LE DIEU DE L’ANCIEN TESTAMENT EST LE DIEU MAUVAIS
chrétien , qui aujourd’hui voudrait observer en toutes ses prescriptions la loi de Moïse, commettrait, aux yeux même des catholiques, un péché très-grave; il s’ensuit évidemment que la loi est mauvaise, et si elle l’est aujourd’hui, elle l’a été toujours, car ce qui une fois a été bon ne peut pas changer de nature; elle ne vient donc pas du Dieu bon1. Ils n’accordent par conséquent ni autorité, ni confiance aux livres de Moïse ; c’est la l’opinion ancienne et générale de la secte2; quant au reste de l’Ancien Testament, les deux principaux partis ne sont pas d’accord ; tandis que les dualistes mitigés le condamnent en entier, les dualistes absolus ne rejettent que les livres historiques, et reçoivent les prophètes, les psaumes , le livre de Job et ceux attribués h Salomon et h Jésus Sirach , parce qu’ils ne croient pas y retrouver le Dieu mauvais, dont le Pentateuque et les livres historiques rapportent les actions et la loi3. Ils appliquent aux prophètes une interprétation purement littérale4; mais comme avec ce système ils y trouvent beaucoup de passages qu’ils ne peuvent faire concorder avec leur dogme de l'antithèse du Dieu bon et du monde visible, ils entendent du monde supérieur et de la Jérusalem céleste tout ce qui est dit de la terre et de la Jérusalem terrestre, et préteudent que les prophètes ont prophétisé dans le ciel avant la création du monde visible par le mauvais Dieu5; les prophètes, esprits célestes, auraient ainsi prévu ce qui arriverait h cette partie du peuple de Dieu qui suivrait le démon sur la terre, et leurs prédictions auraient été apportées sur celle-ci pour consoler, par le souvenir et par l'espérance de leur patrie divine, les âmes cap-
1 Alanus, 75.
2 Prof, de foi de Gerbert; Bouquet, X, 409; Leutard, en Champagne, chez Glaber Iladulph., 25; les Cathares d'Arras, 1025; Mansi, XIX, 425; les Cathares d’Agen, H01 ; Rad. Ardens, 9.
3 Moneta, 3; Reinerius, 1788.
4 Ils doivent être entendus tecundum quod litera sonat. Moneta, 75.
5 Ibid., 75, 76.
tives dans les chaînes de la matière. Cela nous conduit à la doctrine des dualistes absolus sur l’origine de l’homme terrestre et sur sa destination.
CHUTE DK* AMES CELESTES. CRÉATION DE LHUHMI. PROPAGATION DE L'ESPECE HUMAINE.
Si le Dieu mauvais n’a créé que les corps et le Dieu bon les âmes, comment se fait-il que celles-ci ne soient pas restées pures et saintes, et qu’elles soient tombées sous la domination du péché et du mal? Cette question, dont l'examen approfondi aurait pu conduire les Cathares à reconnaître un des côtés faibles de leur système, ils la résolvent hardiment en niant le libre arbitre. Cette négation doit leur expliquer toute l’énigme de l’origine du mal moral dans les créatures du Dieu bon. Les âmes célestes qui forment le peuple de Dieu ont été créées sans libre arbitre; car si elles avaient la liberté du choix entre le bien et le mal , elles l’auraient reçue de leur créateur, et c’est â lui que remonterait la cause première du mal. Or, ce serait en contradiction flagrante avec le principe qu’il ne saurait y avoir du mal dans le Dieu bon ; celui-ci lui-même n’a pas de libre arbitre, il est la bonté absolue, il ne peut pas vouloir le mal, il n’y a pas en lui l’ombre d’une possibilité d'un choix, cette possibilité est une imperfection; il n'a donc pas pu la donner aux êtres qu’il a créés parfaits â sou image. A l’appui de cette doctrine ils citent quelques passages du Nouveau Testament, où la liberté de la volonté humaine paraît niée ou méconnue1.
Mais cette explication, qui leur semble victorieuse, ne fait que les remettre en présence de la difliculté même qu’ils veulent éviter : ils admettent , comme il va être développé
1 P. ex. Rom. VII, 15; IX, 16; 1 Cor. III, 7; Phil. U, 13. MooeU, 3, 36, 63 el soir.
CHUTE DES AMES CÉLESTES. 2o
plus bas , que les âmes des hommes sont des âmes célestes tombées; mais si ces âmes célestes n’ont pas la liberté du choix entre le bien et le mal , c’est-à-dire si la pensée même du mal est impossible chez elles, n’ont-elles pas dû rester éternellement bonnes et unies avec Dieu? Comment ont-elles pu tomber? comment ont-elles pu se décider pour ce qu'elles ne connaissaient pas? comment, en un mot, le mal a-t-il pu s’introduire dans le monde céleste, qui aurait dû lui rester fermé à jamais? Les dualistes absolus croient se tirer d’embarras en attribuant la cause de la chute au Dieu mauvais par le mythe suivant : le Dieu mauvais , jaloux de voir le Dieu bon régner sur un peuple saint et heureux, et enviant à ce peuple sa félicité inaltérable , s’introduisit dans le ciel , prit la ligure d’un ange resplendissant de beauté et de lumière, et parvint à se faire aimer des âmes célestes qui ne soupçonnaient pas sa ruse ; après les avoir, par mille séductions, attachées à sa volonté, il leur persuada de le suivre sur la terre, où il leur promit des délices plus grandes que les joies du ciel ; il les fascina au point qu’il put même, pour essayer son empire sur elles , leur parler des maux qui les attendraient sur la terre; elles consentirent à demeurer avec lui et à se séparer de leur vrai Dieu1. Rien ne parait aux Cathares plus conforme à la Bible que ce mythe ; ils le trouvent exprimé allégoriquement en une foule de passages ; le roi de Babylone, qui chez le prophète Isaïe (XIV, 13 , 14) dit : «Je monterai aux cieux, je placerai mon trône au-dessus des étoiles du Dieu fort, je serai semblable au souverain,» ce roi c’est Lucifer'1; l’économe infidèle, dont Jésus-Christ a
1 Moneta . 4 , 56. Lucifer ascendit in calum ad decipiendum hominet qui ibi erant ; nam a principio omnet hominet qui fuerunt et nunc «un». erant in paradito ; et Lucifer qui tune vocabatur Lucibel dixit hominibut ibi exiitentibus : Si vultis me tequi inferiut ad terram , ego dabo va bit uxoret tafranadas, et febret et pastiones et tinhas et ratchas. Acte i de l'Inquisition de Carcassonne, 1305 ; Iloat, XXXIV, f° 95.
* Moneta, 39.
fait le sujet d’une de ses paraboles (S. Luc XVI, 4-8), est encore le démon qui séduit par ses promesses les âmes célestes1 2. Ils ajoutent que le Dieu mauvais , glorieux de cette première victoire, remonta dans le monde supérieur avec la troupe de ses démons , mais que, vaincu cette fois par l’archange Michel et ses légions célestes , il fut précipité du ciel qui se rompit en éclats sous sa chute3. Désormais confiné dans son domaine, il s’occupa de se former un peuple qui lui fût soumis comme le peuple céleste est soumis au Dieu bon. Les âmes qu’il avait entraînées à le suivre furent obligées d’abandonner leurs corps célestes -, les esprits qui les avaient gardées ne les suivirent point; c'est ce que les Cathares appellent la mort des habitants du ciel. Le Dieu mauvais enferma alors ces âmes dans des corps de terre ; en les unissant à la matière, il pensait se les unir éternellement h luimême et rendre impossible leur retour â leur origine3.
On reconnaît, il est vrai, dans ce mythe l’intention des Cathares de faire remonter l’origine du péché et du mal au mauvais Dieu4; mais on ne voit pas comment, en niant le libre arbitre , ils expliquent la possibilité de la séduction. Us veulent sauver deux principes : la parfaite pureté originelle des âmes célestes, créatures d’un Dieu qui par nature et d’une manière absolue est étranger au mal, et la dérivation de tout mal d’une cause éternelle, opposée au Dieu bon. En posant ces deux principes , ils doivent aussi admettre l’impossibilité absolue d’un contact quelconque entre le domaine du Dieu bon et celui du Dieu mauvais; à cet effet, et pour rendre l’opposition entre les deux mondes plus profonde , ils nient chez les habitants du monde céleste la liberté du choix. Ce-
1 Bonacursus, addit. in Baluz. Miscell ., 581 ; Moneta, 4.
2 Ils interprètent en ce sens Apocal. XII , 7-9 et S. Luc X, 15. Moneta, 4. 40. Le ciel, croyait le peuple cathare, était alors de verre. Actes de l’Inquisition de Carcassonne , 1305; Doat, XXXIV, f° 95.
3 Moneta, 4; Reinerius, 1768. — * Moneta, 36.