III. — â
Qui ne connaît le brillant, Tétincelant et d'ailleurs pernicieux, paradoxe que ce triste sire de Paul-Louis Courier s'est complu àdévelopperdanssaConrersalton chez la Comtesse d'Albany ?« Or, voici ce que je veut dire : Dans eegrand art de commander les hommes à la guerre, la science ne vient pas comme cela peu à peu, mais tout à la fois. Dès qu'on s'y met, on sait d'aboril tout ce qu'il y a à savoir. Un jeune prince, à dix-huit ans, arrive de la cour en poste, donne une bataille, la gagne, et le voilà grand capitaine pour sa vie, et le plus grand capitaine du monde. — Qui donc, demanda la comtesse, a fait ce que vous dites-là? — Le grand Condé. — Oh ! celui-là, c'était un génie. — Sans doute. £t Gaston de Foix? L'histoire est pleine de pareils
1. Hiitoire des princes de Condé pendant les xvi* et irrii* siècles, t. III et IV, par M. le duc d'Aumaie. 2 vol. iii*S\ Bms, 1886; G^m&an Lévy.
exemples. Mais ces choses-là ne se voient point dans les autres arts. Un prince, quelque génie qu'il ail reçu du ciel, ne fait point, tout botté, en descendant de cheval, le Stabat de Pergolèse ou la Sainte Famille de Raphaël... t> Cette opinion est celle de quelques militaires eux-mêmes sur leur art, et de ceux-là notamment qui, n'ayant pas pris goût au métier, n'y ont pas mieux réussi que Courier. C'est l'opinion de quelques « civils » aussi que gêne, qu'importune, que fâche le retentissement de la gloire militaire, et qui soutiendraient volontiers, toujours avec le même Courier, que d'avoir découvert un nouveau manuscrit de Longus ou heureusement élucidé un passage obscur d'Hérodote, cela vaut Rocroy, Fribourg et Norlingue, avec Senef par-dessus le marché. Ce n'est pas l'opinion de l'illustre auteur de VHistoire des princes de Condé pendant les xvi* et xvii* siècles, — et ce n'est pas non plus la nôtre.
A la vérité, il n'y a pas beaucoup d'apparence qu'en écrivant ces deux volumes, presque uniquement consacrés à la mémoire de celui que l'on continuera longtemps encore, nous l'espérons, d'appeler le Grand Condé, M. le duc d'Aumale ait eu l'esprit très occupé du paradoxe de Courier, ni même qu'il se soit aucunement soucié d'en débrouiller l'artifice. M. le duc d'Aumale a fait œuvre d'historien, d'historien habile, d'historien savant, d'historien éloquent, et rien que d'historien. Mais il n'en a pas moins fait voir qu'uh général d'armée ne s'improvise pas, que le génie lui-même
ne saurait se passer ni ne se passe effectivement d'une longue, d'une lente préparation, et que le hasard enfin ou la fortune, quoi qu'en aient pu dire de minces philosophes, n'est pas le seul Dieu des batailles. D'autres loueront ou ont déjà loué les mérites particuliers de cette Histoire des princes de Condé : — révidenle et très grcnle supériorité de ces deux volumes sur les deux précédents, où l'on eût voulu plus d'aisance et de lacililé ; l'abondance et le prix des nombreux documents sur lesquels l'historien a fondé son récit; la brièveté militaire, la clarté, la netteté du style; — nous n'en voulons retenir ici que ce qu'ils nous apprennent de neuf sur la jeunesse et l'éducation de Condé. Beaucoup de renseignements, en effet, jusqu'à ce jour épars un peu partout dans les Mémoires du temps, et souvent, pour diverses raisons, assez peu dignes de foi, ce livre non seulement les juge ou les complète, mais encore il les remplace et y substitue définitivement son autorité. Quiconque se méprendra désormais sur Condé, son caractère, la nature de son génie, le détail de ses premières campagnes, c'est qu'il le voudra bien; M. le duc d'Aumale a fout dit; et c'est pourquoi nous ne saurions saisir une plus naturelle et plus favorable occasion de revenir au vainqueur de Rocroy.
Lorsque Louis de Bourbon fut né, le 8 septembre 1&21, le premier soin de son père, Henri, troisième prince de Condé, fut de soustraire l'enfant à l'influence de madame la Princesse, la belle, élégante et frivole
30 HlSTOiKE ET LITTÉIUTURE.
Charlotte deMontmorency, la dernière passion, comiae Ton sait, d'Henri IV, mais non pas la moiasbruyaMe, ni surtout la moins folle. Loin de Paris, en bon air, «en pleine campagne, en face d'un horizon mea»tone, mais lai'ge et bien ouvert », M. le Prince éiabht donc son fils à Monlrond, sous la tutelle éclairée de demoiselle Luisible et de dame Perpétue Lebè^ae, femme d'un conseiller au présidial de Bourges. Moiiit' rond était une forteresse ou au moins 4ia château-fort que Sully, depuis la mort d'Henri IV, avait dû céder au prince de Condé. Le jeune duc d'Anguien n'en sortit qu'une fois en huit ans, pour la cérémonie de son baptême, qui se fit en grande pompe, le 2 mai 1626, el ne quitia définitivement ce sévère séjour qu'en 1629, pour venir commencer ses études au collège Sainte -Marie de Bourges, dirigé par les jésuites. M. le duc d'Aumale,à ce propos, rappelle, el avec raison, que les jésuites, en ce temps-là, passaient pour de vrais novateurs en. matière d'enseignement ; — et l'étaient. Ennemis nés de la scolastique, et moins curieux d'érudition que d'humanités, ils essayaient alors d'étendre, d'élargir les bases de l'éducation. Le jeune duc d'Anguien, confié aux soins particuliers du père Pelletier, comme précepteur, et d'un M. de La Buffetière, qui devait remplir, sansen porter le nom, les fonctions de gouverneur, suivit pendant six ans les cours du collège Sainte-Marie. ^ En classe, il était séparé des autres élèves par une petite balustrade dorée >, mais il faisait les mêmes exercices, écoutait les mêmes leçons, prenait part aux mêmes
compositions, et son temps était dès lors si rigoureux sèment réglé que sa mère, quand par hasard elle venait à Bourçes, n'était admise à le voir qu'à des heures déterminées.
Un manuscrit de Chantilly contient tout un recueil de poésies latines du duc d'Ânguien, et, puisque nos historiens, toutes les fois qu'ils ont à parler d'un homme d'État anglais, ne manquent pas de nous rappeler les vers. grecs qu'il faisait à Oxford, nous aurions peut-être le droit, à notre tour, de louer les vers latins d'un prinee du sang de France. Mais ce qui sera pour les curieux d*un intérêt plus vif, et plus considérable surtout pour les historiens, ce sontles quelques lettres latines du jeune prince à son père, que M. le duc d'Âumale a tirées, pour nous les donner, de la collection des Archives de Condé. Non pas sans doute qu'il y ait aucun lieu d'admirer la latinité de ce rhéioricien de douze ou quinze ans ; mais enfin ces lettres elles seules suffiraient à prouver la qualité de l'éducation que reçut le jeune duc d'Ânguien chez les pères de Bourges, et en même temps à justifier les éloges que Bossuet devait faire un jour dans la chaire chrétienne de ce génie qui embrassait tout : c l'antique comme le moderne, l'histoire, la philosophie, ia théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences. » Si d'ailleurs on estimait que c'est peut-être voir beaucoup de choses dans quelques lettres latines, il con- Tient d'ajouter qu'au sortir de sa rhétorique, le duc d'Anguien consacra deux, années entières à l'étude de
la philosophie et des mathématiques, telles qu'alors on les comprenait : logique, éthique, métaphysique^ géométrie, trigonométrie et physique. Enfin, une année d'étude de Thistoire et du droit, sous la direction d'un maître qui occupait à Bourges la chaire jadis illustrée par Cujas, compléta cette éducation. Le duc d'Ânguien rédigea lui-même un petit traité des substitutions. Ainsi que le fait remarquer justement l'historien, on eût à peine pris plus de soins et plus particuliers, pour former un futur évêque, ou pour préparer à Téglise une lumière de la théologie. Il est probable seulement qu'en ce cas, on eût moins exercé le corps du jeune homme, et que la paume, la danse, l'équitation, la chasse eussent été remplacées pour lui par des distractions moins violentes.
La véritable éducation est celle qu'on reçoit de la vie : après l'enfant, il restait à former le prince, achever € l'honnête homme >, comme on disait alors, et, pour ainsi parler, commencer l'apprentissage du capitaine. Au mois de janvier 1636, le duc d'Anguien, ayant terminé ses études, vint à Paris faire au roi € sa première révérence », n'y passa que quelques jours, et rejoignit son père, à Dijon, où se préparait l'invasion de la Franche-Comté. Mais les affaires tournèrent assez mal : l'invasion manquée de la Fran* che-Comté provoqua celle de la Bourgogne ; la peste ou le typhus y entrèrent à la suite des envahisseurs; sur les instances de sa mère et celles des ministres, — qui craignaient qu'un parti ennemi ne s'emparât de sa
JLÀ JEUNESSiË DE CONDÉ. 33
personne, — le duc d'Anguien quitta Dijon pour Aval- Ion, puis pour Auxerre. C'eût donc été une année perdue si, dans Tâge de seize ans qu'il avait alors, la vue, la fréquentation du monde, rapproche des gens en place et le voisinage enfin du danger n'avaient évidemment dû mûrir son caractère. Aussi, son ardeur commence-t-elle à poindre dans ses lettres de cette année : c Je lis avec contentement les actions héroïques de nos Roys dans l'histoire, pendant que vous en faites de très dignes pour la grossir, écrit-il à son père ; en me laissant un bel example et une sainte ambition de les imiter et ensuivre, quand l'aage et la capacité m'auront rendu tel que vous me désirés. »
On ne sera sans doute pas étonné que, de cette sévère discipline, et la part ayant été si petite aux divertissements, il fût resté au jeune prince un peu de gaucherie et de timidité. Lorsqu'en 1637 il revint à Paris pour y suivre les exercices de V Académie royale pour la jeune noblesse, sa mère, madame la Princesse, en parut un peu choquée, et le dispensa tout d'abord de la venir voir trop souvent, attendu, disait- elle « qu'il ne faisait pas d'assez bonne grâce son compliment aux dames ». On se rappellera que l'hôtel de Condé rivalisait alors de galanterie, à cette heure du siècle, avec l'hôtel de Rambouillet. Quant à V Académie royale pour la jeune noblesse, placée sous la protection de Louis XIII, nous pourrions y voir de nos jours une école supérieure de guerre. On y apprenait l'escrime, l'équitation, mais surtout la
géographie, le levé des plans, la fortification, a J*ây commencé a tracer sur le papier des forliflcations » ; écrivait le jeune prince à son père, et il ajoutait ce renseignement, qui vaut bien son prix : « J*écris tous les jours ^seus le père Pelletier, qui me dicte un deuxième entretien de la prudance d'un prince, avec les examples de ceux qui ont estes grans et prudans capitaines, afifain que j'apprenne de leur coaduite àme raffdre tel que vous me désirés. »
C'est un bel avantage que la qualité, dira plus tard Fauteur des Caractères; et il a bien raison, mais surtout parce qu'elle met, parce qu'elle mettait alors un prince en passe d'avoir à seize ans l'instruction, la culture, Texpérience môme et presque l'acquis d'un homme du commun à vingt-cinq ou trente ans. N'estil pas permis d'ajouter aussi que la « qualité î>, c'est la race, et que, quand un enfant royal naît avec du génie, il faut assurément qu'il tombe en bien mauvaises mains pour que son génie méine ne tienne pas de son hérédité quelque chose de plus précoce? Le mérite chez eux devance l'âge, dit encore La Bruyère; mais ils ne sortent pas pour cela de l'ordinaire, encore moins de la nature, et au contraire ils y rentrent, puisque les unions dont ils naissent, en maintenant la pureté de la race, ont pour objet précisément de fixer le mérite.
Ainsi préparé au grand, rôle que lui destinait l'avenir, le duc d'Ânguien fut désigne, dans les oremiers jours de 1638, pour exercer, en l'absence de son père,
qui cette année-là cammandait Tarmée de Guyenne, le gouvernement de la Bourgogne. Son apprentisage militaire y devait être cette fois plus effeclif qu'en 1636. S'il ne fut encore présent de sa personne à aucune action de guerre de quelque importance^ ce qu'il put du moins étudier de près, chargé comme il était de pourvoir aux mouvements, à « l'entretènement », aux quartiers d'une armée considérable, ce fut le maniement des troupes, et ^ tous ces calculs de marche et de subsistances qu'un chef d'armée doit pouvoir résoudre sans efforts ]», qui ne sont pas la moindre partie de l'art complexe de la guerre, qui sont parfois la guerre même et. presque toute la guerre, en tant qu'elle consiste à. s'assurer, pour un moment donné et sur un point donné, la supériorité de la situation et du nombre.
Il ne dut pas tirer un. moindre profit du contact fréquent et de la conversation de tant d'hommes de guerre, avec lesquels, dans celte capitale d'une province frontière, il se trouva, pendant dix-huit mois, en rapports nécessaires : on cite effectivement parmi eux plusieurs de ses futurs conseillers ou lieutenants. Mais le plus utile exerciœ qu'il y fit, ce. fut peut-être encore celui de la responsabilité. Tenu jusqu'alors en bride, et d'assez court, par un père dont la sollici- Inde éclairée, mais tyrannique, s'étendait jusqu'aux nmndres détails, réglait jusqu'à son linge et jusqu'à sa vaisselle, le due d'Anguien apprit dans son gouver^ nement de Bourgogne, sinon encore l'art de com-
mander, au moins celui de se décider et de courir les chances de ses résolutions. La préparation allait être complète, quand à tant d'expériences déjà si diverses il aurait joint la seule qui lui manquât encore : celle des champs de bataille.
C'est en 1640, comme « volontaire >, sous les ordres de La Meilleraie, dont les maréchaux de camp, s'appelaient La Ferlé, Gesvres, Gassion, que le ducd'Anguien fit ses premières armes, et sur le terrain même que devait deux ans plus tard illustrer sa première victoire. M. le duc d'Aumale nous a donné les lettres du jeune prince à son père, pendant cette première campagne : elles respirent toute l'ardeur militaire de sa race, mais tempérée par un sang-froid qui fit l'étonnement de l'armée. Rien de c romanesque », ou <L d'héroïque », et encore moins de € fou »; rien qui rappelle ici l'emphatique bravoure de Rodrigue;
Paraissez, Navarrois, Maures et CastUlans,
Et tout ce que l'Ëspagae a nourri de vaillaas;...
mais un observateur attentif, qui achève de s'instruire, qui ne laisse rien échapper, et qui garde pour lui le secret de ses observations. Richelieu même en fut frappé : «Je prie madame d'Aiguillon, écrivait-il à sa nièce confidente, le 28 mai 1640, de dire à madame la Princesse que H. d'Anguien se conduit dans l'armée avec tout le témoignage d'esprit^ de jugement et de courage qu'elle sçauroit désirer. » Ce
n'est pas sous cet aspect que nous avons accoutumé de voir le grand Condé ; et, en effet, au fond, sous cette apparente froideur se dissimule une violence passionnée dont il donnera plus tard plus d'une preuve, au grand dommage de sa gloire ; mais, en attendant, on dirait qu'au lieu de l'exciter, le voisinage du danger le calme, apaise en quelque sorte les bouillonnements de sa fougue, et lui prête enfin cette lucidité de coup d'œil qu'au contraire il enlève à tant d'autres. Ce jeune homme de vingt ans est mûr pour le commandement, et, « de la cour > ou d'ailleurs, — car la cour, pour le moment, est sans doute ce qu'il connaît le moins, — on peut renvoyer « en poste », ou autrement, à la frontière : ce n'est plus un prince du sang, mais un général d'armée qui y arrivera.
Nous ne commettrons pas l'imprudence de refaire, après M. le duc d'Aumale, un nouveau récit de celte journée de Rocroy, n'ayant pour l'oser aucune compétence, et rien n'étant d'ailleurs plus facile à nos lecteurs que de se reporter eux-mêmes à ces belles pages. Mais nous ferons observer, à ce propos, que ce n'est pas tout, comme on le croit, ou comme on a l'air de le croire, que de gagner une bataille, deux batailles, trois batailles; et encore est-il question de savoir comment le vainqueur les a gagnées. Les victoires, en effet, ne suffisent pas, quoi que l'on en dise, pour faire un capitaine ; et, réciproquement, on connaît d'habiles généraux à qui la fortune a toujours disputé le bonheur d'en emporter une seule. C'est donc
à bon droit que M. le duc d'Âumale, dans son récit, s'est visiblement proposé de mettre en lumière la part propre du vainqueur, celle qui continuerait d'être sienne et de lui mériter toute notre admiration, quand bien même il eût été vaincu.
Notez qu'en fait il s'en fallut de peu, deprosipie aussi peu qu'à Marengo, cent cinquante ans plus tard. Si le vaillant soldat qui commandait ce jour-là les réserves, Claude de Létouf, baron de Sirot,àun moment critique, en maintenantle centre de l'armée française, n'eût pas permis à Anguien de renouveler en pleine action la face du combat, la victoire si bien commencée s'achevait peut-être en déroute. Mais en serait-il moins vrai pour cela que, dans la préparation de la campagne, comme dans la disposition de la journée, comme dans l'intelligencedes ressources du champ de bataille, le jeune général aurait fait preuve de toutes les plus rares qualités d'un commandant en chef? Or, c'est là ce qu'il faut maintenir, — afin que l'on apprenne à ne pas rendre un chef responsable de l'insuffisance ou de la médiocrité des instruments qui viennent à lui manquer dans la main, mais aussi et surtout à ne pas faire du succès l'unique mesure des ugements de l'histoire. Battu à Harengo, Bonaparte n'en serait pas moins, et pour cette seule bataille, un autre homme que H. de Hélas; et Gondé, vainqueur à Rocroy , ne doit pas tant à sa victoire même qu'à la manière dont il l'a remportée. On le pouvait soupçonner, et, pour notre part, nous l'eussions cm volontiers
sans preuve, mais, en décomposant la bataille, en en marquant les différents temps avec une précision technique, et en faisant ressortir enfin, comme on ne l'avait pas assez fait avant lui, la valeur intrinsèque des combinaisons, c'est ce que M. le duc d'Aumale aura désormais démontré.
Plus ingrates peut-être à raconter, mais non pas certes moins glorieuses, les campagnes de 1644 et 1645 lui offraient l'occasion de nous montrer dans son héros, jointes à tant de qualités, d'autres qualités encore, moins apparentes, et à coup sûr moms souvent signalées : l'esprit de suite dans les entreprises, une singulière fertilité d'expédients, et une perspicacité politique supérieure. En effet, devant Fribourg comme à Rocroy, et à Norlingue comme devant Fribourg, si Taudace et la témérité même demeurent toujours les traits éminents du génie de Condé, cependant on peut dire que la témérité procède chez lui du calcul et de la réflexion presque autant que de l'illumination soudaine, ou, si l'on veut encore, que l'illumination semble jaillir en lui de la rencontre et comme du choc du calcul avec l'occasion. C'est qu'aussi bien ce que Ton appelle du nom de fougue et d'impétuosité n'est pas toujours en nous ce que l'on pense : un effet naturel du tempérament, mais quelquefois aussi le résultat d'une réflexion longuement et patiemment mûrie. Et, si la fortune, comme dit le proverbe, a souvent, dans l'histoire et ailleurs, favorisé les audacieux, c'est peut- ^tre qu'ils sont au fond moins audacieux qu'ils n'en
ont l'air, de sens plus rassis qu'oa ne croit, et plus prudents en leur liardiesse même que de certains timides en leurs hésitations. Le duc d'Anguien m'en paraît un exemi-le.
On Ta souvent mis, depuis Bossuet, en parallèle avec Turenne, et, comme Bossuet lui-même, pour les mieux représenter l'un et l'autre dans l'opposition de leurs qualités et la diversité de leur génie, on a donné trop exclusivement la sagesse, laprudence, le calcula Turenne, et l'inspiration, la fougue et l'audace à Condé. Mais, pour Condé du moins, cela n'est vrai qu'en gros, si je puis ainsi dire, et seulement par comparaison. Car, il ose beaucoup, mais sur le champ de bataille, quand on en est aux mains, et que, faute d'oser, il va perdre la partie; ou encore quand des considérations politiques supérieures, où le prince du sang se retrouve, lui paraissent demander plus de promptitude que de conseil. Hors ces cas urgents et critiques, où le sort de toute une campagne dépend de la rapidité d'une seule résolution, la prétendue témérité des eombinaisons de Condé n'a d'égale que son attention vigilante aux détails qui en doivent assurer le succès; et Turenne n'est pas plus prévoyant, mais il l'est d'une autre manière, dont nous sommes plus avertis et qu'ainsi nous apprécions mieux. C'est du moins ce qui me semble résulter de ce beau récit des campagnes de Fribourg et de Norlingue, sur lequel, comme sur celui de la bataille de Rocroy, la connaissance que le lecteur en voudra
prendre dans le livre même nous dispense d'insister. Ici s'arrête, pour le moment, Y Histoire des Princes de Condé. On voit que, si jamais vainqueur ne s'improvisa point, c'est assurément le vainqueur de Rocroy. « L'on n'avait point encore vu de prince du sang élevé ds cette manière vulgaire, dit son conseiller Lenet; aussi n'en a-t-on point vu qui aient en si peu de temps, et dans une si grande jeunesse, acquis tant de savoir, tant de lumières et tant d'adresse en toute sorte d exercices. » Il a raison : grâce aux soins ambitieux de son père, l'éducation du jeune duc d'Anguien avait certainement et de beaucoup dépassé la moyenne de l'éducation que l'on donnait alors à un jeune gentilhomme, à un prince du sang, au roi même; et, lorsque ce général de vingt-deux ans, le 17 avril 1643, vint prendre le commandement de l'armée de Picardie, on peut dire qu'il avait plus d'expérience que son âge. Il avait lui-même fait la guerre, donné des preuves publiques de sa valeur, de son sang-froid, et, indépendamment de l'hérédité militaire qu'il tenait de sa race, toutes ses études avaient été tournées, depuis cinq ou six ans, aux choses de la guerre. Gouverneur intérimaire, pendant près de deux ans, d'une grande province fronlière, il y avait appris à connaître les hommes, et commencé sous d'excellents maîtres l'apprentissage du commandement. Enfin, de son éduca-* tîon première, il avait reçu cette culture générale d'esprit, ce goût des lettres et des sciences qu'il ne perdit jamais, cette aptitude à tout comprendre, cette
i2 HISTOIRE ET LITTÉRATURE.
ouverture d'intelligence, cette curiosité des choses de Tesprit qui le distinguent si particulièrement entre les hommes de guerre, et que je ne sache pas que Ton ait revue depuis, si ce n'est dans le seul Frédéric. CVst pourquoi l'éclat de ses débuts n'étonna personne de ceux qui le connaissaient ou qui Tavaient seulecttint approché; je ne croîs pas qu'il ail étonné sor père; je ne crois pas qu'il eût davantage étonné Richelieu ; et il ne doit étonner parmi nous que ceux qui njauront pas appris dans le livre du duc d'Aumale comment se passent <{ l'enfance et la jeunesse d'un héros D.
il convient d'ajouter, pour les épilogueurs, que l'un des privilèges du génie en tout genre, — et non pas le moins assuré, s'il est un des plus extraordinaires, — l'un des signes les plus certains où l'on le puisse reconnaître, est justement de pouvoir anticiper, en quelque sorte, l'expérience, et atteindre du premier coup où le commun des hommes ne se hausse, quand encore il y réussit, qu'à force de patience et de longueur de temps. Courier se moque lorsqu'il nous dit qu'un prince, e quelque génie qu'il ait reçu du ciel >, ne fait point à vingt-deux ans, au débotté, le Stabat de Pergolèse ou la Sainte Famille de Raphaël; puique enfin ce Raphaël avait à peine l'âge de vingt ans. quand il peignit son Sposalizio^ par exemple, et que Mozart n'était pas entré dans sa seizième année quand il donnait son premier opéra. Ce sont là pourtant de ces sottises que l'on s'en va répétan
parce qu'un homme d'esprit les a dites une fois; et j'en connais plus d'une, malheureasement, de cette force. Mais, si de grands capitaines ont été précoces, et s'ils ont remporté des victoires au sortir du collège, il ne manque pas aussi- de peintres et de musicieim qui n'ont pas attendu d'avoir des cheveux blancs pour nous donner des chefs-d'œuvre. Les exemples en alxmderaiefit, et j aurais plaisir à les énumérer, s'ils n'étai^t dans toutes les mémoires. Le génie lui-même n'improvise rien ; et la nature, pas plus que l'art, <r ne fait tout à coup tous ses grands ouvrages » ; mais il a, si je puis ainsi dire, une avance suTfle talent, et le propre de cette avance est de suppléer l'expérience, et tout le monde voit bien qu'autrement ce ne serait plus une avance.
Si je crois devoir insister sur ce point, c'est que le paradoxe dont j'essaie de débrouiller l'artifice, phis accepté qu'on ne se l'imagine, n'est pas seulement iujarieux aux grands hommes, il peut encore avoir de graves conséquences. Tous ces noms de fortune, de hasard, de fatalité, s'ils nous servent en effet quelquefois « à couvrir notre ignorance », nous servent peut-être plus souvent encore à déguiser les mouvements d'une basse envie. D'imputer une victoire à la faveur des circonstances, cela ne rabaisse-t-il pas du coup le vainqueur à notre niveau? Les Napoléon, les Frédéric, les Condé, ont remporté des victoires ! Mais quoi ! nous en eussions fait autant, si les dieux l'eussen voulu; et, quand deux armées en viennent aux mains,
44 HISTOIRE KT LITIÉRATURK.
puisqu'il faut bien, si Tune d'elles est vaincue, que l'autre soit victorieuse, qu'y a-t-il donc de si digne d'être loué, d'être adnniré, d'être célébré dans un simple jeu de la nécsssité ? C'est si peu de chose qu'une volonté d'homme ! Tironie de la fatalité se complaît si visiblement à déjouer nos plus savants calculs! un vainqueur est si près d'un vaincu! et, pour tout dire d'un mot, ce que nous appelons pompeusement génie ressemble tant, pour peu qu'on y regarde» à son contraire!
C'est le thème, on le sait, que développait naguère un grand romancier, le comte Tolstoï, dans la Guerre et la PaiXj et je ne sais si ce que ce thème a de consolant et même de flatteur pour la médiocrité n'a pas autant contribué parmi nous au succès de son œuvre que tout ce que l'auteur y a mis de talent. C'est le thème qu'avec beaucoup moins de talent, dans son Histoire de Napoléon^ développait vers le même temps ce naïf, mais partial d'ailleurs et fanatique Lanfrey. C'est le thème qu'avant eux, dans les derniers volumes de son Histoire de FrancCy avait si complaisamment développé Michelet. Sous la tyrannie des petites causes, c'est tout un que d'avoir ou de n'avoir pas de génie; un homme en vaut un autre, Koutousof vaut Napoléon ; si la fortune l'eût permis, Villeroy serait un Eugène; et tout dépend ici-bas d'une conjonction d'efiTets ou d'une rencontre de hasards. Condé est un grand capitaine pour avoir gagné la bataille de Rocroy, mais si don Francisco de
Melo Teût gagnée, c'est lui qui serait le grand capitaine ; ou encore, s'il était écrit que nous la gagnerions, tout autre l'eût gagnée aussi bien que Condé; et voilà ce que c'est que la gloire ! Où donc lisais-je tout récemment qu'à défaut de Bonaparte, un autre eût aussi bien remporté les victoires d'Austerlitz etd'Iéna, ca brutal d'Augereau,par exemple, ou encore ce brave maréchal Lefebvre ? J'aimerais autant que Ton dit qu'à défaut de Raphaël ou de Michel-Ange, tout autre qu'eux eût aussi bien peint VÉcole d'Athènes ou le Jugement dernier y fiiisque les papes, en effet, sur les murs de leur chapelle et de leurs appartements, voulaient de la peinture; et on le dira quelque jour, si Ton ne l'a pas dit.
Mais au contraire, et fort heureusement pour l'humanité, il n'est pas vrai que tout ce qui arrive dût nécessairement arriver, il n'est pas vrai qu'un homme en vaille un autre, et encore moins vrai qu'il importe peu quel général nous mettrons à la tête de nos armées, Anguien ou laFeuillade, et quel homme d'État, à la direction des affaires, Chamillart ou Richelieu. L'effort individuel a plus de part au gouvernement des choses de ce monde qu'on ne le veut bien dire, et le mérite personnel, comme on l'appelait jadis, n'est pas précisément une quantité négligeable. Ne pourrait-on pas même prétendre que c'est la force ici-bas qui soit capable de contrarier et, au besoin, de rompre l'enchaînement des effets et des causes? Et nous le savons bien, nous qui, dans la vie réelle et quand
46t HISTOI RE ET LITTÉRATURE.
nous descendons des hauteurs de TabstractioD, n'allons pas sans doute, eatre deux instruments à choisir, prendre l'un, prendre Tautre, indifféremaient et les yeux fermés. Et nous avons bien raison, puisque rex* périenee nous prouve que le résultat ne dépend pa^ moins du choix de l'insirument que des prétendus décrets de la fortune ! Or, où nous le voyons peut-être plus clairemeat, plus évidemment que nulle part ailleurs, je n'hésite pas à croire que c'est dans Thistoire des grands capitaines. Un Bonaparte, un Frédéric, un Eugène, un Condé de plus ou de moins, toute 1 his* toire en est changée, la nôtre, celle de nos voisius* Cependant, battus à Rosbach ou vainqueurs à Rocroy, tout n'y a dépendu que de la présence d'un homme dans un camp, de son absence dans l'autre. Et ainsi, BOUS ne mesurons jamais mieux ce que peut une seule c tête », que dans ces grandes occasions dont on prétend que le hasard disposerait souverainement. Que d'ailleurs il ne soit donné qu'à quelques-uns de maîtriser la fortune et de fixer la chance, j'y consens volontiers, mais c'est ce petit nombre qui fait, ou qui est l'histoire, et le rester, le reste n'a qu'à les demander aux*^ dieux lorsqu'il ne les a pas, s'en servir s'il les a, et ne pas leur di^sputer, quaad il ne les a plus, l'hommage de sa reconnaissance, et de son admiration.
Nous ne saurions lerjniaer sans dire «qu'en nous attachant aa seul Condé, nous sommes loin, d avoir indiqué tout ce que ces deux voluoies contiennent de
Là Jeunesse de condé. 47
nouveau. Les Pièces justificatives, par exemple, mériteraient elles seules toute une étude, pour leur nombre et pour leur importance. Lettres de Richelieu, lettres de Mazarin, lettres de Condé, lettres de Turenne, il paraît difficile que leur publication en si grande abondance ne modifie pas, en effet, sur plus d'un point, les opinions que l'on avait formées sans elles. Je ne parlerais pas des notes, si la précision n'en était extrêmement instructive. Mais pas un personnage n'apparaît dans ces deux volumes, surtout un militaire, dont l'historien ne nous donne l'état civil et n'établisse ''i'pniité. C'est dire à tous ceux qui s'occupent de rhîstoîre du xvii* siècle ce qu'ils trouveront, dans celte Histoire des princes de Condé, de secours pour leurs propres travaux. Et, à ceux qui s'en occupent moins, ce serait dire la confiance qu'ils doivent au récit de l'auteur; — si le récit lui-même et tout seul ne s'imposait assez par sa simplicité, sa clarté, sa limpipilé.
!•' avril 1886.
On ne lit pas beaucoup Fléchier, ses Sermons ni même ses Oraisons funèbres, encore moins sa Vie du cardinal Commendon ou son Histoire de Théodose l0 Grand; cependant sa réputation continue de survivre à ses œuvres ; et, depuis deux cents ans bientôt, ii demeure rëvéque de Nîmes, comme Bossuet Tévêque de Meaux, Fénelon, l'archevêque de Cambrai, Massillon l'évéque de Clermont: à Nîmes, on l'appelle même le € Cygne > du pays. Considérable au xvii» siècle, et, jusque vers le milieu da siècle suivant, presque égale à celle de Bossuet, cette réputation a décru lentement, puis elle s'est relevée de nosjours, quand la publication de ses spirituels Mémoires sur les grands jours d'Auvergne a ramené l'attention sur Fléchier. Il semble bien que ce soit une marque de la valeur de l'homme, et la médiocrité ne connaît point de ces al-
1. Flichier orateur, par M. Tabbé Fabre. Paris, 1885; Perrin,
50 HISTOIRE ET LiTTÉIlATURE.
ternatives; on n'a jamais hésité sur Pradon, par exemple, ou sur le père Bretonneau ; sitôt lus, sitôt jugés, et personne qui se soit avisé d'y contredire. — J'ai pris naguère occasion d'un livre intéressant-, bien fait, un peu long peut-être, agréable pourtant à lire : la Jeunesse de FléchieVy par M, l'abbé Fabre, pour examiner sur quels fondeuïenls reposait la réputation de l'évèque de Nîmes ^ Je voudrais m'aider aujourd'hui d'un autre livre du même auteur : Fléchier orateuVy non moins consciencieux, mais plus diffus, trop complet, plus chargé de détails inutiles pour étudier de plus près le personnage, la nature de son talent, et celle de son influence.
La critique ne juge ordinairement de Fléchier» que sar ses Oraisons funèbres, et, de ses Oraisons funèbres on ne connaît guère que celle de Turenne, pour l'avoir lue dans tous les Rectieils de morceaux choisis, a Chose étrange ! dit à ce propos M. l'abbé Fabre, la postérité ne cesse de reprocher à Fléchier ses défauts : abus de l'esprit, fines antithèses, recherche de tours ingénieux et d'expressions nobles ou délicates, et, par une contradiction assez bizarre, elle n'a guère retenu de lui qu'un seul ouvrage, celui précisément où abondent le plas lesimperfeetions dont elle se plaint. » C'est trop peu, M. l'abbé Fabre a raison de le dire, et raison de vouloir qn'à défaut de ses histoires ou de
i. Voyez dans les Nouvelles Etudes sur Vllisioire de la LU" térature française, le chapitre sur la Société précieuse au
L'ÉLOQUENCE DE FLÉCUIER. 5t
ses vers latins, on y joigne la lecture au moins de quelques-uns des Panégyriques et de quelques-uns des Sermons de Tévêque de Nîmes. Fléchier, d'ailleurs, a-t-il vraiment « mieUiX coJïipris que Bossuet et que Bourdaloue ce que demande le panégyrique des saists )> ? C'est une question, et le biographe Ta peutêtre un peu bien promptement et décisivement tranchée; mais caqui paraît certain, c'est qu'au xvii® siècle, panégyriques et sermons, panégyriques surtout, firent autant pour la gloire de Fléchier que seî^ Oraisons funèbres. Cent ans plus tard, l'opinion des contemporains était celle encore de l'éditeur de Fléchier, le chanoine Ducreux. <l Dans la carrière du panégyrique, dit-il, Flécihier ne trouva parmi ceux qui l'avaient précédé, même avec quelques succès ppur leur temps, personne qu il pût suivre et qu'il pût imiter. La route qu'il suivit, nul autre ne l'avait frayée avant lui ni même entrevue. » La critique sembla souscrire à l'admiration de l'honnête chanoine i Laharpe mit les Panégyriques de l'évêque de Nîmes^ au-dessus de ceux de Bossuet et de Bourdaloue; et ik fut entendu queBossuet l'avait emporté dans rOraisonfunèbre, Massillon dans le Sermon, mais Fléchier dans le Panégyrique. Heureux temps que celui où, daos des genres si voisins, pour ne pas dire si sem-'^ blables, et réglés ou définis par les mêmes conditions, une critique si sûre, savait distinguer avec cette pré-cis'oa des nuances si subtiles !
UkiaSQQslà lescooi^ac^sons. Aujourd'hui, le véri-
table intérêt des Panégyriques el des Sermons de Fléchier, c'est de nous être utiles, et même indispensables pour une exacte connaissance de la nature de son talent. On peut dire, en effet, que l'oraison funèbre est un genre d'apparat; prêtre ou laïque, évêque ou académicien, on peut dire que l'orateur g*j croit obligé, — je ne sais trop pour quelle raison, -d'appeler au secours de son éloquence toute les ressources de la rhétorique ; et, soit enfin qu'il lui faille égaler la majesté d'un grand sujet ou, au contraire, dissimuler l'infertilité d'une petite matière, on peut dire qu'il y est toujours au-dessus ou au-dessous, et, en tous cas, hors de lui-même et de son naturel. Je n'en crois rien, s'il faut l'avouer ; mais, puisqu'on peut le dire, puisqu'on l'a dit, puisqu'on le répète, il suffit; et, en ce qui regarde Fléchier, puisqu'il esf effectivement emphatique, précieux et guindé dans l'oraison funèbre, lisons-le donc dans ses Sermons et dans sts Panégyriques.
Je ne dirai point qu'il y est ceci, qu'il y est cela, mais, en deux mots, qu'il y est avant tout et surtout homme de lettres. On pouvait s'y attendre, si l'on se rappelle sa jeunesse et ses débuts. Bel esprit, formé aux procédés du sieur de Richesource, puis à l'école des précieuses, et non pas les premières, celles de l'hôtel de Rambouillet, mais leurs imitatrices, aussi mondain que pouvait l'être au xvii* siècle un homme de sa naissance et de sa condition, avide de succès, doué d'ailleurs de très réelles qualités
L'ÊLOQUKNCE DE FLÉGUIER. 53
littéraires et d'infiniment d'esprit, prédestiné enfin, si jamais quelqu'un le fut^ à célébrer la chambre bleue, Tincomparable Ârthénice, Julie d'Ângennes après sa mère, et le mari après la femme, le marquis après la marquise, le duc après la duchesse, les Hontausier après les Rambouillet, Fléchier ne fut rien de plus ni de moins dans ses Sermons que ce qu'il s'était montré tout jeune encore, dans ses petits vers à mademoiselle Deiavigne ou à mademoiselle Dupré, dans ses lettres à madame ou à mademoiselle Deshoulières, ce qu'il est dans ses Mémoires sur les grands jours d'Auvergne : un homme du monde, un homme d'esprit, un homme de lettres.
C'est ce qui nous explique ici que, de tous nos grands prédicateurs, puisque l'on persiste à le mettre de leur nombre, il soit le seul qui ait lui-même imprimé ses Panégyriques et ses Sermons *. — Je ne parle pas des Oraisons funèbres : on en devait la publication, si je puis ainsi dire, à la famille de son
1. Panégyriques et autres sermons prêches par messire Es^ prit Fléchier, Â Paris, chez Jean Anisson, directeur de Timprimerie royale, 1696. Les sermons proprement dits sontprécédés d'un court avertissement où Fléchier nous explique qu*il les a choisis, entre plusieurs autres, « soit à cause de la dignité des personnes à qui il a eu l*honneur d*annoncer quelques-unes de ces vérités, soit à cause de Tutilité des matières qui y sont traitées, soit enûn pour la singularité des sujets ». Il n'est peutêtre pas indifférent d'ajouter que l'édition est fort belle.
mort, et à l'honneur qu'elle vous avait fait de vousr choisir pour le louer. — Mais, si Massillon, dont le talent, d'ailleurs, et même le caractère ne sont pas sans quelque analogie avec le caraetère et le talent de Fléchier, avait bien de sa main recopié ses Sermons, et non pas une fois, mais plusieurs, dit la légende, il ne les avait pas cependant publiés; et, tont en les préparant soigneusement pour Fimpression, il n'avait pas voulu du moins qu'ils parussent de son vivant. Bourdaloué ne s'inquiéta même pas d'un pareil soin. Et, pour Bossuet, on sait dan« quel état et à travers quelles vicissitudes les manoscrits de ses Semons sont parvenus jusqu'à nous ; il n'y en a qu'un seul dont il ait surveillé l'impression : c'est le Sermon sur Vnnité de rÉglise, parce qu'il a toute la valeur d'un manifeste politique et d'une déclaration de l'Église de France. Mais Fléchier publia les siens, et, non content de les publier, il y mit une longue Préface. Est-il rien, je le demande, qui sente plus l'homme de lettres, si ce n'est ce qu'il dit dans ceiït Préface même de quelques traits de satire qu'il a glissés dans ses Panégyriques, « pour en ôter le dégoût d'une louange continue, et pour donner quelque sel à des discours qui sont ordinairement insipides > ? Insipides! ô Bossuet, le panégyrique de saint Augustin, du celui de saint Bernard, ou celui de sainte Thérèse! mais la bizarre idée que d'y vouloir « donner ou sel T^l ou plutôt, et encore une fois, comme elle est bien d'un homme de lettres et d'un mondain, préoccupé
L'É^LOftUENCE DE FLÉCHIER. 5S
d*aboird de plaire, d^instruire en amusant^ et au besoin d'amuser sans instruire !
C'est qu*en réalité, pas plus que tant d'autres prélats, pas plus que le savant Huet, évêque d'Âvranches> que je nomme de préférence parce qu'il fut de ses amis, Fléchier n'était né pour l'Église. Il y entra par occasion, par ambition peut-être au par nécessité, plutôt que par vocation ou par choix, et, comme il était, d'ailleurs, d'esprit sain et de conadence droite^ personne plus hoiMkrablement que lui ne remplit les fondons qîi'il y exerça. Mais comparez encore ses débuts à ceux deBossuet, deBourdalou^, deFénelon, de Massillofi, j'entends ses débuts dans la vie, et non pas dans la chaire. Vous n'y trouvez pas trace de ce e ne sais quoi d'impérieux qui, dès l'âge de seize ans^ contre le gré de son père, dont il était le fils unique, faisait entrer Bourdaloue dans la compagnie de Jésus, ni rien non plus qui rappelle cette vive ardeur dont Féoelon se sentait enflammé quand il écrivait cette àettre célèbre sur les missions du Levant : « Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et rOecideal qui se réunissent, et l'Asie qui voit renaître le jour aprèa une si longue nuit... i M. l'abbé Fabre regrette qu'il y ait, daos les premiers morceaux de l'éloquence de Fléchier, tant d'aUusions aux auteurs profanes, mais si peu de citations de l'Écriture et des Pères; que celles que l'on y rencontre soient toujours si faiblement traduites, plus faiblement commentées ou paraphrasées ; qu'il s'y ea trouve même d'inexactes ou
d'erronées, d'interprétées à contresens ou de faites à faux. N'en serait-ce pas la vraie raison? On ne devait guère employer le temps à méditer rÉcriture, dans le précieux salon de mademoiselle de Scudéri, non plus que dans la fastueuse maison des Caumartin ; et le ton, certes fort agréable, mais plutôt léger, des Mémoires sur les grands jours d'Auvergne, nous assure aussi bien que le goût naturel de Fléchier ne Ty portait guère. La vocation n'y était pas.
Et quelle explication plus simple encore de ce caractère mondain que M. Tabbé Fabre est bien obligé de noter dans les Sermons eux-mêmes de la maturité de Fléchier? Si Fléchier ne prêche pas le dogme, s'il se borne à la morale, et, — sans autrement parler de quelques complaisances, — si, ce qu'il aime surtout de la morale, c'en est les applications, où, en effet, il peut montrer toute sa connaissance des mines, des manèges, des vices qui sont ceux du monde, c'est qu'aucun décret, si je puis ainsi dire, ne l'avait destiné particulièrement à la prédication. Il faut donc se le représenter comme un très honnête homme, d'esprit modéré, de goûts simples, engagé par hasard dans l'Église, n'ayant, dans un siècle de foi, aucun effort à faire pour accorder sa conscience avec ses devoirs d'évêque ou sa conduite avec ses principes; mais qui, dans toute autre carrière, si sa condition, si sa fortune, si les circonstances l'eussent permis, apportant les mêmes qualités, eût obtenu le même succès, gagné les mêmes éloges, et mérité le même respect. Et je ne
( rois pas rien dire, en le disant, qui puisse diminuer ce respect, mais seulement éclairer certains côtés de son caractère et de son talent, lesquels, sans cette supposition, nous demeureraient obscurs.
Car, n'est-ce pas comme si je disais que tout ce que Tart peut mettre dans les genres où il s'est exercé, dans VOraison funèbre, dans le Sermon, dans le Panégyrique, Fléchier Ty a effectivement mis, mais rien de l'accent, ou de l'âme, si Ton veut, et de la force ou de l'onction, par conséquent, qu'il n'y pouvîî': pas mettre ? Il est correct, de cette correction supérieure, qui est le sens inné du génie de la langue; il est harmonieux, il est élégant, il est net; sa phrase a du nombre, sa période a de l'ampleur; et, quoique les transitions y soient souvent faibles ou brusques, sa composition ne manque ni de clarté, ni de logique, ni parfois de grandeur. On lui a reproché des antithèses; mais ni dans Massillon, ni dans Bourdaloue les antithèses ne manquent, et, après tout, n'a-t-on pas pu prétendre avec raison que l'antithèse était le fond ou l'essence même de la prédication chrétienne? On l'a repris sur cette préoccupation de l'harmonie de la phrase, qui, en effet, ne le quitte guère; mais ne serait-ce pas peut-être se méprendre sur les conditions de la parole publique? On a enfin critiqué dans son style une recherche trop visible du choix de l'expression et de l'ingéniosité du tour; et le reproche est mieux fondé. Mais tout cela ne serait rien, pour parler ici comme lui, si cela n'était tout dans ses Panégyriques
OU dans ses Oraisons funèbres^ et s'il n'y manquait, * non pas le naturel, comme on l'a dit souvent, puisque son naturel est de ne l'être pas, mais quelque «hose de plus et de plus rare encore, j'entends cette ardeur de gagner des âmes qui est le principe et la source de l'éloquence souveraine de Bossuet, de la dialectique passionnée de Bourdaloue, de la sensibilité diffuse de Hassillon.
Voilà ce qu'il n'a pas, mais à aucun degré ; et voit ce qui fait son évidente infériorité. Les autres, Bossuet et Bourdaloue surtout, sont d'abord de grands chrétiens ; il ne leur sufGt pas de croire, mais ils veulent que l'on croie avec eux et comme eux. Aussi ne songentils jamais à eux-mêmes quand ils parlent, mais à leur auditoire, à leur « audience >, comme ils disent. Et voilà ce qui fait aussi que l'on a tour à tour trop vanté ou trop rabaissé l'éloquence de Fléchier, selon l'idée même que l'on se faisait de l'éloquence de la chaire. Mais nous, il nous devient facile de concilier les contradictions : l'éloquence de Fléchier est réelle, seulement ce n'est pas l'éloquence de la chaire. Essayons de marquer nettement la distinction.
Parce qu'il n'y a rien dans notre littérature française qui soit au-dessus des Oraisons funèbres de Bossuet, et peu de choses qui soient comparables aux Sermons de Bourdaloue, c'est-à-dire parce que les qualités littéraires s'en imposent à l'admiration de ceux mêmes qui se sentent le moins disposés à penser eomme Bossuet et Bourdaloue, l'habitude s'est établie
L'ÉLOQUENCE DE FLÉCÏIIER. 99
d'en parler littérairement, comme on feit d'une tragédie de Racine ou d'une comédie de Molière, sur la forme, pour la forme, et sincm sans égard au fond, du moins en n'en considérant le fond qu'après la forme. Aimez-vous mieux d'autres comparaisons, et tirées de moins loin? On loue donc dans les Oraisons funèbres de Bossuet ou dans les Sermons de Bour dâloue ce cpae l'on louerait aussi bien dans le Discours sur la couronne ou dans les Verrines^ dans un discours de Mirabeau sur le Droit de paix et de guerre^ ou dans un réquisitoire de Burke contre Warren Hastings. C'est la grandeur de la x^omposition, c'est la beauté de l'ordonnance, c'est la splendeur de l'imagination, c'est ta hardiesse du mouvement, c'est Tin- Yention du style, c'est la véhémence de l'expression, c'^st, en un mot, toute une rhétorique dont les procédés, s'ils ont à la tribune ou dans le prétoire quelque valeur par eux-mêmes, la perdent et n'en oit aucune dans la chaire chrétienne.
Car, dans la chaire chrétienne, où il s'agit d'intéreeser toutes les puissances de l'hommeàlagrandeaffai» du chrétien, qui est la conversion, et, par la conversion, le^ut, toutes ces qualités ne valent qu'autant qu'elles sont un reflet, si je puis ainsi dire, ou une communication de la grandeur elle-même du christianisme. On ne les applique point ici par le dehors, « comme l'or et les pierreries dont on orne et dont on enrichit les châsses où l'on enferme les reliques des saints »; elles doivent procéder du dedans; on ne les détache point
de leur fond, elles font corps avec lui. Et c'est pourquoi le plus grand orateur chrétien n'est pas celui que la nature a le mieux doué pour l'éloquence, mais celui qui a eu de sa religion, de sa force, et de la diversité des moyens qu'elle possède pour agir sur l'homme, la plus profonde intelligence, c Ne cherchons pas de vains ornements au Dieu qui rejette l'éclat du monde. Si notre simplicité déplaît aux superbes, qu'ils sachent que nous craignons de leur plaire, que Jésus-Christ dédaigne leur faste insolent, et qu'il ne veut être connu que par les humbles. Abaissons-nous donc à ces humbles, et faisons-leur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de l'humiliation de la Croix. ^ Ainsi s'exprime Bossuet quand il veut louer l'Âpôtre Paul, ce petit Juif € si méprisé », dont la mine est aussi peu relevée que la parole est inculte, et le style aussi peu régulier que sa doctrine est dure à recevoir.
Appliquez maintenant ce principe, et servez- vous-eu pour juger à leur tour les jugements que l'on a portés sur nos grands sermonnaires. Laharpe quelque part a déclaré Bossuet c médiocre dans le sermon ». Ce n'est pas là seulement, comme on pourrait le croire, une erreur de goût, c'est une intelligence réelle du christianisme. Il y a dans les Sermons de Bossuet une certaine rudesse, un visible mépris des artifices de la rhétorique, une dédaigneuse négligence de tout ce qui ne ferait qu'embellir son discours et le rendrait plus régulier, peut-être, mais non pas plus fort, ni plus
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chrétien; et Laharpe ne croit s'étonner que de cette négligence, mais, en réalité, il s'indigne de cette façon sommaire, hautaine, et presque injurieuse d'en user avec un critique tel que lui. Il veut lire un sermon de Bossuet comme il lit un pamphlet de Voltaire, en épicurien lettré, pour s'y plaire, et non pas y être choqué dans son philosopbisme. La médiocrité de Bossuet consiste à s'être fait de l'éloquence de la chaire une idée plus conforme à celle de saint Paul qu'à celle de Laharpe.
D'autres ont reproché à Bourdaloue l'excès de ses divisions, de ses subdivisions, et des redivigions de ses subdivisions; et, en effet, il en abuse ou plutôt il en abuserait, s'il n'avait ses raisons, dont l'une des principales est de rendre son discours plus clair, plus touchant, plus instructif aux plus humbles de ses auditeurs. Lui non plus, il ne prêche pas pour plaire à madame de Sévigné, quoique peut-être, au fond du cœur, il ne fut pas insensible à celte gloire, ni pour suivre < les usages des Grecs et des Romains :&, comme Voltaire s'élonne qu'il ne Tait point fait, mais pour opposer lesleçons du christianisme aux pratiques du monde, et il ne lui importe pas d'être loué dans les rhétoriques avenir, mais de convaincre ses auditeurs. C'est encore le reproche qui a tort. Que l'on accepte ou non la religion de Bourdaloue, il faut s'en faire une idée juste, et s'il se peut, entière, avant de juger son éloquence. Bourdaloue, comme Bossuet, est chrétien, il est prêtre avantd'être orateur, et Voltaire en l'oubliant
ni. — 4
leur fait tort à tous deux de l'éloge qui leur eut! uniquement agréé.
Au coalraire, on loue Massillon de n'avoir pas prêché le dogme, de n'avoir pas donné à la morale chrétienne « une dureté capable de la rendre odieuse i et d'avoir su rester dans la chaire « homme de cour > et c icadhnicien ». En effet, il est certain que ses Sermons sont déjà des sermons laïques, et, comme tels, ce sont ceux que d'Alembert préfère à tous les autres. Je comprends sa préférence; mais je ne puis m'empêcher de songer que, si la morale chrétienne n'était pas plus sévère ou « plus dure i> que celle des philosophes, nous n'aurions pas besoin de prédicateurs, ni même peut-être de religion. Massillon a trop donné à lespril de son siècle, mais bien plus encore aux « exigences de l'art ».
De même encore, lorsque Thomas admire dans Fléi hier « l'artet l'harmonie d'Isocrate », avec la « tournure ingénieuse de. Pline », je ne suis pas si grand Grec, je l'avoue, que de pouvoir juger de la comparaison, mais elle ne me paraît pourtant pas être de nature à convenablement caractériser un orateur chrétien. Je ne vois point, en effet, ce que saint Antoine ou saint Benoît peuvent avoir de commun avec l'empereur Trajan, et, puisque les Panégyriques de Fléchier ressemblent à celui de Pline autant qu'on nous le dit, la même conclusion s'impose : ils sont donc très littéraires, et vraisemblablement moins chrétiens.
Et c'est bien l'impression qu'ils produisent : ils en
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sont pas froids, ni languissants, comme on Ta prétendu, mais, ainsi que ses belles Oraisons funèbreSy celle de Lamoignon, celle de Montausier, celle de Turenne, parfaitement nobles et parfaitement polies, toutes ces compositions répondent à l'idée de leur genre, elles la remplissent même et régalent, si seulement on commence parla vider de tout ce qu'elle contient de chrétien. VOraison funèbre de Turenne est le chefd'œuvre de l'oraison funèbre laïque, et le Panégyrique de sainte Madeleine est un modèle, en effet, de panégyrique mondain. Ce que l'on y regrette uniquement, c'est une certaine chaleur de cœur, une ferveur de zèle,, un feu caché qui devrait pénétrer et fondre ensemble, pour ainsi dire, toutes les parties du discours. L'orateur ne se livre jamais, ni jamais surtout ne s'oublie lui-même ; le goût le lui défend, et il manquerait plutôt à tout le reste qu'aux convenances de son auditoire; il accepte ceux qui l'écoutent et ceux qui le liront pour juges ; c'est un rhéteur et non pas un orateur chrétien. Mais les qualités littéraires y sont, toutes ou presque toutes, et supérieures peut-être à ce qu'elles sont dans les Panégyriques ou dans les Sermons mêmes de Massillon et de Bourdaloue.
Car, ne nous y trompons pas : Massillon n'est pas plus élégant ni plus harmonieux que Fléchier, mais seulement plus facile, plus abondant, moins étudié ; et Bourdaloue, s'il a d'ailleurs de bÎMi autres qualités^ cependant il est doué d'une imagination moins vive, et certainement son style, toujours exact et judicieux, n*a
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pis l'éclat (le celui de Flécliier. Mieux encore que c.'la: j'ose dire qu'il n'y a pas plus d'inversions, plus de comparaisons, plus de prosopopées, plus d'apostrophes, plus de prétéritions et autres c figures d dans les Oraisons funèbres de Fiéchier que dans celles de Bossuet; seulement, dans Bossuet, pour les trouver il faut les y chercher, et, dans Fiéchier, c'est ce qui brille aux yeux d'abord. Et c'est la supériorité de Bossuf^t, mais non pas une supériorité de Tordre littéraire, ni même ce que l'on appelle communément, pour se dispenser d'approfondir davantage, une supériorité de génie, mais bien une supériorité d'intelligence de la religion, et, si je puis ainsi dire, un rapport plus étroit, plus intime, plus profond de la nature de Bossuet avec Fessence du christianisme. Les qualités de Fiéchier, au contraire, sont faciles à détacher du genre où il lésa exercées. Aussi le plus beau jour de sa vie publique fut-il, sans doute, celui de sa réception à l'Académie française. C'était le 12 janvier 1673, et les discours, tenus jusqu'alors à huis clos, s'échangeaient pour la première fois à portes ouvertes : le succès de Fiéchier fut si grand, que Racine, que l'on recevait le même jour, en fut découragé jusqu'à «e vouloir pas même faire imprimer son RemerciemenL
Les qualités littéraires de l'éloquence de Fiéchier suffiraient à expliquer l'estime que les grammairiens et les rhéteurs ont faite et font encore aujourd'hui de lui. Nul à ce point de vue ne l'a loué plus brillamment que Yillemain; et c'est à bon droit que M. l'abbé
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Fabre a placé ses conclusions sous Tautorité d'un tel nom. Une autre raison, cependant, plus matérielle, doit être ici donnée pour rendre compte de Tiniluence assez longue et très réelle que Fléchier a exercée sur la prose française. Il faut se rappeler que les Ser-mons de Bossuet ne parurent pour la première fois qu'en 1772, ceux de Massillon en 1745, et ceux enfin de Bourdaloue en 1713 et 1714 : ceux de Fléchier avaient paru depuis 1696. Si Ton fait attention maintenant au caractère de beauté grave et presque triste, qui distingue les Sermons de Bourdaloue, qui ne s'apprécie bien qu'à la longue, qui a fait de ce jésuite le prédicateur préféré des protestants, on voit que, pendant près d'un demi-siècle, les Pané-gyriques et les Sermons de Fléchier ont presque seuls représenté l'éloquence de la chaire au temps de Louis XIV. Fléchier s'est donc trouvé le maître des prédicateurs, et le maître si bien reconnu, que Massillon, nous l'avons dit, procède effectivement de lui pour une large part, pour tout ce qu'il y a dans sa propre éloquence de plus mondain et de plus littéraire. Les qualités ou les déliiuls de Fléchier sont ainsi devenus, pour plusieurs générations, , les défauts ou les qualités même acceptés, reconnus et, en un mot, classiques de l'éloquence de la chaire. Et^ par une communication, ou, si l'on veut, une contagion toute naturelle, comme l'éloquence de la chaire avait fait presque autant que la tragédie française pour la gloire de notre littérature ; comme d'ailleurs c'était la plus
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brillante application qu'il y eût encore eu de la prosd à des matières sérieuses, puisque ni Montesquieu^ ni Voltaire, ni Buffon, ni Rousseau n'avaient écrit; comme enfin la prélature, jusqu'aux environs de 1750, dans une société très aristocratique, n'avait rien perdu de son prestige, il en résulta que les modèles de l'éloquence de la chaire devinrent pour les critiques les modèles mêmes de la prose Irançaise.
Étant donné le caractère de l'éloquence de Mas* sillon et de celle de Fléchier, VOraison funèbre de Turenneel le Petit Carême, on voit les conséquences, et comment la prose française en dévia du courant où l'avaient autrefois guidée Pascal et Bossuet,rffiçfo ère des variations et les Provinciales, a L'art de choisir les mots, l'emploi des tours heureux, des constructions savantes, enfin tous les secrets de l'élégance et de l'harmonie », qui sont précisément ce que Villemain a vanté dans Fléchier, allaient remporter sur le reste; — le reste, c'est-à-dire le souci de convaincre et de prouver, qui peut-être est la seule raison qu'il y ait d'écrire en prose. Il n'est permis qu'aux poètes de composer pour ne rien dire, et les seuls romanciers ont le droit de n'écrire que pour « raconter ».
Nous ne manquons pas aujourd'hui de stylistes ni de rhéteurs, mais on entend quelquefois aussi des écrivains se vanter d'écrire sans aucune préoccupation ni prétention littéraire. Ils n'ont pas tout à fait raison, mais ils n'ont pas tout à fait tort, et il faut seulement savoir ce qu'ils veulen dire. S'ils veulent
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dire, en effet, qu'ils ont écrit sans ordre, au hasard de la pensée, sans égard à la constitution du sujet qu'ils traitent, en confondant le naturel avec la négligence et Tallure du désordre lui-même avec l'originalité, il est évident qu'ils ont tort, et le lecteur se passera bien que je prenne ici la peine de le démontrer^ Mais s'ils voulaient dire peut-être qu'il a existé, qu'il existe un art de surfaire la pensée; des« élégances » et des « secrets », — un peu bien publics aujourd'hui, — pour faire illusion sur sa maij^reur et sur sa pauvreté; des « tours heureux ^ pour lui donner une valeur qu'elle n'aurait pas d'elle-même, des « constructions savantes » pour en envelopper le vide et la banalité; et qu'il faut mépriser cet art, ils ont raison et cent fois raison. En fait d' « élégances j, il n'y en a que de fausses; les a tours heureux }> ne le sont qu'autant qu'on les rencontre sans les avoir cherchés 'y et, pour les constructions, elles sont toujours assez saîîant^s quand elles accusent naturellement le contour et le relief de l'idée. Toute recherche de style est vaiue qui n'a pas pour objet d'amener l'idée au dernier degré de netteté qu'elle puisse recevoir.
Cependant, comme dit Pascal, c toutes les fausses, beautés que nous blâmons dans les rhéteurs ont des admirateurs, et en grand nombre »; et toute une école, dans l'histoire de notre littérature, s'est fait, se fait encore gloire de les imiter. On y professe que le style se surajoute à l'idée pour lui donner un prix qu'elle n'aurait pas sans lui; qu'il y a des figures^
cataloguées dans les rhétoriques sous des noms grecs, la catachrèse et la synecdoque, l'hypotypose et la prosopopée, dont l'objet serait d'embellir ou d^orner h discours; et que, quand on a dit tout ce que Ton avait à dire, il reste à trouver une manière de le dire <r qui ne s'attende point ». Balzac, Voiture, Fléchîer, La Rochefoucauld, Fontenelle, Massillon, Thomas, Rivarol, dans des genres bien différents, et chacun avec des qualités diverses, ont tour à tour été les représentants éminents de cette école, mais Massillon et Fléchier les plus considérés peut-être, d'autant que réioquence de la chaire s'élève au-dessus de la lettre familière ou de la nouvelle à la main, et que naturellement on se défie moins de la préciosité d'un évéque. Les mécréants eux-mêmes, les mécréants surtout estiment qu'un évêque a d'autres affaires que d'arrondir des phrases et de filer des métaphores... Mais on voit qu'ils se trompent.
Dirai-je que cet art a sa raison d'être? Il le faut bien, puisqu'il a sa tradition, comme l'on voit, et qu'elle s'est continuée jusqu'à nous. La rhétorique est une imitation en même temps qu'une corruption de l'éloquence : elle peut donc plaire à ce titre, et réussir quelquefois à se faire prendre pour son modèle ; un versificateur a souvent passé pour poète, comme Delille, et souvent un rhéteur pour un orateur, comme j'en connais trop pour en nommer un seul. Cette imitation a d'ailleurs ses difficultés; tous ceux qui s'y essaient n'y réussissent pas de la même manière, et
L'ÉLOQUENCE DE FLÉGHIER. 69
c'est assez pour en faire un objet d'émulation parmi les hommes. Tous les épistoliers ne sont pas Balzac ou Voiture, tous les prédicateurs ne sont pas Massiilon ouFléchier. Certaines qualités de nature, une oreille délicate, un goût fin, une imagination vive, un sentiment heureux des ressources de la langue, une con* naissance étendue du monde y sont encore nécessaires. Et, pour être tout à fait juste, quand on veut mettre à leur rang les Oraisons funèbres de Tévêque de Nîmes ou le Petit Carême de Tévêque de Clermont, il faut se souvenir combien de prédicateurs ou même de prélats n'ont pas pu les écrire.
Ajouterai-je enfin que celte rhétorique a son utilité î Je le puis bien, pour peu que Ton y tienne. Elle accroît donc, d'âge en âge, les ressources de la langue, et, de rhéteur en rhéteur, elle met à la disposition du véritable orateur un vocabulaire plus étendu, plus riche de mots ou plutôt de nuances, une syntaxe plus souple, plus docile, plus capable de plier sa rigidité première aux exigences nouvelles d'une pensée qui va toujours s'enrichissant, se compliquant et se subtilisant. Ne Ta-t-on pa:s vue quelquefois, en ne travaillant qu'à cbo* quer des mots, en faire jaillir, à notre grande surprise, des commencements ou des semblants d'idées? Et, après cela, quand elle ne nous rendrait d'autre service que de nous préparer à une intelligence plus complète et plus claire des chefs-d'œuvre qu'elle imite, m faudrait-il pas bien lui en avoir quelque gré? Pour goûter Bossuel et Bourdaloue, il n'est pas bon seule-
notent, il est utile, il est nécessaire d'avoir lu Massillon et Fléchîer, et même de s'y être plu, tout comme il est utile d'avoir ri à Re^^nard, franchement ri et beaucoup ri, pour bien comprendre Molière, Pascal le dit d'une façon plus vive : il dit que le froid est agréable... pour se chauffer. S'il n'y avait pas eu dans l'histoire de notre littérature une grande abondance de rhéteurs, il me semble que je connaîtrais moins le prix de l'éloquence; — et c'est pourquoi, sans les aimer, je ne suis pas fâché qu'il y en ait.
Mais n'oublions pas que ce sont des rhéteurs, et qu'ils font de la rhétorique. Or c'est précisément ce que l'on pourrait bien avoir trop oublié quelquefois en parlant de Fléchier, et c'est, je crois, l'explication des alternatives que sa réputation a subies. Il y a deux manières de le lire, et deux manières de le juger : à ne le prendre que pour un rhéteur, il mérite, en effet, toutes les louanges que Ton en a faites, et même de plus vives; c'est Pline, c'est Cicéron, c'est Isocrate, si vous le voulea;; mais, à le prendre pour un orateur, et surtout pour ua prédicateujr chrétien, il en mérite luoins, beaucoup moins. C'est la distinction que je ne trouve point assez nettement marquée dans le livre récent de M. l'abbé Fabre; et c'est pourquoi j'ai tâché de la mettre bien en lumière. Car, d'une part, elle nous permet de reconnaître à Fléchier les qualités très réelles qui furent les siennes; elle nous permet, d'autre part, de ne nous faire illusion sur aucun de ses défauts; et elle nous aide â comprendre enfin
pour quelles raisons Fléchier sera toujours un personnage intéressant dans l'histoire de la littérature française. A l'un des moments critiques de l'histoire de la langue et de l'esprit français, il a été le représentant peut-être le plus éminent de ce que peuvent l'art, le travail, et l'ambition de réussir, dans un genre pour lequel il n'était point particulièrement né. C'est bien là quelque chose.
Sans partager pour l'éTêque de Nîmes toute l'indulgente admiration de M. l'abbé Fabre, remercions-le donc sincèrement du temps et de la peine qu'il lui a consacrés. Disons même qu'il serait à souhaiter que de plus grands que Fléchier, dans notre histoire littéraire, eussent rencontré un pareil biographe. Avertissons-le seulement, « pour ôter, comme dit Fléchier, le dégoût d'une louange continue », et nous-même € donner quelque sel à un discours ordinairement insipide », qu'il est temps maintenant de s'arrêter, que quatre forts volumes l'ont plus qu'acquitté de sa tâche, et qu'après avoir successivement écrit une Étude sur la correspondance de Fléchier avec madame Deshou' Hères et sa fille, deux volumes sur la Jeunesse de Fléchier^ un autre enfin sur Fléchier orateur^ ce serait trop d'en écrire un cinquième sur YÉpiscopat de Fléchier. Je n'ai pas remarqué sans quelque inquiétude qu'à la six cent troisième page du présent livre, Fléchier n'était pas encore mort.
i" novembre 1885.