CHAPITRE V. 6W
pondait à ses abords , comme aussi le caractère des habitsKits. Ce fut là, je crois y qu'une dame de ces contrées vint tomber aux pieds du Roi, demandant justice contre son suzerain qui l'avait ruinée. <c Je « vous demande mes biens, lui dit-elle. » Puis, se relevant avec fierté ,. elle ajouta : « Quant à la ven- « geance, elle m'appartient ; Votre Majesté comprend « que je m'en charge! »
Le 3 mai , après être redescendu de ce château , œuvre de Frédéric Barberousse, et avoir revu, à un mille de Torre-di-Mare, lés ruines de Métaponte, nous arrivâmes à Tarente, ville la plus favorisée de la nature, et honte des gouvernements qui n'ont pas su tirer parti de son admirable et forte situation sur la mer la plus commerçante et la terre la plus fertile. Climat enchanteur, sdl productif, mer poissonneuse, forêts supferbes et prochaines ; ports de commerce et rade de guerre, sûrs, commodes, et dont la passe, défendue par deux ilôts, deviendrait facilement inattaquable; la Grèce, l'Orient enfin devant elle et à sa portée, telle est la position de cette -ville! Elle devrait être l'une des Reines de la Méditerranée ; elle n'est plus qu'un nom célèbre, indignement porté comme tant d'autres; ce n'est plus qu'une pauvre cité, d'environ douze à quatorze mille habitants , vieille , laide , sale et malsaine, sans vins qu'on puisse conserver, et sans eau potable !
Son insalubrité venait : de la mauvaise qualité de l'eau, qu'unr aqueduc antique à demi ruiné lui amène; de la maladroite direction de ses rues étroites ; de l'entassement du peuple, surtout dans le quartier des ma-
rins ; de sa malpropreté ; enfin du grand marais, décore du nom de Mare Pkolo,- qui Favoisine.
Ce peuple, qui offre l'aspect de la misère au milieu d'un site aussi riche qu'admirable,, cultivait Tolivier, la vigne, le cotonnier, etc., etc.; mais, encore plus pécheur que laboureur, il vivait surtout de poissons. Il vendait, pat* an, pour plus de trois cent mill(î francs de moules. Nous y vîmes la tarentule; on nous montra aussi la pina-marina, coquillage pprteur d'une longue touffe de soie marine, trop réductible, dont le produit annuel est pourtant de deux à trois cents livres pesant ; puis deux autres coquillages du nom de Murea, l'un fixe , l'autre errant , tous deux sources de cette liqueur écarlate jadis si précieuse,, encre des seuls Empereurs romains, et dont avait été teinte la laine que fUait la femme d'Âlcinoûs! ^
A ce nom , à ce souvenir, dégoûté de la moderne Tarente, j'en ^sortis pour aller, dans les environs, chercher les restes de la cité antique des Tyriens, de Taras, d'Arion, de Phalante, de Spartéate, et d'Architas, ville de trois cent mille âmes, que Pyrrhus et Annibal ne purent défendre ; que Fabius Iklaximus réduisit en colonie romaine , et dont il emporta ces quarante-cinq millions d'or, et ces chefs-d'œuvre des arts, premiers germes de corruption de la grande République 1
J'allais commencer cette exploration, qui eût été bien peu fructueuse, lorsqu'un appel du Roi, m'arrachant au passé , me ramena tout entier aq temps présent, et d'autant plus vite, que cet ordre, accompagné d'un élc^e public, chatouilla vivement mon amour-propre. « Monsieur de Ségur, me dit en sou-