‹ Histoire et géographie de Madagascar (volume 2)Chapitre 1 sur 16 · Histoire et géographie de Madagascar · texte numérisé non relu

Histoire et géographie de Madagascar

So.MMAiiŒ. — Découverle de l'île de Madagascar par les Portugais, en I o06. — Fernan Suarez. DoiuRuy Pereira. Tristan d'Acuuha. Diego Lopez de Siqueyra. — Les Arabes, les Portugais, les Français. — Premiers établissements français fondés en 1642. — Formation de la Société de l'Orient. — Pronis et Fouquembourg. — Fondation du fort Dauphin. — M. de Flacourt. — Formation de la. Coinpa- (jiiie Orientale. — L'île prend le nom d'île Dauphine. — Edits constitutifs de lOOi et 1665. — M. de Beausse. — M. de Chauipinargou. — M. de Mondevergue. — Ruine de la Compagnie Orientale. — Causes de cette ruine. — L'île de Madagascar est réunie au domaine de la couronne de France par un arrêt du conseil d'Étal de juin 16S0 et par des édits de mai 1719, juillet 1720 et juin 172o. — L'amiral de La Haye. — Son départ pour Surate. — y\. de La Bretesche. — Explorations de M. de Cossigny et de M. de La Bourdonnais. — Cession de l'île Sainte-Marie à la France. — Gouvernement du comte de Maudave. — Il rétablit le fort Dauphin. — Son départ en 1769.

Dans les premières années du seizième siècle , en 1506 , une flotte portugaise , composée de huit vaisseaux et revenant des Indes à Lisbonne, sous la conduite de Fernan Suarez, fut jetée brusque-

ment par la tempête « sur une terre de grande étendue , habitée par une population nombreuse , de mœurs très-douces et qui n'avait point encore entendu prêcher la religion du Christ \ »

Cette terre inconnue était l'île de Madagascar.

Les commentateurs des géographes anciens onl successivement reconnu Madagascar dans toutes les îles de la mer Erythrée, sans qu'il y ait lieu de déterminer si elle fut, en effet, la Cerne de Pline ou la Meniithias de Ptolémée. Il est plus que probable que les notions très-bornées des anciens sur les îles occidentales de la mer Erythrée ne leur ont pas permis de connaître d'une manière bien positive la géographie et même l'existence de la grande île Malegache.

On peut dire qu'il n'en est pas ainsi des Arabes dont la proximité explique facilement la science relative, en ce qui touche les îles de l'océan Indien. Leurs ouvrages géographiques attestent d'une manière certaine qu'ils faisaient un commerce considérable sur la côte orientale d'Afrique et dans les îles qui l'avoisinent. Ce fut vers le septième siècle qu'ils s'établirent dans les îles Comores et sur la côte nord-ouest de Madagascar. Le géographe Edrisi,

* « Fernan Suarez descubriù la gran isla de San Loreuço que tendra docienlas y selenta léguas de largo , y novenla de anclio, habilada do nuicha gente, y muy domestica, mas nunca se ha predicado en ella la Fe de Jesu Chrlsto. » {Compendio de las historias de los descuhrimientos de lalndia oriental y sus Islas, par Marlincz de la Puente, page liio.) En Madrid. 1081. in-S".

qui vivait au treizième siècle , a donné une description de la grande île et de son archipel , sous le nom de Zaledj. 11 rapporte « que , lorsque l'état « des affaires de la Chine fut troublé par les rébel- « lions et que la tyrannie et la confusion devinrent « excessives dans l'Inde , les habitants de la Chine « transportèrent leur commerce à Zaledj et dans « les autres îles qui en dépendent , entrèrent en « relations et se familiarisèrent complètement avec « les habitants de ces pays. »

Les relations des Arabes et des Chinois avec Madagascar sont conhrmées par les récits du célèbre Marco Polo qui recueillit de leur bouche des détails curieux publiés depuis par lui, à son retour de Chine, en 1298. 11 est le premier géographe qui ait donné à la grande île le nom de Madeigascar, sous lequel elle est connue aujourd'hui.

Ce fut donc seulement quelques années après que Vasco de Gama eut, en l/i97, doublé le cap de Bonne-Espérance, que les Portugais, dont les flottes se rendaient pourtant chaque année dans l'Inde, rencontrèrent la grande lie de Madagascar, par le seul effet d'une tempête qui les détourna de leur route ordinaire.

Quelques mois après cette découverte, Dom Ruy Pereira , capitaine de l'un des vaisseaux qui composaient la flotte de Tristan d'Acunha, fut, lui aussi, poussé à son tour par la tempête sur les côtes de Madagascar où il aborda , comme l'avait fait avant lui Fernan Suarez. La fertilité de l'île de Madagas-

car fit une telle impression sur Doni Ruy Pereira , qu'il se dirigea immédiatement vers Mozambique où il espérait retrouver Tristan d'Acunha , pour engager l'amiral portugais à aller visiter cette terre nouvelle dont il vantait avec enthousiasme les riches productions. L'amiral s'y rendit en effet , parcourut la côte occidentale, l'étudia dans tous ses détails avec le plus grand soin, et dessina lui-même la carte de ses découvertes. La côte orientale avait déjà été l'objet d'une exploration semblable de la part de Fernan Suarez , de telle sorte qu'on put avoir, dès cette époque , une esquisse hydrographique à peu près complète de la grande île. L'amiral Tristan d'Acunha , ainsi que nous l'avons dit, avait fait une étude approfondie de la contrée, sous le rapport de ses productions et des mœurs de ses habitants. Cette circonstance lui valut l'honneur de la découverte môme de l'île qui lui fut attribuée par quelques historiens, et l'éloge d'un grand poète, le Camoëns. L'auteur de la Lusiade , au dixième chant de son poème , met en effet les paroles suivantes dans la bouche d'une de ses nymphes : « Mais quelle clarté extraordinaire resplendit , là , « sur la mer de Mélinde teinte du sang des peuples « de Lamos, d'Oja, de Brava? C'est Cunha, dont « le nom vivra éternellement sur toute cette partie « de l'Océan qui baigne les îles du midi, sur les ri- « vages que le sud éclaire de ses feux et auxquels « saint Laurent a donné son nom. » Antonio Galvao dit en parlant de Tristan d'Acunha « qu'il fut

« le premier qui découvrit l'île de Madagascar \ >> Le roi Emmanuel de Portugal, ayant reçu de ses officiers des rapports merveilleux sur l'île de Madagascar, y envoya, en 1509, Diego Lopez de Siqueyra, afin de vérifier la réalité de ces récits et d'y rechercher, notamment, les mines d'argent qu'on y supposait en ahondance. Il se fit, l'année suivante, une nouvelle expédition pour Madagascar. Le commandement de cette flotte fut confié à Juan Serrano. Ce navigateur fut chargé de prendre une connaissance exacte du pays, des avantages que le commerce pouvait en retirer et d'y organiser un établissement de traite.

Les opérations engagées à cette époque par les Portugais sedéveloppèrentlentement et ne prirent même jamais une grande importance commerciale ou maritime. Ces opérations se bornaient à l'exportation d'un petit nombre d'esclaves qu'ils achetaient des Arabes. Quelques prêtres vinrent plus tard s'établir dans ses comptoirs. Ils essayèrent de civiliser les indigènes ; mais ils n'eurent aucun succès dans leurs tentatives et furent massacrés par ceux qu'ils voulaient convertir.

11 était réservé à la France de fonder à Madagascar des établissements sérieux, et des postes importants, des colonies à la fois commerciales et militaires, destinées à durer près de deux siècles, mal-

* « Trislao Da Cunha que foy o primeiro capilaô que alli invernara. » {Tratado dos descohrimentos antigos c modernos composta pd 0 famoso AyTosio G\lv\o, page 40.) Lisboa. 1561. in-i".

gré les difficultés de toute nature contre lesquelles ces établissements devaient avoir à lutter par la suite.

Cette île si considérable par son étendue, par la sûreté et la beauté de ses ports, et surtout par sa situation politique et maritime, devait naturellement attirer l'attention de l'Europe. Les avantages d'une telle position passèrent cependant longtemps inaperçus. Les Anglais etles Hollandais se disputaient alors la possession du commerce de l'Inde, et ne prêtèrent qu'une attention distraite à la découverte fortuite de Fernan Suarez.

Ce ne fut qu'en 16/|.2 que la France y créa ses premiers établissements et qu'une compagnie industrielle, la Société de VOrient^k la tête de laquelle se trouvait le capitaine de marine Rigault, se forma dans ce but , sous le patronage du cardinal Richelieu, chef et surintendant général de la marine, navigation et commerce de France. Cette compagnie obtint le 2/t juin 1642, des lettres patentes qui lui furent confirmées par Louis XIV, le 20 septembre de l'année suivante, et enregistrées au greffe de son conseil d'État. Ces actes accordaient à la société la concession de l'île de Madagascar et des îles adjacentes « pour y ériger colonies et commerce, dit « Flacourt, et en prendre possession au noûi de Sa « Majesté Très-Chrétienne. » Cette concession octroyait de plus aux sociétaires le droit exclusif de commercer à Madagascar pendant dix années.

Pronis et Fouquembourg, agents de la Compa-

gnie, partirent de France avec douze personnes seulement et reçurent à peine arrivés à Madagascar, un renfort de soixante-dix hommes. La colonie eut le malheur de s'établir, dès le début, dans un des endroits les plus malsains de l'île, à Sainte- Luce. Ajoutez à cela que cette première expédition importante arriva dans le pays précisément à la fin de l'hivernage, c'est-à-dire au moment même où les fièvres commencent à sévir contre les Européens. Pronis avait pris possession à la fin de 1643^ au nom du roi, de Sainte-Marie et de la baie d'Antongil. En 1644, il établit des postes à Fénériffe et à Manahar , puis , la fièvre lui ayant fait perdre, en peu de temps, le tiers de ses gens, il transporta le siège de la colonie sur la presqu'île de Tholangare, où il bâtit un fort qu'on a successivement agrandi depuis et qui fut nommé le fort Dauphin . Ce fut là que les administrateurs de la colonie nouvelle prodiguèrent inutilement l'or et le sang de la France, dans des guerres souvent injustes contre les naturels, dans des dissipations odieuses, dans des discordes intérieures.

Le chef de la compagnie, Pronis lui-même, ne craignit pas de dissiper, pour ses plaisirs, plus encore que pour ses besoins, les approvisionnements de l'établissement; «dételle sorte, dit Flacourt,que « les Français étaient le plus souvent, tantôt sans « riz et ne mangeaient que de la viande, tantôt « sans viande et ne mangeaient que du riz. » Une détention cruelle qui ne dura pas moins de

8 LIVRK I. — CHAPITRE I.

six mois et que ses subordonnés lui infligèrent, punit sévèrement Pronis de ses dilapidations criminelles. Il fut rendu à la liberté et reçut d'Europe un renfort nouveau en hommes ; mais une seconde sédition ne tarda pas éclater contre lui. Le résultat fut, cette fois, en faveur de Pronis, qui fit arrêter douze des plus mutins et les fit déporter à la grande Mascareigne dont Flacourt changea plus tard le nom en celui d'ile Bourbon, « ne pou- « vant, dit-il , trouver un nom qui pût mieux ca- « drer à sa bonté et fertilité et qui lui convînt « mieux que celui-là. » Vingt-deux des autres insurgés, craignant le même sort, se réfugièrent de l'autre côté de l'île, dans la baie Saint-Augustin.

Le 4 décembre 1(348, l'un des directeurs de la compagnie, M. de Flacourt, arriva au fort Dauphin, en remplacement de Pronis, avec le titre de commandant général de l'île de Madagascar. C'était encore le moment de l'hivernage et des fièvres, la hors-saison, comme il le dit lui-même. Tristes auspices sous lesquels , comme par une inexplicable fatalité , toutes les expéditions arrivèrent à Madagascar.

En effet aucune de ces opérations, comme on lo verra par la suite, ne fut faite dans la saison favorable.

Estienne de Flacourt était un homme énergique et éclairé. Ses vues générales étaient sages et prudentes. Les exilés de l'île Bourbon et les réfugiés de la baie de Saint-Augustin furent rappelés par lui , au bout de trois ans d'absence et amnistiés. Il savait, beaucoup

mieux que son prédécesseur, faire respecter en lui le représentant de l'autorité du roi. Son système, comme gouvernement et comme administration, aurait certainement amené dès le début, la prospérité dans la colonie, si la compagnie lui avait expédié, avec exactitude, les secours qu'elle s'était engagée à lui fournir ; mais elle n'en fit rien. Son caractère fut cependant à la hauteur des circonstances si difficiles qui se présentèrent à lui pendant les sept années, durant lesquelles il demeura sans communication avec la métropole. Privé de ressources, au milieu d'une population que la triste situation des Français épuisés rendait plus menaçante et plus redoutable , accusé à tort et sans relâche par ses malheureux administrés que la misère rendait aveugles, il fit tête à tous les obstacles. Il apaisa le mécontentement, fournit aux subsistances nécessaires, et fit en outre entreprendre, dans l'intérieur du pays et le long des cotes, plusieurs voyages d'exploration qui lui servirent à bien reconnaître la contrée etplus tard à écrire, avec l'aide de ses propres observations, la curieuse peinture qu'il nous a laissée de la grande îleMalegache. Ce fut en IG6/1. que fut fondée par Colbert, sous la dénomination de Compagnie Orienlale une nouvelle société de commerce qui obtint la cession à son profit des droits concédés à la précédente sur Madagascar. Son capital ne s'élevait pas à moins de 15 millions de livres. L'édit d'août '166/i, qui lui conférait ces droits, s'exprimait ainsi dans son ar-

ticle 29 : « Nous avons donné, concédé et octroyé, « donnons, concédons et octroyons, à ladite com- « pagnie, l'île de Madagascar ou Saint-Laurent, « avec les îles circonvoisines \ forts et habita- « tions qui peuvent y avoir été construits par nos « sujets; et, en tant que besoin est, nous avons su- « brogé ladite compagnie à celle ci-devant établie « pour ladite île de Madagascar, pour en jouir « par ladite compagnie à perpétuité, en toute pro- « priété, seigneurie et justice. »

Le roi avait accordé les plus grandes faveurs à la société des Indes orientales. Des honneurs et des titres furent promis à ceux qui se distingueraient au service de la compagnie. Sa Majesté avait même pris un intérêt d'argent dans cette importante opération de commerce. Son exemple fut imité par tous les princes du sang et par tous les souverains de l'Europe. Jamais entreprise ne fut organisée sous de plus brillants auspices. L'émission des actions de la compagnie n'était pas encore terminée, ses prospectus circulaient encore dans le royaume que déjà les syndics commençaient à travailler aux

' (( Les îles de France et de Bourbon, sur lesquelles la France « n'a jamais exercé d'autre prise de possession et qui furent rendues « à la couronne eu 1770 moyennant une rente de 1,200,000 livres « stipulée en faveur de la compagnie, de même que Madagascar lui « avait été rétrocédée juste un siècle auparavant, aussi moyennant « certaines stipulations. » {Xotes mises à la fin de la brochure de M. Laverdant sur la colonisation de Madagascar, par M. Lepelletier de Saint-Remy.)

préparatifs d'une flotte pour Madagascar. « Cette « île, dit Charpentier, qui est possédée par les '( Français seuls , étant considérée par la compa- « gnie comme un lieu propre à y faire un puissant « établissement, elle résolut de commencer par là « son grand commerce. »

La concession faite par l'édit du mois d'août 166/i fut corroborée par un nouvel édit du 1" juillet 1665 qui prescrivit de nommer désormais île Dcmphine l'île de Madagascar qui , depuis sa découverte par les Portugais, avait porté le nom d'île Saint-Laurent. Les uns affirment que ce nom lui fut donné en honneur de Dom Lorenço de Almeyda, premier vice-roi aux Indes orientales , pour Emmanuel de Portugal; d'autres assurent que ce fut parce que la flotte de Fernan Suarez y aborda le jour de la Saint- Laurent.

On trouve, dans le nouvel édit de 1665, le passage suivant relatif aux droits de la France sur Madagascar mentionnés plus haut, dans l'édit de concession : « Le principal établissement de la « compagnie doit être dans l'île appelée jusqu'à « présent île de Madagascar, que nous avons con- « cédée à ladite compagnie, par notre déclaration « du mois d'août 1664, aux conditions y men- « tionnées , Nols étant le seul souverain qui y ait « présentement des forteresses et des habitations. » La même déclaration accorda à la compagnie le droit de bâtir des châteaux forts avec pont-levis et le droit de haute, moyenne et basse justice. Toute-

fois, le roi se réserva le droit de justice souveraine, l'une des attributions de sa suzeraineté royale, à l'égard de la nouvelle colonie française.

Le fort Dauphin devint alors le chef-lieu de l'île de Madagascar, à laquelle on donna le beau nom de France orientale. M. de Beausse y arriva en 1665, en qualité de gouverneur général pour le roi. Un conseil souverain fut établi dans la colonie et la métropole y fit des envois considérables d'hommes et de matériel. M. de Beausse fut en même temps choisi pour dépositaire des sceaux du roi à Madagascar. Le grand Sceau, au rapport de Charpentier, représentait le roi en manteau royal, la couronne en tête, le sceptre dans une main, et la main de justice dans l'autre. On lisait, autour de ce grand Sceau, la légende suivante : Lldovici XIV Fra>ci^ et Navarr e Régis Sigillum , ad usum su-

l'REMI C0>SIL1I GaLLT.E OrIENTALIS.

Tandis que cette opulente compagnie s'organisait en France, les successeurs de Flacourt, qui n'avaient hérité ni de sa fermeté ni de ses talents, luttaient à Madagascar contre les difficultés de leur position. Parmi eux, M. de Champmargou se fit remarquer honorablement. Sa persistance et son énergique volonté étaient faites pour de meilleures circonstances. Ce fut sous son gouvernement que le père Etienne, directeur de la Mission, mu par un dévouement inconsidéré, essaya de convertir au christianisme un chef influent de la province, partisan clialeureux des Français. Cette tentative fit

perdre la vie à l'ardent missionnaire, à la fois apôtre et martyr, et à ses compatriotes un appui d'autant plus précieux que dans ce moment la trahison décimait les rangs de nos infidèles alliés. Un Français, le sieur La Case, mécontent de voir ses services méconnus , s'était retiré chez le chef de la vallée d'Amboule, dont il avait épousé la fille. 11 était devenu l'idole des indigènes de cette contrée. Loin de chercher à se venger, cet homme aussi intelligent que généreux, dont la tête avait été mise à prix, n'usa de son influence que pour secourir et aider ses anciens amis. 11 rétablit la paix compromise avec les chefs des environs et rendit de grands services à la colonie dans la guerre désastreuse qui fut le résultat de la conduite impolitique du père Etienne. On l'en récompensa dignement en le nommant officier, puis major de l'île.

Ce fut le 11 juillet 1665, au matin, qu'eut lieu la prise de possession faite au nom du Roi et pour le compte de la compagnie des Indes orientales, de l'ile de Madagascar, qui, selon la volonté de Louis XIV, devait être le pivot des opérations de la compagnie dans les mers de l'Inde. M. de Rennefort, secrétaire d'État de la France orientale, nous en a conservé les souvenirs dans la relation qu'il a publiée de son voyage. « Je me fis conduire immédia- « tement, dit-il, chez le gouverneur, M. de Champ- '< margou. Tenant en main un original de la « déclaration du roi pour l'établissement de la « compagnie des Indes orientales en l'ile de Mada-

i4 LIVRE 1. CHAPITRE I.

« gciscar, de laquelle Sa Majesté faisait don à la- « dite compagnie , je lui dis que je venais pren- « dre possession de ladite île, au nom du roi. Le « gouverneur dit que, le lendemain, il remettrait « l'île de Madagascar entre les mains du porteur « des ordres de Sa Majesté. »

En 1669, M. le comte de Monde vergue débarqua au fort Dauphin. Il arrivait en qualité de gouverneur général ou vice-roi et amenait avec lui une flotte composée de dix vaisseaux.

La Compagnie royale avait mal dirigé ses opérations, mal choisi ses postes et ses agents. Elle ne tarda pas à chanceler, malgré ses immenses ressources. Ces ressources elles-mêmes, si considérables, si abondantes, furent une cause indirecte de ruine, dans un temps oi^i les entreprises commerciales étaient si peu formées à la balance de leurs revenus et de leurs dépenses, où ces colossales expéditions financières étaient confiées la plupart du temps à des aventuriers sans pudeur ou à des gentilshommes ruinés, peu habitués, les uns et les autres, au sage maniement des capitaux qui leur étaient alors confiés pour le bien de la France. Le gaspillage s'était installé dès l'origine, au sein de la Compagnie. Les millions du roi, les millions de la France, au lieu de concourir au grand but politique qui les réclamait, entretinrent et alimentèrent pendant quelque temps les plus odieuses dilapidations. Il fallut renoncer aux espérances les plus légitimes, i^otre

premier établissement sérieux et de grande proportion fut compromis de la manière la plus désastreuse. Si l'on ajoute à ces causes déjà si tristes d'autres ferments de dissolution, on verra, qu'en dehors du gaspillage financier, cette grande entreprise était sourdement minée par plusieurs autres sujets de ruine dont un seul eût suffi pour la perdre. C'était la mésintelligence des chefs de la colonie, les hostilités fréquentes des naturels, la détestable administration intérieure et enfin la discorde qui divisa bientôt les directeurs de la compagnie elle-même. Malgré un secours de deux millions qu'elle reçut, en 1668, du roi de France, la compagnie , jetée par les causes que nous avons énumérées dans les plus graves embarras, fut obligée de faire, en 1670, remise de ses droits sur Madagascar entre les mains de Sa Majesté. ^

Le roi supprima le conseil souverain du fort Dauphin, par arrêt du 12 novembre 1670. La situation de la colonie ne fit alors que péricliter, et les Français se retirèrent successivement de l'île.

Malgré l'abandon de ses sujets, le roi de France ne cessa pas un instant de considérer l'île de Madagascar commxC appartenant au domaine de la couronne, auquel un arrêt du conseil d'État, de juin 1686, réunit formellement cette île dans les termes suivants : « Tout considéré. Sa Majesté « étant en son conseil, vu la renonciation faite par « la compagnie des Indes orientales à la propriété « et seigneurie de l'île de Madagascar, que Sa Ma-

« jesté a agréée et approuvée, a réuni et réunit à « son domaine ladite île de Madagascar, forts et lia- « bitations en dépendant, pour par Sa Majesté en « disposer en toute propriété, seigneurieet justice. " Desédits de mai 1719, juillet 1720 et juin 1725, consacrèrent les mêmes droits de propriété de la couronne de France sur l'île de Madagascar.

Lors de cette réunion de l'île au domaine de la couronne de France, M. de Mondevergue eut le choix de rester gouverneur de cette possession ou de retourner en France. 11 prit ce dernier parti, et ce brave officier qui avait administré le pays avec sagesse et rétabli la paix dans la colonie; ayant été calomnié par son successeur, fut emprisonné au château de Saumur où il succomba sous le poids du chagrin.

L'amiral de La Haye lui avait succédé en 1670.

11 était arrivé au fort Dauphin muni de pouvoirs

illimités, avec une nouvelle flotte de neuf vaisseaux

armés en guerre et appartenant au roi. Le sieur

Dubois, dans son voyage aux îles Daiiphme etMas-

carekjne, raconte ainsi l'arrivée à Madagascar de

l'amiral de La Haye : « Le 2/i novembre, M. de La

« Haye descendit à terre, accompagné des officiers

« de l'escadre et de ceux de sa maison. 11 trouva

« toute l'infanterie sous les armes pour sa récep-

« tion. Ils furent en la maison de M. de Monde-

« vergue, lors encore vice-roi ou gouverneur de

« l'île, en présence duquel et de M. de Champ-

« margou, lieutenant général, de M. de l'Espi-

fi nay, receveur général, et de plusieurs officiers et « personnes notables, M. de La Haye fit ouverture « des paquets du roi, et fit faire lecture de ses « commissions.

« Le jeudi, li décembre, les préparatifs ayant « été faits pour la réception de M. de La Haye, en « qualité d'admiral gouverneur et lieutenant gé- « néral pour le roi, la chose fut exécutée ainsi. « Les troupes d'infanterie, tant de l'île que celles « de la flotte du sieur admirai étant sous les ar- « mes et les Français, habitants en l'île, et plu- « sieurs originaires qui avaient été mandés estant « présents, Monsieur l'admirai sortit de son logis « accompagné de Messieurs de la Mission, et de « M. de Gratteloup, maréchal de camp, de M. de « La Baturière, aide de camp, de M. de Champ- « margou, lieutenant général, du sieur La Case, de « plusieurs officiers, garde et maison de M. l'ad- « mirai. Hs furent jusque sous la porte du fort, fi oîi était dressée une espèce de throsne. Chacun « y prit son rang selon sa qualité. L'on imposa le « silence et le secrétaire du conseil lut les com- « missions du roi données en faveur de M. de La « Haye, par lesquelles il parut que Sa Majesté, vou- « lant maintenir les pays orientaux et peuples '( d'iceux qui sont ou seront sous son obéissance, « a trouvé ne pouvoir faire un meilleur choix que « celui de la personne de M. de La Haye, es « qualités sus-dites, lui donnant Sa Majesté pou- « voir de commander en toutes choses, régir,

« gouverner, faire et ordonner tout ainsi que le- « dit sieur de La Haye le jugerait à propos pour « le bien et avantage de Sa Majesté ; mesme pou- « voir d'exercer la justice souveraine es dits pays « obéissants, tant sur les ecclésiastiques que sur <( toutes autres personnes en général. Ensuite de « quoi les officiers prêtèrent serment de fidélité « à Sa Majesté et d'obéissance à M. de La Haye. « Le mesme jour, M. l'admirai prit possession de « l'isle au nom du roy. »

Sous le gouvernementdu comte de Mondevergue, comme sous celui de l'amiral de La Haye, M. de Champmargou avait continué à résider au fort Dauphin, n y jouait le principal rôle dans la direction des affaires, par suite de sa triple et essentielle connaissance des hommes, des choses et des lieux. Un chroniqueur affirme, sans que rien puisse faire juger de la vérité de son assertion, qu'il fit échouer à dessein une expédition dirigée contre un des chefs indigènes, par ordre du dernier gouverneur général, dans le but de dégoûter celui-ci d'un pays, où lui-même regrettait de ne plus occuper que le second rang, après y avoir possédé si longtemps le premier. Quoi qu'il en soit, l'insuccès éprouvé parM. de La Haye fit en effet sur lui une impression de telle nature qu'il prit la résolution de quitter le fort Dauphin et de porter ses forces à Surate. Le départ de l'amiral fut suivi de la mort de La Case et de celle de M. de Champmargou. M. de La Bretesclie, qui succéda à ce dernier, était le gendre de La Case, mais

il n'en avait ni les talents ni la considération. 11 désespéra de se maintenir dans l'ile avec les débris de la colonie, affaiblie chaque jour par les guerres contre les indigènes et les discordes intestines. L'exemple de M. de La Haye le gagna et, profitant du passage d'un navire qui se rendait à Surate, il abandonna le pays ; à peine était-il à bord avec sa famille et quelques amis qu'il aperçut un signal de détresse qui arrivait de la terre qu'il venait de quit' ter. On mit immédiatement à la mer la chaloupe qui fut assez heureuse pour arriver à temps et pour recueillir, au pied du fort Dauphin, les malheureux qui venaient d'échapper au massacre des Français par les indigènes. Ce tragique événement, suite de la longue irritation produite par l'imprudent fanatisme religieux du père Etienne, eut lieu à la fin de l'année 1672. lie Gentil, dans son Voyage dans les mers de l'Inde, raconte que les Français furent surpris sans défense, dans leur église située hors du fort, pendant la messe de minuit, et que ceux qui purent s'en échapper, allèrent, avec quelques femmes du pays, chercher asile à l'île Bourbon où ils s'établirent.

L'ile Bourbon n'avait, à cette époque, que fort peu d'habitants. A part les douze hommes qui y furent déportés par Pronis et qui en revinrent, dit Flacourt, « bien sains et gaillards, » elle ne reçut, à cette époque , aucun explorateur. M. de Flacourt y envoya, en 1 65 /i, huit blancs accompagnés de six nègres, pour l'occuper et la reconnaître. Cette

petite colonie y vécut heureuse et dans la plus grande abondance pendant quatre ans ; mais se trouvant sans communication régulière avec l'extérieur, ils profitèrent du passage d'un navire anglais pour se rendre dans l'Inde. L'île Bourbon était encore inhabitée, lorsque vers 1665, selon le rapport de l'abbé Raynal, elle servit encore de refuge aux Français échappés du fort Dauphin. «La santé, l'ai- « sance, la liberté dont ils jouissaient déterminè- « rent plusieurs matelots des vaisseaux qui allaient « y prendre des rafraîchissements à se joindre à « eux. « On peut donc dire que la colonie de Bourbon fut en quelque sorte la fille de celle de Madagascar. Aujourd'hui Bourbon fait entendi'edes paroles éloquentes en faveur de la grande île Malegache et lui rend, ainsi que nous le verrons plus loin, l'hommage que mérite l'ancien berceau de ses aïeux.

Au commencement du dix-huitième siècle, l'attention de la France fut de nouveau attirée par l'importance politique et maritime de Madagascar. L'ingénieur de Cossigny y fut envoyé en 1733 pour explorer la baie d'Antongil.

En 1746, le général de La Bourdonnais va également examiner et étudier le pays.

La compagnie des Indes cherchait depuis longtemps à fonder un établissement dans l'île Sainte- Marie. Elle en trouva bientôt l'occasion. Le 30 juilletl750, cette île futcédée àla France par Béti, fille de Tamsimalo, dernier souverain décédé de Foule-

pointe et de toute la côte comprise entre ce lieu et la baie d'Antongil. Cette cession fut faite également par les grands chefs du pays \

' Voici l'acte qui conslalc celle cession :

« L'an des Français 17o0, sous le règne de Louis te Bien- Aimé, « quinzième du nom , roi de France et de Navarre , Béti , fille el « hérilière du royaume et de tous les droits de feu Tamsimalo (ou « Ralziiïiilaho), son père, en son vivant roi de Foulepoinle et des « autres pays de la côte de l'est de ]Madagascar, dejiuis 18" 30' de (< latitude méridionale, en remontant vers le nord , jusqu'à la baie « d'Antongil, située par lii" 30' de latitude aussi méridionale, sou- « verain de tous les [lays et iles adjacents,

u A tous les princes de son sang, à tous les grands de son royaume, «chefs de village, commandant pour lui dans ses États, à tous «autres, ses sujets quelconques, aux habitants de l'île Sainte- « Marie, et à toutes les nations du monde qui ont el peuvent avoir « commerce avec la partie de l'île de Madagascar qui forme son <( royaume,

« Fait savoir et notifie, par ces présentes, que feu Tamsimalo , son « père, et ELLE-mèmc, depuis plusieurs années, ayant eu dessein, « pour le bien de ses Etats et de tout son peuple, de faire leur pos- « sible pour attirer la nation française dans leur pays, par [tréfé- « renceauv autres cantons de Madagascar, ils ont requis, à diverses « reprises, les capitaines des vaisseaux de la compagnie des Indes « de France, qui viennent traiter annuellement chez lui des vivres, « et pour bestiaux et esclaves, de demander en son nom et pour lui, « à Sa Majesté Louis olinzième, uoi France et de Navarre, cl à la «compagnie, qu'il protège rélablissemenl d'un comptoir français « sur les terres de sa dépendance eu l'île de Madagascar ; qu'ils ont « chargé récemment le sieur Gosse , officier , qui a fait plusieurs « traités pour la compagnie dans les escales de son royaume, de « solliciter messire Pierre-Félix-Barlhélemi David, écuyer, gouver- « ncur général pour le roi el la compagnie des îles de France et « de Bourbon, de consentir qu'il soit procédé à l'établissement pour « lequel ils ont conjointement offert, promis et se sont obligés , et « EELE s'offre , promet el s'oblige , de céder, abandonner, livrer et « bailler, pour en être mis en pleine jouissance et possession , à sa

[[éritière du royaume de son père, Béti voulut témoigner aux Français la satisfaction qu'elle éprouvait de les voir venir former un établissement per-

« Majkstk Louis quinzième , et à la compagnie française des Indes, « le Icnain qui lui serait nécessaire.

« Le décès de Tamsimalo, son père, étant arrive dans l'intervalle du « retour dudit sieur Gosse, elle, héritière du royaume de feu son père « et de tous ses droits, a su, à l'arrivée du sieur Gosse, depuis peu de « retour dans une des escales de son royaume, et chargé des ordres, (( volontés et pouvoirs do messire Pierre-Félix-Barlhélemi David, « qu'il ne peut s'établir de comi)toir français sur les terres de son « royaume qu'au moyen qu'il soit fait un abandon entier, et sans « aucune restriction , de l'île de Sainte-Marie , de son port et de « l'îlot qui le ferme.

(( En conséquence de quoi, et pour mettre à exécution le projet, « à jamais avantageux à son peuple et à son royaume , de faciliter « un établissement chez elle, et d'y maintenir les Français ,

« Elle, Béti, reine de Foulepointe, avec toute sa famille, assistée « des grands de son royaume , des chefs et des commandants des « villages qui lui appartiennent, s'est embarquée sur le vaisseau de « la compagnie de France, le Mars, pour se rendre à l'île de Sainte- « Maiiie, où, étant en présence des sieurs Adam de Yilliers, capi- (( laine dudit vaisseau, du sieur Gosse , officier chargé de traiter de « l'acquisition de Sainte-Marie, et d'arborer le pavillon français « pour y faire l'établissement qu'elle demande ; des sieurs Vizéz, «premier lieutenant; Nageon , second lieutenant; Damain et de « Ravenel , tous deux premiers enseignes , et Maingaud , écrivain « dudit vaisseau le Mam, et des soussignés, grands, chefs, commau- « dants des villages de son royaume, et ses sujets , par elle appelés « pour être témoins de la cession et de l'abandon qu'elle fait au sieur « Gosse, à ce présent et acceptant pour S. M. le Roi de France, « Louis quinzième, et la nation française,

« Elle dédare, veut et entend, qu'à commencer de ce jour, l'île « Sainte-Marie, située par le 10" de latitude méridionale, deux à trois « lieues à l'est de la cote orientale de Madagascar, cesse de faire partie « de ses États, qu'elle a hérités de ses pères, et qu'elle doit laisser à « ses successeurs; mais, au contraire, soit et demeure toujours ap-

manent dans son pays en leur cédant en toute propriété l'île de Sainte-Marie. Legentil rapporte qu'à son retour de l'île de France, Béti fit une seconde

« partenant, avec son port et l'îlot qui le ferme, à S. M. Louis QriiNZE, « ROI DE France et de Navarre, pour servir au commerce de la com- « pagnie des Indes, cédant, abandonnant, livrant et transportant « tous ses droits quelconques sur ladite île et ses dépendances audit « seigneur roi de France et à sa compagnie des Indes, pour par ledit « seigneur roi de France et sa compagnie des Indes en être pris pos- « session et pleine jouissance de ce moment, et y rester à perpé- « tuité, comme maîtres pleins, puissants et souverains seigneurs « d'icelles, sans être tenus de payer à elle, Béti, ni à aucun de ses « successeurs, aucuns droits et rétributions pour cause de ladite ac- « quisition ; reconnaissant, elle, Béti, S. M. Louis XV, et sa compa- « gnie des Indes, pour souverains maîtres et seigneurs indépendants « de ladite île et de son port, pour en jouir et disposer comme il leur «avisera bon être: promettant, elle, Béti, reine, sa famille, les « GRANDS de son royaume, les chefs et commandants de ses villages, « à ce présents et consentant, pour les droits du royaume et parlicu- « liers, soutenir, proléger, maintenir, défendre contre tout trouble « et empêchement de la part des naturels de l'île de Madagascar ou « autre nation qui voudraient interrompre ou s'opposer à leur établis- « sèment, les sujets de S. M. le roi de France et les employés de la « compagnie des Indes, en pleine paix et jouissance et entière posscs- « sion de l'île Sainte-Marie et de ses dépendances ;

« Veut pareillement et entend, ladite reine Béti, que la concession « et l'abandon qu'elle fait aujourd'hui , de son plein gré et de son « mouvement volontaire , pour le bien de ses peuples et de son « royaume, soit et demeure stable , à perpétuité, sans que , pour « quelque motif que ce puisse être, aucun de ses héritiers, sujets « ou autres nations, pour raison d'aucuns droits ou cessions parti- « culières, puisse prétendre à en débouter la nation française, au- « jourd'hui en possession de ladite île et de ses dépendances. »

« Reconnaissant, par ces présentes, ladite reine Béti, qu'elle a « reçu du sieur Gosse, de la part de S. M. le roi de France et de la « compagnie des Indes, à titre de compensation, dédommagement « échange, une certaine quantité d'effets à elle propres et conve-

donation de l'île Sainte-Marie aux Français qui en reprirent possession en 1754.

En 1758, le gouverneur de l'île de France , Du-

« nables, dont elle est conlentc, ainsi que les grands du royaume, à « ce présents et acceptant, comme chargés des intérêts de leur keine « et de sa couronne,

a Déclare, Béti, à tout le royaume de Foulepointe, à ses alliés et « aux rois de Madagascar, ses voisins, que les Français sont et de- « meurent quittes à perpétuité, envers tous les rois de Foulepointe, « ses descendants , et autres qui pourraient y prétendre ; et qu'ELLE « veut et entend qu'ils soient reconnus, par tous les peuples de Ma- « dagascar, pour seuls maîtres et souverains de l'île Saime-Marie, « son port et l'îlot qui le ferme;

« Veut que copie du présent acte soit déposée dans son trésor, « pour demeurer et passer à ses descendants; qu'il soit envoyé des « courriers dans les principaux établissements de son royaume, « pour donner avis à tous ses sujets, même aux peuples voisins et « ses alliés, de la prise de possession de ladite île par les Français.

« Et a signé ladite HEi>iE Béti, de sa marque et de son cachet, « qu'elle a fait reconnaître par les grands de son royaume.

« Et ont aussi signé les sieurs acceptant et témoins de la prise de « possession, dans le port de l'île de Saime-Mauie, en la partie orien- « laie de l'île de Madagascar, le 30 juillet 1730. »

« Gosse, Adam de ViUiers, J. Vizèz, Xageon de l'Estamj, Kerostain, de Ravenel, Maingaud. »

En marge est une empreinte en cire rouge, suivie de ce signe f, et apostillée de ces mots : a Cachet et marque de Béti, reine de Fou- « lepointe, fdle du défunt roi, seule héritière de ses biens ; »

Et une autre empreinte de cire, suivie de ce même signe et de ces mots : « Marque de la Reine, mère de Béti. »

Suivent les marques ( f ) de Bécalanne, beau-père du roi , chet à Fénériffe et de Diennesenhar, petit-fils du roi ; Quintade, chef de Foulepointe; Vomaisse, chef de Foulepointe; Ponerif, chef de Foulepointe; Ratssora, chef de Fénériffe; 1 ou7oMsara, chef delà baie d'Antongil ; Tempenendric, chef de Foulepointe; Mananpiré, chef de Foulepointe; Diamanette, chef de Mahambou ; Natte, chef de Massinéranou; Fatara, chef à Foulepointe; Rafizimoine, chef de Foule-

mas , réserva par un décret , pour le compte du roi, le privilège du commerce sur toute la côte. Vers 1761 , des établissements de commerce appartenant à des Français embrassaient la côte orientale de Madagascar dans sa plus grande étendue depuis le fort Dauphin jusqu'à la baie d'Antongil. On voit, quelques années plus tard , en 1767 , le gouvernement français reprendre ses anciens projets et revendiquer officiellement le privilège exclusif du commerce malegache et faire de Foulepointe le centre de ses opérations.

Enfin, en 1768, M. le comte de Maudave est chargé d'aller relever à Madagascar le fort Dauphin dont il venaitd'être nommé commandant pour le roi. Grâce àsa modération personnelle et à un système bien entendu d'économie, M. de Maudave serait peut-être parvenu à faire prospérer la colonie , sans les continuels changements de politique qui se succédaient dans la métropole et qui entravèrent nécessairement ses projets. La jalousie permanente des administrateurs de l'île de France fut également

\mnie;Lahaibé; Sivoiigmiorrctc, chef àMacnbou ; Meabolouluu, chcl' de Maenbou ; Piamhonne, chef à Maenboii ; Ynaiguisse ; MaUlaza , chef duBanivoul; Ramamamou, chef du Bauivoul; Dianperavola, chef à Foulepointe; /{a/mo«7ie, chefà Foulepouile; Ratcisagaij, chef de la grande île Sainle-Marie ; liamansoujjmmp ; Bérigny ; Racaca, chef de Sainle-Marie, résidant sur Loquay (ilôt situé à l'enlrce du |jorl); hiamanharé, chef de Laivande, île Sainte-Marie ; Tanpenen- (iiennc, chef de la grande île Sainte-Marie; Embousenga, chef de la grande ile Sainle-Marie ; Rambonnccouluu, chef de la grande ile Sainle-Marie.

pour lui un grand obstacle; 31. de Maudave , renonçant au système militaire, avait proposé au gouvernement un plan nouveau de colonisation « pour le seul objet de commerce.» Dès les premiers mois, les subsides lui manquèrent pour l'installation même de sa colonie et la métropole lui refusa bientôt tout secours. Il avait obtenu des chefs du pays la cession spéciale d'une étendue de neuf à dix lieues de terre sur les bords de la rivière de Fanzahère où il essaya de former un établissement, mais il fut, faute de ressources, forcé d'abandonner bientôt ce premier essai. M. le comte de Maudave quitta la colonie en août 1769.

La France absorbée alors par la guerre d'Amérique renonça, pour le moment, à toute opération militaire ou commerciale sur la grande île africaine.

Sommaire. — Gouvernement du comle de Beuyoswki. — Jalousie du gouvernement de l'île de France. — Le nouveau gouverneur général acquiert une grande influence dans le pays. — Il reste trois années sans recevoir de nouvelles de la métropole. — Son courage et sa fermeté. — Le 16 septembre 1776, les chefs lui offrent la souveraineté de l'île. — Arrivée des commissaires royaux à Madagascar. — Le comte de Benyowski leur remet sa démission. — Il se considère dès lors comme Chef suprême de l'île. — Grand Kabar. — Discussion de la constitution malegache. — Départ de Benyowski pour la France. — 11 passe en Amérique. — Son retour à Madagascar. — Expédition dirigée de l'île de France contre lui. — Sa mort. — Son portrait. — Considérations générales. — Abandon des établissements formés par lui. — Explorations de Lescalier, de M. Bory Saint-Vincent. — Le général Decaen envoie à TamataveM. Sylvain Roux avec le titre d'agent général. — Les Anglais s'emparent, en 1810, dcTamataveetdeFoulcpointe. — Capitulation de M. Sylvain Roux. — Occupation momentanée par les Anglais du port Louquez. — Interprétation du traité de Paris. — Reprise de possession de nos établissements par les administrateurs de l'île Bourbon, en mars 1817.

Ce fut en 1773, que le comte polonais Maurice de Benyowski reçut du gouvernement français la mission de fonder un grand établissement dans la baie d'Antongil. Après sa merveilleuse évasion du Kamtschatka, le comte de Benyowski s'était rendu

à l'île de France, où il avait conçu l'idée d'un établissement pour Madagascar.

Il vint en France, en 1772, exposa ses plans, et obtint le commandement d'une expédition considérable; mais, à l'île de France, ses projets rencontrèrent tant de malveillance qu'il ne put venir mouiller, dans la baie d'Antongil , que le l/i février mil. Il prit possession de l'île de Madagascar au nom du roi de France et en fut reconnu pour gouverneur général. 11 débarqua au fond de la baie d'Antongil, sur les bords de la rivière Tungumbaly, dans un endroit qu'il nomma Louisbourg. Les chefs et les députés des districts environnants vinrent immédiatement s'engager par serment à coopérer, en ce qui dépendait d'eux, à la réalisation des plans de prospérité conçus par le chef hardi de la nouvelle expédition. Benyowski s'empressa de construire des forts et d'établir des postes de défense le long de la côte orientale à Angontzy, dans l'île Marosse, à Fénérifîe , à Foulepointe , à Tamatave, à Manahar et à Antsirak.

Dès les premiers mois de son gouvernement , la colonie fut paisible. Une seule peuplade, les Zaffi- Rabé , ayant rompu leurs serments et menaçant la tranquillité de l'île , Benyowski leur acheta leurs villages et sut plus tard échapper à une tentative d'empoisonnement qu'avaient essayée contre lui ces ennemis acharnés. Poussé à bout, il les contraignit par la force à se réfugier dans les forêts de l'île. Dans la suite , les peuplades qui s'atta-

clièrent à Benyowski se chargèrent de la répression des Zaffi-Rabé et de ses autres ennemis. Mais la fièvre avait fait autour de lui de grands et irréparables ravages. Atteint lui-même par le mal, il se fit transporter dans File Marosse où l'air lui avait paru moins insalubre qu'à Louisbourg, puis dans une plaine située à neuf lieues environ dans l'intérieur, où règne une température bienfaisante, et que, dans leur langage pittoresque , les Maiegâches appellent la Plaine de la santé.

Cependant la haine jalouse des gouverneurs de l'île de France poursuivait sans relâche l'établissement de Madagascar, et son nouveau gouverneur général. Un intendant lui fut envoyé de l'ile de France. Cet émissaire avait reçu des ordres secrets qui eussent paralysé et ruiné de fond en comble la colonie nouvelle, sans l'infatigable vigilance de son chef. Ces obstacles, quelle qu'en fût la portée, ne découragèrent pas le comte de Benyowski. Par ses ordres, des interprètes qu'il avait soin d'accréditer, parcouraient le pays , pénétraient dans les provinces les plus reculées, contractaient des marchés et nouaient, en son nom , des alliances avec ceux d'entre les chefs qui n'avaient pu assister à la grande assemblée et prêter le serment d'usage. Faisant partager ses vues d'avenir et ses travaux pai' les indigènes, il perçait de tous côtés des routes et des canaux, construisait des forts des bâtiments de tout genre.

Chaque jour arrivaient, à Louisbourg, des dé-

pûtes envoyés par les naturels, soit pour offrir à Benyowski des secours contre les Zaffi-Rabé, soit pour solliciter de lui des traités d'alliance et d'amitié. Dans une excursion que Benyowski fit à Foulepointe, les Bétanimènes, les Fariavahs et les Betsimsaracs le prirent pour arbitre des différends qui les divisaient. Ces peuplades écoutèrent et suivirent avec respect les conseils du gouverneur français et conclurent une paix qui devait avoir les résultats les plus heureux pour la prospérité de la colonie. Le kahar ou grande assemblée générale où fut discutée cette importante affaire, était composé d'environ vingt-deux mille naturels.

A son retour à Louisbourg, Benyowski apprit que les Zaffi-Rabé, au nombre detroismille, avaient paru en armes dans les environs, et demandaient à présenter leurs plaintes au gouverneur. Celui-ci. n'hésita pas à se rendre au milieu d'eux, accompagné seulement d'un interprète. Là, il écouta les plaintes des chefs et leur répondit avec succès. Mais à peine avait-il achevé son discours qu'il se vit entouré et menacé sérieusement par cette peuplade barbare. 11 allait succomber, lorsque cinquante Malegaches, conduits par un officier européen, arrivèrent à son secours et attaquèrent les Zaffi-Rabé. Dans cette circonstance, Benyowski échappa à la mort par un miracle qu'il dut à son sang-froid et à sa rare présence d'esprit. Obligé de se défendre avec son épée seulement, et de se faire jour dans la mêlée, il fut couché en joue à bout portant par un

indigène. Ne pouvant éviter le coup, Benyowski lui cria avec force, dans la langue du pays : « 6^0qiiin, ton fusil ne partira pas ! » Le hasard ayant accompli cette prédiction, le naturel jeta son arme à terre et s'enfuit avec ses compagnons, en poussant des cris et en disant : « Nous sommes perdus, c'est un ampoumchave, un sorcier. »

Trois années s'écoulèrent ainsi, sans qu'aucune nouvelle arrivât d'Europe pour aider et encourager la nouvelle colonie. Benyowski aurait infailliblement succombé dans une telle position, contre les attaques des Sakalaves du Nord, sans les secours que lui prêtèrent les peuplades de la côte orientale qui prirent les armes en sa faveur et repoussèrent plusieurs foisl'ennemi. Abandonné par la métropole, poursuivi sans relâche par les incroyables intrigues du gouvernement de l'île de France, le comte de Benyowski fut amené alors peu à peu à profiter d'une circonstance que le hasard avait fait naître et qui devait influer étrangement sur la fin de la carrière publique de cet homme singulier.

Vers le commencement de l'année 1775, il avait appris qu'une vieille femme malegache, nommée Suzanne, qu'il avait ramenée avec lui de l'île de France, disait avoir été vendue aux Français en même temps que la fille de Ramini , dernier chef suprême de la province de Manahar. Elle déclarait, en outre, qu'elle reconnaissait en Benyowski le fils de cette princesse, et, par conséquent, l'héritier des Ampandzaka-bé,dignité souveraine qui s' était éteinte

par la mort de Ramini. Les paroles de la vieille Malegache avaient produit une révolution parmi les chefs des environs. Ils s'étaient assemblés plusieurs fois et après s'être consultés, ils avaient déclaré qu'ils n'attendaient que le moment favorable pour honorer en Benyowski le sang de Ramini. A cette même époque, un vieillard de Manahar qui se disait inspiré, prédisait que des changements considérables allaient avoir lieu dans le gouvernement de l'ile, et que le descendant de Ramini se ferait bientôt connaître. 11 n'en fallut pas davantage chez un peuple superstitieux comme le sont tous les peuples dans l'enfance. Les esprits furentvivement agités par ces prophéties.

Le 16 septembre 1776, un cortège, composé de douze cents hommes environ, et précédé des grands chefs, se présenta devant la maison de Benyowski, en demandant à lui faire une communication importante. Lorsque les saints furent échangés, Rafangour, chef de la nation des Sambarives, se leva, et s'adressant au gouverneur, lui dit avec solennité : « Béni soit le « jour qui t'a vu naître ! Bénis soient tes parents « qui ont pris soin de ton enfance! Bénie soit « l'heure où tu posas ton pied sur le sol de notre « île î — Les chefs malegaches ayant entendu dire « que le roi de France avait l'intention de te retirer « de ce pays et qu'il était fâché contre toi, parce « que tu as refusé de faire de nous des esclaves, se « sont réunis et ont tenu des kabars pour aviser à

« ce qu'il fallait faire, si ces rapports étaient vrais. « Leur amour pour toi m'oblige en ce jour à te ré- « vêler le secret de ta naissance et de tes droits sur « cette immense contrée, dont tous les habitants « t'adorent. Oui, moi, Rafangour, le seul survivant « de la famille de Ramini, je renonce à mes « droits sacrés pour te déclarer l'unique héritier « légitime de Ramini. Zanaar, le bon génie qui « préside à nos kabars, a inspiré à tous les chefs la « volonté de te reconnaître pour leur ampandzaka- « bé ', etde jurer que loin de t'abandonner jamais, « ils protégeront au contraire ta personne, au péril « de leur vie, contre les violences des Français. » D'autres discours empreints des mêmes sentiments furent prononcés par les principaux chefs, et en quittant leur nouvel ampandzaka-bé, ils lui donnèrent, en se prosternant devant lui jusqu'à terre, les marques d'un respect qui n'est dû à leurs yeux qu'au représentant de la puissance souveraine.

Quand cette manifestation des chefs malegaches fut terminée , trois officiers de la garnison coloniale, accompagnés d'un détachement de cinquante hommes , vinrent trouver le comte de Renyowski et lui déclarèrent fermement que les déloyales intrigues de l'administration de l'ile de France les avaient décidés à unir leur sort au sien et qu'ils étaient ré-

' Le inol mii[Qg^die.Impa7idz-aka signifie, prince, comme Aiidrian signifie noble, l.e litre d'ampandzaka est donné aux membres de la famille royale, elà tous ceux qui tiennent par le sang au souverain.

soins à ne rabandonner jamais. BenyoAvski crut devoir leur adresser des remontrances pleines de sagesse, auxquelles ils répondirent qu'ils s'étaient entendus avec les chefs de la province et qu'aucune considération ne les ferait renoncer à leur projet. Un grand kabar eut lieu le lendemain. Les chefs renouvelèrent leur déclaration de la veille et engagèrent Benyowski, au nom du peuple malegache, à quitter le service du roi de France et à indiquer la province qu'il désirait choisir pour lieu de sa résidence , afin qu'on y bâtît une ville. Benyowski répondit que son intention était bien de se démettre des fonctions de gouverneur général; mais qu'il croyait devoir attendre l'arrivée des commissaires français qui viendraient, dans peu de temps, visiter la colonie et entre les mains desquels seulement il pouvait se dégager de ses serments envers la France. Il ajouta que , quant à la ville dont on souhaitait la fondation , l'emplacement le plus convenable serait le centre de l'île. Il développa à cette occasion le plan de gouvernement qu'il lui paraîtrait convenable d'adopter. Quand il eut fini , un des chefs reçut des indigènes de l'assemblée l'ordre de veiller à ce qu'aucune tentative ne fût commise contre la vie ou la liberté de leur ampandzaka-bé.

Les commissaires royaux dont avait parlé Benyowski, MM. de Bellecombe et Chevreau, envoyés parle gouvernement jaloux de l'île de France, arrivèrent le 21 septembre 1776, et, jusqu'au 27, ils s'occupèrent à visiter toutes les parties de l'éta-

blissement colonial. Ils remirent à Benyowski un certificat constatant la parfaite régularité de son administration , et reçurent de lui la démission de sa charge. Ces formalités accomplies, ils se rembarquèrent précipitamment dans la crainte de subir les atteintes de la fièvre et ne se firent pas faute à leur retour de déprécier les actes de ce gouverneur général.

Dès ce moment , Benyowski se considéra comme le chef suprême de Madagascar.

11 convoqua, le 10 octobre, un kabar général des peuples malegaches et remplit toutes les cérémonies du grand serment. Le 11 du même mois , l'acte solennel et définitif qui constatait son élévation à la dignité d'ampandzaka-bé fut lu trois fois à haute voix et signé par trois des plus puissants chefs de l'île qui étaient Javi, roi de l'Est, dont Foulepointe était le chef lieu; Lambouine, roi du Nord, et Rafangour, chef des Sambarives, habitants des environs de la baie d'Antongil. Les grands chefs de toute la côte orientale, depuis le cap d'Ambre jusqu'au cap Sainte- Marie, s'étaient rendus à cette assemblée dans laquelle plus de cinquante mille Malegaches vinrent se prosterner devant leur nouveau souverain. La constitution malegache fut discutée et acceptée dans les trois séances du 13, du 14 et du 15 de ce mois. Cette constitution contenait dans son premier et principal article l'institution d'un conseil suprême composé de vingt-deux membres, choisis parmi les chefs des diverses nations.

Ce fut alors que Benyowski crut le moment venu défaire connaître aux chefs assemblés la nécessité de conclure un traité avec la France ou tout autre pays, afin d'assurer l'exportation des produits de l'ile. Il ajouta qu'il avaitFintention de partir pour accomplir ce projet. Le vieux chef Rafangour s'écria que c'était courir à sa perte et engagea l'assemblée à ne pas consentir à un tel dessein. Après une longue et orageuse délibération, il fut arrêté que l'ampandzaka-bé se rendrait , ainsi qu'il le souhaitait , en France ou dans un autre pays, avec de pleins pouvoirs pour traiter, au nom de la nation malegache , mais quïl prendrait , avant de partir, l'engagement de revenir à Madagascar, soit qu'il réussît, soit qu'il échouât dans son entreprise. Enfin, le 10 décembre de cette même année 1776, Benyowski s'embarqua à Louisbourg sur un brick qu'il avait frété. En s'éioignant des rivages de Madagascar, il put voir avec émotion l'immense concours de naturels qui s'y étaient rassemblés pour lui souhaiter un heureux voyage et pour conjurer les maléfices du mauvais génie, s'il tentait de s'attaquer à lui '.

A peine arrivé en France, Benyowski eut de longues conférences où il expliqua au gouvernement métropolitain quelle avait dû être sa con-

* Tous ces faits sont consignes dans les curieux Ménioiros qui ont clé laissés par le conilc de Benyowski, et qui furent publiés pour la première fois en anglais à Londres, en 1790; puis, traduits en français et édités à Paris, en 1791, 2 vol. in-8".

duite. Il reçut une épée en récompense de ses services qui, du reste, avaient déjà trouvé en Benjamin Franklin un avocat chaleureux. Ce fut vainement toutefois qu'il offrit ses projets de traité à la France d'abord, puis à l'Autriche et à l'Angleterre.

Le comte de Benyowski, d'après les conseils de Franklin, passa alors en Amérique où il sut persuader et intéresser la jeune république, en lui parlant de ses succès, de ses forts, de ses villes malegaches, et de sa grande route royale d'Antongil à Bombetok. Les Américains lui fournirent quelques subsides pour consolider ces opérations, mais sans toutefois y attacher un caractère officiel. Son absence dura ainsi jusqu'en 1785. Le nouveau souveraindu Madagascar se décida enfin à reprendre la mer et, le 7 juillet, il arriva à l'île de Nossi-bé, dans la baie de Passandava. 11 se rendit par terre à la baie d'Antongil. Le roi du Nord, et une foule d'autres chefs l'accueillirent avec le plus vif enthousiasme, ce qui démontrait qu'une absence aussi longue n'avait rien changé à leurs bons sentiments pour lui.

Pendant que le nouveau souverain fortifiait le village d'Ambodirafia dont il avait fait sa capitale, qu'il établissait des postes à Manahar et dans d'autres villages de la province, une expédition destinée à revendiquer notre droit de possession sur Madagascar se préparait contre lui à l'île de France.

Le 23 mai 1786, un navire de guerre expédié par le

gouverneur, M. de Souillac, mouilla dan&labaied'Antongil. Soixantehommes durégiment dePondichéry, après avoir débarqué, arrivèrent sans résistance au pied du fort de Mauritiana, où Benyowski s'était renfermé avec deux blancs et trente naturels. Un feu de mousqueterie s'engagea entre la troupe et la petite garnison du fort qui, par suite de la retraite des Malegaches, se vit bientôt réduite aux trois Européens. Au moment où Benyowski allait mettre le feu à une pièce de canon chargée à mitraille et pointée sur l'étroit sentier qui conduisait à la position où il s'était retranché, il fut frappé d'une balle au sein droit. 11 mourut en brave. Son corps resta trois jours sans sépulture. Ce fut M. de Lassalle, un de ses officiers, qui le fit enterrer et qui planta alors les deux cocotiers que l'on voit encore sur sa tombe.

Telle fut la mort du comte Maurice de Benyowski, magnat de Pologne et de Hongrie ; tel avait été le règne éphémère de cet homme vraiment supérieur dont les Malegaches vénèrent encore la mémoire et auquel les Français n'ont rendu qu'une justice tardive. Cependant ceux qui connaissent à fond les choses, telles qu'elles sont à Madagascar, et qui ont été à même d'examiner avec impartialité les idées de colonisation et les actes successifs de ce gouverneur général s'accordent à dire que sa conduite politique envers les Malegaches qu'il sutadmirablement discipliner, ainsi que ses vues d'administration appropriées au pays, sont destinées à

servir un jour de modèle à quiconque voudra fonder à Madagascar un établissement sérieux et durable.

Le comte de Benyowski était très-brave, actif, rude travailleur, entreprenant à l'extrême. Aussi juste que ferme, aussi généreux qu'énergique, il savait punir et récompenser à propos. Son caractère était plein de douceur. Affable et bon, disent ses contemporains, il aimait à causer, mais il parlait peu de lui-même et avait l'art d'écouter avec complaisance. Il s'exprimait avec une étonnante facilité en neuf langues différentes. Le comte de Benyowski avait, en un mot, des facultés élevées qu'il devait plus encore à la nature qu'à la brillante éducation qu'il avait reçue. Il possédait au plus haut point les qualités nécessaires à ceux que la Providence a créés pour convaincre, entraîner et dominer les hommes.

Le comte de Benyov^^ski avait été nourri des grands principes de l'école philosophique du dixhuitième siècle * , et c'est à ces principes de tolé-

' Les Mémoires du comte de Benyowski sont semés de récils touchants qui attestent des vues élevées et le plus noble cœur dans celui qui en est à la fois l'auteur et le héros. Nous citons au hasard, comme exemple, les lignes qui suivent: «Cette nation avait une court tume étrange et cruelle qui était observée depuis un temps immé- « morial.Tous les enfants qui naissaient avec quelques défauts, ou « même certains jours de l'année qu'ils regardaient comme mal- « heureux, étaient sacrifiés aussitôt. Le plus communément ils les « noyaient. Le hasard me rendit témoin de cette coutume barbare, « quand je descendais la rivière pour me rendre à la plaine de « Louisbourg. J'eus le bonheur, le jour de mon départ, de sauver

rance, à ces idées écleiirées et libérales qu'il a dû principalement les succès obtenus par lui sur ces peuplades sauvages que sa bonté s'était entièrement conciliées. Si la métropole avait secondé, comme elle avait promis de le faire, ce hardi et expérimenté novateur, si le gouvernement de l'ile de France n'avait pas incessamment entravé de toute la puissance de son inertie l'établissement nouveau, nul doute que le comte de Benyowski n'eût donné pour toujours à la France cette grande et belle colonie.

Cette vérité devient plus manifeste encore, lorsque l'on compare la conduite politique du comte de Benyo^vski à celle de ses inhabiles prédécesseurs. Il semble que ceux-ci avaient pris à tâche d'aliéner à la France et de rendre hostiles à toute idée de civilisation les peuples primitifs commis à leur garde. En effet, si nous jetons un coup d'œil rétrospectif sur les administrations précédentes, que voyons-nous ? Des hommes aveugles et cruels imposant leurs vices, leurs passions et leurs préjugés à des barbares dont la naïve logique déconcertait parfois leurs oppresseurs, des gentilshommes cor-

« la vieil trois de ces inforluiircs victimes. Je les fis transporter au « Port-Louis, et, clans une grande fête que je donnai à tous les « chefs du pays, je les fis jurer de ne jamais commettre à l'avenir (i (le pareils actes de cruauté. Je regardai comme le plus heureux jour (( (le ma rie celui de l'abolition de cette horrible coutume, qui était (( un effet du fanatisme ou de quelqu'aulre préjugé non moins exé- « crable. (Edition de Paris. Tome 11, page 277). »

rompus et blasés, récoltant pour prix de leurs violences inutiles et insensées les plus sanglantes représailles.

Il est notoire que les premiers rapports des Européens avec les Malegaches furent excellents. « Tous ces gens-là, dit le chroniqueur Dubois, sont assez civils et courtois, n'ayant pas la brutalité des autres nations noires. Ils sont spirituels et fins, autrefois ces noirs estoient les meilleurs gens du monde, et, quand ils voyoient un homme blanc, ils estoient dans l'admiration et le respect, se couchant à terre, quand il enpassoitun près d'eux , et si on vouloit entrer dans leurs cases, ils se mettoient sur le seuil de la porte et faisoient passer l'homme blanc sur leur corps, disant que la terre n'estoit pas digne de porter un homme blanc, croyant qu'il eust quelque chose de divin ; mais à présent ils sont bien changés d'humeur, n'ayant pas plus de respect pour un blanc que pour un noir. Et cela par le mauvais exemple qu'ils ont eu des Européens, qui font gloire du pesché de la luxure en ce païs et qui leur débauschent souvent leurs femmes, et, quand on leur presche la chasteté, ils se mocquent et disent que les blancs ne sont pas meilleurs qu'eux. »

Les Malegaches, de l'aveu de leurs maîtres civilisés, étaient donc hospitaliers et doux. Ces hommes blancs venus sur leurs merveilleux navires avec leurs beaux uniformes, leurs armes à feu, leur supériorité étrange, étaient des demi-dieux

pour les naturels , et les populations surprises et charmées les entouraient de respect et d'amour. A peine arrivés, les colons de Pronis et de Fouquembourg se livrèrent aux plus coupables excès. Pronis lui-même donnait l'exemple de l'immoralité la plus révoltante. Il faisait assassiner Piahoulou, l'un des chefs malegaches, parce que celui-ci accusait le commandant français de lui avoir pris des bœufs, accusation qui se trouvait parfaitement fondée» Pronis ne se faisait pas faute d'intervenir dans les querelles des tribus, non comme Benyowski, le disciple de Franklin, mais pour leur vendre son appui, moyennant du riz et des bestiaux.

C'est ainsi qu'on le voit pour mille bœufs aider une tribu à]en massacrer une autre, faisant assassiner les amants, les maris et les pères des femmes qu'il avait pour concubines, au mépris des plus simples lois de l'hospitalité ; compromettant ainsi la situation politique du pays au profit de ses plus basses passions personnelles. Enfin, dernier trait qui achève de peindre ce représentant de la civilisalion et de la chrétienté, se trouvant un jour en marché d'esclaves avec un capitaine hollandais et pressé de livrer une marchandise qu'il avait vendue sans la posséder, Pronis fait ramasser par un détachement soixante-treize individus qui étaient dans les environs, presque tous de famille libre, et il les vend sans pudeur au traitant : « Depuis ce jour, dit Flacourt , aussitôt qu'un navire mouil-

lait sur la racle, toute la côte devenait déserte. » Delaforest Desroyers, commandant deux vaisseaux pour le duc de la Meilleraye, relâche à Sainte- Marie pour réparer une voie d'eau. Il part en chaloupe et remontant une rivière, à la grande terre, il envoie demander du cristal de roche à des gens occupés à récolter leur riz. Les pauvres Malegaches ne demandent pas mieux que d'aller à la recherche du cristal ; mais ils supplient le commandant de les laisser finir cette cueillette, disant : « que sans cela le riz s'égrènera et que leur récolte sera perdue. » A ces mots, Delaforest furieux s'emporte, descend de son embarcation, chasse devant lui les habitants d'un village épouvanté, saisit, enchaîne, frappe et menace de son épée les chefs et leurs femmes. Les naturels indignés attirent dans un piège le capitaine français et cinq de ses hommes qui y sont massacrés ensemble.

Desperriers, digne lieutenant de Pronis, reçoit la nouvelle de la mort de Desroyers. Il s'avise d'en accuser les chefs du pays d'Anossi, situé à plus de deux cents lieues de l'endroit où avait été commis le meurtre. Desperriers entre dans le pays d'Anossi, surprend les habitants en pleine paix et les massacre. Les détails de cette affreuse opération méritent d'être signalés.

Un des chefs du pays, Dian-Panolahé était venu s'établir à Fanzahère et, pour garantie de paix, il avait laissé son fils aîné en otage au fort. Une nuit, Dian-Panolahé est surpris dans son

soniQieil, enchaîné et conduit au fort Dauphin , après avoir vu piller et incendier sa demeure. Un chef septuagénaire et sa femme sont massacrés dans un village voisin , tandis qu'un autre détachement frappait endormis sur leurs nattes un chef important, Dian-Rassoussa, et son fils. En apprenant ces attaques et ces assassinats, le chef principal du pays d'Anossi, Dian-Machicore, réunit toute sa famille et se présente au fort pour jurer que lui et les siens ne sont coupables d'aucun tort envers les Français. Cette démarche si pleine de grandeur ne produit aucune impression sur Desperriers. Dian-Machicore et un de ses fils sont mis aux fers et attachés par les pieds à un poteau, auprès de Dian-Panolahé ! Deux autres fils du chef, ses trois filles, quatre de ses neveux et plusieurs autres membres de sa famille sont envoyés sur le navire le Saint-Georges, en rade , pour être gardés à vue.

A quelques jours de là, le pilote, commandant le Saint-Georges, s'en vint dire au lieutenant de Pronis que ses prisonniers le gênaient à bord. « Eh ! bien , descendez-les, répond Desperriers ; mais qu'en ferons-nous à terre? »

Une embarcation du Saint-Georgesietahientot sur la grève les Malegaches, les mains liées derrière le dos, et quelques nègres, envoyés du fort, commencèrent à zagayer ces malheureux sans défense. Un missionnaire, le père Bourdaise, accourut et les baptisa dans le sang, en élevant au ciel des actions

de grâces. Une jeune femme, déjà blessée, parvint à s'échapper, se jeta à la mer en nageant vigoureusement vers un bouquet de bois du rivage opposé. Cependant Desperriers, du haut du fort, observait tranquillement cette scène sanglante. Sur son ordre, une pirogue mise à l'eau et vivement poussée, atteint la Malegache et un matelot l'achève à coups d'avirons sur la tête. Le massacre fini, Desperriers s'en alla trouver Dian-Machicore, qui ne ^savait rien du malheur de sa famille et lui promit la vie à lui et à tous les siens, s'il lui livrait son or. Le ciief commanda à son fils d'aller chercher toutes ses richesses, et le jeune garçon partit pour son village sous la garde d'un détachement.

« Ils arrivèrent au bois, dit le chroniqueur auquel nous empruntons ces détails, Dian-Bel (c'était le nom du jeune homme) dit à sa sœur, qui gardoit la maison, que, pour sauver la vie à son père et la sienne, et celle de ses frères, elle allât quérir tout l'or que le chef possédoit. La pauvre fille s'y en va toute seule, au milieu de la nuit, à plus d'une lieue dans la montagne et dans le bois. Elle apporte , au bout de trois heures, un panier sur sa tête, où étoient l'or, les colliers, les oreillettes et bracelets de son père , et tout le meilleur qu'ils possédoient. Non contents de cela,lesdits François pillèrent tout ce qu'il y avoitdans la maison et s'en retournèrent au fort le lendemain avec les prisonniers. Desperriers et les autres, trouvant qu'il y avoit quelques cents gros d'or, dirent que Machicore se mocquoit

et qu'il avoit bien plus d'or que cela. Alors, Desperriers et son lieutenant, après avoir fait aux chefs reproches d'avoir fait tuer M. Delaforest (ce qu'ils nioient et disoient qu'ils n'avoient aucune connoissance, ni affinité avec les nations de ces cantons-là et qu'ils en étoient innocents), les François leur dirent qu'il falloit qu'ils mourussent. Dian-Machicore supplia qu'on les envoyât en France où on leur feroit leur procès, s'ils avoient mérité la mort; mais Panolahé dit : « Puisqu'il faut que nous mourions, allons à la mort. »

« Alors, après leur avoir annoncé le massacre de leurs enfants, on les livra tout nus à des noirs qui les tuèrent à coup de zagayes. Voilà, ajoute simplement le chroniqueur, tout ce qui s'est passé depuis le départ de VOurs jusqu'au départ du St-Georges.^^

M. de Flacourt était sans doute un homme in^ telligent et ferme, mais c'était un administrateur ne connaissant que la politique impitoyable du sabre. Il se vante, dans sa relation, d'avoir pillé et brûlé cinquante villages en deux ans.

Nosalliés eux-mêmes furent maintes foisattaqués et massacrés. Il parle lui-même de deux têtes coupées qu'on lui présenta et qui avaient fort bonne façon. Flacourt semblait se complaire à ces froides et abominables plaisanteries. Un des chefs le persécutant pour avoir un fusil, Flacourt en fit accommoder un, selon sa propre expression, c'est-à-dire qu'il enjoignit à l'armurier de pratiquer un trou sous la culasse et de le fermer avec du plomb. Heu-

reusement le malheureux indigène fut prévenu à temps et la machine infernale n'eut pas de résultat meurtrier, mais l'indignation des chefs fut telle qu'ils prirent ce prétexte, dit Flacourt, pour menacer les Français et leur déclarer la guerre.

Nous faisons grâce au lecteur de toutes les aménités de ce genre que se permirent les premiers colons et qui avaient, en somme, la portée politique la plus grave. Nous passons également sous silence le fanatisme de certains missionnaires, tels que le père Etienne, et les rapines infâmes des premiers traitants. Nous en avons assez dit sur ces tristes sujets pour faire voir comment ces civilisateurs éclairés savaient faire respecter en eux le pays dont ils étaient les représentants, le roi dont ils étaient les envoyés, le Dieu dont ils auraient dû être les apôtres de miséricorde et de paix.

Puisse l'exemple de ces excès et de leurs tristes conséquences politiques, puissel'histoire de ces fautes de tout genre en détourner un jour ceux auxquels la Providence confiera le soin d'achever, à Madagascar, l'œuvre de civilisation si mal commencée parles coupables aventuriers du dix-septième siècle!

Après la mort du noble et malheureux Benyowski, et l'abandon des établissements qu'il avait formés, la France n'eut plus à Madagascar qu'un commerce d'escale et n'y conserva que quelques postes de traite, sous la direction d'un agent commercial et sous la protection d'un détachement militaire fourni par la garnison de l'île de France. Ainsi donc, de-

puis lG/i2 , année de la fondation du fort Daupiiin jusqu'en 1786, les établissements français de Madagascar furent tour à tour occupés , abandonnés et occupés de nouveau , selon que l'exigèrent nos vues, nos convenances, etdes circonstances locales.

A une époque plus rapprochée, en 1792, la Convention nationale, malgré les graves préoccupations du moment , donna mission à M. Lescalier d'aller étudier la grande île malegaclie et d'y choisir une position avantageuse pour la colonisation. Lescalier adressa au gouvernement un rapport tout à fait favorable. Il attribuait l'insuccès des tentatives antérieures , particulièrement au mauvais esprit qui y avait présidé. En 1801, l'administration de File de France confia une semblable mission à M. Bory Saint-Vincent. Cet officier distingué déclara , que Madagascar seul pouvait donner à la France une position forte dans la mer des Indes et que cette grande île lui paraissait appelée un jour à remplacer avantageusement Saint-Domingue. En 180/i, le général Decaen prit des mesures d'organisation , relatives aux possessions françaises de Madagascar. Il en déclara Tamatave le chef-lieu et y envoya M. Sylvain Roux avec le titre d'agent général. Cette factorerie exista jusqu'à la prise de l'île de France par les Anglais, en 1810.

Jusqu'à ce moment, du reste, la France n'avait cessé, ainsi que nous l'avons dit, d'entretenir sur divers points de Madagascar, des postes de traite ou des factoreries , tant pour l'approvisionnement de

Bourbon et de l'île de France que pour le ravitaillement de ses escadres. Ainsi, en 1746, Mahé de La Bourdonnais relâche à la baie d'Antongil pour réparer les avaries de l'escadre qu'il avait improvisée, puis de là aller dans l'Inde chercher les Anglais, les battre et s'emparer de Madras, Legentil nous apprend que M. Laval, chef de traite à Foulepointe, y approvisionna, en 1759, l'escadre du comte d'Aché, composée de onze vaisseaux. Plus tard enfin , Madagascar fournit des vivres à l'escadre du bailli de Suffren, lorsqu'il partit de l'île de France pour sa glorieuse campagne de l'Inde. 11 en fut de môme pour les frégates , qui défendirent avec tant d'éclat, sous l'empire , la puissance française dans ces mers lointaines.

A cette dernière époque , les postes de l'île concentrés à Tamatave et à Foulepointe, tombèrent au pouvoir des Anglais déjà maîtres de l'île de France. Une capitulation fut conclue le 18 février 1811, entre M. Sylvain Roux et le capitaine Linné, commandant la corvette de Sa Majesté Britannique, l'Eclipsé. Les Anglais occupèrent un instant le port Louquez ; mais leur capitaine ayant dans un moment de colère frappé le chef Tsitsipi, cette imprudente brutalité fut suivie des plus sanglantes représailles. Tous les Anglais furent massacrés, à l'exception d'un seul qui s'échappa dans un canot. Le capitaine Lesage, fut envoyé le 23 avril 1816 pour réclamer justice de cet attentat. A son arrivée , il convoqua un kabar, où Tsitsipi

fut condamné à mort , ainsi que ses complices. Le chef fut pendu sur le lieu môme où avait été commis le massacre. Cependant, vers la fin de Tannée, les Anglais abandonnèrent ce poste, ainsi que M. Pye qui en était le commandant, et se retirèrent en se contentant de détruire les forts qui existaient dans nos comptoirs.

Le traité de Paris du 30 mai I8IZ1., rendit à la France ses anciens droits sur Madagascar. L'art. 8 stipule en effet la restitution des établissements de tout genre que nous possédions hors de l'Europe avant 1792, à l'exception de certaines possessions, au nombre desquelles ne figure point Madagascar. Mais comme cet article portait en même temps cession à la Grande-Bretagne de la propriété de Vîle de France et de ses dépendances , sir Robert Farquhar, gouverneur de cette dernière colonie devenue anglaise, prétendit que les établissements de Madagascar se trouvaient implicitement compris dans la cession, comme ayant été rangés au nombre des dépendances de l'île de France antérieurement à 179*2. Cette interprétation erronée du traité de Paris donna lieu, entre le Cabinet des Tuileries et celui de Saint-James, aune négociation à la suite de laquelle le gouvernement anglais reconnut que la prétention élevée par sir Robert Farquhar n'était nullement fondée, et adressa à ce gouverneur, sous la date du 18 octobre 1816, l'ordre de remettre immédiatement à l'administration de Bourbon les

anciens établissements français de Madagascar ^ Depuis l'abandon des établissements successivement formés au fort Dauphin et à la baie d'Antongil, nous n'avions eu à Madagascar, que de simples postes de traite; mais, avant 1811, l'île de France nous appartenait, et nous pouvions encore conserver l'espoir de rentrer dans nos droits sur Saint- Domingue. Après la conclusion des traités de 181 /t et de 1815, la situation de la France, relativement à ses possessions coloniales, se trouva totalement changée. L'île de France avait passé sous la domination anglaise ; la soumission de Saint-Domingue était plus qu'incertaine; l'abolition de la traite, stipulée dans l'un et l'autre traité, présageait la décadence des Antilles , de la Guyane et de Bourbon ; et, cette dernière île étant dépourvue de port, nous n'avions plus, à l'est du cap de Bonne-Espé-

' Les lignes que l'on vient de lire, ainsi que celles qui suivent, sont extraites de la Brochure publiée en 1836 par le ministère de la marine, sous le titre : Précis historique sur les établissements français Je Madagascar. Toutes les fois que nous aurons à rapporter des faits, et surtout des faits politiques et diplomatiques, consignés dans cet opuscule, nous tâcherons, autant qu'il nous sera possible, de donner presque textuellement les extraits que nous en ferons. Cette publication ayant d'ailleurs un caractère tout à fait officiel, le soin dont nous parlons devient dès lors un devoir. Nous avons dû également suivre pas à pas, notamment dans notre troisième Ciiapitre, la Brochure officielle qui paraît être, du reste, une analyse méthodique des dépèches ministérielles et des rapports administratifs, dont certaines parties se trouvent même, quelquefois, reproduites littéralement dans son texte.

rance , un seul point de relâche où , en temps de guerre, nos vaisseaux pussent trouver un abri et se ravitailler. Le temps paraissait donc venu d'examiner attentivement si Madagascar pouvait nous rendre ce que nous avions perdu, et se prêter à des établissements avantageux à notre marine et à notre commerce.

En mars 1817, les administrateurs de l'île de Bourbon furent chargés par M. le vicomte Dubouchage, alors ministre de la marine et des colonies, de faire procéder à la reprise de possession de ces établissements, et d'envoyer provisoirement sur les lieux un agent commercial, avec le nombre d'hommes nécessaire pour faire respecter le pavillon français.

M. le vicomte Dubouchage chargea, dans cette vue, M. le conseiller d'État Forestier, vice-président du comité de la marine, de rechercher dans les documents existant aux archives de ce ministère, quel parti la France pouvait tirer de ses anciennes possessions de Madagascar. Ces documents étant peu nombreux et peu propres surtout à faire connaître l'état réel du pays , M. Forestier consulta M. Sylvain Roux, dernier agent français à Tamatave, qui se trouvait alors à Paris, ainsi qu'un ancien chef de traite, qui avait également résidé plusieurs années à Madagascar; et il rédigea un mémoire oîi après avoir exposé la nécessité d'étendre les relations de notre commerce, de donner une plus grande activité à notre navigation, d'ouvrir de nou-

veaux débouchés aux produits de l'agriculture et de l'industrie françaises, et de fournir des moyens d'existence à l'excédant de la population du royaume, qui commençait à prendre un accroissement inquiétant pour l'avenir, il proposait de fonder un établissement colonial d'une certaine importance sur la côte orientale de Madagascar.

Cette côte , la seule où la France eût autrefois possédé de pareils établissements, lui semblait, par sa position rapprochée de Bourbon, le point le plus favorable à des projets de colonisation. La petite lie de Sainte-Marie, qui en était très-voisine, offrait à son avis, une réunion d'avantages propres à fixer d'abord le choix du gouvernement. Le canal qui la séparait de la côte orientale de Madagascar formait une rade belle, sûre, et d'un abord facile en tout temps ; et vis-à-vis se trouvait le port de Tintingue, susceptible de devenir un grand arsenal maritime. Former un premier établissement à Sainte-Marie ; se porter à Tintingue aussitôt que cet établissement serait suffisamment consolidé; de là s'avancer et s'étendre dans la grande île, à mesure que les moyens de colonisation seraient acquis; employer à la culture les naturels du pays, en les traitant soit comme esclaves, soit comme des engagés qui, après quatorze années, seraient affranchis et pourraient participer, comme habitants delà colonie, à la distribution des terres, tel était le plan développé dans le mémoire de M. Forestier, qui proposait de composer la première expé-

dition d'un administrateur en chef, de quatorze officiers civils, de cent treize officiers, sous-officiers et soldats , et de cent vingt colons , en tout deux cent quarante-huit personnes, et d'affecter aux frais de cette expédition une somme de 1,200,000 francs. En présence des charges qui pesaient alors sur la France, il était impossible de songer pour le moment à une pareille dépense, et même à une dépense moindre. Le ministre de la marine, M. le comte Mole, décida l'ajournement de l'expédition projetée jusqu'en 1819, espérant <[u'à cette époque la situation des finances permettrait au gouvernement de se livrer à ces utiles entreprises d'un si grand intérêt pour l'avenir maritime et colonial de la France.

Sommaire. — M. le corale Mole, ministre de la marine, institue une commission chargée d'explor.er la côte orientale de Madagascar. — Reprise de possession officielle de Sainte-Marie et deXintingue, en 1818. — Opinion de la commission ministérielle au sujet d'un plan décolonisation. — Elle propose de commencer par un établissement à Sainlc-Marie.—Scs conclusions à ce sujet sont adoptées. — M. Sylvain Roux est nommé chef de l'expédition. — Instructions qui lui sont remises. — Retards a[)portés au départ de l'expédition. — Son arrivée à Madagascar. — Ses premiers travaux. — Maladies causées par l'hivernage. — Le Menai, corvette anglaise, vient demander à quels titres nous sommes à Sainte -Marie. — Réponse de M. Sylvain Roux. — Déclaration à ce sujet du gouvernement anglais de Maurice. — Les chefs du pays de Tanibey font acte de soumission à la France. — Proclamation de Radama. — Les Hovas s'emparent de Foulepointe. — Conduite prudente de l'administration de Bourbon, — Révocation de M. Sylvain Roux. — Sa mort. — Son remplacement par M. Blévec. — Le nouveau commandant met Sainte-Marie en état de se défendre contre les Hovas. — Radama se présente à Foulepointe. — Protestation de M. Blévec. — Réponse do Radama. — Le roi des Hovas s'éloigne vers le Nord. — État de la colonie et de son personnel. — Il est décidé que rétablissement de Sainte-Marie sera conservé par la France.

M. le comte MoIé mit le temps à profit pour se procurer des notions positives sur la côte orientale de Madagascar, et notamment sur Tintingue et Sainte-Marie.

Une commission spéciale, nommée par lui, placée sous les ordres de M. Sylvain Roux, et composée d'un ingénieur-géographe, de l'arpenteur, du jardinier-botaniste du roi, à Bourbon, et d'un colon de cette île, fut chargée d'aller explorer les lieux et de reconnaître le point où il serait possible de former un établissement de culture et de commerce. Cette exploration, à laquelle concoururent M. le baron de Mackau, alors capitaine de frégate, et son état-major, eut lieu pendant les quatre derniers mois de 1818. Les explorateurs visitèrent successivement Tamatave, Foulepointe, et tout le littoral jusqu'à Tintingue et Sainte-Marie.

Ils reprirent solennellement possession de Sainte- Marie le 15 octobre 1818, et de Tintingue le [i novembre suivant, en présence des chefs et des principaux habitants du pays, réunis en kabar ou assemblée générale. L'exploration terminée, ils revinrent à Bourbon et y consignèrent le résultat de leurs observations dans des rapports où Tintingue et Sainte-Marie furent présentés comme les points les plus convenables pour la formation d'établissements coloniaux.

Tintingue, situé sur la Grande Terre, vis-à-vis de l'île Sainte-Marie, possédait un port magnifique, à l'abri de tous les vents et capable de contenir jusqu'à quarante vaisseaux de haut bord. Le pays avoisinant était remarquable par sa fécondité, abondant en bois précieux pour les constructions maritimes et arrosé par plusieurs rivières considérables, dont

trois avaient leur embouchure clans la rade. Les explorateurs regardaient ce point comme offrant toutes les facilités désirables pour fonder des établissements de culture; mais ils pensaient, surtout M. Sylvain Roux, que le premier établissement devait être fondé dans la petite île de Sainte-Marie, qui était beaucoup plus saine que la Grande Terre, et qui, à raison de sa position insulaire, offrait plus de sécurité politique.

Cette île, d'environ douze lieues de long sur deux ou trois de large, est séparée de la côte orientale de Madagascar par un canal, large d'une lieue et un quart dans sa partie la plus étroite, vis-à-vis de la Pointe-à-Larrée, et de quatre lieues en face de Tintingue. Suivant les explorateurs , on y trouvait un bon port, qui, quoique peu étendu, pouvait recevoir des frégates. A l'est, les côtes de l'île étaient inattaquables, à cause des récifs qui les environnaient, et à l'ouest la défense en était facile, au moyen de quelques travaux peu dispendieux. Les terres paraissaient d'assez bonne qualité et favorables à la culture de la plupart des productions intertropicales. De nombreux ruisseaux et des rivières y coulaient dans tous les sens. Les bois propres aux constructions navales croissaient abondamment dans l'île, et l'on pouvait se procurer, sur les lieux mêmes, tous les matériaux nécessaires pour bâtir. La population de Sainte-Marie ne s'élevait pas à plus de mille à douze cents âmes; mais l'île pouvait aisément fournir du travail à vingt-cinq ou trente mille

cultivateurs engagés ou esclaves, et à quatre ou cinq mille Européens.

Les explorateurs s'accordaient à déclarer que le climat de la côte orientale de Madagascar n'était point aussi insalubre qu'on le pensait généralement. Sainte-Marie leur paraissait d'ailleurs susceptible d'être considérablement assainie par le dessèchement de quelques marais et par la mise en culture d'une portion du territoire. L'exploration fournissait, au reste, une preuve assez concluante en faveur de la salubrité du pays; car, pendant les quatre mois qu'elle avait duré, malgré l'influence de la mauvaise saison, malgré les fièvres pernicieuses dont plusieurs des explorateurs furent atteints, on n'eut à regretter qu'un seul homme sur un personnel de cent cinquante individus.

Loin de contester nos droits à la propriété de Sainte-Marie, les chefs et les habitants s'étaient empressés d'en reconnaître la validité. Plusieurs d'entre eux se souvenaient de la cession de l'île à la Compagnie des Indes, faite en 1750 par Béti. Les explorateurs avaient retrouvé quelques débris d'édifices de construction européenne, notamment une pyramide en pierre, de forme quadrangulaire et tronquée, sur laquelle étaient gravées les Armes de France au-dessus de celles de la Compagnie des Indes, avec le millésime de 1753. C'était même en ce lieu qu'ils avaient arboré le pavillon national pour constater la reprise de possession.

Le meilleur accueil avait été fait aux explorateurs

inSTOlRE POLITIQUE DE MADAGASCAR. 59

dans tous les lieux où ils s'étaient montrés. Jean René, mulâtre d'origine française, ancien interprète du gouvernement français et devenu chef de Tamatave, et Tsifanin, chef de Tintingue, les avaient surtout reçus avec des témoignages de satisfaction et d'amitié ; et la confiance que les Français inspirèrent fut si grande, que le premier remit Berora, son neveu et son fils adoptif, et le second Mandi- Tsara, son petit-fils, au commandant de l'expédition, avec prière de faire élever ces deux enfants dans un collège de France.

M. Sylvain Roux ayant obtenu l'autorisation de revenir en France pour y rétablir sa santé, altérée par les travaux de l'exploration, et pour y donner en même temps au Ministère de la marine tous les éclaircissements désirables sur l'objetde sa mission, partit de Bourbon, en avril 1819, emmenant avec lui les deux princes malegaches. Il arriva sur la fin de juillet à Paris, où M. le baron de Mackau s'était lui-même rendu quelque temps auparavant. Il était porteur d'une lettre, dans laquelle Jean René implorait la bienveillance du roi en faveur de son fils, protestait de sa soumission au monarque français, annonçait qu'il avait appris avec la plus grande joie l'intention où la France était de former de grands établissements à Madagascar, et suppliait enfin Sa Majesté de lui envoyer des savants et des professeurs pour instruire, les peuples qu'il gouvernait. M. le baron Portai, alors ministre de la marine, mit cette lettre sous les yeux du roi, et

lui présenta en même temps les deux jeunes princes malegaches, qui furent placés dans un établissement public pour y faire leur éducation.

M. Sylvain Roux, en reprenant possession des anciens comptoirs français de la côte orientale de Madagascar, s'était borné à arborer notre pavillon à Tintingue et à Sainte-Marie. Pour assurer le respect qui lui était dû et veiller à la conservation de nos droits, M. le baron Milius, gouverneur de l'ile Bourbon, jugea convenable d'établir des postes militaires sur ces deux points; et, le 7 juillet 1819, la goélette du roi l Amarante, commandée par M. l'enseigne de vaisseau Frappas, partit de Bourbon, ayant à bord les détachements destinés à y être placés.

Afin de rendre ce voyage utile aux vues du gouvernement sur Madagascar, M. Milius fit embarquer à bord de l'Amarante M. Schneider, ingénieur géographe, qui avait été déjà employé dans l'exploration exécutée par M. Sylvain Roux, et M. Albrand, professeur au collège de l'île Bourbon, pour explorer, conjointement avec M. Frappas, la côte de Madagascar, depuis Sainte-Marie jusqu'au fort Dauphin, et reprendre possession de ce dernier point. La petite expédition arriva, le 12 juin 1819, à Sainte-Marie. Les nouveaux explorateurs ne virent point Sainte-Marie et Tintingue d'un œil aussi favorable que ceux qui les avaient précédés. Sainte- Marie, à cause des marais insalubres qui la couvraient en partie, de son sol sablonneux et pierreux, de la qualité inférieure de ses eaux, leur pa-

rut présenter peu d'avantages pour des entreprises agricoles; ils la considérèrent seulement comme un point militaire propre à couvrir d'autres établissements. S'ils jugèrent Tintingue susceptible d'être occupé, ce ne fut également c|ue comme position militaire et comme point de relâche. Ils en trouvèrent la rade très-belle; mais, à leur avis, il n'existait point de contrée plus marécageuse et plus insalubre, et la terre, pour y devenir cultivable, exigeait des travaux immenses de dessèchement.

V Amarante se rendit de Tintingue à Tamatave et ensuite au fort Dauphin, où les Français furent parfaitement accueillis des naturels. M. Albrand reprit possession, le 1" août 1819, du fort Dauphin qui n'était plus alors qu'un amas de ruines recouvertes de lianes et de plantes grimpantes. Cependant une partie de l'ancien fort, le magasin à poudre et la porte d'entrée subsistaient encore. M. Albrand reprit en môme temps possession de Sainte-Luce, ancien établissement français situé à peu de distance.

De tous les points de la côte orientale de Madagascar, le fort Dauphin parut aux explorateurs celui où l'on pouvait espérer s'établir avec le plus d'avantages et de facilité. Selon eux, c'était l'endroit le plus sain de l'île. L'élévation moyenne de la température semblait devoir permettre d'y cultiver avec un égal succès les végétaux de l'Europe et ceux des colonies. Le terrain y était fertile. Les premières difficultés avaient disparu , car des défrichements avaient eu lieu dans plusieurs par-

lies, et les vivres étaient abondants. Les moussons rendaient les communications avec Bourbon toujours promptes. Enfin la rade, quoique moins belle que celle de Tintingue, était d'un facile accès, et pouvait être mise à l'abri de tous les vents au moyen d'une jetée dont la construction serait peu dispendieuse. En transmettant au Ministère de la marine les rapports des nouveaux explorateurs, M. Milius fit connaître au ministre qu'il partageait leur opinion sur la préférence à donner à la presqu'île du fort Dauphin, pour la formation d'un établissement colonial. Le caractère indolent et soupçonneux des habitants de Sainte-Marie, et surtout le peu de salubrité du pays, justifiaient à ses yeux cette préférence. Il ne voyait, au surplus, ni moins d'avantages ni moins de dangers à s'établir à Sainte- Marie, plutôt que sur un point quelconque du littoral de la Grande Terre, le fort Dauphin excepté. Quel que fût au reste le lieu à choisir, le projet d'un établissement à Madagascar ne lui semblait réalisable qu'autant que le gouvernement se déterminerait à faire des dépenses considérables.

Quelques mois avant la réception de ces rapports, le ministre de la marine avait été dans le cas de pressentir le conseil des ministres sur le projet de coloniser Madagascar, en commençant par s'établir à Sainte-Marie, et par occuper Tintingue, ainsi que l'avaient proposé, d'abord M. Forestier, et ensuite M. Sylvain Roux, dans son rapport sur l'exploration dont l'avait chargé le Ministère de

la marine. Le conseil des ministres ne parut pas éloigné de donner suite à ce« plan ; mais il pensa que, dans les circonstances où l'on se trouvait alors, on ne pouvait espérer de le voir accueillir par les Chambres législatives qu'autant que les dépenses en seraient très-modérées. M. Sylvain Roux se montrait fort ardent à faire adopter ses vues ; mais M. le baron Portai , avant de prendre aucune détermination, crut devoir soumettre le plan projeté à l'examen d'une commission composée, sous la présidence de M. le conseiller d'État Forestier, de MM. de Mackau, Sylvain Roux et Frappas, qui se trouvaient alors tous trois réunis à Paris.

Les deux premières questions que la commission se posa furent celles de savoir si le gouvernement devait fonder une colonie agricole à Madagascar, ou se borner simplement à y ouvrir un port aux bâtiments français naviguant au delà du cap de Bonne- Espérance. La création d'une colonie intertropicale, entraînait avec elle. des difficultés, des dépenses et des embarras politiques qui frappèrent la commission. Depuis deux cents ans, on avait, à diverses reprises et toujours sans succès, tenté de fonder à Madagascar des établissements coloniaux. Fallait-il renouveler les sacrifices d'hommes et d'argent qu'avaient coûtés ces tentatives, sans être plus sûr qu'on ne l'était de la réussite ? La commission ne le pensait pas. En supposant que l'on se déterminât pour l'affirmative, à quelle localité donner la préférence? Les partisans d'une coloni-

sation dans le sud-est de l'île vantaient la salubrité du littoral, la douceur des habitants, la fertilité des terres, tandis que les partisans d'une colonisation dans le nord-est prétendaient que l'air, la terre et les hommes étaient, à peu de chose près, les mômes partout. Ces avis divergents étaient fondés, chose étrange! sur des observations et des reconnaissances, également faites sur les lieux par chacun de ceux qui les soutenaient.

Au milieu de ce conflit d'opinions, une seule vérité parut incontestée à la commission : c'est qu'il n'existait, sur toute la côte orientale, depuis la baie d'Antongil jusqu'au fort Dauphin, qu'un seul lieu où des vaisseaux pussent entrer et séjourner sans péril, et ce lieu était Tintingue.

Or, dans le cas même de la création d'une colonie agricole, comme on ne pouvait admettre qu'il fût raisonnable de fonder une semblable colonie à 3.500 lieues de la France, sans posséder un port, la commission était d'avis que le choix du gouvernement devait s'arrêter sur le port de Tintingue, qui n'avait pas besoin, comme le fort Dauphin, delà construction, nécessairement très-dispendieuse, d'une jetée, pour offrir aux bâtiments un mouillage exempt de dangers. Si Tintingue semblait mériter la préférence sous le rapport maritime, la commission n'osait affirmer que ce lieu présentât les mêmes avantages sous le rapport agricole. Non que la terre n'y fût fertile, les eaux abondantes, la végétation riche et vigoureuse ; mais les marais profonds qui Tentou-

raient, les miasmes insalubres qui s'en exhalaient, les travaux qu'il eût fallu faire pour assainir le sol, et l'embarras enfin de se défendre au milieu d'une population inquiète et nombreuse, étaient autant de motifs qui, dans son opinion, devaient engager le gouvernement à se borner d'abord à fonder un port à Tintingue. La prudence et l'économie s'accordaient d'ailleurs pour conseiller un tel parti. Sainte-Marie étant la clef du port de Tintingue, et offrant, par sa position insulaire, des garanties de sécurité cjui ne se trouvaient dans aucune autre partie de Madagascar, la commission pensait que, dans les premiers temps, il suffirait de s'établir dans cette île. Là, avec peu d'hommes et une dépense modérée, on pourrait jeter les fondements d'une colonie susceptible de s'étendre plus tard sur la grande terre de Madagascar. Tout en formant un établissement maritime à Sainte-Marie, on s'y livrerait à des essais de culture, ainsi qu'à la pêche de la baleine, industrie très-profitable dans ces parages; et l'on chercherait à attirer peu à peu le commerce de ce côté. L'occupation de Sainte-Marie n'empêcherait point d'arborer à Tintingue le pavillon français, d'y construire un magasin pour des agrès et apparaux, d'y entretenir une petite garnison, et de permettre aux colons, habitués à fréquenter Madagascar, de s'y transporter avec leurs esclaves et leur industrie. Ce système était, aux yeux de la commission, le seul qui pût à la fois donner à la France un port au delà du cap de

Bonne-Espérance, et lui promettre pour l'avenir la possession d'une colonie agricole.

Quant aux moyens d'exécution , la commission était d'avis qu'ils fussent renfermés dans les limites d'une judicieuse économie. L'administration locale devait être réduite aux agents strictement nécessaires, et le détachement militaire, destiné à prendre possession de Sainte-Marie et deTintingue, se composer d'environ soixante officiers, sous-officiers et soldats ; ces derniers eussent été tous ouvriers, pour ne pas multiplier les consommateurs sans nécessité. Dans les premiers temps , on ne transporterait dans la colonie aucun cultivateur , soit de l'Yance, soit de l'île Bourbon. Les administrateurs et les officiers seraient les premiers colons, et l'on se bornerait à louer un certain nombre de noirs, pour être employés à la culture des denrées de première nécessité. Enfin la môme réserve et la même économie présideraient à tous les éléments de la colonisation ; et si ces modestes essais étaient couronnés de succès, on trouverait plus tard toute facilité pour en élargir les bases et pour obtenir des Chambres législatives les fonds nécessaires. Telles étaient, en résumé, les vues de la commission présidée par M. le conseiller d'État Forestier.

Dans le but de rendre un port à la navigation française dans les mers de l'Inde, M. le baron Portai accueillit le plan proposé par la commission; mais, avant de prendre un parti définitif, il voulut encore

s'éclairer de l'avis de M. le capitaine de vaisseau Freycinet, qui était sur le point de quitter la France pour aller remplacer M. le baron Milius, en qualité de commandant et administrateur de Bourbon. M. de Freycinet déclara qu'il partageait l'opinion de la commission, non-seulement quant au buL essentiel qu'il s'agissait d'atteindre, mais aussi quant aux principaux moyens à employer pour réussir, M. le baron Portai n'hésita plus dès lors à donner son adhésion pleine et entière au plan présenté par la commission. Il le soumit au conseil des ministres, qui en adopta les bases. Il fit ensuite agréer au Roi et aux Chambres l'essai de colonisa tion de Sainte-Marie, en le réduisant toutefois à des proportions qui , suffisantes pour agir avec fruit , ne pussent cependant compromettre de trop graves intérêts, si les résultats de l'entreprise ne répondaient pas à ce qu'on devait raisonnablement en attendre. Les fonds extraordinaires affectés à cet essai furent limités à la somme de 700,000 francs, répartis de la manière suivante : /i80,000 francs sur l'exercice 1820 , pour frais d'expédition et de premier établissement; 93,000 francs pour chacune des années 1821 et 1822, et 9/i,000 francs pour 1823 \

L'expédition destinée à jeter les fondements de

1 Indcpcndammenl de ces 180,000 francs, les Chambres accordcrenlen 1820 une somme de 80,000 francs, pour Service ordinaire à Madagascar.

rétablissement projeté fut composée de soixantedix-neuf individus, lesquels comprenaient, outre le personnel du service colonial, une compagnie de soixante officiers et ouvriers militaires de la marine, et six colons volontaires, hommes et femmes. On affecta au transport de ce personnel et du matériel de l'expédition la gabare la Normande et la goélette la Bacchante. Ces deux bâtiments de l'État furent destinés à rester à Sainte-Marie , le premier pour servir de caserne, de magasin, d'hôpital et de batterie flottante, jusqu'au moment où l'on serait en mesure de séjourner à terre avec sécurité ; le second, pour entretenir les communications, tant avec les divers points de la Grande Terre qu'avec l'île Bourbon. M. Sylvain Roux, qui, avant 1811, avait résidé plusieurs années à Tamatave, en qualité d'agent français , qui avait présidé en 1818 à l'exploration de la côte orientale de Madagascar, et qui, d'ailleurs, était lié d'amitié avec Jean René, l'un des chefs les plus influents de l'île, se trouvait naturellement désigné pour diriger une entreprise dont il avait, conjointement avec M. Forestier, suggéré la première idée et dont il n'avait cessé depuis lors de poursuivre la réalisation. 11 fut donc nommé chef de l'expédition , avec le titre de commandant particulier des établissements français à Madagascar ; mais placé sous la surveillance et sous les ordres du gouverneur de Bourbon.

Les instructions que le ministre de la marine remit à M. Sylvain Roux, avant son départ, furent

concertées avec la commission présidée par M. Forestier. Elles firent connaître au chef de l'expédition que l'objet que le gouvernement se proposait, était d'assurer la possession du port de Tintingue à la France ; de n'y entretenir d'abord qu'un simple poste; de s'établir solidement à Sainte-Marie, et de créer dans cette île des cultures libres, à l'aide des colons militaires qui y étaient transportés , et des noirs travailleurs qui seraient , ou loués aux chefs malegaches ou achetés d'eux, et, dans ce dernier cas, déclarés libres immédiatement, moyennant un engagement temporaire de leurs services ; d'encourager la culture des denrées dites coloniales, par les indigènes , soit qu'ils s'y livrassent pour leur propre compte, soit qu'ils consentissent à s'en occuper pour le compte des colons français, sous la condition de salaires convenus; d'attirer par la suite à Sainte-Marie, et d'y installer utilement, selon qu'il y aurait lieu, non-seulement le trop plein de la population libre de Bourbon , mais encore tous autres immigrants qu'il serait reconnu utile d'y appeler; de n'opérer dans les cultures que graduellement, de proche en proche, et lorsqu'on serait en mesure de le faire sans danger ; et cependant d'entretenir et d'étendre le commerce, déjà existant à Madagascar, en blé, riz, bestiaux, bois, etc., et autres productions de l'intérieur, qui pouvaient ajouter aux moyens d'échange; et d'inspirer de plus en plus aux naturels le goût des objets provenant de notre industrie; de nous cou-

cilier, par une conduite juste, bienveillante, habile, ferme, l'estime, la confiance et l'amitié des indigènes, seuls gages solides du succès de l'établissement projeté ; de nous insinuer graduellement dans le territoire et dans la population par des conventions de gré à gré mutuellement avantageuses, par des mariages avec les lilles du pays, et par la fusion des intérêts réciproques.

Les mêmes instructions autorisèrent le commandant particulier à consolider, par quelques légers sacrifices, les ecquisitions litigieuses, pour peu qu'il y eût contestation sur les droits de possession anciennement acquis à la France, plutôt que de laisser la moindre incertitude sur la légitimité de nos droits. Enfin, elles lui recommandèrent d'user d'une grande circonspection dans ses rapports avec les Anglais qui fréquenteraient Madagascar ; mais d'employer tous les moyens que permettrait la prudence pour empêcher qu'ils n'exerçassent sur les chefs malegaches une influence nuisible à nos intérêts.

Cette dernière recommandation était particulièrement motivée par la conduite que le gouverneur de File Maurice avait tenue durant les dernières années. Du moment où la France avait paru tourner ses vues sur Madagascar, M. Farquhar s'était occupé cl les traverser \ Les instructions de

' Précis sur les établissements français à ^Madagascar, public par lo ^liiiislère de la marine, p. 2i. Brochurein-S. Imprimerie royale. 1830.

HISTOIRE i>OL[TIQUE DE MADAGASCAR. 71

M. Sylvain Roux insistèrent vivement sur la nécessité de cultiver par tous les moyens possibles les bonnes dispositions que Radama, roi des Hovas, et Jean René paraissaient conservera l'égard des Français, malgré les elTorts de la ])olitique anglaise \ Quant au régime intérieur de l'établissement, rien n'avait été négligé par le département de la marine poiu' qu'il fiit satisfaisant. La conservation delà santé des hommes composant l'expédition avait été surtout l'objet de sa prévoyance. On avait songé au cas où l'insalubrité contestée de l'île Sainte-Marie serait, après une expérience suffisante, reconnue telle que les colons ne pussent la supporter. Le commandant particulier des établissements de Madagascar avait ordre alors de s'entendre avec le gouvernement de Bourbon pour la translation de la colonie sur un autre point.

L'expédition, retardée par la nécessité oi^i l'on fut d'attendre que le fonds de /i20,000 francs qui devait y être affecté fût voté par les chambres, ne partit de Brest que le 7 juin 1821, et arriva à Sainte- Marie sur la fin du mois d'octobre de la même année. Elle fut bien accueillie par les indigènes, dont on obtint immédiatement, moyennant un prix réglé à l'amiable, la concession de trois villages. Les cases n'étant point habitables pour des blancs, et le projet étant d'ailleurs de s'établir d'abord sur

' Précis mr les établissements français h Madagascar, public par le Minislère do la marine, page 2i. Iniprimcrieroijak, 183().

un îlot séparé situé à l'entrée de la baie, et connu sous le nom d'Ilot Madame, on se contenta de déposer dans les villages acquis une partie du matériel , et l'on s'occupa des travaux de terrassement et de construction à faire dans l'îlot. Ces travaux continuèrent sans interruption jusqu'à la fin de décembre. C'était l'époque où commençait la saison de l'hivernage, et sa pernicieuse influence ne tarda pas à se faire sentir. Dans les premiers jours de janvier 1822, un grand nombre de maladies se déclarèrent parmi les ouvriers militaires et les équipages des bâtiments ', et comme il n'avait point encore été possible de construire un hôpital à terre il fallut soigner les malades à bord de la gabare la Normande. Le défaut d'espace et d'air y accrut les progrès du mal. Les officiers de santé, qui n'étaient point acclimatés, en éprouvèrent bientôt à leur tour les atteintes; et, à la fin du mois de janvier 1822, il ne restait plus sur pied qu'un petit nombre de marins et d'ouvriers et un seul enseigne de vaisseau. M.Sylvain Roux fut frappé lui-môme par la maladie et ne se rétablit qu'avec peine. Les travaux, que l'invasion des maladies avait fait suspendre, furent repris, dès que la situation sanitaire de l'établissement le permit. On les poussa avec activité, au moyen d'une

' La fièvre-liercc et la fièvre pernicieuse intermiltcnle, l'adynamic, l'ataxic, la noslalgic, la phlegmasie et la plilliisic pulmonaire, la phtegraasie abdominale, la dysscnlerie et l'escare gangreneuse , telles furent les maladies qui attaquèrent les hommes de l'expédition.

centaine de noirs engagés que le commandant particulier de Sainte-Marie s'était procurés. Le terrain de l'îlot Madame a environ un hectare et un quart de superficie ; on y établit en peu de temps deux hôpitaux, deux casernes, et divers autres bâtiments pour loger le personnel et pour servir de magasins, d'ateliers et de boulangerie.

Un mois après l'installation de l'expédition à Sainte-Marie, la corvette anglaise le Menai, commandée par le capitaine Moresby, avait paru sur la rade de cette île pour demander, au nom des autorités anglaises du cap de Bonne-Espérance et de Maurice, à quel titre les Français étaient venus à Sainte-Marie, et quels étaient leurs projets futurs sur Madagascar. M. Sylvain Roux avait répondu qu'il agissait en vertu des ordres du roi de France ; qu'il avait informé de sa mission le gouverneur du cap de Bonne-Espérance, lors de sa relâche dans cette colonie ; que, du reste, il ne se croyait point obligé de faire connaître les lieux de la côte où il pourrait lui convenir d'établir ses postes ; que toute l'île appartenait à la France, et qu'il protestait d'avance contre toute atteinte qui serait portée à son droit de propriété.

Cet événement donna lieu à quelques explications entre le gouverneur de Bourbon et le gouverneur de Maurice. Ce dernier en profita pour déclarer : premièrement, qu'il ne considérait Madagascar que comme une puissance indépendante, actuellement unie avec le roi d'Angleterre par des

74 LIVRE I. — CIIAPITRK III.

traités d'alliaiice et d'amitié, et sur le territoire de laquelle aucune nation n'avait de droits de propriété, hors ceux que cette puissance serait disposée cl admettre; secondement, qu'il avait été notifié par cette même puissance, au gouvernement de Maurice et au commandant des forces navales britanniques dans ces mers, qu'elle ne reconnaissait de droits de propriété sur le territoire de Madagascar à aucune nation européenne.

La doctrine établie par cette déclaration différait étrangement de celle que le même gouverneur avait professée, lorsque considérant l'Angleterre comme substituée aux droits de la France sur Madagascar par la cession de l'île Maurice et de ses dépendances, il avait, en 1816, prétendu, au nom de son gouvernement, à la propriété et à la souveraineté de nos anciennes possessions de MadagaT-icar '. A cette époque l'Angleterre se prévalait du droit absolu et exclusif de souveraineté qu'elle prétendait lui avoir été conféré par la cession de la France; et ce droit de souveraineté sur toute File malegache lui paraissait si complet, qu'elle entendait s'en réserver le commerce, et n'y laisser participer la France même qu'aux conditions qu'il lui plairait d'établir, ^lais lorsqu'il fut reconnu que Madagascar n' avait point été compris dans la cession consentie par la

' Précis sur les établissements français formés à Madagascar, publié par le Ministère de la marine, page 27. Brochure in-S. Imprimerie royale, 1836.

IIIST01R12 POLlTIOUli DE MADAGASCAR. 75

France , le gouvernement de Maurice ne vit plus dans notre ancienne colonie qu'un pays indépendant. Cette même déclaration et la conduite ultérieure des Anglais en ces parages ne purent laisser aux commandants de Bourbon et de Sainte- Marie aucun doute sur les mauvaises dispositions du gouvernement de Maurice, et sur les obstacles qu'apporterait à nos projets l'influence qu'il exerçait auprès des deux principaux chefs du pays.

Dans la vue sans doute de lutter contre cette influence, le commandant de Sainte-Marie reçut, le 20 mars 1822, une déclaration d'obédience et de vassalité de la part de douze princes et chefs de la contrée de Tanibey \ Par cet acte, les chefs malegaches se soumirent à la domination de la France, s'engagèrent à défendre ses intérêts contre toute nation européenne, malegache ou autre, et promirent de ne contracter aucune alliance sans son consentement. Ces manifestations, soit qu'elles eussent été provoquées, soit qu'elles fussent l'effet d'une résolution spontanée des chefs malegaches, comme M. Sylvain Roux crut pouvoir le déclarer, furent un nouveau motif pour les Anglais d'encourager Radama dans ses prétentions à la souveraineté de toute l'île.

En effet, dès le Vd avril 1822, ce chef de la pe-

' Celte contrée s'étend depuis la baie d'Antongil, an nord-est de Madagascar, jusqu'au pays de Fénériffc, \ers le sud. Elle est habitée par les lîelsimsaracs.

tite tribu des Hovas, qui avait conquis la côte orientale et qui en opprimait les peuples nos alliés, fit publier une proclamation qui déclarait nulle toute cession de territoire qu'il n'aurait pas ratifiée ; et, afin de montrer qu'il était disposé à appuyer cette arrogante prétention par la force, il envoya sur la même côte un corps de trois mille soldats hovas. Ces soldats, que commandait un de ses lieutenants nommé Rafaralah, étaient accompagnés de M. Ilastie, agent britannique accrédité près de Radama, d'un officier du génie anglais et de quelques autres militaires de lamème nation. Surlafin de juin 1822, ils s'emparèrent de Foulepointe, ancien chef-lieu des établissements français de Madagascar, et placèrent leur camp près de la pierre même qui constatait les droits de la France \

Cette invasion donna lieu, le 7 juillet suivant, à une nouvelle réunion des chefs de Tanibey. Ils reconnurent une seconde fois les anciens droits de la France sur leur pays, renouvelèrent la déclaration de vasselage faite par eux le 20 mars précédent, et s'adressèrent en même temps au commandant des Hovas, à Foulepointe, pour lui notifier que, s'étant soumis à la France, ils ne reconnaîtraient point d'autre domination. M. Sylvain Roux n'en fut pas moins obligé de souffrir patiemment l'établissement militaire des Hovas sur la côte. H n'y avait

* Précis sur les établissements français à Madagascar, publié par le département de la marine, page 29.

alors à Sainte-Marie aucun bâtiment de guerre ; et d'un autre côté, on ne pouvait attaquer les Hovas avec les débris de l'expédition, réduite à un petit nombre d'hommes affaiblis et découragés.

M. Sylvain Roux s'empressa d'informer de cet état de choses le gouverneur de Bourbon qui pensa sagement que, dans la situation précaire où se trouvait l'établissement de Sainte-Marie, et même dans l'intérêt des vues ultérieures de la France, il importait de ne pas prendre l'initiative des hostilités. Il écrivit dans ce sens à M. Sylvain Roux, et se borna à lui envoyer quelques bâtiments armés destinés à veiller à la sûreté de l'établissement, et à coopérer à sa défense en cas d'agression. Les Hovas, de leur côté, restèrent stationnés à Foulepointe ; et l'année 1822 s'acheva sans aucun mouvement nouveau de leur part et sans événements de quelque importance pour Sainte-Marie'.

Cependant M. de Freycinet avait plusieurs fois témoigné, dans sa correspondance avec le département de la marine, les inquiétudes que lui donnaient le peu de capacité de M. Sylvain Roux, son esprit aventureux et le désordre de son administra-

' Pendant les six derniers mois de 1.S22, sur un personnel de 102 blancs (y compris les équipages de la Normande et de la Bacchante), le nombre des malades fut, terme moyen , de 80 par mois , et le nombre des morts de deux seulement. Pendant les trois premiers mois de 1823, c'est-à-dire pendant la saison de l'hivernage, le nombre des malades s'accrut encore; mais deux hommes seulement succombèrent. [Précis sur les établissements français à Madagascar, page :jo.)

tion intérieure. La révocation de cet agent fut en conséquence prononcée. En notifiant cette décision à M. de Freycinet, le ministre de la marine le chargea de prendre la direction ultérieure de la colonisation de Madagascar, l'autorisant à adopter les mesures que, dans sa prudence, il jugerait les plus conformes aux véritables intérêts de la France.

M. Sylvain Roux, atteint de nouveau des fièvres du pays, avait cessé de vivre, lorsque les ordres du ministre parvinrent à Bourbon.

On ne comprend pas, du reste, qu'un homme, qui avait vécu tant d'années à Madagascar et qui connaissait par conséquent l'insalubrité de la côte, ait pu choisir, pour s'y établir, une époque aussi rapprochée de l'hivernage dont la funeste influence ne pouvait manquer de se faire sentir sur des Européens avec ses suites mortelles. M. Sylvain Roux expia cruellement les fautes qu'il avait commises. Il mourut le 2 avril 1823^ n'ayant survécu que peu de temps aux malheureux que son imprévoyance avait conduits au tombeau.

M. de Freycinet nomma , pour le remplacer, M. Blevec, capitaine du génie, déjà attaché à la colonie de Sainte-Marie.

Le nouveau commandant de Sainte-Marie ne tarda pas à être informé que Radama se proposait de se rendre prochainement lui-môme à Foulepointe, avec des forces considérables. Il prévit que, si les Hovas se présentaient hostilement à Tintingue et à la Pointe-à-Larrée, il lui serait impossible,

avec le peu de monde dont il pouvait disposer, de défendre ces deux postes. 11 se borna donc à faire les dispositions nécessaires pour la défense de rétablissement de Sainte-Marie.

RadamaarrivaenefTetà Foulepointedans le mois de juillet 1823; et, vers la fin de ce mois, des troupes ho vas se rendirent à la Pointe-à-Larrée, qui est située vis-à-vis de Sainte-Marie , incendièrent les villages de Fondaraze et de Tintingue, pillèrent tout sur leur passage, et enlevèrent môme un troupeau de bœufs que l'administration de Sainte-Marie avait laissé en dépôt à la Pointe-à-Larrée.

M. Blevec jugea qu'il ne pouvait passer de telles déprédations sous silence. Voici, in extenso, la protestation solennelle qu'il rédigea ' : « Aussitôt que la paix, heureusement rétablie entre les puissances européennes, eut permis au gouvernement français de tourner de nouveau ses vues sur Madagascar, un de ses premiers soins fut de se mettre en possession des droits qu'il avait autrefois exercés dans cette île, et de replacer, aux termes des traités, le pavillon de Sa Majesté Très-Chrétienne sur les divers points qui avaient appartenu à la France, au 1" janvier 1792. A cet effet, une expédition fut dirigée de la métropole sur la côte est de Madagascar, avec ordre d'y rétablir

' Nous transcrivons la prolestalion de 31. Blevec, lulle qu'elle est donnée par M. Carayon, dans son ouvrage sur t'ElabUssrmnt français de Madagascar, pmilant la Rcstauralion.

raiilorilé de la France, et dans le but spécial et hautement annoncé, d'y préparer l'établissement futur d'une colonie. »

« Cette expédition passa successivement par Tamatave et Foulepointe et visita toute la côte jusqu'à Tintingue et Sainte-Marie : elle reprit solennellement possession de ces deux derniers lieux et annonça aux chefs et aux naturels qui les habitaient, l'arrivée prochaine d'une expédition plus considérable , destinée à occuper militairement l'ile Saint-Marie. Presque dans le môme temps, et pour compléter ces mesures, le gouvernement de Bourbon fit reprendre possession au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne du fort Dauphin et de Sainte-Luce et y plaça une garnison qui y est encore entretenue. Ces diverses réoccupations n'excitèrent et ne pouvaient exciter aucune réclamation. Fondées sur des droits anciens et non contestés et conformes aux traités récents, elles étaient vues d'ailleurs avec plaisir par les peuples des côtes qui, fatigués d'une longue suite de guerres et de dissensions intestines, trouvaient dans l'établissement des Français au milieu d'eux un gage de paix, de protection et de stabilité pour l'avenir. Le roi Radama lui-même, à qui le gouvernement de Bourbon crut devoir ne pas laisser ignorer les projets de la France, ne fit entendre , à ce sujet, aucune observation et parut joindre son assentiment à celui du reste des princes de Madagascar. »

« Dans cet état de choses, la France, fidèle à sas

promesses, fit occuper l'île Sainte-Marie. La nation des Betsimsaracs, réunie à la Pointe-à-Larrée dans un Kabar solennel, en l'absence de toute force militaire et de tout agent français, renouvela son serment d'allégeance à Sa Majesté le Roi de France : les princes Tsifanin, Tsassé et Tsimarouvola et autres chefs de cette côte, joignirent leurs serments à ceux de leurs tribus, se placèrent volontairement sous la protection de Sa Majesté Très-Chrétienne et lui jurèrent obéissance et fidélité. Ainsi donc, nos droits sur la côte orientale de Madagascar fondés sur l'ancienneté, la durée et l'authenticité de plusieurs occupations successives, attestés par des monuments encore existants, renouvelés par les reprises de possession qui venaient d'avoir lieu, confirmés par des traités récents et sanctionnés, enfin, par l'assentiment libre et unanime des chefs et des tribus de la côte, semblaient établis à F abri de toute contestation, lorsqu'un bruit vague se répandit que le roi des Hovas élevait des prétentions à la souveraineté de Sainte- Marie. «

« Une nouvelle aussi invraisemblable fut accueillie d'abord avec défiance. On ne pouvait croire que le roi des Hovas rompait ainsi, sans provocation et sans motif apparent, les liens qu'avaient dès longtemps formés entre son peuple et les Français d'anciennes habitudes de commerce et de constants rapports d'amitié. On ne pouvait d'ailleurs imaginer sur quel titre se fondaient d'aussi étranges prétentions de la part d'un gouvernement qui n'a-

vait jamais exercé, soit directement, soit indirectement, les plus légers droits sur Sainte-Marie; et, dans l'absence de tout document officiel, on commençait à mettre au rang des fables un bruit si dénué de probabilité, lorsqu'on fut informé qu'un corps d'armée liova venait d'entrer à Foulepointe, ancien chef-lieu des établissements français à Madagascar et avait établi son camp sur la pierre même où sont gravés les droits de la France. »

« Quelque étrange que dût paraître une pareille conduite de la part d'un allié, le gouvernement de Sainte-Marie n'en demeura pas moins fidèle au système de modération qu'il s'était prescrit; et, voyant le chef hova persister dans ses protestations d'amitié pour la France et respecter le monument de nos droits, il crut devoir ne regarder l'occupation de Foulepointe, que comme la conséquence d'hostilités survenues entre les peuplades indigènes (hostilités étrangères à nos vues et à nos droits) ; et peu étonné, d'ailleurs, de voir un gouvernement encore mal affermi dans la carrière de la civilisation manquer, dès ses premiers pas, aux procédés des nations civilisées, il crut devoir s'abstenir de faire usage des forces navales dont il disposait à cette époque sur les côtes de Madagascar et au moyen desquelles il lui eût été facile de rejeter les Hovas dans l'intérieur. »

« Cette modération ne servit qu'à enhardir le gouvernement hova, et ce ne fut pas sans étonnement qu'on reçut, peu après, à Sainte-Marie une décla-

HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAll. 83

ration écrite au nom de Rafaralah, commandant du corps stationné à Foulepointe, et par laquelle cet officier, contestant aux Français le droit de s'établir à Sainte 'Marie, revendiquait pour son maître, le roi des Hovas, la souveraineté de File de Madagascar tout entière. Déjà de pareilles insinuations avaient été adressées au gouvernement de Bourbon; mais elles Favaient été par Forgane d'un étranger, et il crut devoir, par ce seul motif, s'abstenir d'y répondre. Mais une communication officielle faite au nom de Radama par un de ses principaux officiers ne pouvait rester sans réponse : aussi futelle prompte et explicite. Le commandant de Sainte- Marie déclara à Rafaralah que le gouvernement français ne reconnaissait à Radama aucun droit à s'immiscer dans les relations politiques de la France avec les peuples de la côte orientale de Madagascar : il rappela les droits anciens et incontestables de Sa Majesté Très-Chrétienne et, protestant du désir et de Fespoir qu'il conservait encore de maintenir la paix, demanda une entrevue avec le roi des Ilovas. » «Ce prince, évitant de s'expliquer sur la question politique, se borna à répondre qu'il viendrait bientôt visiter la côte orientale, et fixa à cette époque Fentrevue demandée. C'est alors que quelques Hovas, détachés en petit nombre de Foulepointe, s'avancèrent jusqu'à la rivière de Simiagné, prodiguant sur leur route la menace envers les Belsimsaracs, l'insulte envers le gouvernement français, prêchant à main armée l'obéissance à Radama et,

par conséquent, la trahison aux chefs et aux tribus qui avaient déjà prêté serment au roi de France. »

« Des démarches aussi hostiles n'étaient point ignorées du gouvernement de Sainte-Marie. 11 lui eût été facile de les déjouer; mais, désireux de conserver la paix et espérant que Tentrevue promise amènerait le roi des Hovas à se désister de ses injustes prétentions, il ne crut pas devoir donner une attention sérieuse à des manœuvres obscures, indignes d'un souverain, qu'on pouvait croire ignorées de lui et qu'il lui était si facile de désavouer. »

« Telle était la situation des choses, lorsque de nouvelles insultes, commises sans provocation, sans prétexte et avec tous les caractères d'une hostilité ouverte, sont venues avertir le gouvernement de Sainte-Marie que le temps de la modération était passé. Une troupe indisciplinée a parcouru toute la côte, sous le commandement de Ramananouloun; elle a dispersé, égorgé ou réduit en esclavage, au nom de Radama, les Betsimsaracs, sujets de Sa Majesté Très-Chrétienne ; elle a incendié leurs villages, pillé leurs propriétés, et pour que rien ne manquât à l'hostilité d'une telle conduite, leur chef n'a pas craint d'attenter à la propriété du gouvernement français et de faire enlever ou tuer de nombreux troupeaux faisant partie de l'approvisionnement de Sainte-Marie, malgré les réclamations de l'agent, à la garde duquel ils étaient confiés ; enfin, joignant l'insulte à la violence, il

n'a pas craint de faire dire au commandant de Sainte-Marie que lui et ses soldats ne devaient se considérer que comme des marchands établis à Sainte-Marie , sous l'autorisation de Radama , et y commerçant aux conditions qu'il lui plairait de prescrire. »

« D'aussi outrageantes prétentions, exprimées dans un langage aussi peu mesuré et accompagnées de procédés si contraires au droit des gens, avertissent enfin le gouvernement français qu'il ne peut, sans manquer à sa propre dignité et à la justice due à ses sujets et à ses alliés, demeurer plus longtemps insensible aux provocations si gratuitement dirigées contre lui. »

« En conséquence , le commandant de Sainte- Marie , considérant que les injustes prétentions du roi Radama ne reposent que sur son prétendu titre de roi de Madagascar qui, n'étant fondé ni en droit ni en fait, ne peut être considéré que comme un véritable abus de mots qui ne saurait lui - même constituer un droit, Proleste solennellement au nom de Sa Majesté Louis XA^lll, roi de France et de jNavarre et des chefs malegaches ses vassaux, contre le prétendu titre de roi de Madagascar illégalement pris par le roi des Hovas et contre toutes les conséquences directes ou indirectes qu'on voudrait en faire résulter; Déclare qu'il ne reconnaît au roi des Hovas aucun titre à la possession légitime de quelque partie que ce soit de la côte orientale de Madagascar; Proteste contre toute

occupation faite ou à faire des points de cette côte dépendants de Sa Majesté Très-Chrétienne ; Proteste, en outre, contre toute concession qu'on pourrait ou qu'on aurait pu extorquer aux divers chefs malegaches qui se sont reconnus dépendants de Sa Majesté Très-Chrétienne; concessions qui seraient évidemment l'ouvrage de la séduction ou de la violence et qui, en admettant qu'elles fussent volontaires, ne pourraient annuler les déclarations antérieures des mêmes chefs, ni, à plus forte raison, les droits anciens et imprescriptibles de la France. » — Fait à l'hôtel du gouvernement du Port-Louis, Ile Sainte- Marie, le 15 août 1823. »

Cette protestation fut portée à Radama par le commandant de la goélette la Bacchante, M. de Molitard, qui eut avec le souverain malegache plusieurs entrevues, dans lesquelles Jean René servit d'interprète. Le résultat des explications verbales données par Radama fut « qu'il reconnaissait comme appartenant en toute propriété à la France l'île de Sainte-Marie, vendue autrefois à cette puissance par les naturels ; mais qu'il ne reconnaissait, ni à la France, ni à aucune puissance étrangère, des droits à la possession d'aucune partie de la grande île de Madagascar; qu'il permettait seulement aux étrangers de toute nation de venir s'y établir, en se soumettant aux lois de son royaume ; et qu'à l'égard du titre de roi de Madagascar, il le prenait, parce qu'il était le seul dans l'île qui fût capable de le soutenir. »

HISTOIRE POLITIQUE DE MADÂGxiSCAR, 87

Vers le milieu du mois de septembre, Radama, après avoir adressé à M. Blevec un manifeste rédigé dans le sens de ce qui précède, sembla un moment vouloir attaquer Sainte-Marie; mais il n'exécuta point ce dessein, et se dirigea bientôt vers le nord de l'île avec quinze mille hommes de troupes, pour aller châtier, disait-il, les naturels qui avaient levé l'étendard de la révolte. Il laissa néanmoins des détachements hovas plus ou moins forts sur divers points de la côte orientale, et Foulepointe resta occupée par ses soldats. Il n'est pas inutile de faire observer ici que, pendant son séjour sur la côte, Radama fut constamment entouré de militaires et de marins anglais. Le capitaine Moorson, commandant la frégate de Sa Majesté Britannique, rAriadne, alors mouillée à Foulepointe, reçut plusieurs fois à son bord le roi des Hovas, en lui rendant tous les honneurs dus à la royauté. Les toasts les plus empressés étaient portés dans ces occasions.

Il n'est pas hors de propos non plus de faire remarquer jusqu'à quel point allait, du reste, la sincérité des Hovas dans leurs démonstrations d'amitié envers les Anglais. Lorsque le roi se rendait sur la frégate, ils exigeaient que plusieurs officiers du bâtiment anglais restassent en otage, de peur que le roi ne leur fût enlevé par ses fidèles alliés. Chaque fois que le navire faisait un mouvement, la foule assemblée sur le rivage manifestait par ses cris la plus vive inquiétude. C'est la même frégate

88 LIVRE I. — CHAPITRE II f.

l'Ariadne qui transporta Radama et sa suite dans la baie d'Antongil, d'où il se rendit dans le nord.

Dès que, par l'effet du départ de l'armée de Radama, le pays eut recouvré quelque tranquillité, les travaux de défense militaire, d'utilité publique et de culture furent repris à Sainte-Marie.

Au commencement de l'année 1825, le personnel attaché au service de l'établissement se composait de soixante-treize blancs et de cent-quatrevingt-deux noirs, engagés par l'administration locale. Un certain nombre de ces noirs , organisés militairement par M. Blevec, lors de l'irruption de Radama sur la côte, étaient alternativement occupés aux travaux publics et à ceux de la culture, indépendamment des colons amenés de France par M. Sylvain Roux et devenus propriétaires, plusieurs traitants, précédemment fixésà Madagascar, avaient formé des établissements à Sainte-Marie, et ils avaient pris aussi à leur service une centaine de noirs engagés.

Les maladies qui, chaque année, avaient marqué le retour de l'hivernage, jointes aux travaux de défense et au service militaire qu'avaient nécessités les invasions dont l'île s'était vue menacée, avaient beaucoup nui au développement de l'agriculture. Cependant on comptait à Sainte-Marie, dans les premiers mois de 1824, cinq habitations. L'expérience avait fait reconnaître que le sol de Sainte-Marie était en général de mauvaise qualité, à l'exception d'une zone étroite qui se trouvait au milieu de l'île

et qui formait environ le cinquième de la totalité de sa superficie. C'était la seule portion du territoire que les naturels cultivassent régulièrement, et elle leur appartenait en propre. Il n'était guère possible d'y former plus de quinze à vingt habitations. La chaleur et l'humidité du climat paraissaient très-favorables à toutes les cultures coloniales, excepté peut-être à celle du cotonnier. D'après la nature du terrain, on avait lieu de présumer que le sol contenait des mines de fer ; dans tous les cas, on y trouvait en abondance les matériaux propres aux constructions, tels que pierres, chaux et terre à briques. Sainte-Marie était d'ailleurs avantageusement placée pour la pêche de la baleine, dont les naturels faisaient leur principale occupation, et son port était de bonne tenue.

D'après un tel état de choses, il n'était guère permis sans doute d'espérer que le noyau d'établissement qui existait dans l'Ile pût acquérir par la suite quelque importance sous le rapport de l'agriculture ; d'un autre côté, la situation politique du pays interdisait de songer alors à coloniser Tintingue.

Cependant la possession de Sainte-Marie donnait les moyens de se porter sur la Grande Terre, dès que les circonstances se montreraient plus favorables, et, en attendant, elle nous mettait à même de protéger les comptoirs d'escale que l'on jugerait utile d'y établir. Elle pouvait d'ailleurs servir d'entrepôt, soit pour le commerce delà France et de Bourbon, soit pour l'approvisionnement de cette dernière

colonie en riz et en bestiaux. Bientôt, grâce à l'activité imprimée aux travaux, Sainte-Marie allait se trouver pourvue d'un quai de carénage, et c'était un grand avantage en perspective que d'avoir les moyens de réparer nos bâtiments sans recourir aux chantiers de l'île Maurice.

Ces considérations déterminèrent l'administration de la marine à ne point renoncer au projet de coloniser Sainte-Marie, malgré les difficultés que son exécution avait jusqu'alors rencontrées et qu'elle devait vraisemblablement rencontrer encore. Le Conseil d'amirauté consulté émit un avis en ce sens. Il proposa môme l'augmentation successive jusqu'à mille du nombre des noirs engagés par l'administration locale, et leur répartition en deux compagnies commandées par des blancs, l'une de pionniers, l'autre d'ouvriers militaires, pour l'exécution des travaux publics et la défense de l'île. Ces propositions furent adoptées, en partie, par l'administration de la marine, qui, pour mieux assurer encore la sûreté de l'établissement, destina deux bâtiments armés en guerre à stationner sur les côtes de l'île.

Page 1