‹ Histoire et mémoires (volume 4)Chapitre 42 sur 257 · CHAPITRE H. Ot · texte numérisé non relu

CHAPITRE H. Ot

fallut dîner à Lucerne, nous, mangeâmes noire dernier sou dans le plus mauvais cabaret de cette ville. Le lendemain, ne recevant, selon l'usage d'alors, ni solde ni distributions , nous repartîmes affames, et, d'heure en heure jusqu'au soir, de plus en plus inquiets sur la manière dont cette longue journée sans pain finira^it. Mais il y a des phases dans la vie où la fortune npus protège : la nôtre ne nous manqua pas au besoin. Arriyés enfin, après avoir pris nos billets de logement, nous allions, malgré no|re embarras extrême, nous disperser, lorsque, im appel nous ayant réunis en cercle près du colonel, on nous annonça que, sur l'instruction reçue à l'instant du quartier général, désormais honunes et chevaux seraient nourris chez l'habitant! Nous y courûmes; et cette fois, si les pauvres Helvétiens ne nous trouvèrent pas difficiles sur la qualité des mets , ils durent être surpris, quant à la quantité j de notre exigence, et de l'empressement que nous mimes tous à faire exécuter ce bienheureux ordre.

Nous venions ainsi de traverser la Suisse a petites et grandes journées : c'était certes un heureux cpmmencementde voyages. Mais l'inconvénient des esprits d'uoe nature tropi ardente est de se figurer, d'avance, tous les objets encore plus grands et plus beaux qu'ils ne peuvent être; en sorte que, quelque admirable que soit la nature réelle , on la trouve , même dans ses plus remarquables phénomènes, au-dessous des enchantements promis par une imagination trop chaude et trop vive. Cette disposition est fâcheuse; elle nuit au charme des voyages. J'y avais échappé cependant.

qi^nd^ du sommet du Jura, j'avais aperçu tout à coup la masse imposante des Alpes , et ce Mont-Blanc dominateur dont on a tant de fois décrit les merveilles! Depuis, et partout ailleurs; je ne me rappelle que le dôme de Saint-Pierre de Rome, les travaux d'art de Cherbourg et l'incendie de Moscou , qui m'aient étonné!

Pourtant , en Suisse surtout , beaucoup d'autres aspects me frappèrent et me plurent, mais point assez, j'en dois convenir, à moins que mon imagination n'y ajoutât des souvenirs ou histoidques ou romanesques. Car cette disposition qui amoindrit les choses qu'on voit leur rend toute leur magie , et souvent même avec excès , lorsquîetlle y rattache ces profondes et ineffaçables impressions que nous ont laissées nos lectui^es. Et par exemple, à Lausanne, à Vevay surtout, ma mémoire, toute pleine de J.-J. Rousseau, m'avait entraîné dans tous les lieux consacrés par son éloquence ; je les avais contemplés avec un attendrissement , avec un recueillement presque religieux ! Dans tous les habitants j'avais cru rencontrer des Saint-Preux, des Claires, des Héloïses; dans tous les chalets, celui qui fut témoin d'un bonheur trop prémédité peut-être! Je ne puis aujourd'hui me rappeler sans sourire l'excès de mon ravissement. Mais réellement, à part la folie de cette exagération , quel jeune lecteur de Jean- Jacques a pu voir, pour la première fois, sans émotion , Clareixcé et la Meillerie? Admirable magie du talent, qui sait donner aux sites qu'ont animé ses fictions tout l'intérêt , toute la célébrité, dont l'histoire décore les lieux témoins des.ac-

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