qui voulaient les appeler des martyrs, on répondait qu'ils sont les martyrs du diable^; on leur donnait dans les prédications adressées aux fidèles, les noms les plus injurieux, et on s'écriait qu'il vaudrait mieux demeurer pendant une année entière dans une maison habitée par cinq cents démons, que de rester quinze jours seulement dans une maison où il n'y aurait qu'un seul hérétique^. Excités par ces violences, les Cathares rendaient aux catholiques le même mépris, la même haine-, quand les prêtres, pour détourner d'eux le peuple, en appelaient h des miracles, ils qualifiaient ces miracles d'illusions et d'impostures, et publiaient partout que les prêtres n'étaient que des trompeurs impuissants*. Quelquefois, profitant de la disposition si générale des esprits au moyen âge de se railler même des choses saintes , les partisans de la secte se travestissaient en gens d'Église et parcouraient les rues en chantant des chansons satiriques , et en appliquant à des usages profanes les objets consacrés au culte^; ou bien ils inventaient k leur tour des histoires fabuleuses de châtiments divins arrivés k leurs adversaires^. A
< Heriberti Epistola, 467 ; Radalph. Goggeshale, 92.
2 Chronicon Roberti Altissiod., 278.
3 ,„Vnd het ich ein swester in einem ganzen lande, do ein ketxer intie were, der het ich angest niiwen vor dem eynigen ketzer, der ist hait so sehedelich,,, und ee daz ich niiwen viertzehn tage in einem huse wolte sin mit wiszendct do ein ketzer inné were, ich wolte ee in einem huse êin,dafunfhundert tufel inné weren, ein gantzesiar. Berthold, 303, 304.
*P. ex. Lucas Tudensis, 167. Vita Pétri Martyris, in Actis Sanet,f avril, III, 691. — 5 Lucas Tudensis, 161, 165. ^ P. ex. Lucas Tudensis, 167.