Babeau
de services au « sieur curé » personnellement, qu'à la jeunesse du pays. Ce n'est pas là, comme le remarque fort à propos l'abbé Mathieu, ce gros monsieur d'instituteur que connaissent aujourd'hui nos campagnes. Aussi la science de ce brave homme d'ancien régime est-elle assez légère, et ce qu'il donne d'instruction se réduit-il à peu de chose : la lecture, l'écriture, le calcul, quelquefois, dans quelques gros bourgs priviJogies, le plain-chant et les rudiments du latin. Ajoutez que, pour une grande partie du territoire, nul, pas même le curé, dont c'est le devoir, ne paraît tenir la main à l'exécution de l'obligation scolaire.
Les institutions, édits, ordonnances, règlements, en tous lieux comme en tous temps, sont nécessairement ce que les hommes les font. Et là surtout fut le vice, en France, de l'ancien régime. Malgré la haute sagesse de quelques-uns de nos rois et de nos ministres, malgré les edoiis accomplis depuis Richelieu vers la centralisation, malgré le nombre déjà considérable des agents et fonctionnaires de toute sorte, malgré leur zèle et leur probité déjà proverbiale, le désordre administratif était partout, parce que les attributions de personne n'étaient étroitement déterminées, parce! que les droits de tous étaient confus, mêlés, pourains dire enchevêtrés les uns dans les autres, et qu'enfin à chaque instant la meilleure volonté du monde, à moins qu'elle ne fût servie par la force, et par la force matérielle, se heurtait aux privilèges de l'un, àia situation acquise de Tautre, au caractère sacré d'un troisième.
à la résistance active ou passive de tous. L*ouvrage de M. Gazier peut nous servir très utilement à mesurer ce qui manquait encore, sous l'ancien régime, à Torganisation de l'instruction primaire, et par conséquent tempérer un peu l'enthousiasme que les textes que nous avons cités risqueraient d'éveiller chez quelques partisans outrés du vieux temps.
En 1790, le fameux ahhé Grégoire, vivement préoccupé des obstacles que la multiplicité, la grande diversité surtout des dialectes locaux et des patois, pouvait opposer au nivellement révolutionnaire, forma le projet bizarre de les anéantir, et fit dresser un questionnaire qu'il envoya probablement à tous les déparlements de France. C'est ce questionnaire que M. Gazier nous a fait connaître, en y joignant les réponses qu'il a pu retrouver. Elles sont curieuses à plus d'un titre. J'en extrais seulement (|uelques détails relatifs à ces trois questions de Grégoire : « 1° Dans les écoles de campagnes, l'enseignement se fait-il en français? — 2** Chaque village est- il pourvu de maîtres et de maîtresses d'école? — 3° Outre l'art de lire, d'écrire, de chiffrer, et le cathéchisme, enseigne-t-on autre chose dans les écoles? > Sur la première question, les réponses varient selon les départements, — quelques prétendus patois, comme le provençal et le breton, étant des langues véritables, c'est-à-dire un signe d'indépendance antique, de liberté native, qu'un peuple n'abdique pas volontiers, même quand pour tout le reste il se fond volontiers dans une grande unité
nationale. Sur la deuxième question, quelques départemenls, le département de l'Aude, par exemple, celui du Pas-de-Calais, celui du Jura, répondent qu'il y a des écoles partout ; quelques autres, les départements du Gers, de TAveyron, des Landes, répondent qu'il n'y en a nulle part. Je les soupçonne tous d'un peu d'exagération, et de leurs témoignages contradictoires je tire une conclusion moyenne.
Mais ce qu'il y a de caractéristique et de plus intéressant, ce sont les considérations dont quelques-uns de ses correspondants entourent les renseignements qu'ils font parvenir à Grégoire. Voici par exemple ce qu'on lui écrit du Gers : c Dans nos campagnes, nous ne connaissons pas d'école fondée ou gratuite où l'on enseigne à lire, à écrire et à chiffrer. Quelque magnifiques que soient les fondations et quelque bien motivées et expliquées que soient les intentions des fondateurs^ l'objet n'est jamais rempli ou ne l'a pas été jusqu'ici. Les curés étaient trop maîtres.,. » On lui répond d'Agen : « Les maîtres d'école, dans les villages où il y en a, apprennent à lire en français et en latin ; mais en général ils ont tous la manie de commencer par cette langue, de sorte que l'éducation se réduit presque dans nos campagnes à rendre les élèves capables de pouvoir, les jours de fêtes et dimanches^ aider leurs pasteurs à chanter les louanges de Dieu dans une langue qu'ils n'entendent pas. » Il reçoit encore de Bordeaux la lettre suivante : c Généralement parlant.
les ecclésiastiques se mêlent peu ou point des écoles. Ils se bornent à l'autoriser par une permission, et trouvent toujours Vinstitutetir assez capable quand il sait servir la messe et jouer au piquet, » Je ne voudrais pas fatiguer le lecteur de citations qui se répéteraient un peu les unes les autres. 11 voit où était le mal, et par où péchait l'organisation des écoles. Il y avait des fondations, mais on les détournait trop souvent de leur usage; il y avait des maîtres d'école, mais leur ignorance était grande ; il y avait des surveillants naturels des écoles de campagne, mais ces surveillants ressemblaient à tant d'autres, qui surveillent leurs intérêts d'abord, et le reste ensuite, ou jamais.
Quand le temps sera venu de tracer un tableau d'ensemble de l'instruction primaire sous l'ancien régime, il ne faudra pas oublier d*y faire entrer ces sortes de détails. Ce serait mutiler la vérité que de les omettre, mais ce serait aussi l'outrer que de leur donner trop de relief, et, dans l'un comme dans l'autre cas, ce serait la défigurer. Car des renseignements d'un autre genre viendraient aussitôt prouver contradicloirement qu'après tout, ces vieux maîtres ne laissaient pas de remplir à peu près leur métier. Je veux parler de ces plaintes qui s'élèvent, dès le milieu du xviii* siècle, sur la diffusion de l'instruction primaire. On trouve évidemment que les choses vont trop vite et que ce peu d'instruction qu'on leur donne met aux mains des populations rurales une arme dangereuse, dangereuse pour la société, dangereuse pour elles-
mêmes surtout, qui ne saveut pas s'en servir, t On a la manie, dit l'auteur anonyme d'un Essai sur la voirie et les ponts et chausséeSy — attribué longtemps, mais faussement, à Duclos, — de ne plus engager aucun domestique qui ne sache lire, écrire et calculer ; tous les enfants des laboureurs se faisant moines, commis des fermes ou laquais, il n'est pas étonnant qu'il n'en reste plus pour le mariage et pour l'agriculture. > Les maîtres d'école enseignaient donc quelque chose « aux enfauts des laboureurs, » fût-ce entre deux sonneries d'Angelus. Un autre anonyme se plaint (l de la multiplicité des écoles publiques et gratuites qui sont répandues dans tout le royaume, > et c'est justement pour aboutir à la même conclusion, qu'il n'y a désormais d'état pour le fils de l'agriculteur « que de venir grossir le nombre des religieux ou de ces célibataires, solliciteurs d'emplois, dont la France fourmille ». Mais laissons les anonymes.
Je lisais récemment, dans les extraits d'un rapport à déposer sur le bureau de la chambre des députés, que Joseph de Maistre aurait dit quelque part : € Je n'éprouve pas le besoin d'avoir un valet de chambre qui sache lire. » Le jeune député qui cite ainsi Joseph de Maistre rappelle-t-il au moins qu'avant Joseph de Maistre bien d'autres avaient dit la même chose, et que ces autres, pour n'en citer que quelques-uns, étaient le procureur général La Chalotais, par exemple, et Voltaire? On n'a pas encore perdu l'habitude, à ce que je vois par des livres récents, de célébrer les « inten-
tions généreuses, » et « l'esprit libéral » de La Chalotais. Aussi ne faut-il pas laisser dans Tombre ce passage de son Essai d'éducation nationale. « N*y a-t-il pas trop d'écrivains, trop d'académiciens, trop de collèges? Il n'y a jamais eu tant d'étudiants... le peuple même veut étudier; des laboureurs, des artisans envoient leurs enfants dans les collèges des petites \illes, où il en coûte si peu pour vivre. ^ Et là-dessus, des jésuites qu'il venait d'attaquer passant aux frères, il ajoutait impitoyablement : « Les frères sont survenus pour achever de tout perdre; ils apprennent à lire et à écrire à des enfants qui n'eussent dû apprendre qu'à dessiner, et à manier le rabot et la lime... le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations, » Voilà Joseph de Maistre dépassé de beaucoup, et sa boutade réduile en système, — quarante ou cinquante ans devant qu'elle ne lui échappât, — par l'homme qui pourtant prononça le premier cette formule désormais célèbre, « que l'état devait élever les enfants de l'état >. J'emprunte ces deux citations de La Chalotais à l'auteur d'une intéressante Histoire littéraire de la ville d'Albi^,
C'est avec raison qu'il a rapproché de ces paroles tant d'autres paroles analogues échappées à Voltaire sur c la canaille » et les c gueux ignorants, > et
1. Jules Holland, Histoire littéraire de la ville d*Albi; Tou* louse, 1879, Privât.
la nécessité, dans une société bien ordonnée, de maintenir le peuple croupissant dans son ignorance et dans son abjection naturelles. C'est avec raison surtout qu'il rappelle la lettre de Voltaire à La Chalolais. Car dans le mémoire de La Chalotais, c'est justement ce passage qu'a visé tout d'abord le seigneur de Ferney : € Je vous remercie, monsieur, de proscrire l'étude chez les laboureurs. Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs tonsurés. Envoyez-moi surtout des frères îgnorantins pour conduire mes charrues ou pour les atteler. » Diderot n'est pas de cet avis, il s'en faut du tout au tout ; mais il convient quelque part que cette opinion sur l'instruction du peuple est l'opinion de la noblesse et des lettrés. S'il parle absolument, il va trop loin ; tous les lettrés du xviii' siècle ne partagent pas ces opinions, et lui-même, Diderot, en est la preuve. Aussi ne parle-t-il pas absolument, il constate une opinion, il fixe l'état d'une question ; et je dis qu'à défaut d'autres textes, cette constatation, ces plaintes^ ces récriminations suffiraient encore pour nous permettre d'affirmer qu'à la veille de la révolution française l'instruction populaire était plus largement répandue qu'on ne l'a cru longtemps.
Au surplus, les chiffres ne manquent pas, et puisque dans les questions de ce genre on veut que les chiffres aient le dernier mot, citons-en quelques-uns. En 1789^ une seule congrégation de femmes, peu connue d'ailleurs, la congrégation des Filles de la Providence,
L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE AVANT 1789. 12o
dirigeait 116 maisons d'instruction, qui recevaient 11,660 élèves. Deux autres congrégations plus célèbres, les Ursulines et les Filles de Saint-Vincent-de- Paul, possédaient à elles deux plus de 800 maisons. A la même date, l'institut des Frères des écoles chrétiennes dirigeait déjà 120 maisons, qui comptaient en tout 36,000 élèves*. Descendons aux écoles communales. M. de Beaurepaire a constaté que sur 1,159 paroisses du diocèse de Rouen, visitées de 1713 à 1717, 855 se trouvaient pourvues d'écoles. M. Babeau constate à son tour qu'en 1788, sur 446 communes qui depuis ont formé le département de l'Aube, 420 avaient leur école. Il ajoute qu'en 1879, dans le même département, 21 communes sont encore sans écoles. Le progrès accompli se réduirait donc à l'érection de cinq écoles nouvelles pour quatre-vingt-deux ans de temps, sans parler de l'accroissement probable de la population? Enfin, si l'on veut restreindre encore le champ des recherches, on trouve que dans le petit village de Saint-Prix, canton de Montmorency, le nombre des conjoints sachant lire, ou du moins signer, n'a pas cessé de grandir depuis 1668 jusqu'en 1789. En 1668, pour 100 mariages, 46 hommes et 12 femmes savent signer. En 1789, la proportion est déjà de 73 hommes sur 100 et de 46 femmes. Elle est aujourd'hui de 88 hommes et de 94 femmes '.