CHAPITRE III
l'oreille et l'œil bien ouverts j et mon livret ainsi que le crayon en main , je repris tout en détail.
Pour les constructions navales il ne pouvait me coûter d'en paraître ignorer les premiers principes; mais, en me les faisant enseigner, je vis que pour les constructeurs eux-mêmes le 24'"* d'avancement , que demandait le Premier Consul , était trop difficile à évaluer; et que je me perdrais infailliblement dans un si minutieux détail. Je me contentai donc d'apprendre à partager le degré d'avancement de chaque bâtiment en quatre parties égales ; et , pour satisfaire à mes instructions dans mes rapports , je réduisis ces quarts en a4"^.
Au reste , comme alors tout commençait , la plupart de ces transports , au moment où j'en passai la revue, n'avaient encore que leur quille et leur membrure.
Quant au port, dont la rade était ouverte aux vents d'ouest, et capable à peine de contenir à sec, à marée basse, deux cents embarcations , il se transformait déjà en un vaste bassin, demi-circulaire, creusé profondément , bien garanti par des quais favorables à un embarquement simultané , et destiné à recevoir plus de mille bâtiments de la flottille. Deux forts bâtis en mer, et des batteries placées siu* tous les saillants de cette côte , allaient la protéger. Des travaux semblables s'exécutaient dans les petits ports voisins , ceux de Montreuil, de Yimereux et d'Ambleteuse. On sait qu'il en était alors de même de Brest au Helder. Et maintenant, cp'on vienne mettre encore en doute tout ce qu'avait de sérieux le projet de Bonaparte ; qu'on vienne dire que tant d'efforts n'étaient au fond
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qu'un simulacre ! Singulière assertion , dont au reste la suite de ce récit achèvera bientôt de dissiper le mensonge.
Pour moi , après le début le plus pénible y on voit que la chose avait tourné trop bien pour qu'il n'en résultât pas quelque mécompte. Emporté par le succès , par l'esprit du temps , par le caractère ^ je voulus aller trop vite. Je vis tout, je n'oubUai rien y ma mission en souHrit peu ; mais il n'en fut pas de même du missionnaire : il lui en advint deux mésaventures. L'une fut que, en deux occasions, je dus laisser le souvenir peu flatteur d'un étourdi du premier ordre. Voici le fait : fort satisfait de moi^ après avoir quitté Boulogne et ses annexes , je continuai mon œuvre en suivant la plage; et de batteries en batteries , où les Anglais me firent l'honneur de me canonner, j*arrivai enfin jusqu'aux ouvrages avancés de Calais. Cette ville , en sa qualité de place de guerre, avait un commandant ; je n'y songeai pas; et , profitant d'un reste de jour, me voilà relevant lar* mement de la place sans plus de façons que û j'eusse encore été au milieu des Dunes.
J'en étais là, et tout entier à mon af&ire| m'applaudissant de mon activité , lorsque tout à coup je sens, derrière moi, une main vigoureuse me saisir rudement au collet. En même temps j'entends une irdx plus brusque encore me crier : a Je vous arrête : vous (c ne pouvez être qu'un espion 1 Un officier firançais (c se serait adressé d'abord à moi qui seul commande a ici; marchez à la prison et nous nous expliquea rons ensuite. »
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La leçon était trop juste; désenchanté de moimême je convins de ma distraction ^ et montrai Tordre signé du Premier Consul , lequel , joint à mon jeune âge et à la naïveté de mes excuses , produisit Teffet accoutumé. Après un tel avertissement je ne négligeai plus la forme pour le fond dans Dunkerque, Newport, Ostende, Flessingue et Anvers, dans les principales villes de la Belgique, et dans Luxembourg, car tel était mon itinéraire. Mais ce qui est inexplicable , c'est que je retombai dans la même inadvertance y et où encore? dans la première , dans la plus conâdérable de nos villes fortes , à Strasbourg même !
lA j soit fatigue ou précipitation irréfléchie , après avoir ajourné au lendemain ma visite aux autorités supérieures, pour abréger^ j'adressai directement, par écrit, aux colonels de la garnison l'invitation de m'en- Yoyer les états d*armement et d'habillement des corps sous leurs ordres; puis, la conscience satisfaite de cette belle promptitude, je me couchai et m'endormis du sommeil de Tinnocence.
Il n'y avait pas une heure que je jouissais de ce bienheureux repos, lorsque, me sentant secouer le faras, j'entrevis debout, près de mon lit, un aide de camp) et l'entendis me demander, de la part du général commandant la division , qui j'étais; si je savais être à Strasbourg , au chef-lieu de la division , et ce que je Tenais y faire. J'aurais dû m'élancer de mon lit , et aller sur-le-champ chez le général réparer mon inadvertance; je n'en fis rien ; je répondis quelques politesses et me rendormis. Bien plus , le lendemain ,
l'esprit toujours fasciné sans doute par l'objet direct
de nia mission, ma distraction fut telle, que je me crus quitte de tout en fmissanl par où j'eusse dû commencer, c'est-à-dire par des visites aux généraux, au préfet, et aux colonels ; visites d'où je revins fort étonné de la très- froide réception que tous me firent. Règlements , hiérarchie , convenances , j'avais tout oublié pour aller plus vite ! En ce moment encore j*étais, avant tout, préoccupé du soin de courir chezVîngénicur en chef, attiré par des chaloupes canonnière» en construction et par des travaux sur le Rhin : ceux par lesquels on se faisait la guerre d'un bord à l'autre , en se renvoyant, par des épis, le cours et les envahissements du fleuve.
Quant au récit de lautre genre d'accident, résultat de cette même ardeur devenue trop vive et trop confiante, il me ramène de Strasbourg sur l'Océan , du côté d'Ostende. Là mon inspection de jour allait si rondement , que j'imaginai d'en faire autant la nuit, séduit par un superbe clair de lune. L'obscurité ^l'a^ rétait-elle enfin quelques heures dans un gite quelconque, aussitôt, luttant contre le sommeil, je me brûlais, je m'enfumais les yeux pour le chasser; et, me mettant à tracer des états au compas et à la règle, je les remplissais, j'y joignais une dépêche, et l'expédiais au Premier Consul , sans daigner donner au repos le temps nécessaire; excès de travail, qui me fit plusieurs fois tomber sans connaissance. Toutefois, plus heureux que sage , cet épuisement ne m'arrêta pas.
Je me souviens aussi que, toujours dans un même esprit , celui de faire mieux et plus vite que tout le monde, après avoir visité l'ile de Gid<^nt, je voulus