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PREFACE POUR LA TRADUCTION FRANÇAISE

Je ne peux considérer, que comme un honneur signalé, la proposition qui m'a été faite de traduire mon livre en français. La renaissance des études économiques, qui a accompagné les réformes universitaires de ces quelques dernières années, permet d'espérer, avec confiance, que la France, avant longtemps, prendra dans le mouvement de la pensée européenne une place digne du pays qui a vu la naissance de l' Economie politique en tant que science systématique. Pour cette tâche, elle possède, dans sa langue, un instrument d'une lucidité sans rivale.

Ce sera, pour moi, un plaisir de contribuer, dans une mesure si petite qu'elle puisse être, aux études d'une génération d'étudiants français dont on attend tant de choses, et je suis heureux de payer ainsi, bien que mon offrande soit légère, la dette de reconnaissance que je dois, comme historien, à ce grand maître de la méthode historique, feu M. Fustel de Coulanges et, comme observateur des conditions économiques contemporaines, en Angleterre et en Amérique, aux soigneuses investigations de M. Paul de Rousiers.

J' ai saisi l'occasion de modifier quelques passages qui, d'après des recherches postérieures, m'ont paru avoir besoin de révision, et de faire quelques additions aux notes et à la bibliographie.

Hampstead {Augleterre) avril IS99.

Deux causes, au-dessus de toutes les autres, agis- ' saut tantôt séparément, tantôt réunies, ont modifié

i graduellement le caractère de la science écono-

: mique. Ces deux causes sont : l’importance crois-

* santé des études historiques, et l’application à la Société de l’idée de l'évolution. La première qui se.

* fit sentir, fut l’histoire. Dans les mains de Savigny,

! elle devint le fondement d’une nouvelle méthode de

i Jurisprudence, dont la valeur a été tout particulière-

ment élucidée, de notre temps, par Maine. Des légistes, la méthode historique est passée aux écono-

à mistes. Cependant les leçons de Rosclier, d’Hilde-

I brand et de Knies ont été négligées pendant plus

'■ d’un quart de siècle, et elles n’ont pas commencé à

ô peser de leur poids légitime, avant que les besoins

il pratiques de la vie moderne eussent démontré les

j' lacunes des vieilles méthodes économiques. Mais, en

^ même temps, l’idée d’une évolution régulière de la

t - Société s’était fait peu à peu sentir. Cette idée, soit ^ qu’elle ait été conçue (Hegel, par exemple) comme

- la révélation progressive de l’intelligence, ou comme

^ le progrès naturel de l’humanité (Comte), soit, ainsi

que le pense Spencer, comme l’adaptation de l’organisme social à son milieu, eut également pour effet . d’ouvrir aux économistes, sur le passé et sur l’ave-

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nir, des perspectives auxquelles ils n’avaient pas songé. '

On percevra Ja native de cette transformation, si nous examinons les principes par lesquels les recherches sont guidées aujourd’hui. On peut les établir ainsi :

1” L’économie politique n’est pas un corps de doctrines absolument vraies, révélées au monde à la (in du dernier siècle et au commencement du siècle actuel, mais elle se compose d’un certain nombre de

théories et de généralisations, dont la valeur est plus ou moins grande.

Il n’y a pas d’époque, depuis que les hommes ont commencé à méditer, qui ail été sans idées économiques. L’économie politique ne naquit pas toute armee du cerveau d’Adam Smith ou de tout autre penseur. Son apparition, en sa qualité de science indépendante, n’eut pas d’autre signification que son alïranchissement des spéculations de la philosophie et de la politique.

3<> Prccisérnenl, de même que ri,istoirc de lu Société, en dépit des régressions appurentes, révèle lin développement régulier, de même il y a eu un développement régulier dans l’histoire de la pensée linmaine, etpur conséquent dans ce que les hommes ont pensé sur le côté économique de la vie.

4- Comme les économistes modernes ont pris pour hases de leurs suppositions les conditions qui n’ont iiommencé à exister que dans les temps modernes.

I e meme les théories économiques des temjjs anciens étaient tondées, consciemment ou non, sur les conditions qui étaient alors actuelles. D’où il suit que les théories du passé doivent être jugées par rapport

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aux faits du passé, et non pas par rapport aux faits du temps présent.

5" L’histoire semble tendre à prouver qu’il n’y a point de grande institution qui n'ait été utile pour un temps, et qu'on ne puisse justifier relativement. Semblablement, il commence à apparaître que toute grande idée, tout grand corps de doctrines qui, pendant une longue période, a eu une réelle influence sur la Société, n'a jias été sans contenir une part de vérité, ni sans valeur, eu égard aux circonstances contemporaines.

()° Les théories économiques modernes, par conséquent, ne sont pas universellement vraies. Elles ne sont vraies, ni pour le passé, lorsque les conditions, qu’elles eussent exigées pour se produire, n’ont pas existé, ni pour l’avenir, lorsque les conditions de la vie auront changé, à moins ({ue la Société ne devienne stationnaire.

Voilà les principes que tous les économistes admettront entièremenl, et il est à peine besoin de faire remarquer combien l’elfet de conceptions de cette nature doit etre considérable, même sur ceux qui croient que l’économie politique d’il y a trente ou

(luarante ans reste encore le fil conducteur le plus sur dans les questions d’aujourd’hui.

Mais ces deux mêmes influences ont produit encore des ettets plus lointains, et en particulier une divergence d’opinion sur la méthode convenable à suivre dans l’investigation des phénomènes actuels.

Il y a beaucoup de nuances intermédiaires d’opinious, beaucoui) de tentatives intéressantes pour un compromis éclectique; mais, en somme, les économistes tendent vers l’une ou l’autre des directions

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opposées. Ou bien ils usent de la méthode de déduction, pratiquée par Ricardo et défendue par John Stuart Mill et Cairnes, ou bien ils procèdent par voie

d’enquête historique et par robservation des faits actuels.

Les premiers partent de certaines présomptions. Ainsi : « L’homme est gouverné, par l’intérêt personnel, la concurrence doit être libre, le capital et le travail peuventse transférerde l’un à l’autre ». De ces présomptions, ils déduisent des conclusions tiques, conclusions, il faut le dir<;, qui ne sont vraies qu’autant que les présomptions le sont aussi. Ils espèrent aussi, en posant telle et telle limite aux questions posées, arriver à une explication des problèmes particuliers. Les seconds essayent d’alfranchir leur esprit des idées préconçues, de toutes les théories a ■priori, et de .voir les choses comme elles sont actuellement et comme elles ont été. Ils n’usent du raisonnement déductif, que pour s’en aider, par occasion, dans l’interprétation des résultats de leurs recherches. Parmi ces derniers, il y a encore une divergence considérable d’opinion, sur la nature des résultats qu’on doit viser, et. sur la forme que l’Economie politique doit assumer. Un nombre croissant d économistes — c’est Vècole historique dans le sens strict du mot — considère qu’il n’est plus nécessaire désormais de perdre son temps à construire des formules générales pour exprimer les relations entre les individus dans une société donnée : telles, par exemple, les vieilles « lois » sur la rente de la terre, sur les salaires, sur les profits. Ils pensent que ce qu’il faut chercher à découvrir, ce sont les lois du développement social, c est-a-dire des généralisations en

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rapport avec les différentes phases, à travers lesquelles la vie économique de la Société a dû se mouvoir jusqu’à nos jours. Ils pensent qu’une connaissance telle que celle-là ne leur donnera pas seulement des éclaircissements sur le passé, mais leur permettra de comprendre d’autant mieux les difficultés du présent.

Bibliographie.

Pour riiistoire récente des discussions économiques^ voyez :

J. S. Mill. — Essais sur quelques questions controversées tVÊcono^ mie politique [angL 1844), spécialement Essai V.

Cairnes. — Méthode logique d'Économie 2^olitique (a7igL 2® édition 1875), spécialement Leçon II et IV,

Cliffe LESLIE, — Essuis de philosophie politique et morale (angl, 1879), spécialement les Essais X, A7, XIV,

Ragehot. — Études économiques {angl, 1880),

Ingram. — Écono7nie politique {angl. Encyclopédie BnYcmniquc, 9® édition et publié à part; trad, franc, sous le titre Histoire de l'économie politique).

H. SiDGWicK. — Principes d'Économie politique {angl. 1883), Introduction,

Pour l'état actuel de la pensée en Allemagne voyez :

Nasse. — Journal trimestriel économique {angl, Boston U. S. A. Juillet 1887.

En France, voyez :

Gide. — Revue dliconomie politique j (.V 1, 1887. Chronique),

On trouvera le point de vue historique présenté de la façon la meilleure et aisément accessible dans :

Knies. — Die polilische (Ekonomie vom geschichtlichen Standpunkte {2^ édition 1883j, spécialement Vlnti'oduction.

ScHMOLLER. — Uebcv einige Grundfrage^i des liechts iind der Volksivirthscliaft (1875), spécialement la deuxième partie.

Oxford, Avril 1888.

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PltEFACK DE LA TROISIEME ÉDITION

Dans la présente édition, on a saisi l’oeoasion, aussi bien de modifier quelques passages, ([ue de supprimer certaines inconséquences entre la première et la seconde partie, enfin, de faire un certain nombre de changements de mots, dans l’intention d’obtenir une plus grande précision. Mais le lecteur se souviendra que, bien qu’on n’ait pas fait des découvertes très considérables dans les six ans qui se sont écoulés depuis l’apparition de la première édition, la littérature du sujet s’est enrichie de plusieurs côtés. Le Professeur Maitland dans V Introdiiction aux Placila in Curiis Magnatum Angliæ (Selden Society, 1889) et M. Blakesley dans la Revue trimestrielle (le législation (angl. avril 1889) ont plus que confirmé les suppositions exprimées ici (p. 63, n. 1), par exemple au sujet de la doctrine juridique des cours de manoir ; en particulier, ils ont donné de bonnes raisons de croire que la cour baronale ne datait pas de l’origine primitive, mais n’était que le résultat relativement tardif du progrès de la franche tenure. Le livre du professeur Vinogradoff, Le vilenage en Angleterre (angl. Oxford, 1892), a jeté un flot de lumière sur les usages agraires et les théories juridiques du treizième et du quatorzième siècle. La Gilde de

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