‹ Histoire et mémoires (volume 4)Chapitre 51 sur 257 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Quitter ainsi mon régiment et l'armée la veille d'une grande bataille, cela me fut impossible : j'obtins un sursis dont une vivacité de mon colonel faillit me faire repentir.

Nous avions alors pour chef M. de Labarbée, âgé d'environ cinquante ans ou moins peut-être, car, à l'âge que j'avais, celui d'un homme mûr paraît toujours plus avancé qu'il ne l'est réellement. C'était cet ancien capitaine de I^ Rochefoucauld-Dragons, connu par son esprit, par sa taille élevée, sa figure martiale, et sa force herculéenne , par une adresse sans exemple dans tous les exercices du corps, enfin par une témérité en tout et partout la plus audacieuse et la plus heureuse.

On savait que, avant la Révolution et la guerre, il avait affronté seul la colère de tout un corps d'officiers et s'était tiré'brillamment de cette querelle : querelle de garnison , dans un café dont ce corps d'officiers s'était emparé, en y établissant pour règle, que tout officier d'un autre corps, qui y entrerait, y serait à leur compte défrayé de tout. M. de Labarbée, choqué de cette prétention, avait refusé de s'y soumettre ; or, comme on n'osait recevoir l'argent qu'il offrait , il s'était mis à tout briser ; puis, se faisant apporter un seau de. limonade, il y avait fait boire son cheval, disant : <.< Que, puisque c'étaient messieurs les officiers dU régiment du Roi qui payaient, il n'y avait rien à ménager. » Cela fait, il avait fort tranquillement attendu le résultat de ce coup de tête , qu'il avait soutenu par plusieurs duels heureusement terminés. Alors vint la Révolution, puis l'émigration et la guerre

qui le portèrent rapidement au grade de colonel. Il en était là, lorsqu'un jour, se trouvant en présence de la cavalerie autrichienne , on l'avait vu ordonner à la ligne qu'il commandait , l'immobilité , et s' élançant, fondre seul, le sabré à la main, sur la ligne opposée, la traverser, se retourner, et, se refaisant jour au travers des rangs ennemis, reparaître couvert de leur sang aux yeux des siens , puis reprendre tranquillement sa place à leur tête !

On peut facilement croire qu'un guerrier d'un pareil caractère et de celte vigueiu* se soumettait diffilement à la discipline et surtout aux règles de l'administration militaire. Aussi, quand, à notre départ de Dijon, un commissaire des guerres, passant la revue de notre faible corps , eut désapprouvé l'emploi d'une voiture que le colonel s'était fait donner pour le^ bagages, nous le vîmes, pour toute réponse, saisir cet administrateur par la ceinture , l'élever en l'air. Je retourner comme une plume , et, lui plongeant la tête dans ce caisson, lui dire : « Qu'il en devait mainte- « nant apprécier l'utUité ; » puis , le replaçant sur ses pieds , « lui souhaiter, partout et pour l'avenir, « une inspection aussi prompte et aussi facile. »

Une autre fois à Lausanne, dans une revue encore, quand notre général d'alors, ex-moine défroqué qu'il méprisait, passa devant lui, au lieu de le saluer du sabre il l'en provoqua, en le lui faisant tourner autour de la figure de la façon la plus menaçante.

Voilà quel était mon colonel ! Au milieu de notre jeunesse, notre âge imberbe lui rappelait la maturité du sien. Cette fâcheuse comparaison lui était souvent

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