CHAPITRE VU
ils ne fussent tués dans cette chasse si peu lucrative et si dangereuse.
Cependant Massëna y bien secondé par Dumas , par tout le génie et par les généraux en second de Fartillerie , venait de convertir enfin le blocus en un véritable siège. Sur cet isthme formé d'un roc, qu'une mince couche de sable recouvrait, pour cheminer à couvert et se défiler, loin de pouvoir creuser les tranchées , il fallait , apportant toxit avec soi , les former en relief de fascines et de sacs à terre. Néanmoins, quand, le i4 juin , le général du génie Vallongue fut tué, nous nous trouvions à cent toises de la place. A la fin de ce même mois nous n'en étions plus qu'à cinquante toises; les batteries de brèche étaient prêtes , on les arma. Le 7 juillet il était onze heures du soir, lorsque, au milieu du silence profond d'une belle nuit, et sur un signal du Roi, tout à coup les feux de nos vingt-trois mortiers et de nos cinquante canons de 24 et de 33, éclatant tous à la fois, foudroyèrent la forteresse ! Elle fut un moment muette de surprise ; mais bientôt ses cent bouches à feu nous répondirent. Qu'on se figure, s'il se peut, ces formidables détonations simultanées et redoublées , et bien plus encore les sifflements, les rugissements de ces énormes projectiles, lancés des deux parts, se croisant, et déchirant l'air avec une furie infernale. Rien n'égale la sublime horreur d'un pareil spectacle. JMais il étonne ; il semble qu'un si grand trouble de la nature par la main de l'homme, soit une usurpation sur la puissance du Ciel, et que la violence même permise à nos passions y soit dépassée !
Les parapets, les embrasures des remparts de Giaéte, en furent bouleversés; une grande partie de ses pièces, démontées; trois de ses magasins de poudre et de bombes skutèrent ; et bientôt redevenue muette d'iinpuissance comme de consternation, un long silence répondit ^eul à notre attaque 1 Miiis 'le léndéttiaîh,'1e brave gouverneur, aidé des Anglais, déblaya ses ruines et réorganisa sa défense. Il la soutenait avec une constance digne d'un meilleur sort, quand, le ib juillet, atteint d'un éclat d'obus, il fut emporté mourant hors de la placé.
Le 12 juillet deux brèches commencèrent à se former. Le i6, et devant la batterie de brèche de notre gauche, vigoureusement commandée par Clermoj;it-Tonnerre , l'éboulemént dé l'ouvriage ennemi, qui couvrait la citadelle, parut praticable. On reconnut cette brèche abordable par la mer, dont la profondeur n'était là que de dix-huit pouces. Mais là rainpe de la seconde brèche, plus au centre, au bastion à trois étages , était incomplète. Pourtant , impatients d*en finir, nous demandions l'assaut; et, comme Chamber- Ihiaç , général commandant en second le Génie , s'y refusait avec raison, nous insistâmes, lui montrant l'éboulemént, et lui disant : « Qù*il y avait là' des « croix d'honneur! » Mais lui, nous calmant, nous « répondit : Oui, oui. j'en vois bien aussi là, des « croix, il n'en manque pas, mais ce sont des croix de « bois. Croyez-moi, attenidons quarante-huit heures. »
Le 1 8 juillet en effet, à la fin du second jour, tout juste comme il l'avait dit, comme nous l'avions craint, et comme Masséna l'espérait, les deux'l>rcfchés étant
, CHAPITRE VII. bLi
praticables et Tassaut commandé, 6a été capitula. Nous y entrâmes par la brèche faite par Clermont- Tonnerre. La capitulation portait que la garnison^ en armes, défilerait devant nous et s'embarquerait pour la Sicile; mais, comme Tembauchage n'était pas défendu, et que la qualité des troupes s'y prêtait, nos gestes, accompagnés d'argent et de promesses, suffirent pour en détourner une partie. Un bon nombre passa ajn3i du C|^t4 de la victoire, dans les r^ngs de l'armée du Roi Joseph.
Ce siège doit rester célèbre. Il nous avait coûté cinq mois de blocus, quatre mois de tranchée ouverte, on^e jours 4e feu, et deux mille hommes^ dont huit cents soldats, vingt-neuf officiers, tués ou blessés, et onze à douz^ cents malades ou morts aux hôpitaux. Nous y avions tiré soixante et huit mille coups d'artillerie, brûlé trois cent quatre-vingt mille cartouches, employé cent soixante et onze mille sacs à terre, neuf mille gabions, trente-deux mille fascines ou saucissons, et dépensé, tout compris, près de sept millions de francs.
Cette conquête était importante, mais l'à-propos lui avait manqué ; les apprêts en avaient été trop longs : elle arriva uii mois trop tard. On avait donné le temps à l'ennemi de méditer et d'effectuer une diversion funeste. Le i®*" juillet, sept jours avant l'ouverture de notre feu , le général Stuart et neuf mille Anglais et Napolitains étsiient descendus à Sainte- Euphémie, et déjà la prise de Gaete était compensée, d^avance, par la perte des deux Calabres!
A la premièrç nouvelle de cette descente, le Roi
avait envoyé à Régnier Tordre de temporiser. Régnier avait fait tout le contraire. Menacé d'un soulèvement général, il voulut en écraser le germe en se précipitant sur les Anglo-Siciliens, qu'il attaqua sans ensemble, et sans compter leur nombre double du sien.
Battu et découragé, il s'était retiré dans Catanzaro, par cette même route que j'avais tracée, au travers de l'Apennin, d'une mer à l'autre. Le but en avait été d'affermir notre occupation victorieuse, elle ne SOTvit qu'au passage de notre défaite ! L'insurrection des Calabres était préparée depuis longtemps; notre général vaincu avait voulu la prévenir par une victoire; sa défaite la fit éclater avec une violence d'autant plus grande. Dès lors conunença une horrible boucherie de nos blessés, de nos postes surpris, et de nos traineurs. Régnier craigilit d'étiré coupé de la Basilicate. Mais les Anglais, ne songeant qu'à s'assurer du littoral par la prise de Scylla et de Reggio, le laissèrent traverser l'insurrection, où il rendit massacre pour massacre, en se dirigeant, par Crotone et Corigliano, sur Cassano. Là, réuni à Verdier vers le 12 juillet, il attendit que Masséna, libre enfin du siège de Gaéte, vint l'aider à reprendre les Calabres. Un mot de plus ici peut être utile, à propos de cette guerre d'assassinats commencée dès lors en Calabre. Elle dura jusqu'en 1810! On.fiit longtemps à découvrir le seul moyen possible de la terminer. Cette odieuse Jutte était surtout entretenue parles habitants, que les bandits, soldés par la Reine Caroline, forçaient à les seconder. Dje là nos efforts rendus vains, et les horribles iguet^-apeps