‹ Histoire et mémoires (volume 4)Chapitre 72 sur 257 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

mièrefut la visite que, en passant à Milan, je rendis au général Moneey qui y commandait en chef. Je lui trouvai tout Textérieur de sa position. C'était un homme du plus grand air : taille élevée , figure noble , formes graves et majestueuses. Mais ces dehors renfermaient , avec un noble cœur, un esprit inquiet, s'embarrassant d'une foule de considérations; trop dépendant des autres par trop d'estime de leurs louanges ou de leurs critiques; supposant trop de mérite à celui qu'il avait en face ; en sorte que, s'ajoutant aux difficultés, il se combattait lui-même aussi dans son adversaire.

Je m'étonne encore aujourd'hui de la longévité de ce maréchal ; tant ce caractère inquiet et sa conscience trop irritable , qu'agitait au delà de toute expression la moindre responsabilité , ont dû fatiguer son existence. Un soufïle , un rion , tout lui donnait la fièvre! Il en était malade, en ce moment, malgré l'estime générale et la faveur du Premier Consul; et c'était non-seulement du souvenir de son malencontreux armistice de la Piétra , mais même , et malgré le traité de Lunéville , des embarras d'un commandement devenu pourtant tout pacifique. Un quart d'heure de conversation me découvrit tout entière cettecruelle disposition de son esprit , qui ne lui a jamais laissé un instant de quiétude. Je le quittai confondu : il y a de cela quarante et un ans, et je ne comprends pas que, habituellement en proie à tant de pénibles enaotions , il puisse exister encore !

I^ second incident me regarde personnellement. J y jouai le principal rôle ; il ne me fait guère d'hon-

neur. S'il a quelque intérêt , c'est parce qu'il montre avec quel esprit d'insubordination envers les pouvoirs civils de leurs pays reviennent , dans une pairie libre, des armées victorieuses et conquérantes.

Le fait eut lieu en Savoie , dans la première place qu'on rencontre de ce côté en rentrant en France. Il s'agissait du logement et de quelques distributions de vivres. J'allai donc chercher le mah^e que je trouvai seul à sa municipalité. Là, soit lenteur, soit quelque exigence très-légale sans doute de sa part , nous nous prîmes de querelle , et si vivement , qu'il crut devoir se revêtir de son écharpe. Ce déploiement d'autorité ne me frappa qu'en ridicule. Je n'y vis qu'un moyen plus commode d'en finir ; et, saisissant ce magistrat par cet insigne , je le renversai sous les sièges de sa mairie , d'où je sortis aussitôt , après l'y avoir enfermé à double tour. Puis, fort satisfait de cette belle œuvre , et me croyant légitime maître de la ville, j'y logeai militairement ma troupe !

J'achevais sur la place d'armes cette glorieuse prise de possession , quand, à ma grande surprise , le commandant de la place, accourant, me saisit à mon tour, et m'ordonne de le suivre à l'instant même dans un autre logement, très-digne en effet de l'énormité d'une action qui m'avait paru si natiu*elle. J'avoue que, à cette injonction, et à l'aspect des épaulettes de ce colonel, je demeurai d'abord interdit. Mais, au lieu de profiter de ma stupéfaction , il crut devoir accompagner son acte de répression de quelques reproches. Cela me donna le temps de me remettre. Je l'écoutai, je l'envisageai; et, dans son éloquence conmie dans sa

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