RÉDEMPTION. NATURE DE JÉSUS-CHRIST
fit sortir de lui son Verbe ou son Fils , qui descendit sur la terre et prit une forme humaine; il produisit en outre son Saint-Esprit, qui toutefois paraît avoir été envisagé plutôt comme une vertu , que comme une hypostase divine proprement dite. Le Fils ainsi que le Saint-Esprit sont d'après cela inférieurs au Père, cependant ils sont «Dieu par nature1.» Le but que ce système assigne 'a la mission de Jésus-Christ, n’est nulle part clairement expliqué; on doit conclure toutefois qu’il a été à peu près le même que dans le système des dualistes absolus. En effet, dans ce dernier, Jésus-Christ n’a eu autre chose h faire qu’à montrer aux âmes qui doivent . toutes nécessairement être sauvées, le chemin le plus court pour revenir au ciel; il est vrai que dans le système mitigé , qui croit au libre arbitre et qui envisage le péché comme un effet de cette liberté, il ne peut pas y avoir de salut nécessaire, et que l’entrée du monde céleste doit être attachée à de certaines conditions ; mais ces conditions se réduisent également à une pénitence accomplie en se faisant recevoir dans la secte; de sorte que le Christ n’a dû avoir pour mission que de faire connaître aux hommes la condition de leur salut et le moyen de la remplir. Quant à sa passion et à sa mort, elles n’ont pas plus d’effet pour l’humanité que dans l’autre système; on aurait pu s’attendre à ce que les dualistes mitigés attachassent à celte mort un but expiatoire, car cela n’eût pas été contraire à leur opinion sur la nature du péché; mais l’idée qu’ils se faisaient du corps de Christ, doit nécessairement exclure cette supposition. Quelques-uns parmi eux, notamment en Bulgarie, croyaient, il est vrai , que Jésus-Christ avait eu un corps de chair réelle2; mais comme il leur paraissait impossible d’admettre qu’un être de nature divine eût pu entrer dans un corps fait par le démon3,
1 Bonacursus, 209; Monda, 6. — 2 Monda, 6, 248; lteinerius, 1775.
3 Monda, 247.
ils s’imaginaient que la matière du corps de Jésus-Christ , ni même la matière de celui de la Vierge, n’ont été pris « de la masse commune de la chair d’Adam1 *.» Ce corps a eu tous les besoins et a pu éprouver toutes les douleurs d’un corps ordinaire ; Jésus-Christ a fait avec lui des miracles matériels % il est ressuscité avec lui, mais il n’est pas remonté avec lui au ciel; au moment de l’ascension, il le déposa comme un vêtement désormais inutile, et le laissa dans les régions supérieures de l’atmosphère, où il ne viendra le reprendre momentanément qu'au jour du jugement universel3.
Cependant h côté de cette opinion il en régnait une autre qui était plus conforme h l’ensemble du système ; il fallait une certaine subtilité pour admettre pour Jésus-Christ une chair réelle , mais différente de celle du reste du genre humain, avec laquelle les gens du peuple devaient h chaque instant la confondre; il était beaucoup plus simple de s’arrêter au dokétisme et de se figurer un corps non matériel , semblable au corps céleste , dont le dualisme absolu revêtait Jésus-Christ ; aussi cette opinion d’un corps apparent a-telle été la plus généralement répandue parmi les dualistes mitigés. Jésus-Christ n’a pas pris de la Vierge la nature humaine réelle, il n’en eut qu’une apparence; il avait l’air de manger, de boire, d’agir, de souffrir, de mourir même; il ne présenta aux hommes que l’ombre, le fantôme d’un corps; autrement il u’aurait pas pu marcher sur l’eau , ni resplendir sur le Thabor comme le soleil; saint Paul n’aurait pas dit : «Il était trouvé en figure comme un homme» (Phil. II, 8), ni : «Dieu l’a envoyé en forme de chair de péché» (Rom VIII, 3)*.
Quant h Jean-Baptiste, les dualistes mitigés croyaient gé-
1 Moneta, 243. — * Ibid ,6. — 3 Ibid., 248; Heiiierius, 1773.
•* Ëcltberlui, 899; Bonacursus, 209; Ermi'ogaiidus, 226; Alanus, 37,
58; Monela, 247, 248; Reinerius, 1768.
SORT DÉFINITIF DES AMES
néralement qu’il avait été un envoyé de Dieu ; plusieurs ajoutaient que pour être digne de remplir sa mission , il a dû être né d’Élisabeth seule, par Faction du Saint-Esprit1. Sur la nature de la Vierge ils avaient, tout comme les dualistes absolus , des opinions assez divergentes; suivant le plus grand nombre elle était une femme réelle ; d’autres croyaient qu’elle n’avait qu’une apparence de corps, et que son âme était un ange venu du ciel avec Jésus-Christ2.
SORT DÉFINITIF DES AMES
Les dualistes mitigés nient la résurrection de la chair, par les mêmes raisons et h l’aide des mêmes arguments que les dualistes absolus3. Mais ils diffèrent de ces derniers dans la doctrine sur le sort qui attend définitivement les âmes humaines ; cette différence est fondée dans les opinions que professent les deux partis sur la nature même de ces âmes. Le système qui nous occupe en ce moment enseigne un jugement dernier, qu’il décrit littéralement d’après les paroles prononcées par Jésus-Christ, lorsque, dans une de ses dernières réunions avec ses disciples sur la montagne des Oliviers, il leur retraça le terrible tableau du dernier jour4. C’est alors que les anges Adam et Ève , après avoir traversé les corps d’Enoch , d* Abraham , de Noë et des prophètes , sans trouver le salut, et après n’avoir obtenu leur pardon que dans les corps de Simon et d’Anne5, seront admis de nouveau dans la gloire de Dieu ; c’est alors seulement qu’y seront admis aussi la
' Moneta, 231 ; Reinerius, 1773.
2 Moneta, 223 ; Reinerius, l. c.
3 Moneta, 333.
* S. Matth. XXIV. 31 et suiv. Evans/. Joh., chez Benoist, I, 293etsuiv.
5 C'est ce qui, selon eux, fît dire à Simon : « Seigneur, tu laisses maintenant aller tou serviteur en paix , selon ta parole ; car mes yeux ont vu ton salut. » S. Luc II, 29, 30. Dispulatio , 1719.
vierge Marie el les apôlres, qui ont dû attendre dans les régions éthérées le retour du Christ pour le jugement1. C’est alors surtout que les bons obtiendront pour récompense des joies sans fin , et que sera prononcée sur les méchants une sentence de damnation éternelle. Quant a celte rémunération tinale , les docteurs catholiques reprochaient à ces Cathares d’enseigner, non-seulement qu’il n’y a point de purgatoire, mais aussi qu'il n’y aura pas de degrés ni dans les récompenses décernées aux bons, ni dans les peines infligées aux méchants. Tous les péchés, quel qu’en soit l’objet, disaient les hérétiques, sont des actes d’adhésion au mauvais principe et de révolte contre Dieu ; il est donc contraire à la nature du péché de croire que l’un puisse être moins coupable que l’autre; or si la culpabilité est la même, le châtiment doit l’être aussi ; le traître Judas ne sera pas puni avec plus de rigueur qu’un enfant qui désobéit à son père. Il en est de même du bien ; un homme ne peut pas mériter plus de félicité qu’un autre; pourquoi l’un n’en pourrait-il pas mériter autant que l’autre? est-ce parce qu’outre le bien il aurait aussi fait du mal? Mais alors il doit être puni pour ce mal , et celui qui mérite la punition , ne peut pas en même temps être digne de récompense. On fondait en outre cette doctrine principalement sur les paroles de Jésus-Christ, expliquant h ses disciples la parabole de l’ivraie et de la bonne semence , et disant que ceux qui commettent l’iniquité seront jetés dans la fournaise de feu , tandis que les justes reluiront comme le soleil (S. Matth. XIII, 41-43); et sur celles de saint Jacques : «Quiconque aura gardé toute la loi, s’il vient â pécher en un seul point, il est coupable de tous» (II, I0)2.
i Reinerius, 1775.
- Ils citent aussi, pour prouver qu'il n'j aura poiul de différence. Col. III. 10, et la parabole des ouvriers dans la vigne, S. Matth. XX , I et suiv. Bonacursus, addit. in Miicetl. Baluzii, 588 ; Moneta, 130, 555, 585 et suiv.; Reinerius, 1705.
SORT DÉFINITIF DES AMES
Il suit du ce principe que , pour avoir part à la gloire céleste, il faut être juste et parfait en tout point; mais quel est l’homme dont on puisse rendre un aussi magnifique témoignage? Tous ont péché et portent en outre le poids du péché des premiers parents, dont ils sont issus tant par le corps que par l'âme; nul ne saurait donc avoir droit à la récompense, s'il n’y avait pas pour lui un moyen d’expiation et de grâce; ce moyen, institué par Jésus-Christ, est l’initiation dans l’Église cathare ; ce n’est qu’à ce prix que Dieu pardonne le péché , et ce n’est qu’à ceux qui auront obtenu ce pardon , c’est-à-dire aux membres de la secte, que le Christ dira un jour : « Venez, les bénis de mon Père , possédez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde » (S. Matth. XXV, 34); tous les autres s’en iront aux peines éternelles. Alors le monde entier sera de nouveau dissous et réduit eu ses éléments1 ; il y aura le meme chaos comme au premier jour, avant que le démon eftl donné aux êtres leurs formes distinctives ; c’est dans les ténèbres de ce chaos que seront relégués le démon et ses anges , ainsi que les âmes que Dieu aura été obligé de condamner2. Tout rentrera dans l’harmonie et dans l’ordre primitifs; les personnes divines, subordonnées jusque-là l’une à l’autre, ne formeront plus qu’un seul être; la triple manifestation de Dieu ne sera plus nécessaire, la Trinité redeviendra l’unité absolue3. Le mal sera vaincu , son auteur sera à jamais enchaîné dans l’abîme ; Dieu seul sera tout en tout. C’est ici qu’éclate la principale différence entre ce système et celui des dualistes absolus. Dans ce dernier l’opposition entre les deux principes est éternelle , la lutte est sans lin , et quand même il arriverait un jour que tontes les âmes célestes fussent retournées au ciel, le monde du Dieu mauvais n'en continuerait pas moins
1 D’après 2' ép de S. Pierre III, II, 12. Moneta,382.
- Moueta. I. c. — 3 Disputatio, 1705.
h subsister, et la seule victoire remportée par le Dieu bon serait d’avoir délivré ses créatures du joug de son antagoniste. Dans le dualisme mitigé , au contraire , la victoire est plus complète; il croit â une fin de la lutte, à un triomphe définitif du bien sur le mal, au rétablissement de la paix dans le sein de Dieu. On peut concevoir que ce système a pu offrir une certaine satisfaction h la conscience , qui a un besoin naturel d’unité et d'harmonie, et il semble par conséquent qu’il eût dû compter plus de partisans que le dualisme absolu , qui ne concilie rien , et qui laisse subsister l’antitbèse dans toute son âpre dureté. C’est ce dernier pourtant qui a été le plus généralement répandu ; il a régné depuis l’origine de la secte jusqu’à l’époque où elle disparait de la scène du monde. Ce qui paraît avoir empêché la plus grande propagation du dualisme mitigé, ce n’est pas seulement la circonstance que lorsqu’il entreprit de modifier le catharisme primitif, celui-ci avait déjà jeté de fortes racines dans l’esprit des peuples, c’est surtout la complète identité des principes de morale, de culte et d’organisation ecclésiastique dans les deux systèmes ; pour beaucoup de gens qui se contentaient d’attribuer l’origine de la matière et du mal â un mauvais principe quelconque, cette identité devait être une raison suffisante pour ne pas porter leur attention sur les différences entre la doctrine des dualistes absolus et celle des dualistes mitigés.
LE PÉCHÉ